Déshérence
Sixième semaine
Jeudi 26 mars 2020 :
Mon travail était une sorte de rente : je croupissais comme un rentier des largesses salariales. Impavide, ancré à l’ordinateur portable par les écouteurs, j’entendais le conseil collégiale parodique – bonne chance pour parodier cette époque. Murés dans nos silences (immobile et torve ; minutieux et scandé par les actions), Ébéniste et moi travaillâmes des matinées contrastées, opposées.
Au zénith brilla la lassitude : j’évitai les embûches neuves et, oubliant la croissance du parquet, le son du bois précautionneusement embouti, je disparus. Lassitude des pensées oubliées dans le fracas du marteau, lassitude des postures vautrées, des attentions simulées, des bâillements cérébraux, des subterfuges bras croisés, des réunions, des leurres hypocrites, lassitude de la lassitude ; las de naviguer entre les boues biphasiques du télétravail, je retrouvai les promesses semi-désertiques, endormies, les étreintes de mon quartier abandonné aux errements solitaires, aux découvertes sans importance : il restait quelques vierges enfoncées dans des angles, discrètes, encrassées, non priées – pour quoi, pour qui les prendrait-on, les prenait-on déjà ? De vieilles divinités ? La fortune, l’espérance, la douleur, le chagrin, la douceur, la maternité ? Des faces souriantes, polluées, snobées ; j’avais une amorce, un reste de Je vous salue, mais plus la suite ; une amorce païenne : Je vous salue ! Archéologie à ciel ouvert, sans pinceau, sans scalpel, archéologie futuriste des brutalités ubiquistes, cuistres, incroyables de laideur, et les faces consternées des vierges, les chastes nouvelles Vénus, vestiges mythologiques.
Des redécouvertes du télétravailleur : roulé dans la couette à l’utilité éprouvée par la béance fraîche et nocturne des fenêtres (il s’agissait de ventiler les poussières), je maintins une attention accrue, résistai aux hypnoses de Morphée, et avalai cent pages, au moins, avant de tournebouler dans mon cocon et de m’y éteindre.
Vendredi 27 mars 2020 :
Litanie des réunions oiseuses : j’entendis toute la matinée – la matinée du vendredi, autant dire le samedi du travailleur – les plaintes, les énervements, les neurasthénies des exilés en terres promises décevantes, j’entendis la haine des enfants, la haine des autres, des oiseaux, de soi, du soleil, des rideaux trop lâches, des chauffages capricieux, la haine des espoirs déçus de larbin en fuite – en rire jaunement, dans son coin, les haïr bien fort en retour, très silencieusement.
Deux semaines non révolues de glorieux labeur buissonnier mais dont la vadrouille assermentée menait à la déconfiture. Le cheptel commençait à maudire sa vadrouille sifflée d’un coup de fouet par le pharaon du moment et ses plaies, ses statistiques, sa pusillanimité ; ils bégayaient devant les apparitions digitales de Pharaon et n’avaient plus de Moïse pour les extirper de leur aveuglement, barbotaient dans les marécages, dans les sophistications, les extases médiocres, sanitaires. Adoration des veaux d’or, chacun le sien, sa manie, sa lubie, sa marotte, son n’importe quoi, son idéalisme atomique, ridicule, délié, désuni. Chacun pour soi social, sanitaire. Pleur, fuite, muselière. Trinitaire.
J’écumais de mépris ; j’allai scruter les peurs de nos condisciples, scruter les trouilles à venir, les sujets des mielleuses conversations, des révoltes de couloir, des soumissions officielles : la scrutation subissait le compte quotidien des victimes, des malades, des enrhumés en apnée – le pays retenait son souffle court et acide, pleurait ses inconnus, ses chiffres, ses boites de conserve enterrées dans l’anonymat massique, angoissant d’une république de fait anesthésiée par l’empire d’une grippe, par les assauts omnipotents d’un virus méconnu. La république endormie, mayonnaise des paniques et des valeurs, des égalités totémiques, s’était empressée de s’agenouiller devant Pharaon, d’applaudir sa dictature mesquine, s’était empressée de lever ses barrières religieuses (pas chères, ces valeurs !) ; les gardes fous s’étaient confinés dans le plus respectueux des silences, savouraient leur démence, cajolaient leur sénile survie. État de droit débandé. L’ordonnance régnait – règne des incuries, de l’emporte-pièce, humectation de psalmodies larmoyantes, psalmodies corporatistes, matérialistes, pour Pharaon. On vantait une gestion par défaut, les confinements par défaut, le génie surhumain du Pharaon par défaut, l’efficacité d’une dictature par défaut, faute de courage, l’enfermement par défaut, religieux, matériel, social. Par défaut, mes congénères obéissaient docilement et meuglaient leurs désespoirs, s’ébrouaient en échos, en colères factices, minuscules, nombrilistes, cloisonnées dans l’impuissance. Meuglements en stabulation, rouspétance au cornadis. Je notai, taquin, que le confinement par défaut était allégé, impossible même, pour les salariés essentiels, suffisants, les employés utiles, réels, pour les mains indispensables des rouages, des logistiques, des conditions du confort – les non-télétravailleurs amoncelaient les heures supplémentaires, subissaient la harangue fleurie de tel nervi de Pharaon, comptaient leurs plaies, plaies des lanières pachydermiques, funestes des paresses globales, confinées, chômées. J’étais un inutile conscient, primesautier, auscultant ses kilomètres carrés autorisés. On découvrait les couvre-feux, les alertes anachroniques, les simulacres de la guerre, les frousses zélées, les pharaons régionaux multipliant les plaies, sous-pharaons innommables, flous, concurrents imaginatifs dans la torture.
Samedi 28 mars 2020 :
Ébéniste, forgeron matinal, fourmillait déjà – seul – dans mon appartement alors que je trimballais encore une langueur replète, langueur du samedi matin, inactive, inopérante ; l’intrus tarabiscotait bois et plancher, sciait, ajustait, suait, s’épongeait ; le soleil osait une vocifération avancée, irradiait ce début de printemps de chaleurs colorées, précoces, narquoises – l’horizon de la ville s’était vidé des scories brumeuses, des échappements poussiéreux, des fumées Seveso, les toits frottaient l’électricité du bleu complet, translucide, ozoneux ; l’infini des galaxies à un jet de pierre, un tir de fronde, une mise en orbite dans les ténèbres bleues. Le soleil ironique – narguer une métropole confinée – insinuait des invitations à la promenade, titillait les esprits calfeutrés, les larbins coincés, les zélotes, les obéissants séniles. La lecture cadencée, martiale, migraineuse de tels symbolismes, de tels vers fleuris au diapason des solennités météorologiques, la lecture s’énervait, s’étiolait –concentration en berne, épuisement intellectuel, vieillissement des persévérances neuronales, observation de mon artisan besogneux, au bavardage retrouvé, savamment ajusté à mes capacités d’écoute : écouteurs, réunions, illusion du travail provoquaient le tarissement des récitations du menuisier, qui profitait de ma disponibilité auriculaire pour étaler de nouvelles digressions : il m’assommait de considérations sur la qualité déclinante des campagnes électorales ; j’en baillais d’ennui et m’étonnais de le voir excaver des trésors d’anecdotes, d’entendre des biographies complètes à tout point nommé ; je soupçonnais quelque exubérance, quelques maquillages historiques, faussement anodins, moulinés par ses talents de conteur – l’impudence, premièrement – et surveillais sa façon d’enrober le réalisme d’une savante dose d’exploits, d’emprunts, de faits divers dont une seule vie ne pouvait pas témoigner. J’oyais la somme biographique, la série multitonale rassemblée dans les neurones de cette éponge bavasse. Je rejetai l’éponge bavasse :
Je repris la suite de mes promenades. Tout banc, parc, carrefour, poteau, église, commerce me procurait le ravissement enfantin de la découverte ; je détaillais les quartiers, les recoins recroquevillés, irrigués malgré eux par telle avenue, cours ou boulevard, agressifs, pompeux, dégoulinant de courant d’air, d’embruns plataniers, de pétulances automobiles. Les choses avaient changé : leur ordre était figé, photographique, théâtral, les frontons pompeux et les pastels populaires hypnotisaient l’explorateur hors-la-loi – je dépassais timidement le kilomètre autorisé, je tirais sur la laisse, en vérifiais l’extensibilité, bravais innocemment les condamnations farfelues, absurdes, peureuses, inconnues – que risquais-je ? –. Ne restait que la prostration des voitures garées, rivées à leur trottoir, silencieuses, endormies, inutiles. Ne restaient que les boulangeries, les supérettes surchargées, tristes, vides – comme tout. Je rêvassais dans les vides, rêvassais librement, m’évadais nonchalamment à la cadence de pas méditatifs, m’évadais des bruits de télétravail, des gerçures de l’enfermement informatisé, j’égayais mon imaginaire, m’auréolais d’une carapace éthérée pleines de décombres, de masures abandonnées, de volets arrachés, fendus par un souffle radioactif, de débâcles civilisationnelles, les urbanités de côté, révolues, écrabouillées par la barbarie des survies, les monstruosités, les héroïsmes, l’héroïsme des temps corrompus, féodaux, sombres, éclaircis par le courage, l’astuce, la ruse, l’héroïsme de la solitude, de l’entraide, des vertus conservées, retrouvées, nouvelles, les vertus d’un autre monde, d’un après monde, dépouillé, réduit, lyophilisé au minimum, concentré – évacuation du superflu, dissémination des poussières, des désespoirs.
(Je rêvassais sans mélancolie ; je détestais être dérangé, interrompu dans mes fantaisies, mes romans ; et interrompu, je l’étais constamment par les cris des virtualités rassemblées en pièges cinglants contre la réalité vitale : assemblée du travail fictif, de l’emploi fictif, bande de joueurs électroniques, alertes électroniques, par l’appel des paradis fictifs, virtuels ; non plus artificiels – dernier plaisir du samedi : échappée aux interruptions.)
Comme lors d’un trajet en train, assis dans un fauteuil, créant un confort dans les batailles de normes, dans les constructions géospatiales, économiques, radines, j’hallucinais sur un banc, atemporel, inconfortable – la mort de la ville décorait mon délire, les inflammations révolutionnaires. Et les jolies filles ? Y en avait-il encore vingt, dix, cinq dans Lyon ? Lyon anémié, grotesque débris étalé sur cette confluence exsangue, boueuse, desséchée. On se fadait les laiderons démocratisés, contents, satisfaits, laiderons pour pelouse, pour pique-nique, grossièrement attablés, libérés de leur taudis, de leurs études pompeuses, bouffis de médiocrité, bouffis d’originalités communes, obligatoires, étudiées, grégaires, narcissiques, codifiées, bouffis par l’assortiment des libertés a minima. On manquait d’inconnues émouvantes, illécébrantes, de promesse de bonheur stendhalienne, ne serait-ce que fugace, lyrique, imagée, chaste ou paillarde, moins turgescente que les engourdissements adolescents ; on rêvait des serments respectueux, un érotisme fécond, réaction fabriquée contre les avanies réelles, contre les léthargies du couple, les déceptions insurmontables, menties, rédhibitoires, contre les déceptions entretenues par flemme, par lâcheté, par habitude, par confort émotionnel, par sentimentalité et sexualité angoissées.
Dimanche 29 mars 2020 :
(Réveillé avant l’aurore, décillant des yeux ronds, confus dans la noirceur inhabituelle et délabrée de mon chantier, je pestai d’instinct contre une fausse impression : je râlais contre l’hypothèse de la fatigue mais après quelques atermoiements un peu forcés sous couette, j’abdiquai, me levai et constatai lors des premières déambulations et décrassages que nulle fatigue n’entravait méninges ou muscles ; j’arborais une forme physique, physiologique qui relevait mon moral stupidement, mécaniquement râleur – une sorte de calcul inconscient, automatique avait noirci le décompte des heures dormies, avait supposé par orgueil mathématique des turbulences énergétiques. Le gris violacé d’une matinée claire, spatiale et précoce s’épandait dans le salon déstructuré, troué, balafré et pleurant comme une friche souffreteuse. J’arborais en fait une forme adolescente, sans altération – je sondais mes neurones, mes organes, diagnostiquais mentalement tout l’organisme, microscopie du moindre détail, conditionnée à l’embrasure d’une courte léthargie vagabonde. Renaissance d’une forme non éprouvée depuis deux lustres environ, perdue depuis la première fille, depuis les encombrements géographiques du lit, depuis les lignes de démarcations, les partages, les colères, les angoisses, les rires, les agonies, les deuils, les enchantements (enchattements ?) aigres-doux du cœur, des méninges, des corps caverneux.)
Enfin seul ! Je craignais le débarquement d’Ébéniste, son tintamarre outillé le précédant dans l’escalier, ses bavardages dès la porte enfoncée sans sommation, ses percussions, ou son phrasé du coq-à-l’âne permanent. Mais Ébéniste respectait les traditions dominicales – du moins ne pénétrait-il pas chez ses clients en ce vague souvenir hebdomadaire.
Covidémence : dispersion de milliards magiques, gratuits, vaporeux dans la consommation souhaitée des masques plastico-plastiques : des millions de muselés devraient consommer savamment, dans une litanie de gestes conformément séniles, de gestes sanctionnés par l’amende – mantra républicain –, des gestes pitoyables d’animaux domestiqués – non pas dirigés par quelque bon pasteur mais par d’affreux loups très lâches, armés de toutes les facilités que leur procurait l’ère du temps se servant sur le plateau d’argent du prince de ce monde, monde de basse-cour, de poulets dégingandés, de porcs boueux, grognons, paresseux, vains, ronflant sous les coups de savate, monde de brebis galeuses, décharnées, sans laine, sans offrande, ne valant pas les peines du sacrifice, monde de dindons glossateurs, sournois, tuméfiés, agonisants. Une basse-cour muselé mais bruyante, méprisée par les sourires du donjon aux meurtrières moqueuses, perverses, d’où coulaient des injonctions bouillantes, méchantes, aveugles, d’où sifflaient des carreaux acérés et haineux, d’où soufflaient les chauds et les froids improvisés, inconséquents ; et la basse-cour de meugler de plaisir, de vomir dans sa muselière tout son contentement, toute sa joie, son unisson de trouilles majeures, ses orgueilleuses et exubérantes originalités bien cernées par les digues de la pétoche et de l’obéissance. Je poursuivais mes divagations extérieures, mes divagations de banc ombragé, ensoleillé selon les besoins reptiles, sanguins, photovoltaïques de l’instant, du système ; je poursuivais mes divagations intérieures sous la douche, en chahutant ma vaisselle – les ruissellements, les cataractes sur mesure, aqueux pépiaient, catalysaient mes pensées disparates, confuses. Finis les écoulements, les cascades imposés par l’hygiène élémentaire, la source des excitations mentalement verbeuses se tarit et je sentis germer d’autres tentations, d’autres passions : les écrans appelaient leur adorateur : un frisson consumériste m’agitait, les intelligences rabaissées goûtaient les promesses de tel abîme affriolant – voilà à quoi se résumait les écoulements du dimanche, dimanche pluvieux ou caniculaire, hiémal ou printanier, dimanche des rideaux fermés, pour le confort des mirettes accaparées.
Et il n’était que neuf heures du matin !...
Lundi 30 mars 2020 :
De retour de l’agréable banalité d’une balade confinée aux alentours heureux, désertiques, désertés des Brotteaux, j’eus une explication avec Ébéniste : mes longues excursions décontractées le turlupinaient. Dans le fond, après quelques circonlocutions, il s’indignait – pas contre moi, mais d’une manière théorique, conceptuelle – contre l’ostentatoire oisiveté de mes jours. Il n’imaginait pas qu’un ingénieur, un cadre – de quoi ? – pût si lascivement se tourner les pouces et dégourdir ses jambes, au gré de ses envies, de son humour, de son ennui.
L’ennui, c’était la clef – j’essayai de lui narrer la vacuité tératologique de ma tâche journalière, , la trop grande vitesse et la trop grande facilité de mon œuvre, les abcès de vide stellaire qui noyaient les trois quarts, les quatre cinquièmes de mon quotidien : le syndrome des réunions perdues pour la bonne conscience des autres ennuyés ; il y avait les ennuyés vaseux, affairés, mécontents de se voir chômeurs payés, arrangeant leur malheur existentiel en distractions visibles, prometteuses, en bavardages entrepreneuriaux, bavardages officiels, annotés sur les emplois du temps vains. Je préférais des distractions discrètes, officieuses, jouer des facilités de l’informatique bedonnant, tromper la surveillance, automatiser l’ineptie, agrandir encore les espaces de l’inactivité, réserver ma matière grise pour les problèmes d’ampleur – l’ampleur en France ? –. J’avais réellement tout automatisé ; j’étais fier et satisfait de ce triomphe. Restait à contrôler les appels à l’aide des bûcheurs, des zélotes feignant l’occupation – je devais me coltiner le téléphone portable, afin d’ouïr telles jérémiades, remédier à telle avanie, faire patienter le plaignant, pianoter telle politesse de circonstance, rassurer le collègue, emmagasiner quelques exercices non automatisés, quelques quarts d’heure d’activité, depuis le hasard d’un banc de mon choix.
Ça l’amusait au final, il ne comprit pas vraiment qu’on pût si impunément se départir de son travail – j’expliquai que j’étais considéré, saupoudré d’éloges, je satisfaisais la direction par ma probité, mon labeur acharné, par la rapidité de mes réponses, la politesse de ma prose, l’éloquence de mon orthographe, détails qui lui décrochèrent un rire conclusif : il s’harnacha d’outils et de poussières et s’en fut dans sa camionnette blanche, ronfla vers le boulevard des Brotteaux, après m’avoir souhaité une heureuse fin d’après-midi. L’honnêteté et la verdure de ma réponse l’avaient cordialement réjoui. J’espérais qu’il en tirât une nouvelle anecdote sociologique, fanfaronne à narrer à de futurs clients libérés des foudres olympiennes, sanitaires.
(Les magasins étaient mal approvisionnés le lundi : rayons au remplissage incertain, loterie des marques. Non pas les pénuries craintes, hurlées il y avait quelques semaines. Non, simplement des provisions vidées par le week-end. Qu’on abolît ce dimanche stupide ! Éviter de faire ses courses en ce funeste lundi logistique.)
Mardi 31 mars 2020 :
Cela faisait plusieurs jours que je croisais un vieux type à pipe, charriant son foyer ambulant, dispersant quelques volutes bleuies au hasard d’une inspiration imprévisible, arythmique, au hasard acariâtre, maugréé du coin de la bouche, au hasard de l’œil vitreux et tombant mais clair – il arpentait la rue de Sèze. Débutait-il son escapade tabagique ? Rentrait-il lentement chez lui retrouver sa vieille mie ? Un solitaire endurci ? Maître du vagabondage urbain ? Fallait-il que j’en prisse de la graine ? Ce matin, j’insistai lourdement du regard, lourdeur indifféremment snobée par le sujet qui patientait au feu rouge – pas une voiture à l’horizon de l’ignoble rue Garibaldi – ; il patientait pour le plaisir grognard d’attendre, d’humecter le bec, la pensée obscure, un tremblement peu amène au coin de la lèvre, sujet patientant tandis que j’étudiais la brûlure, le rougeoiement secret du tabac gisant dans la cheminée portable, rougeoiement actionné d’une moue coriace, d’un rictus vif, plissé.
Quel héros ! Au large pantalon de velours côtelé vert terne, quasi-loqueteux, et aux souliers marron, solides et usés. Je ne pouvais décidément pas le poursuivre et poursuivis mon chemin sans me retourner, diverti par cette rencontre anticipée, recherchée, distrayant mon vagabondage anodin – on se croisait toujours près de la sale et sombre mairie de l’arrondissement, sale et imposante masure, gros vaisseau écrasé, serré dans l’étroitesse orthogonale des tranchées du quartier, elle-même ventilée par les monstruosités modernes, brisant la chaleureuse oppression des vieux immeubles, hauts serrés, glabres, sobres, uniformes, camarades – vieilles rangées amicales, d’une amicale sévérité – ; les boutures modernes élargissaient les perspectives, trouaient les canalisations du vent, éclataient la douce harmonie du banal canon esthétique. La hideur déparait premièrement par son agencement grossier, provocateur, par son alignement vacant, orgueilleux favorisant le bonheur éperdu des scories de platanes. Il faudrait raser tous ces méfaits dégingandés et rebâtir selon les critères du dernier diktat architectural passable – rebâtir Lyon le Défiguré selon le modèle des immeubles pastels, au crépi gentiment dévalé, aux balconnets trompeurs, réaligner les perspectives, rendiguer les échappées venteuses, les inconforts pédestres. Un moindre mal.
Je pesai l’idée, la bouffonnerie : acheter ou non une pipe (le tabac restant une denrée essentielle), commencer instamment ma transition en vieux bougre austère, en escargot à volutes, les yeux dans les poches cernées par l’incorrigible manque d’éclat des jours – restait à savoir si l’esprit normatif, l’esprit frivole et vulgaire des modes avait jeté son dévolu sur la pipe ; déjà l’esprit benêt du temps revendiquait la moustache, la trottinette, la laideur étudiée comme raffinement, le ridicule étudiée des coupes de cheveux ; ce goût de la démarcation trivial grégaire, bêtement concurrentiel. Il s’agissait de ne surtout pas imiter une amorce de mode crétine, de récupération narcissique : les âmes vulgaires suçaient des cigarettes en plastiques, des originalités plastifiées, d’allure plastifiée, et soufflaient des nuages gros et gras comme ceux des cheminées de Feyzin, des pollutions éloquentes, polluant tout l’univers de leurs chimisteries qu’on imaginait difficilement moins nocives que les braises et goudrons gluants du tabac du pépé acariâtre. Ce pépé emmerdait les cigarettes électroniques.
Avancée des travaux : lenteur savoureuse d’Ébéniste qui fomentait des zèles, se dispersait en détails savants avant même d’avoir bouché les béances de mon parquet en devenir. J’aimais la présence arc-boutée du titan incommensurable, ratatiné dans un angle, peaufinant une plinthe vernie avec tendresse – j’avalai un sandwich de boulangerie, l’invitai à se désaltérer, à dégourdir ses guibolles, ses compas tandis que je digérerais au son des pleurnicheries collégiales que je n’avais pu esquiver sous quelque motif oiseux, que je devrais endurer durant une importante réunion devant délibérer des avenirs de l’entreprise, des écueils de la conjecture, des malheurs de nos services réputés indispensables ; esquive envisagée mais non aboutie faute d’arguments. On demanda mon avis, et on l’applaudit chaudement : il suffisait de positiver, de coudre un artifice technobavard, de salir son imagination, ses principes, de se rouler dans les fanges du sous-langage techniciste, de prophétiser des projets irréalistes – moins du quart serait réalisé dans l’année, corruption à petit feu, douce, légale, d’une société éteinte dans les occupations tertiaires, corruption des bavardages stériles, des stérilités tertiaires. Aparté non verbalisé, évidemment, c’eut été le licenciement : on ne pouvait verbaliser l’évidence : l’entreprise était savamment bridée par les lourdeurs inertes des occupés à rien, des salaires sociaux – j’estimai qu’une grosse moitié des postes en entreprise relevait de la mesure anti-chômage, les entreprises prenant à la charge de leurs profits les affaissements des pays désespérés, occupés en désespoirs tertiaires, prenant à leur charge les cohortes suréduquées pour plus-grand-chose, ce plus-grand-chose étant la force effective, nécessaire à la tenue – affaissée – du pays. J’étais un pas-grand-chose faiblement utile, je baragouinais des outils informatiques parfaitement dispensables, chiants, maladroits servant de support aux corrections des analphabètes, des légions d’analphabètes que générait le système suréducatif et la transfusion anarchique des peuples, des langages, des langues, des imprécisions. Il existait des pas-grand-choses parfaitement, ostensiblement inutiles, des doublons, des triplons de poste, derniers maillons de la charité parodique, de la corruption statistique, richissimes intermédiaires du néant, arcs-boutants des pas-grand-choses affaissés de mon genre. Nous touillions une soupe indigne relevée par l’incurie globale, thésaurisation du malheur des autres.
Mercredi 1er avril 2020 :
Prophétie réalisée : au lendemain des embardées optimistes et des déclamations victorieuses, le silence retombait sur la plaine stérile des inerties, maîtresses inconditionnelles des champs de bataille : oriflammes débandés, clairons en sourdine – muets –, les paresseux tout bénis de poussières, de retombées glacées roucoulaient des promesses déjà lointaines, souvenirs bonnards, les paresseux roucoulaient des habitudes turpides, bavassaient de pâles sottises, gribouillaient des blagues par écrans interposés. Je ne savais pas si l’on riait, grinçait des dents, touillait du ressentiment : l’attitude courtoise et lasse se résumait en quelques haussements d’épaules, sourcils, quelques grimaces, rictus polis, gestuelle entravée par l’isolement, nuances perdues dans l’acheminement électronique ; restait le constat de la stupidité bravache, bienheureuse, innocente et bruyante – même dans le silence opaque des ventilations interconnectées.
Au lendemain des embardées positives, rien de la direction – si ce n’était les ronflements du repos copieux, savourant les pyrotechnies verbales ; rien des petits chefs horizontalisés, nivelés dans la poussière des hiérarchies éclatées – si ce n’était les regards détournés, les mutismes circonstanciés, faussement affairés, les silences de lycéens voulant éviter le volontariat, espérant la sélection d’un moins lâche qu’eux, ou un hasard avantageux, un jet de dé chanceux – ; rien du bas, comblé, assouvi, bavard.
(Une jeune collègue, une des dernières embauchées avant les fracas épidémiques s’oublia quelques instants télévisuels : dans un long bâillement encore inconsciemment caché de la main, elle exhuma une peluche, un petit ours décrépi, amaigri par les années de fidélité, petit ours effiloché, suspendu par la peau du cou : adorable niaiserie copieusement commentée par les travailleurs tertiaires – c’était un évènement à notre échelle larvaire.)
J’établissais progressivement la topologie exacte de tous les bancs du quotidien ; j’enregistrais mentalement la localisation de chacun de ces canapés inconfortables, conçus pour des gens petits, des petits vieux écrasés dans l’angle obtus des planches spartiates ; j’enregistrais la disponibilité des pièges, fonction de la course solaire, l’occupation, l’occupant – souvent un vieillard, voisin bivouaquant entre deux courses ineptes, quotidiennes, doux amusements de retraités, étirés par la raideur des articulations, l’arthrose, l’infarctus, les étouffements de la muselière (muselières qui se faisaient de plus en plus pressantes, nombreuses, blanches, roses, de qualité diverses, de fabrications artisanale ou industrielle). Les bancs accueillaient un ou deux tremblants effrayés, caressés par les austérités comme de gros matous replets, casaniers, confondus d’extase par les réminiscences guerrières, les faussetés guerrières, hypnotisés par les peurs généralisées, démocratisées pour leur plus grand plaisir, leur plus grande fortune. Je remarquai que les bancs avaient leurs habitués – lorsqu’on se baladait pour rien, pour divertir un après-midi, un soir, pour relier deux localités, pour commettre une emplette, on n’imprimait pas les faciès, les personnalités stagnant à tel carrefour, dans tel jardinet, avachies ou pressées, fières ou mélancoliques, ennuyées ou agitées, mais lorsque la balade devenait une survie, un automatisme physiologique, lorsqu’on déambulait sans but ni envie, les observations s’imprimaient, la cartographie des titres – car chacun y régnait en maître, roi des parkings, prince des automobilistes, contempteur des motocyclettes, gardien des probités du trottoir, empereur des platanes –, la cartographie associait les visages ridés de tels habitués, de tel souverain pontifiant avec un collègue, admis, coopté, de tels corps solitaires, appesantis, enfoncés durablement, la cartographie recensait tout un musée de croulants. Rares étaient les « actifs », tout calfeutrés dans leur confinement, ou égaillés en campagne, cantonnés aux immobilités. Quelques jeunes gens – plus jeunes que moi – s’étalaient parfois – amoureux ou meilleurs amis – pour se câliner ou partager une sucrerie, un pétard, une bière. Ils restaient moins longtemps, n’avaient pas le goût du règne statique, butinaient les bancs. Ces visages s’imprimaient moins, les confirmations, les retouches ne s’empilaient pas – une statuaire fugace.
Je retrouvai la combinaison rosée d’une dame voûtée : elle était de ces vieux qui semblaient à l’article du gel, que le soleil les écrasât, que la douceur printanière étendît son bras amical ; ils gardaient religieusement manteau, doudoune, écharpe, pull-over empilés les uns sur les autres ; je retrouvai la moustache blanche, brossée, peignée, luisante d’orgueil tenant fermement sa baguette, attendant une minute arbitraire et habituelle pour lever son séant patient et s’en retourner à sa demeure – quel spectacle ! – ; je retrouvai le duo bavard, oiseux de pomponnées tremblantes de drôlerie complice, d’une drôlerie renouvelée tous les matins taillant les shorts du voisinage, et pour qui le mot de quartier ne résumait pas une géométrie sanitaire ; je retrouvai telles mamans à poussette aérant une piétaille joyeuse – c’étaient les survivances d’un arrondissement abandonné, aux échoppes fermées, aux troquets clos, aux coiffeurs interdits, aux pharmacies rutilantes.
(Non convoqué par les collègues, je rentrai tard, la nuit tombant, et constatai l’avancée éloquente des travaux – restaient un trou minime, quelque plinthes éparpillées, copeaux rejetés – fin bientôt ?)


