Déshérence
Première semaine
Jeudi 20 février 2020 :
La guerre nous tomba dessus, un peu avant le déjeuner, dans un silence mélangeant l’incompréhension, la peur, l’indifférence, l’appétit. C’était un spectacle ridicule, parodique déjà, un divertissement suspendu aux scintillements muets de l’écran ornant la tristesse pastel de notre salle de pause, un accaparement des regards étourdis, hébétés, absorbés malgré eux. Se réverbéraient des mines défaites, affaiblies, crispées, des essoufflements, des arythmies inquiètes, des sueurs froides, des je-m’en-foutismes, des grincements railleurs, des mépris.
J’essayais d’avaler ma pitance mais on se dispersait en piailleries, à toutes les tables, et le linoléum couinait sous les pas indécis, sous les déplacements policés, habituels, sous les déplacements hésitants, et frémissaient des chuchotements, des épouvantes. Un imbécile activa le son, un imbécile encravaté, un chef ; il fallait ajouter le commentaire au défilement des idoles, des bandeaux, ajouter la redondance du bruit à celle des images, aux bavardages qui filaient leur train idiot. Je me renfrognais : Les surenchères d’experts, les chassés-croisés d’inconnus gratifiés d’une importance soudaine m’indifféraient. Pas les autres : les bouchées en suspens, ils écoutaient scolairement.
Je notais une oscillation entre la routine et la panique, j’humais une nouveauté incertaine, à la note saumâtre, diffusant ses phéromones inquiétantes. On préparait un double conflit, mesdames et messieurs, on se fendait en allocutions, en officialisations – les minauderies d’un porte-parole –, poussés par les souffles coupés d’un langage interdit. Nous assistions à l’égrainage des coutumes divertissantes, obsolètes, en porte-à-faux, dérisoires en comparaison des gravités solennelles du jour ; le langage s’émiettait sous nos yeux – visibilité sonore de sa décomposition grammaticale, orthographique, syntaxique –, s’affaissait, disparaissait sous le tombereau des boniments ; des mots hémophiles dégoulinaient : on savait ce que ces rangées d’imbéciles voulaient dire mais chaque logorrhée prenait des encablures si caricaturales que toute réalité s’émiettait.
J’entendais des bévues verbales, éhontées, nous expliquer les terribles fléaux de notre ère alanguie. Revoilà le terrorisme, ami loyal, malléable, passager et coutumier, pilier de tous les comptoirs, mantra susurré par toutes les bouches. D’adorables blancs-becs nous promettaient des nouveautés, des exclusivités militaires, des voyages opérationnels, des tirs de fusils d’assaut, des tempêtes de poussières, la précision d’attaques fatales, presque des larmes et du sang. C’était la guerre routinière, éternelle, mal nommée, mal menée. Tout le monde s’en foutait, ingurgitait les images de déserts, de barbus, de menaces, de couteaux tirés, de kalachnikov. On s’ennuyait d’une torpeur médiatique, on s’avachissait devant les téraoctets répétitifs jusqu’à la mollesse, l’insensibilité. Le spectacle piétinait, après les pyrotechnies et les explosions de budget, on poirotait dans l’ineffable… Alors la guerre, oui, pourquoi pas. Un mot oublié, une salaison des tours de manège ankylosés. Une cure du spleen trop lent, dynamisme du suicidaire. Hollywoodisme.
J’avisais la nouveauté : Changement d’experts : même faciès, trognes sérieuses ; autre déguisement de mise : blouse blanche, stéthoscope. Une originalité pour ce revers de la guerre, ce deuxième front, ce prologue à un divertissement inédit, prélude d’un nouveau tome. Je lisais une assurance goguenarde, naïve, contrastant avec les mines compassées, martiales. On gaudriolait de plaisir, l’idée de l’imprévu fécondait les émotions, secouait ce mois de février poisseux et gris comme un amas de linge sale, abîmé dans les conjectures molles, les bis repetita nauséeux. Vraiment, on butinait un nectar pétillant, anomalie, remue-ménage, branle-bas de préfectures, de ministères sonnant le tocsin, mais la bonhomie n’en démordait pas : on ouvrait le salon de l’agriculture (reportages, directs, analyses) en grandes pompes bovines, robes équines, lamas, fromages, vins, et les pommiers, les marronniers, la capitale, les gros chiffres, l’émerveillement statistique. Puis rechute, circonvolution de l’instantanéité, retour au désastre, à l’imminence du naufrage, à l’angoisse voisine, aux Transalpins paniqués, aux alertes, aux conflagrations unanimes, et la gravité de nos clowns. Un macaque illettré sommait un tapir vieilli par la sagesse médiatique ; j’entamais un pain au chocolat, dessert sommaire, l’œil engourdi, méchamment attiré par les pixels, les effets, les saccades et le bruit grésillé d’emphases répétées.
La France était prête.
Pas de panique.
Le système sanitaire demeurait aux aguets.
Quelques cas à dénombrer.
Pas d’affolement.
Notre pays résistera mieux que l’Italie.
Les stocks de masques sont suffisants.
On est très loin d’envisager des mesures drastiques.
Réunions ministérielles.
Pas d’inquiétude.
Pas de cas positifs en France.
Le préposé de la sacro-sainte et divine Santé (idole de la mort occultée), l’oracle avait tonné, le minuscule savant virginal, remplaçant miraculeux d’un plus méconnu que lui, s’était décomplexé devant les caméras, devant les babines humectées de fluides gourmands. L’Hermès redoutable, héraut des caducées, rassurait l’agora étourdie ; tout le monde frémit, l’inconscient savait, à force d’élections trahies, de mensonges gobés, oubliés mais comme tatoués par un reste d’instinct – notre dernière unité : savoir reconnaître le mensonge mais ne jamais s’y opposer ? –, l’inconscient savait que le drame se profilait. Il y avait de quoi rire, hurler de rire. Mais je devais me contenter de frissonner, de touiller mon ricanement intestinal ; la tristesse généralisée l’emportait.
Je me contentai de retourner à mon bureau, d’y asseoir mon apathie… Mais le prêtre de la Santé avait aiguisé une curiosité méprisante ! J’étais grégairement intrigué et j’avais le tableur rapide ; j’expédiai une formalité indolore, probablement inutile.
Enthousiaste, rancunier, malicieux, je me lançai dans cette réforme de l’ennui, je ferrai la bête, plongeai avec lui pour une apnée de plusieurs heures, sous les flots informationnels, les délires, les mélopées des baleines encravatées :
Le virus baladeur suivait les promenades habituelles des grippes musclées, des marchés de pangolins aux rives du Pô en moins de deux mois, avivé par les raccourcis aéroportés. Une guerre pour l’instant cantonnée à ses campagnes hivernales, timides, congestionnées, à la logistique éparpillée, plutôt consommées en paroles, en outrances de propagande ; la lecture du feuilleton soulageait peu mes soupirs ; la collection déjà flamboyante de ratés, d’insouciantes méprises, de fanfaronnades décomplexées, luisait dans la déchetterie opacifiante, dans la fange informationnelle, brûlait de particules diffuses et gluantes. Rien d’extraordinaire : sous mes yeux habitués, bouffis malgré eux, malgré moi, de sabirs, de fadaises tronquées, obscurcies, soudoyées, trafiquées à l’envi, sous mes yeux, les palabres ministérielles, les palabres des porte-parole ingénus, fats, gauches, franchement stupides, fièrement désemparés, passablement analphabètes, autruches le cul levé, dressé pour un touché, l’obole de l’orgueil ; les minuscules rengainaient leurs notes, caressaient les promesses d’une future masturbation télévisée. Pour ces thuriféraires du combat sanitaire, le front était stabilisé dans les Alpes, façon juin mille neuf cent quarante ; on surveillait le frère pizzaïolo d’un air supérieur, la moquerie hautaine dégoulinant du haut des cols ; le virus était endigué devant notre nouvelle Maginot, imaginaire, improvisée, un rien chimérique balayé depuis un mois, escaladé par ces connards de touristes, ces agités crapahutant d’une carte postale à l’autre, pendant que des institutions supranationales hurlaient leur détresse, rivalisaient d’alarmes ; l’hallucinant État français, carcasse pourrie, soumise à l’ostéoporose la plus virulente, jugulait des dépêches satisfaisantes : l’outrecuidance d’affirmer la virginité virale de nos terres, alors que des infiltrés sans frontières, sans contrôle s’ébattaient gaiement en villégiatures fatales – les diagnostics étaient certains, confirmés, tonnés avec morgue. Un nouvel Edmond Le Bœuf niais et grave se dressait face au danger, nouvelle ganache inconnue à l’incompétence ostentatoire, gravée dans chaque pli de son visage mou et vain ; l’archiplouc osait : « La France est prête ! ». Il suffisait d’affirmer l’opposée, évidemment, empirisme éprouvé par une courte vie ironique ; il y avait des dogmes à respecter, des révérences primales ; vision de ces frontières en passoire, de ces havres amènes, fournaises fiévreuses, vision des escapades italiennes, des flux et reflux inévitables, qu’aucune volonté ne jugulait. L’Italie confinait, dans l’urgence, dans la débâcle, sous les cris éplorés des médecins subjugués, Paris baptisait son fameux Salon, la Chine enfermait une province entière, pour rire, pour taquiner l’Occident, par pure méchanceté savante, une provocation. Lyon serait bientôt un carrefour footballistique, le terrain de jeu d’un raid turinois ; Mulhouse rassemblait deux mille parpaillots.
J’envisageais la nouvelle chose, le nouveau récit et les approches d’un futur morose préfiguré par le souvenir de non-évènements français :
Déplier les rémanences d’une fade pandémie, d’une alerte saisonnière mollement, médiatiquement, médicalement exceptionnelle, déplier l’automne deux-mille neuf, déplier l’adolescence curieuse, les débuts hésitants, timorés, exutoires, boulimiques, fiers des études dites supérieures – supériorité démocratisée, égalisée –, déplier les excitations estudiantines, les excroissances nocturnes, le frisson des découvertes et tomber sur la ridicule épidémie de grippe A, a majuscule auquel on aimait doctement accoler la parenthèse (H1N1) comme on baragouinait déjà sentencieusement covid dix-neuf (Saint Covid XIX, priez pour nous ! ou encore Covidus XIX pontifex maximus – etcetera des religiosités, des superstitions).
Aventure passagère, concurrence des grippes vite rendormie dans l’indifférence coutumière, méritée, aventure complètement oubliée, évacuée jusqu’à cette piqûre de rappel contemporaine, aventure résorbée par une campagne de vaccination administrée par des médecins mobilisés ; aventure résorbée sous quelques centaines de millions d’euros ; la ridicule question des stocks surnuméraires de tamiflu, de masques protecteurs (un milliard !) ; la ridicule gestion, les ridicules excès et dépenses d’un gouvernement déjà bavard, incompétent, infesté de dindons glosateurs, normés, apeurés ; les ridicules crises françaises résorbées dans l’ennui de la chute flasque, des déficits en tous genres, des discours inconséquents, des comptes jamais rendus, des juxtapositions sans intérêt méprisées par ma jeunesse motivée, calme, ourdissant ses prochains concerts, ses prochaines lectures, beuveries, conquêtes…
Ruminer la panique dissertée, le souvenir des paniques rituelles, la fadeur extrême des emportements, affolements ambiants, la crevaison de l’insipide soufflé.
Ne pas ruminer la psychose due à la vache folle, à la grippe aviaire – où l’on abattit des paons. Ne pas rire de ces marronniers, les laisser faner, supporter les excitations provoquées par la médiatisation formelle, tapageuse, neuve, martiale des inquiétudes nourries, chuchotées depuis quelques jours (voir lundi 17 février).
On pianotait doucement, rattrapait une hypoactivité consommée dans le bavardage : j’avais retiré mon casque et profitais quelques instants des respirations du vaste berceau : l’open space ruminait des clapotis, des bizarreries décibelliques, mal cloisonnées, des échappées musicales, des truismes tièdes, prudents, des analyses tièdes, défaitistes, apeurées.
Timidités abandonnées au crépuscule. On quittait le navire ; on aurait beaucoup de choses à raconter ce soir, à sa copine, à son concubin, son chat, sa plante, aux terrasses affolées, chauffées par la fièvre médiatique, à sa mère au téléphone : on causerait des causeries gouvernementales, on emberlificoterait encore la pelote inepte, la boule de poils mâchés, recrachés, dégueulis funeste, et on fantasmerait des inquiétudes, des visions malheureuses, nombreuses, fétides comme l’imagination d’une foule servile, on se préparerait au pire – le pire étant une circonstance habituelle du larbin démocratisée –, à l’inconfort, aux sermons télévisuels, aux éloquences tapageuses des ministres inactifs, on fêterait sa décontraction, on oserait un affront, on soulèverait son boc, chocs mousseux au visage du rhume, crânerie exubérante, confiance narquoise de la jeunesse. (On ne savait sur quel pied danser : Dirigeants vaseux, imbéciles touillant la peur, la prudence, le laisser-aller, la décontraction, le pas de panique, etc. tout en même temps.)
Il fallait choisir son camp, sa stratégie – un mot idiot lorsqu’on évoquait la France, pays qui avait choisi de ne pas se battre sur deux fronts, de tourner en rond dans sa capsule, son sarcophage déliquescent, dans la marmite de ses frontières éventrées, dans la marmite des désunions. (J’avais fini d’éplucher les feuilles de chou, l’exhaustivité putride d’internet, les sons de cloche gémissant au diapason, les tocsins diarrhéiques, la saleté d’une volière de perroquets.)
Un chef magnanime posa son séant sur un coin de mon bureau. Avec une altitude débonnaire, rappelant sa courtoisie lointainement amicale, il me signala sur sa montre l’aiguillage éloquent : il était l’heure de se déconnecter, l’heure du relâchement quotidien, de la considération sidérée de mon zèle mensonger ; je décelais une pointe de reconnaissance, d’admiration, des attentes à ne pas décevoir, un piédestal à entretenir assidûment. Heureusement, il n’envisagerait pas de décortiquer l’historique de cette demi-journée, de cette inactivité bercée par les annonces oraculaires. A propos de cela, rebondit-il sur mes pensées oiseuses, on courait au télétravail, il hochait la caboche, convaincu par sa vision, son regard flottant au-dessus de mon écran ; il esquissait les coûts, les normes, les prérogatives, l’inefficacité, les rendements en berne, le futur connecté des distances immatérielles. Il arborait une neutralité d’homme d’affaires, il pouffait de déplaisir mais additionnait un avantage décisif, un mérite évident, les béatitudes des salariés, les joies modernes de l’éther incompréhensible, mystérieux.
J’attendais qu’il partît pour partir. J’étais la politesse incarnée, l’hypocrite habile jamais pris en défaut, ingénieux truqueur, affable jusqu’à un brin d’outrance, jusqu’à la parfaite simulation de l’enthousiasme ; de rares moments de faiblesse, des mines sombres à signaler, qu’on mettait généralement sur le coup de la fatigue.
Il regimbait, prolongeait son atermoiement, transbahuté par ses idées, ses hypothèses brumeuses ; il vantait ses informations, la qualité de ses indics, la fraîcheur, l’exactitude inévitable de l’augure – c’était certain, sa main à couper, etc.
Je sentis qu’il voulait que je déguerpisse, sa courtoisie exigeait de marquer un grand coup en ces circonstances phénoménales : il fermerait boutique. Il ne cédait pas à la panique, n’avait visiblement aucune envie de rentrer chez lui, ne prêtait pas le flanc au concert des grenouilles coassant, dorlotait son mépris ostentatoire, dont j’étais le dernier témoin, la dernière victime… J’aimais quitter des lieux silencieux, désespérants de silence, éteindre la phosphorescence angoissée, angoissante des électricités ; je dus ramasser mes rollers avachis sous le bureau que je renfilai en quelques soupires sentencieux de roi déchu, chassé par l’empereur incongru, lointain, venu ausculter les basses marches de son poulailler, de ce désert normatif de câbles, poncif publicitaire, ubiquiste et universel.
Dehors, le froid saisissant, tardif, nocturne prolongeait l’hiver qui s’accrochait aux antennes télévisuelles, aux cheminées de chaufferies. Le ciel résonnait des milliers de fenêtres et lampadaires incandescents, les fumées célestes menaçaient de leur lourdeur opaque, jaunie de sodium, d’engluer les collines de la Croix-Rousse et de Fourvière, dont la basilique narguait l’endormissement bruyant des siphons urbains depuis une ouate blanchâtre. Je fusai, en habitué, entre les magmas bordéliques de Vaise, les ronds-points trop petits, balayés par des vents croisés, ennemis, batailleurs, irrigués de flots périurbains motorisés, de pèlerins quotidiens affairés en emplettes tardives, frileuses. Fourmilière fidèle, quotidienne, jamais lasse de toujours entraver les plateformes, de forcer des esquives, reflets d’un instinct aguerri, bâti dans le mortier retord des pièges routiers. Frissons d’insecte du tertiaire : possibilité de la mort à rollers. J’éludai les bouchons, les carrefours giratoires, orthogonaux, les bus encombrants et encombrés, toussant leurs émanations diverses, les nouveaux cyclistes, coagulation effrénée, multipliée, coagulation à casques, à gilets fluorescents, plots mous et dolents que j’anéantissais dans un tourbillon ; je m’engouffrais dans le tunnel, un gros kilomètre de transports doux, appellation géographique contrôlée, fierté municipale de béton s’enfonçant dans la butte, le fortin austère, lugubre, tapissé d’un reste forestier, flanc occidental de la colline éventrée, perforée de tubes, de tapis bitumés, tapis farouches oubliant les timides lacets urbains léchant respectueusement les sinuosités de la Saône molle, sale, noire, scintillant de ses clapotis funèbres, méditant les circonstances d’une crue – il me restait le souvenir d’un record catastrophique ayant envahi des caves, des parkings. J’entrais dans ce trou de lumière, cette béance suçant des carcasses, les feux des cloportes glissants, mille reflets, réverbérations, ricochets, vibrions éphémères s’éclipsant dans la splendeur illuminée du corridor.
Modes doux, donc : fulgurance d’un marketing fumeux, tunnel aspirateur à piétons, vélos, bus, intestin digérant des nourritures certifiées non polluantes – on se coltinait un éclairage blafard, des ténèbres beiges et des contrastes suraigus, trahison des nuits lyonnaises et de leurs colorations jaunes, des saveurs sodiques, des halos ambrés, des agonies langoureuses des rues mal irriguées, emmurées d’immeubles noircies, solides, élevant une menace écrasante, austère ; le nouveau conduit, l’anus logistique pour travailleurs se camouflait sous l’ancienne colline tisserande et ses sudations lumineuses trahissaient l’harmonie, le chuchotement mordoré des lampions traditionnels ; on se coltinait le panache et son échec, le panache de la dissonance qu’offraient les ratés modernes, une habitude contemporaine, la réussite se faisant la malle, maudissant ces excroissances, filant dans l’évier, tirant la chasse, préférant l’égout pestilentiel aux tubulures effarouchées, aux claironnements politiques ; il restait une odeur du malheur ; il fallait sentir l’esbroufe kaléidoscopée sur les parois, les excipients cosmétiques, les fresques murales encrassées, les projecteurs éteints larmoyant des soubresauts ; je voyais la cohorte cycliste, les bus à sardines entassées dans les buées humides, derrière les vitres dégoulinantes, déformées par le ruissellement de gouttes croupies ; j’humais la ville et toutes ses pollutions – multiples, sensorielles –, ses tunnels soufflant leurs braises, leurs fumées volcaniques, âcres, brûlées, tunnels aux alentours endoloris, assourdis par les ronflements constants ; je fusais derrière un bus, doublant la plèbe délicate, embourbée dans ses corridors autorisés, la plèbe maussade montée sur ses véhicules ridicules.
Au sol, le carrelage était froid et rien ne chauffait sa répugnante blancheur ; je n’y siégeais guère, le temps d’une douche, d’une tambouille contingente ; le morne ennui avait établi son royaume en cet étage passablement aménagé ; j’escaladais la mezzanine, le repère perché, quelques mètres carrés enfouis dans les livres, sublimés par l’ordinateur, le tout gravitant autour du lit. Temps de la perdition des heures libres, des maigres heures englouties en indigence, orée du sommeil, normé lui aussi, comme tout, établi, prévu selon l’agenda morose du défilement calendaire, temps asymptotique de l’originalité, décroissance de l’instinct borné à ses vaines bassesses.
Vendredi 21 février 2020 :
Retour en métro préféré à la lenteur insectoïde du bus, préféré par pis-aller ; la termitière plutôt que la boîte de conserve, la correspondance effrénée, l’angoisse du cheminement bovin plutôt que l’entassement baveux, plutôt que les suées confites ; aléa rarissime : oubli des rollers, oubli complet, sot, machinalement commandé par une précipitation conséquente de palabres domestiques. Pénitence de l’oubli : pétrification nauséeuse dans le magma, dans le purin incommode, bruyant, hétéroclite, pétrification coincée entre les suées de gros lards verdis, les algarades méridionales, les impuissances mêmes pas mélancoliques, neutres, avachies, fatiguées, pétrification isolée, défendue par les écouteurs, énervée par les discussions inaudibles, visiblement indigentes ; une pénitence d’une demi-heure ennuyeuse, moite, immobile, perspective de profils blafards, de dormeurs réalistes, de lecteurs résistants, lecteurs de pacotilles inénarrables, des femmes surtout, doctes chouettes lunettées, manteau entr’ouverts pour ventiler l’émotion inépuisable de ces forfaits insanes, chouettes absorbées par de langoureuses inanités, des érotismes périmés, obligatoires, échappées des réalités humides, tropicales, échappées tristes et monotones comme leur figure.
Moi, là-dedans, guère mieux : une extinction narquoise, méprisante, un juge branché sur le jus répétitif de ses habitudes musicales, en guise de cocon, de repoussoir conventionnel, éteint, l’imaginaire voguant sur des pensées agressives et moqueuses, l’être en berne, en veille, contenté par des observations jubilatoires ; rentrer chez soi dans un coûte-que-coûte quotidien, paresse d’une routine subie, aux allures faussement volontaires, joug intermittent, palpable dans l’ennui universel, peint sur tous les visages universellement solitaires. L’ennui mon nectar ; les autres le butinaient par obligation passagère, urbaine, pris au piège d’un aléa contrecarrant leur agitation, agitation enviable des affairés scrupuleux, des journées extatiques, des frénésies régulières, infatigables, régentées par des sacerdoces amoraux et sécularisés, des sacerdoces vains, absurdes, de leur aveu parfois, aveu cynique, ironique – la conscience amère et ricanante d’être néfaste, inutile dans un gourbi en déréliction, dans le cyclone, dans la poussière agitée de l’effondrement d’une masure squelettique. Ruineux, ruinés, riches, pauvres, oscillants, hésitants.
Elle rentra tard, ses va-et-vient la trahirent, les va-et-vient entrecoupés d’éclats lumineux, d’agressions visuelles, périphériques, toilette, douche, sûrement ; la temporalité m’était indifférente, inconsistante, irréelle, à peine sensible, la géographie se bornait à l’écran, aux émanations subconscientes de l’environnement habituel ; les blancheurs et réverbérations carrelées, les éclairs interrompus cédèrent l’illumination aux variations chromatiques, aux hachures rythmées : télévision.
Je sortais une oreille du casque : elle avait dû armer le sien puisqu’aucun son ne corroborait les éruptions électrisées ; on ne se dérangeait pas, par silences interposés, par activités, par écrans opposés. Elle s’assoupirait devant son programme, sous son plaid, s’endormirait dans la consommation de ses abonnements. Et moi, là-dedans, un étage au-dessus, vivement occupé par des batailles chimériques, intenses, pixelisées, par des affrontements crépusculaires aussitôt répétés, sans accalmie, sans mérite, aux joies décortiquées puis ravalées dans une nouvelle perdition, dans une nouvelle tempête ponctuée d’interjections et d’ordres dynamisant notre équipe branlante et maladroite, sorte d’hydre hystérique, aux cervelles abruties par les possibilités, les subtilités d’un jeu qui dégourdirait nos indolences encore quelques heures – l’éventualité du week-end musclait notre liberté conditionnelle, enfonçait notre outrecuidance dans les splendeurs invisibilisées de la nuit.
Samedi 22 février 2020 :
Je m’endormis – ceci était certain – et la téloche fumait encore des je ne savais quoi.
Un jour sans réveil, sans ouïr le téléphone idiot remplaçant les vieilleries, les sophistications d’un temps révolu, les souvenirs de l’enfance et de ses gadgets désuets, ses électronismes disparates résorbés dans un seul appareil – j’avais eu un monobloc lumineux à chiffres rougeoyants comptant sardoniquement les heures de sommeil potentielles, je me livrais à des calculs incessants, fleurtais avec les indécentes approches de minuit, rarement plus ; je dormais toujours bien, c’était mon arme, mon remède hypercondriaque.
Un jour d’éclosion naturelle, rythmée par des roulades molles, lascives, la couette roulée en boyau de charcuterie, tous les angles du matelas abandonnés aux fraîcheurs de l’appartement, éclosion rythmée par des moiteurs matinales endurcies, des lueurs pâles transfigurant la poussière timide, tapie sur les étagères de ma caverne paisible, par l’anesthésie léthargique des agitations caverneuses. Déjà lasse, engourdie par les chuchotements oniriques de la nuit, chuchotements oubliés, volatilisés, assommée par le lever tardif, ma carcasse étudiait les signaux depuis sa chrysalide : en bas, personne : elle était partie. Je cogitai accoudé à la balustrade, vaguement enserré dans ma literie, grattant l’urticante barbe de paresse, évaluai les possibilités de cette solitude réprobatrice, froissai le post-it déplaisant placardé comme une remontrance fatale, dialogue perdu, abdiqué face à ma nonchalance sans détour, ni grâce. J’ignorais parfaitement les raisons et les objectifs de cette évasion – sans bourreau, gardien, ni boulet – et j’indifférais jusqu’à la salle de bains.
Ventôse en grande pompe, en gesticulations musclées – un pâté d’immeubles, un angle droit, un passage piéton, plongée visuelle dans le samedi des adolescences frileuses ; quelques couples, des vieilleries et des touristes usuels : duos achalandés de fournitures inévitables, caricaturales, grotesques masures plastifiées, protections et chausses de promeneurs professionnels, courant les rues des Brotteaux comme on grimpait un versant d’Himalaya : ils étaient venus ausculter mon quartier, les nouveaux parterres fleuris de mon quartier, ces friches touffues auréolant des carrefours châtrés, castrés par les pistes cyclables, congestionnés par la magie écologique, l’écologie des pacotilles, des économies, des bouts de chandelles tièdes, l’écologie des imbéciles, des millénaristes sans foi, des cathares sans forteresses, sans chants d’amour, des diapasons accordés, oligarchiques, des bâtisseurs de la cathédrale mondiale, la Babel ubiquitaire, égalitaire, l’écologie des commerces identiques, des esprits normatifs, des terraformations normées, des intelligences extrêmes, néfastes, haineuses, des entrismes expiatoires, des ramasseurs de miettes du tiers-monde disséminant sa fatalité, son matérialisme grossier, grandioses pitreries dorées par l’alliance des écologies publicitaires, boursières, des écologies londoniennes, allemandes, américaines, des écologies des Brotteaux qui se résumaient en pistes cyclables, en emmerdements, en saletés, en bétons, en goudrons, écologies chiches, pleurnicheuses mais radicales, radicalement odieuses, basses, sans imagination, sans faste, écologies défaitistes, sinistres, autoritaires, écologies de supermarché accouchant constamment de nouvelles laideurs.
On dégoisait devant nos pintes vides, et le serveur d’embarquer la vieille commande, d’un geste de plateau indifférent, d’un coup de chiffon paternaliste, désabusé, gigoté avec imprécision, avec un zèle absent, déplorable ; défilé d’amis, d’amis d’amis, la blonde inconnue nous agrippant quelques heures grâce à un jeu ourdi par le téléphone, encore un miracle social, effaçant les improvisations trop compassées, assassinant les timidités, les impolitesses pudiques, les ignorances volontaires, miracle éteignant la mémoire, éteignant l’idée même de mémoire – ne restait qu’une blague outrancière et les cris simiesques du rire cadencé par la ludique invention –, miracle à boire, mémoire abîmée dans la boisson éclaircissant les voix feutrées, amadouant les cerveaux resquilleurs, pudeur effacée dans les joutes d’anecdotes, dévoilement des sous-cultures, des bêtises ineptes, innocentes, de l’innocence du commun, du vulgaire – il fallait louvoyer, attendrir ses idéaux comme une viande congelée, caviarder ses sciences inutiles, ses libéralités vaines puisque l’erreur, la bouffonnerie l’emportaient sur tout, amusaient, ventriloquaient en fous rires bavards, en complicités exagérées – on se reposait aux toilettes, le temps d’uriner le surplus héroïque, le surplus du samedi, l’héroïsme de notre liberté, écho des vibrions fascinants, des étoiles diurnes magnifiant les plafonds, les ondulations généreuses magnifiant le sol oblique, montagneux ; puis les lumières floues, chamarrées, les ornements des nuits opaques de l’hiver, les oublis, les inflammations, les ingurgitations gargantuesques – il faudrait enregistrer (ô désespoir !), mémoriser ces pertes, ces expiations, ces perles et crachats alcoolisés, ces abrutissements vitaminés, conserver la matière de ces effluves nuageuses, formoler le souvenir évanescent.
Dispersion du groupe entamée par la retraite des maillons les plus virulents, des lurons les plus bavards, larrons fatigués quittant le bateau, ivres, le banc d’ivrognes complets – comparaison établie par rapport à la sagesse relative d’un voisinage roulant des yeux dédaigneux, pestant contre les envolées salaces, grossières des malfaiteurs sur le départ, qui remontaient le cours de leur lit. J’entendis des promesses sans engagement, des politesses de la dernière heure, minute, des excitations hypocrites ; même l’ébriété fleurait encore l’hypocrisie. Restaient quelques images, quelques impressions des nouveaux visages, la collision de nouveaux orgueils, des intelligences conservant tout leur mystère.
La porte n’était pas fermée à clef et pourtant personne n’occupait l’antre pâle et ses réverbérations nocturnes – les mauresques indétrônables, le carrelage éteint, les rideaux prostrés toute la nuit, parant les agressions des lampadaires, la monochromie de l’obscurité lyonnaise.
Elle dormait dans mon lit – le nôtre donc, pour une fois. Elle avait abandonné la télévision et le téléphone pour se draper dans mon absence, pour s’étourdir, s’endormir dans mon absence narquoise. Voilà l’astuce des vieux combattants, voilà une insulte d’éternels étudiants, une collection vicieuse, une collection de lâchetés, un malentendu, et c’était un soir de malentendu, bramé, couiné entre trois cents livres, un malentendu de mezzanine, d’altitude, de bohème, de grotte romantique, paresseuse, langoureuse. Mais je dus m’endormir avant l’inflation vénérienne, sur ma faiblesse imbibée.
Dimanche 23 février 2020 :
Elle travaillait aux aurores ce dimanche et ce fut d’un grommellement courbatu que je la saluai, d’une courbature encéphalique et, le corps vieillissant, les brûlures incommodaient d’autant.
J’attendais, additionnais les vagabondages familiers, j’espérais de nouvelle stimulations, qui vinrent, qu’on me proposa, fracturant la routine paresseuse du dimanche, l’ennuyeux, l’orgueilleux dimanche, suspendu, vautour baillant son lundi, soupant ses heures lourdes, qu’en famille on respectait à la lettre, réminiscence obséquieuse, parfaite religiosité sans plus de fondement des oublieux – on ne faisait rien, on n’interrogeait pas les amis, le dimanche n’était pas un mercredi, un samedi comme les autres ; une sacralité fiévreuse frappait de son sceau les langueurs artificielles ; il fallait s’inventer un goût du dimanche figé, s’armer contre la stase familiale, ventiler son imagination décuplée par l’interdit douceâtre : on n’autorisait que les balades groupées, froides, grises, automnales, pluvieuses, formalités invariables ; on ne polluait pas le jour des retrouvailles, on n’échappait pas au déjeuner formel, au vin rouge commenté, noté, à l’honorable présence d’un hôte, d’un bavard supplémentaire, à l’honorable présence du rôti et de ses haricots verts, de ses fenouils, à l’horripilante senteur honnie du fenouil, embrasant tout l’appartement ; mon dégoût répété, mon râle moqueur, la musculation de mon humour ne parvinrent jamais à éloigner cette puanteur anisée. Le dieu dimanche, vieille croûte chrétienne, coquille évidée, craquelée par les assauts enfantins, les triomphes adolescents, les entorses écartelant la vieille idole, puis l’abandon, et enfin la tradition retrouvée, réinvestie par l’élève festif, le gnome estudiantin rattrapant ses ignorances, ses impréparations hebdomadaires par la sagesse d’une torpeur sérieuse, documentée, tradition des dimanches studieux, éclairs insignes, épiphanies du fainéant.
Un dimanche comme cet hululement de février : observation apathique d’un vidéaste – corporation de nouvelles étoiles ludiques, étoiles prétentieuses, chanceuses –, d’un vidéaste touillant ses opinions, placardant sa subjectivité, digressant un relativisme peu courageux, amoindrissant sa pensée d’un humour potache roulé sous la presse culturelle, cet ouragan, ce rabot écrêtant les coqs, réduisant au statut de perroquet mimétique nourri aux antiennes susurrées dès l’enfance, antiennes omniprésentes, hurlant au sous-moi, au bide, aux lâches viscères sucrées, amollies par les sophistications démagogiques, par les nuisances illogiques, la logique n’étant plus qu’un labyrinthe, une montagne excrémentielle, amas de détritus assemblés en golem sanglant, perlant de toutes parts mais solide mammouth bourbeux, ocre, âcre, poisseux, coulant son sillon, croulant sous son progrès, crachant ses oripeaux périmés, changeant de forme, de robe scrofuleuse pour amadouer, surprendre de nouvelles victimes, charrier de nouvelles protubérances embarquées dans sa maladie, s’armant de nouveaux cris, de nouvelles agressions, de pieuses voracités. Et le brave gars, l’innocent, sans vague, clapotant des digressions sympathiques – je sympathisais : il s’agissait de commenter, chroniquer l’artisanat vidéoludique – parenthésait ses nobles intentions, enveloppait ses synthèses, ses tentatives d’objectivisation, ses opinions tranchées d’une guimauve rébarbative et édulcorée ; florilège d’automatismes, de lieux communs dispensés en un éclair, de réflexes oratoires inconscients ; il multipliait les dissertations paralysées par la prudence mais parvenait à pointer quelques travers, des travers unanimement remarqués, des travers qu’il était peu risqué de juger ; il conviait des restes de rhétorique, de philosophie, de littérature, ses années d’apprentissage de l’argumentation ; il brillait par la diction, l’exhaustivité, l’exemple, la clarté du démagogue, enfilait quelques audaces virulentes mais sa science s’abîmait dans les barbarismes, dorlotait ses opinions, les chouchoutait, et l’assise de ses principes boitait bas. Je n’en pouvais plus des opinions, ne voulais ni les exprimer, ni les défendre, encore moins les subir, les écouter ; cela m’emmerdait. Voilà de la subjectivité, simple. Toujours un crétin pour soutenir l’inutile, le moche, l’absurde, le diable, la destruction, la faiblesse, la barbarie, pour arrondir la méchanceté, pour nuancer l’avanie, la trahison, l’échec ; toujours des bouffons – car ils ruaient par bravade, démocratiquement certains de la puissance de leurs truismes – pour gaudrioler des pensées retorses, des pensées du derrière, pour divertir et subvertir l’intelligence, pour faire valser l’imbécilité, spinner la connerie.
Grand méchant loup (critique acerbe, souvent juste, justifiée, parfois dure, moqueuse, bien sentie et dosée) montrant systématiquement patte blanche (allégeance, obédience, obéissance idéologique, dogmatique, religieuse, marqueurs sémantiques, tics de langage signant l’allégeance).
Éviter d’avoir des opinions – comme un patient chez le médecin, comme un électeur dans l’isoloir, comme un client mécontent etc. –, de les exprimer, se contenter de principes. La vérité n’avait que faire des opinions.
Après-midi : mollusque effarouché par son indigence, j’aurais envisagé la sortie, j’aurais pu alerter quelques amis si certains d’entre eux n’avaient compromis mes ébauches d’intentions : interférences et stimuli électroniques acharnés, appel de la troupe ; je me renfonçais dans les heures tendres, tièdes de la mezzanine, dans des plans victorieux déjoués, des répétitions enthousiastes – il fallait goûter la résurgence de la bonne humeur, des motivations polyphoniques après une désastreuse victoire, après nos mésententes éternelles, les collisions de nos fiertés de génies incompris –, des heures d’adresse digitale, reptilienne, par-delà toute réflexion, gloire des automatismes, des réflexes, des méthodes rompues ; l’atermoiement, l’intelligence bavarde trahissaient les présages, les poisons de la défaite : un triomphe total se serait opéré dans le silence le plus sérieux, le plus musculaire ; régnait plutôt une symphonie d’ordres, de contre-ordres, de mouvements parasites, d’imprécisions momifiant une retraite en débâcle, brisant nos assauts sur les murailles du désaccord, du doute. L’humeur noircissait selon la difficulté, l’angoisse, la concentration.
Lundi 24 février 2020 :
Des poches d’espoir azuré flottaient sur le matelas ardoisé, léchaient les tuiles humides d’un février à bout de souffle, séchant son humeur aqueuse ; le bus éparpillait les flaques salies, maquillées de noirceurs pétrolifères, stigmates de toutes les crasses de la ville embourbées dans ces bassins vitreux, sages, fendus par le véhicule abruti.
On goûtait un déjeuner ordinaire, la télévision réduite au silence. La guerre avait déjà fini de distraire les rédactions, les nefs de pigistes qui manquaient de pelote à malaxer ; le gouvernement – oracle du journalisme – fatigué par ses envolées exubérantes abandonnait les relais médiatiques aux conjectures, aux hypothèses et digressions, aux idioties digressées ; je lisais les ricanements, les grincements de dents continuels, les déroulements balayés d’un pouce vaseux, indisposant l’estomac criant famine – j’avais le dégoût rapide – ; et les autres d’en ingurgiter toutes les bouchées, tous les détails, de congestionner leurs cervelles sans mémoire, déglutitions par-dessus le téléphone de secours, indéboulonnable soutien des palabres, puits d’intelligence bariolée : la faute aux chauves-souris, ou à une chimère de laboratoire, ou au crachat d’un pangolin démoniaque, surgi des méandres douteux de sa forêt, ou des affres du magma maraîcher chinois, la faute aux troubles aéroportés mondialisés, une invention américaine, ou chinoise, selon l’orientation du complot.
Soir : Bol de pâtes – sauce tomates, lardons, parmesan, mélange collant à l’assiette le lendemain, collant au fond du jus mal trempé, glu coriace à racler –, bol de pâtes tout juste terminé, posé sur un coin du bureau, la dalle stomacale bien comblée, je m’empressai de palabrer avec des amis virtuels, irréels, inconnus ou réels et infatigables camarades, couleurs vocales dont quelques-unes rappelaient une image, un visage ; notre quintette descendait vite de ses prétentions victorieuses, nos singeries s’endormant dans la concentration ludique, et nos interjections de se réduire en impératifs à décrypter dans la seconde ; les synergies et les désaccords, les amusements de certains, le sérieux scrupuleux des autres brouillant nos communications.
Mardi 25 février 2020 :
Les journaux privés d’État nous rapportaient les vagissements d’un maugréeur gouvernemental, quelque quelconque imbécile encravaté délivrant une dépêche dissertée jusqu’au désœuvrement ; mes vermines de voisins mâchouillaient l’os, la pitance, léchaient la gamelle vide, lustraient l’inoxydable luisance des orgueils mondains ; on répétait l’optimisme formel de l’histrion télévisuel, on se conformait aux représentations et répétitions médiatiques, on fulminait comme les parterres d’experts agenouillés, et les attentions captées bêlaient des jugements partisans, d’un parti dicté par l’appareil digestif – tout était digestif, ventripotent, lourd, fécal dans ces intelligences sondées, ces contrefaçons identiques – ; on n’imaginait pas qu’un médecin pût prêcher pour sa paroisse, qu’il ne connût rien à l’héraldique de la dictature, qu’il ne possédât aucunes des vertus du potentat, qu’un micro tendu à ces blouses endimanchées ne les rendît puantes de vanité ; une vanité réjouie suait de toutes les interventions, de l’amas juxtaposé des directs, répétés par le cirque des chaises musicales ; un maelstrom d’absurdités nous giflait, éclaboussait les perceptions, qu’on écoutât, vît, ou qu’on opposât une résistance trop gourmande.
Jour heureux : l’humeur gouvernementale était enjouée, rassurante, rassurée par ses statistiques à retardement, contre-intuitives, irréelles, vastement fausses, les statistiques atones qu’on torturait au scalpel, et le blanc blouseux d’hurler aux agonies, ou les moqueurs de chicaner le voisin, les Orientaux dépassés, à coups de statistiques divinatoires réfugiées derrière les créneaux alpins, éblouis par l’harmonie de nos aéroports boulimiques, de nos gares disgracieuses, porcheries maximisées ; et nous, miteux pantouflards du bureau : soufflaient les blasés, les indifférents concurrencés par les indignations des râleurs, des impatients – des indignations variables, opposées, des pours et des contres ; on assemblait des argumentaires poussifs, des exposés mal branlés, sans exhaustivité, conçus par les arrières boueux de l’encéphale ; on fulminait des fins du monde, des apocalypses biologiques, on visualisait les miasmes disséminés par l’ogre états-unien, ou chinois, selon l’interférence astrologique du jour ; les palabres ronflaient comme la marée, variaient mollement comme la respiration lourde d’une sieste ; mes penseurs à la langue asséchée reposait l’organe, leurs neurones ondulaient en sottises opaques, touffues (touffu : un vieux professeur de Français, une bavarde à chats, aimait employer cet épithète pour railler un résonnement spongieux, mal dégrossi, confus donc).
Leur touffisme pétillait, s’illuminait comme une floraison vivace d’images pétulantes, mais de bêtes images stériles, syndrome d’une fanaison tout aussi rapide, corrodaient leur catalogue : Une Italie confinée dans ses murs, dans la grisaille des jours cadenassés ; et le décompte des morts – cela commençait ainsi, tous les jours, la routine des faces sérieuses, embaumées dans le pathétique, des journalistes égrenant leur chapelet jovial de cadavres, de contaminés, les avancées de l’ennemi, le débordement des flancs alliés tancés depuis les meurtrières du donjon immaculé ; les faces sérieuses déploraient l’agression microbienne, assuraient de leur commisération, et se pourléchaient d’un chauvinisme ordinairement proscrit qui leur faisait épouser des espoirs faisandés de vieux imbéciles reclus sur l’or, roi des vieux, plénipotentiaires de la retraite, gardiens des trésors assoupis, des horizons euthanasiques : le grand moribond expédiait ses larbins mollassons, les jetait en pâture, et les cochons de mâcher, de grogner à l’unisson, d’agiter leur truffe humectée de désir poisseux. Et la journée s’écoulait en commentaires ; on s’informait constamment au crochet d’internet, on abolissait la surprise, l’évènement, on suivait posément le lit, la lie de la dépression, une couchette bordée par les sapeurs, tous les encartés de la presse libre, perroquets, volière des fadaises, des poncifs, plumes impersonnelles et étriquées, salariales.
L’huile d’olive qui crépitait autour du poulet avait une force musicale pétillante et je m’abîmais dans de surprenantes contemplations, une contemplation enfermée dans les saveurs de peau grillée, craquelée par la cuisson, une autre divertie par les frétillements enveloppant mes chutes d’oignons, d’aulx ciselés (ma grand-mère s’acharnait contre la prononciation « ails » comme elle pestait contre les fautes verbales entendues à la télévision – un jeu), une dernière dégourdie par le nettoyage : Il m’en venait des digressions, inflammations langagières, des images, des idées agiles, bavardes, pendant la vaisselle mousseuse, le bain des couverts, le flottement maladroit des verres tachés de calcaires, traces de gouttelettes effacées d’un balayage, d’un gracieux tour d’éponge ; ma concubine – aussi, une copine, une maîtresse, pas une fiancée, encore moins une femme – m’alertait, depuis son plaid laineux, vieillerie de mes placards adoptée avec plus de vigueur que le réconfort de ma chaleur, vieillerie dont elle se parait de septembre à juin, tous les soirs, fantôme prostré devant les émanations de l’écran, sa télévision chérie, petit intrus envoûtant – il ne lui vint jamais à l’esprit d’en changer, de renouveler ce vieux don maternel aux mensurations ridicules, ne serait-ce qu’en comparaison de l’écran de mon ordinateur. Instinct de la proximité du plaid et de l’écran diffusant sa sempiternelle subversion ; la guerre médicale agitait la chronique, et tous les participants du soir, habitués et nouveaux écuyers, hérauts des chants catalauniques, égrenaient les victimes, les décès, psalmodiaient des appels au calme, à la vie – la vie était une idée du confort, de la consommation sous-philosophique, culturelle surtout ; on diagnostiquait l’état cardiaque d’une nation à ses hochets cultureux, à la bonne boulimie populaire, aux entrées de cinéma, aux files d’attente des musées ; on dosait le touriste, on surveillait les théâtres, contrôles des idoles médiocres : la culture, c’était mon vieux professeur de Français, c’était une grosse et grasse et grise madame en legging noir moulant ses outrages corporels, un décolleté dégoulinant qui débitait des inepties assoupissantes, qui narrait les étirements de ses chats au lieu d’instruire son auditoire, au lieu de convenablement préparer au sésame des minuscules ; la culture, c’était cette sulfateuse à truismes enfilés sur son collier de perles, de grosses perles ministérielles, panthéonisées, programmatiques, pancartées d’imbécilités, délabrées par les morsures avides des modes, des corruptions et des paresses événementielles.
Faisait-il vraiment si froid pour qu’elle stagnât sous sa, ma couverture, mes carreaux tricotés, vieil héritage, de je ne savais plus quelle grand-mère ?... L’épiderme respirait paisiblement, protégé de toute agression par ses bandelettes ; ce devait être la stature, l’immobilité du marbre, l’assise à son poste d’observation se refroidissant au contact fascinant des cristaux liquides, assise rivée de mouche engluée au messager des seigneurs, des baillages seigneuriaux, à l’Hermès des divinités olympiennes ; le lendemain, j’oirais les mêmes grognements, les mêmes sursauts de jument effarouchée, trépignements, haussements de sourcils ; j’oirais la répétition des normes, des ordres, des autoritarismes et des interdictions (j’adorais certains archaïsmes, certaines vétustés populaires et littéraires comme zyeuter ou ouïr).
Même réticent, on résistait difficilement, sans un effort constant de la conscience, aux appels incessants du moniteur électronique et enfantin, braillant continûment, titillant notre fond reptilien, moniteur des vacances perpétuelles et quotidiennes, l’école buissonnière de l’esprit.
On ne se dit rien qui dépassât le cadre des arguties journalistiques, le commentaire de l’argutie – miner l’abysse – et je finis mon poulet, régal saucé d’ennui. Alors je montai dans mon perchoir et me réjouis, jusqu’à très tard, des estocades informatiques, distantes, pendant qu’elle regardait son programme impatiemment attendu, puis savouré, espérai-je ironiquement.
Mercredi 26 février 2020 :
Trois évènements capitaux en ce mercredi, ce milieu de la semaine, jour des enfants disait-on, jour pivot, la bascule des salariés dans l’orée du week-end, le fameux, la promesse expiatoire, l’espoir, le spleen, la joie, l’exaltation, le frisson, l’alcoolisme, le repos, le déjeuner, ou les dîners festifs, l’indépendance, la liberté – la quoi ?
Je ne savais plus dans quel agencement ces bruissements s’étaient présentés à ma mémoire appesantie par la léthargique similitude des jours ; il fallait déblayer les poussières troublant déjà les recoins, les détails et les enchevêtrements du jour, si passablement mou, malgré l’agitation, le cirque triste, catastrophiste qui déridait l’embonpoint médiatique.
De l’importance majeure des guérillas footballistiques : un vif débat foudroya notre déjeuner, amoncellement de denrées commercées aux alentours piteux de notre bubon décentralisé. Le conflit sanitaire admettait une trêve, la visite de quelques centaines, quelques milliers – flou dramatique – de tifosi turinois, venus poser leurs maillots contaminés dans notre vallée immaculée, Rhône et Saône jouaient avec le feu endémique des frissons potentiels, des fièvres fatidiques, accueillaient les aigles transalpins attroupés pour soutenir leurs joueurs fétiches venus récoltés les lauriers qu’une aventure si facile prédisait. Les paniqués et les indifférents se coalisaient dans un pacte des gorges chaudes plein de malignité ; on raillait les contradictions, les paradoxes – des paradoxes soulevés par ironie, par la bêtise du trait d’esprit, dévoilant d’autres paradoxes, d’autres malignités plus essentielles, plus dangereuses que les gorges chaudes ne pouvaient (littéralement, par incompétence, incurie, aveuglement quasi-conscient) discerner – ; on moquait l’indigne, l’inique décontraction fautive des gouvernements apeurés, coincés dans leurs incohérences, leurs balbutiements sanitaires mondialisés. Certains imaginaient la capitale des Gaules vitrifiée par une nouvelle peste, épidémie fatale qu’aucune vierge céleste ne viendrait stopper – il était fini le temps pieux des basiliques et des lampions, des illuminations populaires, gentiment superstitieuses, régnait l’heure des éblouissements touristiques, des avachissements populaciers, des embouteillages admiratifs, des réverbérations globuleuses, des flamboyances instrumentales.
On disserta longuement, sagement, professionnellement des enjeux nombreux, de ce match décisif et l’on prévit les catastrophes des siècles suivants. On oublia rapidement une déjection d’expert, génie des sciences et des destins publics, calomniateur aux longues dents, smilodon lécheur de micro, calomnies camouflées derrière les anciennes sagesses, derrière les ors passés, les prestiges de noms savants, derrière les invocations spectrales trahies à chaque syllabe débitée par le calomniateur. L’oracle chauve informait, massait, touillait l’excitation dans les sucs tièdes et avariés de son fiel d’inébranlable subordonné. Comme un économiste maraîcher des dettes et des bonnes santés financières, le coopté de salon, le larbin des usines à penser nous distillait ses menteries décontractées – il fallait admirer une telle morgue, une suffisance si orgueilleuse, la jouissance palpable de cet organisme, de ce porte-voix sans fondement – : On savait d’instinct – mais toute l’intelligence des salariés bureautiques consistait à châtrer leur instinct – que chacune de ses paroles devaient être méprisées, considérées comme fausses, négation criante de la réalité, et qu’il fallait prévoir l’exacte opposée de sa trigonométrie divinatoire. On humait toute la sapience d’un expert des coteries administratives, des cimes démocratiques, de sage des commissions, smilodon à tous les râteliers, en somme. J’aimais observer ces démons, ces croque-mitaines, ces intermédiaires indéterminés de l’appétit des dieux, ces messagers de l’invisible monstruosité, de la toute-puissance sardonique des corrupteurs, des pourritures capitales. Cet imbécile de passage, ce sage éphémère prévenait la piétaille : L’état solide, l’état mammouth, la masure concassée, l’invulnérable bourse aux folies subviendrait à tous les besoins logistiques, qu’on chassât la crainte, troupeau geignard, l’omnipotence livrerait masques et gants, médicaments, vaccins, pansements, papier-toilette, s’il le fallait ; il ne rougirait devant aucune bassesse, devant aucun infantilisme ; loin de lui l’idée d’une panique ; à la guerre comme à la guerre ; il fallait retarder l’avancée ennemie, alourdir ses pertes, reposer nos défenses sur les épaules sagaces et amicales de nos alliés, pleurer ces malheureux, prier on ne savait plus quel dieu, mort, oublié, oublieux, désintéressé, impuissant – prier l’impuissance et la sécurité sociale, sanitaire…
(Les fameux masques : ils furent une immense déception, une aigreur de l’apocalypse virale – un éclat de rire mal contenu que je ravalais rue Tête d’Or, à la première apparition de ces colifichets ; j’escomptais des casques intégraux, mon imaginaire s’était arrêté aux souvenirs des bombardements d’ypérite, de phosphores mortels, je nous voyais ensevelis sous les miasmes putrides des agonisants, des gisants dévorés par les vers et les rats, de gros rats lyonnais apeurant les chats ; on aurait crevé dans la beauté sinistre des lueurs opacifiées par le brouillard des crémations industrielles de la purification ; mais non, on parlait de sparadrap en papier, des chiffons de plastique que seuls les Asiatiques, minuscules insectes de mégapoles poussiéreuses, assaillies de particules et de smogs plus écrasants qu’à Londres ou Paris, portaient religieusement, avec une certaine désinvolture religieuse ; c’était donc l’arme, le bouclier, le souci du moment, le sujet des experts, l’inflammation des espoirs. Nul doute qu’Elle m’en causerait vertement toute la soirée ; pour ou contre ?)
On faillit ne pas cesser de palabrer à ce propos ; les couloirs bruissaient d’un engouement réfractaire – d’aucun prophétisait l’obligation étatique, capitalisant sur l’impossible véracité des vomissures du chauve sage ; un autre opposait la faiblesse de la maladie, l’idiotie patente d’effrayer veuves, orphelins, retraités pour un rhume extrême-oriental typique, une variation carabinée des grippes giratoires ; c’était une pandémie médiatique, une épidémie pour rigoler, pour faire chier – franchement ! – ; en pénétrant dans la salle de réunion, les décibels farouches s’estompèrent. Une réunion comme je les aimais, comme je les détestais, comme j’aimais les appeler : bonjour-au-revoir, résumé exhaustif de ma contribution, effort de la sieste vigilante ; un au-delà de l’ennui, un ennui surpayé, balisé, autorisé, un ennui ferrugineux, rougi, bourbier de l’esprit, et des discussions résolues mille fois, réchauffées pour la circonstance, par la générosité des budgets, des temps pleins injustifiés. Il faisait tour à tour chaud puis froid, bataille de régulateur thermique ; on suait, on frissonnait ; la pièce poissait des remugles du midi, l’ouate s’épaississait, les cordes vocales intempestives dérivaient, leur furie concluait des politesses, des amicalités oiseuses ; on sortait, ramassant d’un sursaut nos corps alanguis et notre matériel ; la fadeur crue des couloirs offrait une brassée revigorante ; merci-au-revoir.


