Déshérence
Cinquième semaine
Jeudi 19 mars 2020 :
Début des opérations : matinée éludée d’un tour de poignet, activité reléguée aux automatismes, surveillance épisodique d’éventuelles alertes : rien ne vint.
J’apportai les plans définitifs ; exhaustifs mais clairs – plaisir scolaire, souci de propreté, de clarté, crayonner proprement.
On dialogua sérieusement – fin des poses –, révisant, dénigrant les idées, affûtant les ébauches ; je sentis l’intérêt d’un cœur ennuyé, déjà engourdi par trois jours d’avanie, de labeur autoritairement interdit ; rare contemplation d’un homme aimant son travail, différence diamétrale rassemblée par les aveuglements naïfs de mon employeur, par ses largesses financières, par ma maladresse pratique, mes incompétences nombreuses, mon manques de moyens, de matériel, de volonté ; il retournait mes papiers, épaississait les croquis de ratures, retouches et détails, d’astuces futures ; il visualisait, formalisait ses travaux, mes fantasmagories et finalement, en guise de séparation, m’engloutit sous une liste d’inconditionnels préparatifs.
Je me précipitai au logis et arpentai fébrilement mon taudis moderne, ne sachant plus qu’y faire, qu’exploser en premier, que défenestrer sans sommation – frénésie orageuse : je foudroyai les objets inutiles, établis une politique de dispersion des inutiles encombrements harcelant mes placards. Jusque tard dans la nuit, j’amoncelai vêtements importables, oubliés, inusités, livres abscons, non lus, à ne pas relire, déplorables cadeaux adolescents ; maintenant une énergie assez froide, j’érigeais un oppidum de déchets ; une pile lourde, large, une pyramide siégeait dans le salon, sur l’odieux carrelage.
Fin de soirée : j’arrachai les câbles de la télévision, les jetai au hasard de ma fureur disciplinée et élevai l’écran – l’ennemi – sur les hauteurs du monticule, du bûché des mépris. Triomphe intérieur, coi. Vengeur, je m’étourdis dans le sommeil, juste après avoir résolu d’évacuer ce lit débile qui avait une palette pour sommier ; je voulais une chambre dignement meublée, organisée, plus ce fourre-tout composé de bric et de broc dont l’originalité avait périmé depuis longtemps.
Vendredi 20 mars 2020 :
Suite de l’opération Tabula Rasa – ou que faire du passé lorsqu’il était aussi moche, impersonnel, vulgaire ? – : la dislocation des placards fut réalisée sans coup férir, il suffisait de dévisser ces planchettes fébriles ; restait à dissimuler tout le fourbi qu’elles dissimulaient.
J’entassais en hauteur, préférant dégager le sol, en prévision de la vitrification du carrelage, des inévitables retombées poussiéreuses ; j’entassais plusieurs briques de rebus : vêtements, outils, jeux enfouis aux jaquettes superfétatoires, ustensiles de cuisine, boites vides émettant de mystérieux grelots, toute une exhaustivité superfétatoire – entassement de bêtises et de paresses favorisé par la cohabitation.
Mobilisation générale : on vivrait spartiatement, de quelques affaires judicieusement conservées, d’un minimum vestimentaire, culinaire, opératoire. L’excavation des poussières mémorielles débuta : des kilogrammes absurdes dégringolèrent les escaliers, aboutirent dans les bennes vides profitant de l’absence évidente – silencieuse évidence – de tout ou partie des habitants de l’immeuble. Exprès, j’entrepris un tintamarre métallique, multipliai les fracas impolis, façon de corroborer l’évidence ou de réveiller les derniers récalcitrants, mais aucun gémissement, aucune plainte ne vint perturber la vidange de mon logis.
Opération Tabula Rasa – après-midi : distraction de l’inactivité digestive grâce à plusieurs exercices : je balançais sans vergogne, sans regret, tout l’assortiment dépareillé, illogique, au goût douteux, des meubles : les tables basses, de nuit, un tapis, une étagère branlante, jamais rafistolée, une minuscule armoire roulante, coincée, aux rouages rouillées, aux apparences miteuses, fragiles, surchargée d’onguents, gadgets, et des cartons, des caisses, des pots inconnus, une autre armoire basse, piteuse, décor honni par l’inconscient, support de la télévision – l’ennemie. J’envoyais tout cela croupir dans une grosse benne de chantier repérée à l’angle Bossuet – Tête d’Or.
Érection d’un petit tertre en hommage à Colocataire : solennellement et sardoniquement, je rassemblais une somme de détails, de broutilles, de tubes, de vêtements jugés indésirables, jamais cernés par ma gourmandise, achetés mais jamais portés, une petite somme de lingerie déparée, aux froufrous délavés, aux banalités vues et revues, je rassemblais les inutilités matérielles de la voyageuse et les empaquetais dans deux cartons densément gonflés par tout ce rebut. Sur la table basse, je collais les deux briques ainsi moulées et y déposais religieusement la télévision : que l’ensemble attendît sa propriétaire.
La nuit tombait et la rue ronflait depuis longtemps, le quartier ne s’étant jamais éveillé. Le printemps paradait pour personne ; l’anticyclone régnait sur la foule des timorés, des cloisonnées, des cloisons vides. Le logis saignait les stigmates d’une victoire féroce ; les crasses, les décolorations brillaient, luisaient dans la pénombre galopante, enveloppant le catafalque déstructuré : on distinguait surtout la saleté des murs, leurs blancheurs corrompues, variables, les contrastes révélés, libérés des paravents – le désespoir de cette décharge privée, décharnée, les puretés cristallines du vide assommèrent mes bonnes intentions. Je déchargeai mon humeur rabrouée et altérée aux oreilles de comparses embauchés pour faire défiler les tours d’une aventure stratégique ; requinqué par l’amicalité et le rétrécissement du champ de vision à l’entour de mon bureau, de mon ordinateur – grands rescapés des purges –, je claironnai mes exploits, mes dégâts, ébauchai quelques bucoliques traitant de mon antre sarclé, et obtins d’un duo de Lyonnais la promesse de m’épauler le lendemain.
Samedi 21 mars 2020 :
Avantage du samedi : le télétravail était aboli, ses intrusions grotesques repoussées. Libre et affamé de destructions, je décrochai les dernières étagères, dévissai ces vétustes décombres, place aux rénovations.
Débarquement programmé des amis, des renforts. Les surenchères, les cris de guerre, les féroces vitupérations. La gloire des muscles vainqueurs, la félicité des compagnons d’armes, de l’entraide, les générosités bravaches, l’excès, le mauvais goût croquant, les insultes méritées, les retards, les avanies, les pesanteurs du groupe, les triomphes collectifs, les idées farfelues, les intrusions idéiques, amicales, morales, sans y paraître. Je détournai les propositions, les intrusions esthétiques, les innocences incompatibles. Je canalisai les attentions : objectif ruines.
Évacuation du bureau, planches à ordinateur, du frigo tremblant ennemi des nuits complètes, lourdes, enfantines ; transport et concassage amusé du sommier, démâté, désossé sur le trottoir puis balargué à la benne dégoulinante de rouille, balargué sans cérémonie ; conservation in extremis du matelas jugé utile et de bonne facture, admis au rang de confort minimum par notre sagesse collective – j’étais déterminé à dormir sur le sol de la mezzanine, sur la moquette en sursis, façon de la mépriser avant son éviction, façon d’espérer une aventure, un commentaire, un récit.
Fin de l’opération : troupes ragaillardies, sémillantes, au repos ; objectifs remplis ; pas de pause, d’accalmie : on achetait des bières, selon les envies, les politiques, les rôles du trio – bière de soif, bière gustative, de fin gourmet. Pérégrination vers et avachissement chez un nouvel hôte, translation des activités, du télétravail en congés forcés, floutés, et discours sur cette nouveauté vite contractée : les activités d’une entreprise ne justifiaient pas d’entretenir des dizaines, centaines ou milliers d’ahuris, des divisions de scribouilleurs à claviers ; le commerce se portait mal, les affaires rapetissaient, l’inactivité s’enfonçait dans l’ennui et la paresse – constat unanime, considéré avec humour, aigreur, désolation, inquiétude, ironie. Je vantai la promenade printanière, le remue-ménage, la destruction des chrysalides, la rénovation, la mue, l’agitation, la révolte claquemurée. Ils tempérèrent ma poésie, mes lyrismes – jurisprudence des emportements essoufflés.
Improvisation du repas et canonnade immodérée, de la bière au vin, et les méninges s’encroûtaient, les bouteilles siphonnées se rangeaient au piquet, les révolutions de pacotille, les anecdotes, les ragots intestinaux dégringolaient en un magma amical, vague, sans intérêt. Distraction extraordinaire de l’auditoire : où l’on narrait le départ de Madame Télévision, de sa propriétaire, rupture équivoque, brutale, tue mais prégnante ; ils en rirent, jalousie piquante, commisération fanfaronne, et j’haussai les épaules considérant l’intangible futur, les répercussions non programmées, mes agissements gratuits, unilatéraux, vengeurs ; il fallait supposer qu’elle reviendrait, après les délires gouvernementaux, les rassemblements familiaux, les dispersions géographiques, les nomadismes informatisés. Je vantai la solitude, le foisonnement outrancier d’idées farfelues, aspergé de messages téléphoniques, de joies et malheurs lointains, de considérations féminines, d’indifférence calculée, de rapports journaliers, d’hypothèses et promesses fumeuses, irréalistes, de mensonges précautionneux, d’intentions auxquelles aucun des partis ne prêtait foi, de silences méticuleux, de politesses niaises, routinières – routine distendue, irréelle, oiseuse. Rien n’entachait les bonheurs de cette solitude surprise, quelque peu forcée ; j’étais heureux qu’elle demeurât lointaine.
Il y avait des retours qu’on oubliait. Automatique, sans détour, sans hésitation, aéré, bienvenu, religieux, les mains dans les poches.
Dimanche 22 mars 2020 :
J’exorcisai ma gueule de bois – moyenne, seule nouveauté de ce dimanche, seule expérience, rythme de cette peine non salariée – en ménage échevelé, secouai la matière grisée, allégeai l’encéphale engourdi et durci. L’agitation déchaîna une énergie incohérente, paradoxale, acheva mon entrain et ma léthargie, soigna le mal par l’épuisement – le logis dépoussiéré, pansé attendait son heure, son heur, les heurts, les coups de marteaux, la reconstruction ; sommeil des espaces évidés, hébétés, dont la propreté souillée endeuillait l’inépuisable dimanche et ses langueurs évanescentes.
Je tentai une promenade – l’ordinateur était débranché, embouti dans un coin, sauvagement répudié ; le sevrage démarrait ; semblant de résolution – promenade hors télétravail, toujours assujettie, engloutie dans une sieste accidentelle, vautrée sur une pelouse, enroulée dans ma veste, verdie par l’humidité tombant, sieste réveillée par les promesses muettes, éteintes, refroidies de la nuit, par ses fraîcheurs fatales qu’aucune foule nyctalope n’osait défier. Je quittai le désert floral, le désert humain, le silence des boulevards anémiés, et entamai un retour nonchalant, insultant effrontément les limites de l’honneur déclaré.
Je m’endormis en lisant, et me réveillai dans la même position quelques heures plus tard, heures approximatives, supposées, entrebâillées sur le calme surprenant de la métropole chloroformée, un doigt coincé dans les pages somnifères. J’en ris mollement et me rendormis après une pirouette. Pas de frigo, quel bonheur.
Lundi 23 mars 2020 :
Flemmard, je survolai mon emploi du temps de la matinée, surtout diverti par les facéties du travail auroral, par les politesses, les circonlocutions vocales ou scripturaires du collège mal disposé, par la surveillance de mes processus automatisés et contrôlés d’un œil fier, depuis l’ordiphone connecté. J’observais cet espèce de sur-prolétariat qui expirait ses humeurs, sa débonnaire neurasthénie, ouvrait sa semaine d’un bâillement, retranscrivait ses habitudes dans son domicile sans témoins, au petit bonheur des interférences électroniques, écarquillait des mirettes rougies par les déchaînements canalisés, par les autorisations préfectorales, les bénédictions gouvernementales ; rivé à son écran, il ânonnait des irréalités, raccommodait son malheur aveugle, justifiait ses enfermements, ses maladies, ses catastrophes docilement chiquées, et mâchonnait son bonheur larvaire comme un opiace, son bonheur de cachot – il avait lui-même condamné toute sortie, toute hypothèse d’évasion et s’en expliquait très bien.
Mon bonheur en slip fut surpris par l’ingénuité invasive de l’ébéniste : trop impatient, déjà privé d’une large semaine de labeur, de ponçage, affinage, les doigts bêtement engourdis et oisifs, il déposa ses outils et m’assura de sa disponibilité empressée, de sa fidélité même. Les choses sérieuses démarraient, comme ça, sans sommation, sans temps d’observation, sans brouillon, validation, sans café – pour plus tard, balaya-t-il, il s’agissait de détruire, d’obéir aux spasmes reptiliens de l’homme arrêté, de l’homme actif forcé aux silences du chômage. Le forçat étique, sec, veineux s’arma du marteau et du burin, fit valdinguer les premières dalles, explosa le ciment avec une précision, une justesse mécanique ; il laboura la moitié du salon tout en décrivant constamment son métier, sans omettre le plus subtil, le plus discret des détails (angle du martellement, prudence face aux éclats, rythme de la frappe, logique spatiale, profondeur de la perforation, stature, rangement, et un long etcetera) ; il accompagnait ses démolitions d’un bavardage incessant, acharnement verbal encadré par les fracas, les éclats de mastic ; il voguait bruyamment sur le fil, sur la vague de ses exploits matériels, physiques, et s’offrait des détours anecdotiques, des vitupérations politico-affairistes, des harangues méprisantes, des mépris corporatistes, des idées dictatoriales, d’une dictature industrieuse, affairée en rendements, en radioactivités, hérissée de cheminées à vapeur, gratifiant le monde de ses extraordinaires productions, société filtrant les talents, organisant ses rendements avec soin et intelligence, rétribuant les ingéniosités. A midi, le monde fut recréé, abouti, idéalement conceptualisé et mon carrelage à demi volatilisé – acharné, fourmi solitaire, castor indécrottable, il s’imposa un nettoyage de circonstance, opéra un balayage, comme on prenait le dessert ; sourire, délectation, satiété.
J’aidai en emportant un sac de gravas que je jetai dans sa camionnette – son remplissage mettait fin à la journée de labeur, avais-je appris, au détour d’une digression démarrée dans le salon. Prétextant une emplette, j’aérai ma poussière dans le quartier – après une semaine de prison généralisée : toujours très peu de récalcitrants, même auto-assermentés sur l’honneur. J’achetai un sandwich et dégourdis mon encrassement jusqu’aux quais honnis, proches mais savamment évités, ces quais stupides, steppes envahies par les pires sociologies, pathologies des urbanismes modernes ; je savourai la solitude grotesque de ces abords condamnés, endeuillés, strictement vides d’humains, jonchés par des péniches verrouillées, polders festifs pleurant leur inutilité sous les augures d’un soleil narquois, je savourai l’absence des baveurs avachis, des foules improbables, des bubons coagulés sur les pelouses – somme de mauvaises herbes –, des baigneurs citadins, simili plagistes parqués au bon vouloir des laideurs démagogiques, des effusions grégaires, frustrés par l’insalubrité boueuse du gros Rhône poisseux.
Le rachitisme des arbres – j’identifiais mal, pas des platanes – dialoguait avec la friche déguisée en pelouses hachées d’allées de ciment étincelant, blanchâtre, moiré de briquettes stupides, standardisées, flagornerie insipide, pointillisme bon marché déchaînant les réverbérations agressives de ces aplats de ciments, ces fauvismes insipides, viciant toute observation, faisant crépiter les bontés solaires, abîmant le regard réfugié dans ses protections, cintré de plissures fatiguées ; j’enrageai mollement face à cette dévastation encore récente, ce phénomène, cette politique, j’envisageai le travail de mille ébénistes, artisans agenouillés sous mon fouet, ratissant ces fadeurs mal agencées, ces perspectives vastes et désolées, ces stupidités vantées, dressées en Graal local du divertissement, de la promenade, en Graal des épaves, des bans de morses – troupeaux d’urbain avachis sur les simili plages – immobiles, grégaires. Ô les quais désertiques souffrant une uniformité barcelonaise, parisienne, drômoise, chinoise, nipponne, mongole, persane, uniformités des budgets surnuméraires, résultats des onctions culturelles, des orgueils fades, des élargissements piétons, des écologies bétonneuses, uniformités pour bans de morses grégaires.
Détour au Parc : j’écoutai les jardiniers taiseux, peinards, agenouillés dans les parterres, portant des hottes pleines de fanaisons, de senteurs pourries, de muscs printaniers conglomérés ; zigzag hasardeux mais prolongé dans les allées rousses, arborées, gentiment cernées, dans l’assortiment des domestications florales sans spectateurs. On comptait de rares coureurs, une mémé muselée, et les jardiniers épars. Ravissement ensoleillé, léger sourire photovoltaïque, photosynthétique, sous l’éther bleu immaculé, ironique : un temps idéal, printanier, dépollué – dépollution sonore, visuelle, humaine, gazeuse – dorait le cheptel caverneux.
Ébéniste m’informa de la fin de sa première bataille – il rangeait sa camionnette grossièrement pleine de gravats qu’il allait répandre dans telle fameuse déchetterie. Enjoué, il annonçait gaîment son retour, formalité entendue, le lendemain. Mon absence – je m’en excusai – ne le vexait pas, chacun ses occupations, ses rythmes – il devenait poli, républicain, libéral, social-démocrate ; les endorphines, probablement.
D’ici quelques jours, je connaîtrais sa vie, ses pensées les plus intimes...
Délabrement total, jubilatoire, poussiéreux de l’appartement : plus de carrelage, restait une surface plâtreuse, lardée de stigmates et incommode.
Mardi 24 mars 2020 :
Mauvaise estimation : le bougre recelait des trésors de bavardages, des compartiments entiers de charabia – il s’interrompait un instant, au milieu du chantier, grattait puissamment sa tignasse un peu courte, cendrée et épaisse, grisaille s’intensifiant au cours du labeur, et jetait quelques aphorismes sévères, quelques outrances sans lendemain. Je ne pouvais suivre l’alacrité décousue de ses coq-à-l’âne incessants, de ses pensées raccourcies, personnelles, décomplexées, évanescentes, sans importance, s’évanouissant dans le concert des percussions, et craquellements ; il replongeait, courbé, à l’assaut de recoins le ralentissant, de détails à démolir, de détails à digresser – digressions courtaudes, jamais dégrossies, palabrées le temps d’en finir avec telle carreau, tel amas de plâtre. Il narrait ses techniques, ses positions, ses sagesses, analysait les accrocs, commentait son efficacité, râlait en guise de conclusion.
Midi, il éclata une canette de bière et m’en jeta une – tiède, mousseuse –, et, bulleux, j’allai déguster mon après-midi à la roseraie, évitant les nuages du nettoyage, les éternuements supposés. J’occupai la roseraie, son babil bourgeonnant, son feuillage vif, pétulant mais encore timide, m’amusai des affichettes latines, savantes, ne retins aucun nom – révélation d’un handicap : j’étais étanche à l’horticulture ; cerveau surchargé, fermé ou réelle allergie intellectuelle ? Mes dispositions neuronales semblaient amoindries : le déclin s’était amorcé à la fin des études, lors des premiers stages, des grossièretés, des illusions de la ventripotence salariale, puis s’était solidifié dans les jeux d’adultes, les vacuités adultes, adultérines – envers les autres, soi-même –, les avachissements adultes : lire, goûter un lexique nouveau, emmagasiner les dates, les idées, les œuvres butait contre les mollesses du corps, du temps, du siècle, s’y décharnait ; fin des sagesses accumulées, modulées dans une cacophonie fertile et curieuse, généreuse et prolixe, trésors adoucis et digérés ; place aux sagesses instantanées, évanescentes, ensommeillées, lourdes, sagesses miroitées par l’abyssal plaisir digital, sagesses disséminées, gratuites, pasteurisées, laissant une empreinte éphémère, fulgurante, effacée par en souffle par la brise de l’oubli.
Mercredi 25 mars 2020 :
Ébéniste peina jusqu’à dix-neuf heures. Les dalles s’amoncelèrent en cimetière funeste, puis disparurent progressivement. La marteau et le burin métronomèrent la matinée ; l’après-midi, il « prépara le terrain », en préparant les angles, en arrachant les plinthes, en occasionnant de nouveaux bruits ; je m’étais résolu à ne plus parler en réunion – je résolvais les embûches dans mon coin, écoutais distraitement les faiblesses collégiales.
Revenant des aérations piétonnes, dégourdi par les habitudes déjà ingérées, par la marche hasardeuse, par les bains solaires, revenant chez moi, dans mon chantier radical, dans l’antre éventré, mais chez moi, j’étais accueilli par les squames, les nuages poussiéreux et par l’agonie tardive des délibérations d’Ébéniste – fier le dos voûté sur sa désolation, l’épaule meurtrie par un paquetage énorme, titan amical ébrouant des volutes de cendres. J’accompagnai le forgeron jusqu’à son véhicule et repartis en escapade mue par une inspiration improvisée : j’achetai au plus près des bières réfrigérées, à l’empressement des soiffards, et rappliquai aussitôt avec mon butin cordial, complice, social ; déjà l’hémorragie de l’enthousiasme désarmait mon invitation mais Ébéniste se saisit d’une canette, sans remerciement, comme un dû plus qu’un don, l’ouvrit sans coup férir et ingurgita une énorme goulée ; j’emboîtai le pas, rassuré par la bonhommie, la validation.
Le quadragénaire en sueur contemplait son œuvre, son chantier, visualisait l’agencement futur, marmonnait des noms de meubles, des précisions professionnelles, dessinait verbalement les hypothèses, jugeait des potentiels. Lentement, Ébéniste sombrait dans la contemplation, dans les mélancolies tumorales, mâchonnait ses goulées, se rinçait la bouche, la denture à grandes rasades, sifflait les canettes et, enfin, sortit sans sommation, l’au revoir claironné, hors champ ; et moi, gisant dans l’inconfort, dans les barricades décharnées, les cageots, l’outillage, l’artillerie et les décombres de mon habitat, je restai un long moment à la fenêtre, observai son départ, sa routine automobile, l’allumage des phares, la nervosité des clignotants, les fureurs du démarrage, l’imprécision de l’envers du créneau, le départ rageux. J’imbibai la sobre ébriété de pain et de saucisson – néant culinaire. J’entamai un nouveau livre, un nouveau somnifère.


