Déshérence
Deuxième semaine
Jeudi 27 février 2020 :
Journée des invariables resucées : j’épuisai mon loisir dans la contemplation affligée des messages informatiques, des échanges rocambolesques de la direction managériale, entre poncifs et barbarismes, singeries de faux savants, litanie des borborygmes experts, étrangers ; bien sûr, cette sagacité ornée d’absconses manœuvres rognait les capacités orthographiques élémentaires du pandémonium industrieux, industrie de l’inutile, des vacants du tertiaire ; la familiarité arasant la hiérarchie, suicide ontologique, flagornerie méprisable, maquillait à grand-peine les fautes des analphabètes à diplômes, ces crânes enflés de platitudes, baudruches insanes réduites aux chagrins misérables, aux gloses fades, rétrogrades, aux répétitions d’idées rétrogrades, d’idées sans fondations, baudruches insanes brassant des divergences, des temps perdus – le gaspillage du temps donné –, des divertissements tous frais payés ; je trébuchai sur une missive à la prose désassemblée, saignement d’un discriminé positif incapacitant mon intellect, m’ôtant la saveur d’ouïr mentalement ma langue maternelle – l’oralité naturelle de la lecture butait sur les insuffisances flagrantes, anciennement honteuses, désormais normalisées et invisibilisées par la multiplication des illettrés – ; en lieu et place, le labeur technique de la traduction, l’étude minutieuse – jaune d’une vieille colère mal digérée, innervée par l’agression quotidienne – de ces papyrus modernes ; il s’agissait de deviner, de recouper, d’extrapoler l’ignorance langagière du sot, d’autoriser l’idiot multiplicateur de fautes à forcer la forteresse de notre pensée, de nos engrenages sémantiques, d’adopter son babil – babil qui dépassait le cadre acceptable du contre-sens, des mots impropres, du néologisme foireux, foiré – ; babil ponctué des barbarismes les plus décomplexés, radicaux, inconscients, de l’inconscience du plus pur ignorant, d’une imbécilité antédiluvienne, barbarismes supposément décimés par les leçons élémentaires ; l’orthographe demeurait aléatoire, incohérent, même la phonétique déraillait ; les réformateurs, lettrés, agrégés de sciences humanitaires en renieraient leurs abaissements ; car comment croire qu’en abaissant les subtilités à l’auge des abrutis on hausserait un niveau qui jouit de l’impuissance depuis des décennies ? ; et la grammaire devenait une expérience probabiliste, le laboratoire des décoctions arrangées, des mélopées insolentes, fières de tentatives ingénument calamiteuses, de substitutions hasardeuses, de fautes qui dépassaient l’étourdissement. Il s’agissait de deviner l’intention, et non plus de lire la souplesse disciplinée du formalisme entrepreneurial, nouveau sacerdoce dont se chargeaient sans chouiner les dociles ingénieurs et les directeurs décravatés ; il s’agissait de supporter un supérieur écrivant moins bien le français que soi, de résister aux tentations pamphlétaires, de battre sa coulpe, de maugréer silencieusement, de réfréner, de supprimer les paragraphes, les sermons grammaticaux rageusement frappés, de tenir le tableau des crasses orthographiques les plus purulentes et de déconsidérer les plus acharnés avortons.
Journée des invariables évasions personnelles : la fenêtre n’allégeant mes expirations qu’éphémèrement, je recourus évidemment à la musique et me casquai, comme tout le monde, m’isolai du morne silence ventilé et repris ma consultation fiévreuse des polissonneries médiatiques ; je zigzaguais dans la toile, de nœuds en nœuds, m’arrêtais aux carrefours habituels au gré des intérêts honnêtes ou moqueurs ; j’égrenais les minutes et les heures, dans l’attente vaseuse d’une tâche, les processus quotidiens ayant été bâclés en quelques instants faméliques. Crise obligeant, le président, chevalier de toutes les guerres, pérégrinait cérémonieusement en quelque hôpital ; revue des troupes emblousées, des uniformes lumineux, grandeur de la caste des soldats de première, le corps d’élite ému par l’obole ; et quelques piges plus loin, l’énergique détail des incidences, des morts cernant plus sérieusement notre hexagone, la menace des cercueils, la localisation acrimonieuse des foyers, et plus loin, les prérogatives positives, l’optimisme triomphant. Le soufflé retombait en évacuant ses dernières flatulences.
Journées des invariables terminaisons oiseuses, auréolées de bonne humeur et frétillements ludiques, de commentaires et bavardages indigents ; soirée invariable récompensée par le sommeil, un juste oubli.
Vendredi 28 février 2020 :
Si les vendredis étaient d’ordinaire les préambules décomplexés des amusements ultérieurs, cette agonie de février expiait les saveurs d’une paresse élevée au rang de prouesse ; on méditait les dires gouvernementaux, suivait la fluctuation des fronts, des manœuvres rivales, on narguait par avance les hypothétiques entraves, on raillait abondamment l’inactivité forcenée de la technocratie, des supers états enrhumés dans l’impotence, on raillait la goutte pendue à leurs vieilles narines fripées. J’échappais aux panégyriques adolescents, aux pauses décomplexées, repos du chômage préliminaire, vivement établi en ces heures d’extase contrariée – la douleur d’obéir aux convenances, de repousser son départ, d’ausculter son inutilité – ; j’échappais aux séditions voisines en prétextant la charge de travail, ironie du vendredi : c’était mon péché mignon : accumuler, empiler les avaries du jeudi et du vendredi matin, n’ouvrir les dossiers brûlants, les urgences virulentes, les alertes expiées par quelque testeur, quelque utilisateur effarouché par les hoquets de la science informatique ; j’empilais les complications, les sutures, les plaintes, repoussais diplomatiquement leur résolution ; venait le vendredi après-midi, l’aube des orgies faméliques ; il s’agissait alors de remédier à ces maltraitances, ces pâmoisons formelles éructées par e-mails, et parfois un collègue venait déposer sa plainte à mon bureau, armé de la politesse effarante de la langue industrieuse, politesse méprisante, grossière et froide à la fois, les cordialement au lance-pierre, et les remerciements de bas-de-page, contractés même à l’oral, même dans la tiède intimité de cette fin de semaine, malgré les chaleurs orangées du bonheur, de la relâche scolaire ; il s’agissait de caresser le sens du poil, sens variable, selon le cochon, le grognement, le couinement, d’adoucir la pâtée, de combattre les indigestions, les brûlures, d’interjeter une promesse, fulminer de concert, accorder son diapason aux arguties, aux jérémiades – l’attaque du budget, voire du capital, offrait des parades efficaces, cyniques, immobilisant l’ire du groin pendant de longues minutes contemplatives, contemplation de truismes, abîmant la fureur des protagonistes, leurs flèches ricochant sur ma commisération, sur les dorures de compassion circonstanciée, façade aux multiples visages, sourires, deuils, hochements. Voilà à quoi j’occupais cette descente dans la mollesse, où je me fondais avec plaisir – mollement, je soulageais l’incontinence porcine, nettoyais le purin, évacuais non sans amusement les fuites lacrymales : l’honneur moqueur de travailler le vendredi, d’échapper aux cocktails vermoulus, aux festivités tertiaires, et comme je calculais savamment le trop plein des épanchements laborieux, je maintenais un visage studieux jusqu’à la fin des récréations, et quand la cour résonnait tel un désert définitif, quand il ne restait que la sécheresse ronronnant du vide, j’éteignais machines et néons, débranchais climatisation et éclairage, laissais le terrain de jeu aux prestataires du ménage ; une nouvelle semaine avait achevé sa non-existence et ses futilités se dissipaient dans celles de la libération conditionnelle.
Elle était déjà affairée en cuisine – rareté moderne – et tambouillait une marmite gigantesque d’où fleuraient les vapeurs d’un bouillon inconnu, des odeurs qui me frappaient toujours par leur incongruité, leur résonance désordonnée, lointaine, inamicale, des odeurs curieuses, des excitations déplacées, originalités d’une autre sphère ; des mondes, des plaines et des montagnes, des ravins et des abysses me séparaient de ces emprunts culinaires ; je circulais, épiais d’un appétit torve, d’un groin hâbleur, scrutais d’un œil malicieux les ajouts, les cuissons, les mélanges, les salaisons ; je babillais des inepties politiques, tentais de ferrer l’attention de ma mie ; nos mépris bataillaient dans les fumées de la potion – peu importait que cela fût bon, mauvais, goûteux, raffiné, copieux, subtil, épicé ; peu importait mes emportements, mes considérations, ma misanthropie pathologique. Les fameuses aigres-douceurs, les tropicalités m’assommaient, dégoûtaient mon palais et mon estomac ; seul l’écœurement et la rumination des contrariétés avivaient la digestion de ces obligations culinaires, de ces obligations conjugales ; j’attendais donc sur le canapé, humant une télé dont j’avais interdit les pourritures auditives, je regardais débilement des publicités, de l’ingénierie démoniaque privée de ses méfaits oraculaires, contemplation frisant l’hilarité ; silence de cuisine, et madame écoutait sa musique, en témoignait le grésillement rythmé de ses écouteurs, des bruissements camouflant l’éventualité de mes palabres ; et l’exotisme du Périgord ? Ou de Dieppe ? De Manosque ? D’Arcachon ? De Vézelay ? Des Vosges ? Du Pilat ? Tant d’exotismes inconnus, inexplorés. Quel effarement – effarement de vendredi soir domestique, quasi-alité, coi, sans exclamation, donc. J’allais avaler la pitance d’un Chinois, d’un Indien roulé dans son Gange, d’un Népalais bridé par les vents, d’un Ouzbek oublié ; j’allais savourer des plats impossibles, des ingrédients improbables ; tout m’ennuyait et les sapidités pacifiques, indiennes n’agitaient rien de plus que mon mépris.
Je bus mon bol, en bon écolier, je fomentais même du zèle – l’affaire n’était pas compliquée : l’insipidité facilitait les déglutitions et les épithètes ; je n’avais rien goûté de perceptible, l’insipidité épicée maquillait la soupe, et je maquillais l’insipidité du bouillon dans un engourdissement biéreux, étirant deux allers-retours au frigo, la servant poliment, surveillant une série médiocre – quelque chose de morne, une mode, un ronflement, une industrie vite devenue aussi infestée et infectieuse que le cinéma. Mon engourdissement bien soigné, j’escaladai, du haut de ma légère ébriété, mes escaliers, sombrai dans mon refuge et, me rappelant le partage théorique de cette couche, admis sa présence échaudée par quelques compliments ; j’avais aimablement excité ses avances, ces avances de vieux couples ensuqués et fatigués de n’avoir rien entrepris, fatigués par la stase sentimentale, sociale ; et sans les pourcentages d’alcool, je n’aurais pas expédié notre stérilité dans ses essoufflements de dernière minute ; je roulais dans mon coin, et elle dévalait aux toilettes sécher nos moiteurs ; l’habitude…
Samedi 29 février 2020 :
On n’imaginait conflit plus larvé, larvaire, guerre plus chétive, poussive ; on s’attendait à des détonations, des discours et des charges épiques, mais ne végétaient que les mollesses du temps ordinaire. On dressait des barricades morales et des gestes barrière, dont on cherchait partout la réalité ; de nouveaux Gamelin montaient aux créneaux imaginaires, gardiens des lignes virtuelles déjà renversées, contournées par les airs, par les eaux tumultueuses et embrumées du monde, par l’inaction centenaire. C’était une guerre de samedi matin, sans conscrits, sans ennemis, sans visages, sans âmes, sans épreuves, sans héros, sans courage, une guerre étatique, médiatique, une guerre de manœuvres, de répétitions, de simulations, de bonne humeur, de grasses matinées, une guerre modélisée à coups de statistiques, une guerre de trouille, de cette grande peur contagieuse des lâches, qui lâchaient toutes les amarres, vendaient tous biens, tous idéaux aux premières vagues, aux premiers frémissements de la panique ; les idéaux prônés se raidissaient, se délestaient de leur bonhommie : faux sursauts et contractions musculaires auguraient une oppression calme, démocratique, parlementaire, votive, païenne, idolâtre, post-chrétienne, évidée de toute charité – restait une charité médicale, d’assistance publique et imposée, une charité en uniforme, pour masses aux abcès aigris, applaudie, sue, adorée, sans humilité ; l’humilité et son corollaire, l’exemplarité, manquaient d’acheteurs (valeurs dévaluées), et la vanité régnait, celle des orgueils minuscules et enflés, cette vanité hilarante (et dont personne ne prenait le parti de rire), mesquine, signait les replis, les aveuglements de nos pairs, de pairs supérieurs, de ces Pilate du quotidien éternellement aveugles, lavant leurs mains dans l’oubli des imbéciles, du crétinisme global, bénitier sanguinolent pour Pilate sans Christ. Ils hurlaient alors aux cataclysmes, bien incapables d’avouer nos écrasements cimentés dans le désespoir, écrasements qu’aucune apocalypse ne ferait sourire ; ils dispersaient des promesses d’alchimistes pour s’enorgueillir d’occuper le poste de sous-traitant, de vassal. Alors ils s’offraient une guerre, de samedis, de week-ends, une guerre à leur mesure. Comme Rebatet, on aurait pu peindre le cantonnement amorphe, la joie des exercices, la fraternité des bouseux bigarrés, narrer la défaite aboutie, consommée et crier enfin l’évidence du désastre complet, et croire au triomphe d’une ère nouvelle après avoir achevé la précédente de ses chroniques endiablées. On aurait fait dégorger les tranchées traîtresses, les cinq-six-septièmes colonnes se tiraillant les flancs, simulant des patriotismes chamarrés, haineux, insincères, se chamaillant lors de programmations télévisuelles, cirque de sérieux, compassé où de faux-adversaires se jetaient leurs idées identiques, tièdes afin de prolonger le règne des vieilles cires froides, pour prolonger les samedis démocratiques, le confort du samedi, pour prolonger l’ennui et l’éternel retour des idolâtries saisonnières. Nous devions supporter l’anomie.
C’était un samedi occupé en lecture ; j’étais seul et ne savais plus les raisons de cette solitude. Barricadé dans mes étagères débordées, gonflées de pages connues, oubliées, inconnues, j’en avalai quelques tripotées, alternant les positions et les postures dans l’appartement, rendu aux réalités physiques par le froissement d’une page, par une réverbération surprenante, et l’esprit souriait tristement.
S’ensuivit un marathon vissé au fauteuil du bureau, en bande désorganisée, en chaises musicales des disponibilités ludiques ; j’entretenais le trône indéboulonnable du solitaire, inébranlable vacataire des relances, des invitations et organisations, des rappels, des invectives mobilisatrices ; marathon soutenu par un sandwich improvisé, un abîme opaque, creusé d’heures englouties à jamais dans une dose d’adrénaline, l’attention prostrée devant l’écran et l’esprit évadé, non nécessaire, en promenade dans sa prison, nulle part. Jour et nuit défilèrent, dansèrent derrière moi, dehors, l’appartement s’animant et s’engourdissant dans des nuances inutiles, tout juste perçues par l’inconscience ; le monde se résorbait et l’énergie flétrie, pas consommée, simplement perdue, pesait comme un embonpoint cérébral, agitation lentement calmée par une séance de lecture tardive, défouloir du défouloir, prévention de l’insomnie nerveuse. Je colmatai les pages dans un trou de bibliothèque et mes paupières desséchées.
Dimanche 1er mars 2020 :
Et ce dimanche morose – morose à l’extérieur, paresseux et mouillé, les éclaboussures des pneus renseignaient quant à la météorologie de ce jour… Des entortillements de couette, je migrai à la salle de bains, élaborai un en-cas de secours puis me vautrai dans l’attente des rendez-vous interludiques. Un compagnon éclairé par une illumination de secours déplaça l’aire de jeux dans nos ruelles voisines ; exténué de jeux, il invoqua le droit de reposer son regard, d’affaisser ses réflexes dans les brassées brumeuses, les rots soupirés. Les cœurs mous des autochtones déambulaient dans les flaques amorphes, huileuses, reflétant les bitumes et l’opacité impassible du plafond pluvieux. Rendez-vous spectral calfeutré sous les tentes protectrices, le demi-confort frisquet ; on se réchauffait dans la boisson et les envolées, les emporte-pièces de terrasse, les digressions criées par-dessus les démarrages automobiles, les hoquets de motos, l’insulte du klaxon, l’urgence, la sirène du dimanche.
Consciencieux observateur, analyste des déboires mondialisés en gestation, vigie hyperactive, il me résuma les défaites, les déroutes tues, les jobardises mensongères de nos officiers sanitaires – il amassa un fatras d’informations coagulées en un pamphlet alambiqué, cocasse et drolatique, progressivement dilué par l’effervescence de son sang : le front de tranchées tenues pas des fantômes était percé, les fantomatiques gardiens des fortifications éthérées, éthiques, étiques, avaient été soufflés par un vol international, une embrassade touristique malheureuse ; il fusillait derechef l’habituel amas administratif (des réunionneurs bégueules aux journalistes débiles), cette troupe menteuse braillant de peur, claquant de toute la petitesse rachitique de son squelette. Il condamnait l’habituel spectacle des avortons pétrifiés et incapables, doués pour ourdir triches et déclarations, pour afficher un enthousiasme factice, inculquer des espoirs démentiels, révolus avant d’avoir été pensés, et pour narguer la foule béate et bête, grossièrement lavée par les louanges mensongères rehaussées d’effets de manche, de subterfuges, d’énormes démagogies inconséquentes, évidemment turpides ; il condamnait férocement, rassemblant ses preuves acerbes, ses vérités irritantes – car pendant que les gouvernements contaient des tartufferies au chevet de leur peuple (ces miettes de peuples), pendant qu’ils tissaient la tapisserie et rassurante, le gruyère hygiéniques fondait, les révélations surbrillaient sous la lampe éclairante de ce détective implacable : les foyers se multipliaient, incontrôlables, omnipotents, dans l’Oise plate, et l’Alsace, la Savoie des skieurs : des touristes crottaient nos villages, sautaient nos boudins de sable, nos minuscules remparts improvisés dans l’indifférence qui caractérisait ces voyageurs compulsifs, ces fortunés cherchant la saison des plaisirs, des ailleurs idéaux, loin de la rébarbative inanité de leur confort ; et les Chinois d’enfermer des provinces entières, avec l’efficacité des belles dictatures huilées, de cadenasser leurs millions de citadins anecdotiques dans leurs tours insanes ; ça allait barder, les choses allaient mal, très, mal, de mal en pis, etc. Il affirmait, enfilant les sentences par-dessus son auge vidée, et je m’ingéniais à y remédier ; il ne remarqua pas mon bon geste et poursuivit : le gouvernement français, le protectorat français chavirerait sous les assauts, sous les paniques, sous les contractions économiques, financières, sous les dégâts, les morts, les hécatombes, le carnage serait immense, alimenté par diverses crises, les chutes de dominos, tout cela catalysé par une gestion calamiteuse – il rit en déglutissant le mot gestion, un hoquet maquillé dans un sourire ironique. Les temps changeaient, les révolutions fleurissaient sur l’humus frais des cadavres mal administrés ; oui, le réveil tardif ne pouvait plus tarder, les malheurs décilleraient les somnambules ; il visionnait des raz-de-marée, des houles, des inondations populaires, populeuses, des heurts glorieux ; il prophétisait l’éviscération des idoles, le déboulonnement des statues, le renversement des privilégiés, les caniveaux rougis d’hémoglobine, les parasites rejetés comme des greffons insanes, exilés, pendus, guillotinés ; les réunions extraordinaires, les conseils de singes n’y remédieraient plus, l’ouragan soulevait les cœurs, les tambours, les rancœurs, les haines, les doléances, et secouait les urnes desséchées des petits intérimaires de la domination oligarchique, dépoussiérait les placards des planqués, des commissionneux, des crapules impopulaires, des crapules transfrontalières, des vieilles ordures recyclées dans tous les hémicycles. Il espérait la fin des subterfuges, des mystifications, des servilités, rebattage des cartes dans le magma apocalyptique, et je tempérai ses faux espoirs d’un holà, ses espoirs ressassés, caverneux, nécessitant l’assistance d’une armada inexistante dont la simple théorie souffrait mille contestations ; je voulais bien le sang, les râles, la colère, les saturnales, les banquets, les célébrations, la joie, les fêtes, les cortèges enrubannés, les pétales de fleurs et l’encens ; mais je ne discernais aucune force vive, capable d’ajuster la mire politique, de rectifier les coups d’épées dans l’eau du confortable bourbier– il fallait ventiler les alcools de la tiédeur, amincir la surcharge pondérale et cérébrale – ; où les péchait-il ses révoltés, ses héros, ses volontaires de la garde nationale ? ; on ne croisait plus que des vieillards séniles comme des papes, et nos jeunes mollassons, serpillières flasques, n’auguraient aucune résistance, amollis par toutes les roboratives soumissions, par le luxe délicat des laideurs et l’onguent publicitaire, par les glaces d’un avenir désespérant – son espoir rejoignait ce désespoir actif accordé sur la tonalité mineure, le tourbillon ferrugineux des pleurésies psychologiques, des meurtrissures psychologiques : que faire des masses inertes, éteintes ? Je les vieillies d’avance, précocité amorcée par l’évidence inconsciente de l’ennui, précocité entretenue par les vrais croulants agitant les grelots de leurs trésors, anesthésiant l’envie, la fierté, épuisant le travail dans l’incurie et l’immobilisme frénétique – théorie du spin humain, vibrionisme stérile, probabiliste, probablement nul. Après, j’oubliai ; il y avait l’amas des liquides, les mictions obligatoires, les fous rires ponctuant quelques excentricités verbales – succès du spin –, l’environnement, l’embaumement, les regards soupirant les bulles, les méditations écourtées, raccourcies par le bavardage, les bâillements, l’essoufflement, la complicité de l’au revoir, le retour rapide et lent, un éclair au souvenir allongé par la réalité de l’éthylisme dominical, ébriété somnolente, calme, épuisée dans le ronronnement musical, somnifère.
Lundi 2 mars 2020 :
Comme un prélude romantique, le lundi colorait la semaine de ses motifs programmatiques, de ses idées nouvelles et fraîches, de ses débordements prophétiques – serait-ce là des jours bleus, opalins, verts, dorés, grenats, des éclats de timbres, des nuances subtiles, safranées, des canons, une polyphonie, un raz-de-marée chromatique ?
L’ordinaire évidence se grimait dans la grisaille – une lueur météorologique, une soupe qu’on touillait d’une cuiller morne, et les spirales ne révélaient aucun reflet, tout se diluait dans le solvant des indifférences, des mépris et des lassitudes ; on abattait de nouvelles cartes pour les plonger dans la crème acide, l’urticante mélasse des gloses moqueuses, des traits d’esprit imbéciles, calembours d’animateurs du néant – et le maître des silhouettes fatiguées dès l’aube grise, fourmillait impatiemment d’une grandiose annonce : on le voyait déambuler, la cravate neuve au cou ; il chuchotait des secrets, des pâleurs embuées, soufflait la rumeur du télétravail, le sésame soudain, abhorré hier – je l’imaginais ce matin-là, la capsule de café percolée, les yeux rougis par les angoisses, des monstres moraux, immoraux l’assaillant, même le dimanche, même sur le banc de l’église, dans l’intimité démonstrative de la messe : peut-être s’était-il couché encore fourbu de principes insécables, d’idoles rassurantes, et en ce lundi épiphanique une nuance ambrée avait saisi ce cœur torturé, avait catalysé cette intelligence, la débâcle des tristesses sanitaires engloutissant l’hésitation. Soudain, l’illumination : acculé par la peur, l’insecte s’était dressé : on substituerait une trouille neuve, moderne, contemporaine, une déformation contemporaine à d’anciennes pétoches ; d’une pétoche à l’autre, l’apeuré s’enfonçait dans son bain de tiédeur, suivait scolairement les voies préparées par les bergers de la masse sans plus se soucier de ses principes, réactions, opinions ; il fallait se figurer le carnage d’écoles fermées, au loin, parer aux trouilles endémiques, aux trouilles gouvernementales, parer aux extrémités prévisibles, palpables dans les vapeurs crépusculaires du désastre ; son imagination interdite d’ordinaire ruait ce matin-là des fatalités mortuaires : foyers de contamination, vision mystique des virus, prophéties diluviennes, etc. Apocalypse, accouchement, un horizon nouveau, gris.
Il y avait la peur du décompte, le potentat totémique des chiffres, des grosses statistiques… Personne ne daignait travailler : toute la zone esquivait le labeur, exhalait des palabres, des commérages tertiaires, d’un intérêt tertiaire. Les épouvantés de ma cellule – aussi ouverte fût-elle ! – bramaient des optimismes, imaginaient le confort paresseux, tandis que je luttais contre les avancées d’un sommeil lancinant, gonflant dans les remous de la digestion, de la vieillesse précoce, dynamisée par l’immobilité tertiaire, sommeil guettant l’ennuyé assis à son bureau, bercé par les redondances de l’écran et de son hypnose viscérale. Puisque personne ne daignait travailler, je somnolais sur un copieux repas et regrettais le faste lycéen, estudiantin des déjeuners mieux assimilés, des énergies plus judicieusement dispersées, et cherchais le souvenir de l’apparition des premières faiblesses, de la croissance pesante de cette faiblesse ; je fouillais la genèse de cet affaissement grotesque, gastrique. L’intestin digérait des déconfitures, la lourdeur, la marmelade des déconfitures.
La déconfiture glissait sur les galériens réjouis dans l’intermittence des angoisses ; diapason des craintes, symphonies de claquements de dents – ils ne grinçaient pas, ils claquaient, et pas de froid mais comme des morts de peur –, radotage de l’intestin : c’était un instrument médiocre, morose, monotone ; ils ne pouvaient s’empêcher d’entendre son alarme obstinée. Puisque personne ne daignait travailler, je rentrai tôt, le dernier, les autres ayant pris les sirènes managériales, l’ordonnance future pour une permission, un passe-droit. Scrupuleux de la fuite.
Mardi 3 mars 2020 :
Un collègue taquin, ce genre d’acolyte qui servait mon intérêt le temps d’une pause imméritée – les paresses se multipliaient, se justifiaient toujours plus savamment –, me conta, scié par un rire jaune, saumâtre, la nouvelle créance gouvernementale, la coloration ministérielle du jour, la sauce émotionnelle des éminences administratives : l’augure publicitaire matinal, par la voix d’une guenon anecdotique, clown lunetté, monstruosité empilant les sottises, monstruosité animale d’une laideur mythologique parvenu au porte-parolat gouvernemental (un symbole), l’augure matinal, gardien du bestiaire hexagonal, de la tourbe sanguinolente, se résumait en un slogan grotesque : la France n’arrêterait pas de vivre.
Il fallait conceptualiser cette idée saugrenue : la vie en France, l’idée de vivre coincé entre l’épouvante de la mort, l’épouvante globale, démocratique, égalitaire, égale, et le dégoût formel de la vie – l’idée de vivre, d’être, d’exister, d’accomplir les promesses d’un destin, de naître ou de renaître ; vivre et penser, être et exister – des verbes muets, des simagrées touillées dans la bouillabaisse maladive : la vie était une asepsie ramollie, une léthargie faussement individualisée, une hémophilie atone et consumée dans le brouillard de l’indolence ; la France n’avait plus de vie, d’existence ; elle n’était plus rien, plus qu’un souvenir risible, un oubli, une indigestion, une agonie ratée ; l’objet était mort, flétri, dissous dans la non-existence touristique, dans la stase désabusée, sans histoire, sans avenir ; c’était une monstruosité désunie, grossière comme la face hideuse de l’augure gouvernemental, une horreur qui remâchait son déclin dans ce qui lui restait d’infini ; une gangrène de miasmes divers, mélangés viciant le sang, une interminable putrescence chimique ; mort cérébrale, génétique, géologique ; mort.
L’honnêteté et l’intelligence – mérites idéalement absents de l’abomination propagandesque – auraient obligé une maxime plus juste : on n’arrêterait la mort de la France – notre dernière sophistication –, le sinistre français sous aucun prétexte.
Nous n’étions plus rien, ni peuple, ni race, ni patrie, ni foi, ni faiblesse, ni force, ni destin ; rien. Le nihilisme promis n’était pas une attitude individuelle ou politique, mais une ambiance, une totalité, mais l’horizon crépusculaire où se dressaient des momies délirantes, bavardes.
Des dépressifs n’avaient pas oublié de vivre et les choux gras journalistiques moquaient cette impardonnable méprise : les statistiques endémiques pleuraient la communion effarante d’une secte protestante réunie au cours d’une longue séance de transes suspectes et larmoyantes dans un supermarché christicole, un gratte-ciel de l’enfer (reportage à l’appui, envoyé spécial au micro)… Alerte alsacienne causée par des milliers de consommateurs du Saint-Esprit – esprit entrepreneurial, esprit d’agrandissement, de gains, d’esbroufe. Ironique providence, superposition des superstitions, conflit de superstitions, indignation des superstitions concurrentes.
La maison était froide parce que j’avais laissé une fenêtre ouverte ; logorrhée et reproches – moi-même, j’étais indésirable en ma demeure, fainéant, idiot, égoïste, sans scrupule ; et elle se logea dans la mezzanine, sous ma couette, pestant jusqu’à l’endormissement, roucoulant ses invectives stériles, banales, ennuyeuses comme ses démangeaisons paradoxales que je grattai d’un doigt assoupi ; sur l’oreiller, elle minauda des insultes, des incohérences du bas ventre, et s’endormit repue.
Mercredi 4 mars 2020 :
Phénomène d’emballement médiatique (j’espérais qu’on ne parlât bientôt plus de la chose). L’emballement du jour ? Les pénuries d’une puissance mondiale : pénurie de bonté, défaite des optimistes, douleurs des perdants, douleurs jouissives des pessimistes, après le débordement des barrières du trop-tard, pénurie de résistance improvisée, au doigt levé, météorologie, hiéroscopie tâtonnantes, pénurie d’excipients pour civils : la pénurie logistique, industrielle du grotesque panthéon des puissances mondiales augurait de nouvelles gesticulations, caresses, accusations – toujours accuser la victime – verbales, commérages de nos gardiens de prison, hâbleurs et lâches, faux comme le mensonge, nos gardiens des libertés conditionnelles, conditionnées.
La pénurie était un mot qui prêtait à rire et la facétie journalistique ne manquait pas d’en jobarder ; c’était un mot nouveau, l’effusion du jour, un apprentissage, une révélation supplémentaire de la chute infinie, un hoquet de la cyclothymie enrobant notre chute infinie ; la pénurie déguisée en opportunité artisanale, sociale, en unité nationale, en sursaut patriotique – la patrie ? –.
J’étais attablé au bureau, par habitude, par souci de la routine, affalé sur la paillasse des paresses contractuelles (par cyclothymie ?) ; roi sans sujets, empereur des espaces vides, de la geôle agrandie ; j’ôtais mes souliers et barbotais des heures durant dans la mollesse d’internet, dans sa stérilité invincible – la toile promise, rêvée, idéalisée était une déchetterie, une puanteur sous le vol des mouettes, un limon suspect qui rendait le limier suspicieux –, je barbotais dans la mollesse d’internet pour supporter l’invasion des réunions, ce ramassis de réunions, la litanie de mes bonjour-au-revoir moins que psalmodiés, crachés au désespoir. J’entendais les malédictions maugréées, les hésitations, les défaites, les défaitismes, les déficits techniques, les incompréhensions, les mésaventures, les impréparations, les réglages alambiqués, les espérances, les superstitions pessimistes, leurs pendants présomptueux, les intempérances, les maladresses mesurées, les étonnements, les remontrances voilées, les grands chevaux montés, les incises impromptues, les grammaires maltraitées, l’indécence généralisée, l’impolitesse contemporaine, la vulgarité de mise, l’accentuation douloureuse des barbares, l’homogénéité basse et veule du lexique rationalisé, tempéré par les diktats, les lubies managériales, les modes de traitement du bétail humanoïde – concepts non maîtrisés, non sus ; non-sens, contre-sens, trouble syntaxique, imprécision, échec, oubli grammaticaux, désaccords frappants, idées impersonnelles, empruntées, communes, qu’il s’agissait de proférer comme des créances, des crédos, des démonstrations de foi ; où gisait notre foi ? Quelle était la foi commune de cette foire ? Ce zoo bavard… Correctement rationnels, rationalisés, mes collègues prolongeaient évidemment le blabla jusqu’aux soupirs, aux énervements, barbouillaient mes écouteurs d’incompétences mues en interférences ; j’appréciais, collé au tympan, l’éclat de l’incompétence, recluse mais tonitruante, tonitruée par orgueil, par ambition, incompétence avérée, sue mais promue, remerciée par embarras et cynisme. Avachi dans le désert de l’unanimité connectée, je ravalais des pulsions, mâchonnais une hilarité grise, triste comme le monde, la ville, le soir.


