Déshérence
Vingt-huitième et dernière semaine
Jeudi 27 août 2020 :
Arrivée tardive, bien après l’accomplissement des étirements, des hygiènes océaniques, au milieu des palabres informatisées, arrivée maussade, distraite d’Ondine, compliquée par le récit d’un mauvais sommeil, par un énervement éteint, lointain, une déconnexion farouche, réfugiée dans certains silences flagrants, des sourires passagers, évanescences confuses, masques douloureux, explicites, mais indéchiffrables, défendus par des dénégations, des évacuations contrariées. Évocation, de fil en aiguille, au fil d’un dégrisement, d’un naturel revigoré par la discussion, la curiosité, la crevaison des inquiétudes, évocation du retour en terre agenaise, au bercail, étape avant le départ, la « montée sur Paris », la recherche d’un logement, d’une cage à lapin pour boursier imprévoyant, complu avec humour, désintérêt dans sa vaste parenthèse estivale, son bonheur indicible, bravache, incommode, bonheur consistant à nager dans la chaleur estivale, à balader son insouciance loin des considérations automnales, hivernales – crainte documentée, étudiée, argumentée du climat parisien, de sa pluviométrie, de son ensoleillement, de ses nuages, de ses humidités, ses vents, long etcetera de défaitismes météorologiques, de peines prévues, de frilosité, de combativité affadie, de nuits engourdies, salies par la pluie, les augures, les fadeurs nordiques. Elle voyait des éternités, des tombereaux de flotte esquinter son humeur, sa vitalité, ses études, ses rencontres, détruire, inonder, submerger l’horizon inconnu, photogénique, replet, hautain. Elle noyait ses recherches ironiques, du bout d’un pouce obligé, consterné par la crudité, la médiocrité multipliée des dortoirs sinistres, étagés, comprimés dans telle cité, tel immeuble au nom barbare, publicitaire, la médiocrité des promesses des services, des futurs, des conforts. Errance des yeux gris, pochés de mélancolie, d’indifférence, de fatigue, contrariés par l’approche de la scolarité, les formalités, les arrangements, les paperasses, les exigences, l’emprisonnement. Errance morose, globale, dégelée par le discours, amplifiée, vidée, purgée par l’exubérance, la rage, le prophétisme, l’apocalypse pluvieux présent, errance revêche, solitaire, coriace, récalcitrante, aux raisons, aux humours, aux ruses, aux optimismes, errance barricadée derrière ses images, ses cataclysmes, la réalité de ses visions, la beauté tragique de son malheur. Errance de l’appétit, extinction de l’appétit avarié par la somme furieuse, noire des complications du jour, du levé, des obligations, des précipitations nécessaires, ajournées, confrontées, avarié par les maux, les fatigues, les tous azimuts variables, empilés contre toute amicalité, contre tout apaisement, appétit carié par les flottaisons, les silences, les gênes, les récriminations, les incompréhensions passives, ravalées, enfouies, par l’évidence d’un embarras nébuleux, orageux, par des politesses ensoleillées, des habitudes pâlottes, raccourcies par le déclin du jour, l’empressement du soleil à baigner ses ardeurs, à restreindre sa gratuité. Grelottement niais, vaincu, désemparé de nos lieux communs, assagissement peiné, nocturne des latences sentimentales, harmonie passagère, terminale des latences dans l’aveu intimidé, rabougri, découragé, rassurant, guérisseur des contrariétés dissonantes, précipitées, néfastes, nouvelles, tiraillant l’apesanteur, l’irréalisme, l’éphémère, l’attraction, l’idylle.
Vendredi 28 août 2020 :
Routine ramollie, empressée, refroidie, musclée, crispée par l’outrance nouvelle : un mauvais temps compact, plein, l’opalescence neutre, omniprésente, faiblement omniprésente, les pâleurs du jour, le crépis sale, imbibé, encroûté, agglutiné, implacable, dégoulinant sa grisaille, sa moiteur, crachant sa hargne sur la ville en pleurs, tête basse, sous capuches et parapluies. Splendeur comique, pétulante des fleurs, des balcons, parterres, bocaux, pots revigorés, recolorés par contraste, par humidité, par ravissement goulu, végétal – bonheur floral confirmé par Ondine oscillant dans la largesse des parages, dans l’hésitation entêtée, toujours pensive, inquiète, oscillant dans son imperméable, dans sa marche tonnante, vindicative contre les aléas, les embruns, les paresses, le travail, oscillant de la terrasse presque vide aux habitudes géographiques, tâtant l’originalité, l’humeur du spectacle strié par l’aplat rigoureux d’une pluie résolue, soutenue, rehaussant la verdure, les pétales, anesthésiant les façades, troublant l’horizon, la réalité océanique, bonheur floral, éclat ténu, localisé, singé par la voyageuse invétérée à l’humeur plus théorique, époumonée contre les sévices, les retournements, les originalités malvenues du temps, calfeutrée dans son ciré rouge magenta, sous sa capuche, sous les vains assauts larmoyants d’une voûte rétrécie, étalée, brutaliste, cimentée.
Sondage de Patron : déterminer l’imminence de mon départ, de mon retour, de l’abandon de mon poste, de la fin de ma fidélité – interrogatoire faussement désintéressé, curiosité sincère, légère, superficielle, supposant que je quitterais la ville d’ici quelques jours, selon les logiques usuelles. Morosité ambiante insufflée par l’effusion des gouttes, des flaques, le miroitement, la déliquescence endormie des jours, par cette façon climatique de souligner les semonces de la fin, de la date butoir. J’éludai : j’avais encore le temps – deux, trois jours, peut-être plus, une semaine ? Qui savait ? Je bottai au loin, au petit bonheur du dernier moment, à l’improvisation, au bonheur fabuleux de l’improvisation. Je ferais selon le bon vouloir d’Ondine, selon l’urgence de son emploi du temps, selon telle précipitation, telle rêverie, besoin, retour, déménagement ; j’étais un nomade géographique, rivé à mon ordinateur par nécessité pécuniaire, par frilosité, habitude, salariat, paresse, indolence, sécurité, confort – d’autres chose encore, probablement – ; j’attendais le signal, l’ordre, le geste d’Ondine pour improviser de nouvelles étapes, pour élaborer n’importe quels zigzags. (J’aurais dû signifier cette loyauté à l’intéressée, dommage qu’elle n’en fût pas témoin – exclamation de Patron.)
Rétablissement du vendredi : palabres, dissonances, bavardages, fureur, mollesse des télétravailleurs s’épanchant tièdement quant à l’approche de nouvelles excitations, de nouveaux protocoles, processus, inventions, improvisations gouvernementales. Citoyenneté du pour, du contre, de l’égo, des rétrécissements, des lorgnettes, des prismes squelettiques, vitreux, troubles, citoyenneté bruyante, gonflée, gonflante, coincée dans sa répétition, son acceptation rassurante, sa participation forcée, affectée, boudeuse, soumise, inconséquente, indolore, frustrée, consumériste, constipée, soulagée au hasard calendaire de l’extase impavide, courte, courroucée, jubilatoire, revancharde, triste, désolée, électorale, citoyenneté de barbares désunis, de dialectes concurrents, vindicatifs, poussifs, anémiés, infantiles, anachroniques, ringards, de stupidités résolues depuis des millénaires, d’asthmes intellectuels surenchéris, d’urticaires, de démangeaisons incultes, vitupérées, citoyenneté du perroquet, tout feu tout flamme, toute parure, toute bêtise arborée, ratiocinée jusqu’à l’usure, l’incorporation tuméfiée, l’osmose parasitaire : Digressions, abysses concernant les protocoles scolaires ; digressions, abysses concernant les retrouvailles, les cohabitations ; digressions, abysses des peurs, des rages apeurées, des zèles ; concernant la possibilité de retourner au bureau, de risquer sa vie ; concernant toutes les misères du labeur domicilié, etcetera inlassable. Surdité, désunion, rancœur, hostilité enfouies, bouillies dans le déshonneur équivoque, l’oubli volontaire, l’hypocrisie légère, remède à l’agonie quotidienne, ravalant la récréation vacancière.
Ragaillardie par le dîner, par le dynamisme, le rebondissement, l’écho, la facilité, l’insouciance d’une vaste discussion entrecoupée, parenthésée, crochetée, distordue, hasardeuse, intuitée, fracturée par d’heureux hasards oubliés, par des anecdotes, des détails, des comparaisons, des répétitions, des passes respectueuses – respect du dessous de la fabrication, de l’entretien, de la retouche d’une pensée brossée par le langage. Hasard des thèmes, des œuvres, des considérations, des mutations, des réflexions induites, des corrections ouvragées à deux, connivence dans un assemblage d’exactitudes, un unisson corroboré, projeté, catalysant son engrenage, sa continuation, entretenant sa poursuite. Hasard des préférences, des maîtrises, conflits courtois, résolutions harmonisées par la salubrité des principes, de sincères, virulents, radicaux, énergiques, vivaces principes communs, par le délice, l’opportunité, l’opulence, la véracité authentique, dénudée des approches, des différences, des sensations, des absorptions, des calculs, des analyses, des conclusions – conclusions harmonisées, réévaluées, renchéries, secouées, enrichies au contact d’une intelligence, d’un langage fraternel, amical, compréhensible, compréhensif, humectant les nôtres d’une coloration rénovée, ragaillardie, réveillée. L’aimable dégourdissement, pianoter sur les vieilles touches, retendre de vieux arpèges, souffrir l’affront de quelques partitions inconnues, d’avouer son ignorance intéressée, titiller sa synesthésie, ses préférences camouflées dans la volupté des références, l’inexprimable faconde de son épanchement réflexif, de son bavardage idéel qui piochait un souvenir, un exemple, activait une excursion connexe, déviait, tentait d’épuiser le sujet dans sa totalité, de décrire chacune de ses facettes, chacun de ses secrets, ne négligeait aucun contre-argument, façon d’éterniser la complicité, le discours, la politesse, l’obligation de maintenir le contact visuel, verbal, intellectuel, sensible... Façon d’absurdement, gaminement repousser l’au revoir, le rétrécissement nocturne, de nier l’austérité du traitement nocturne, de palabrer contre notre peine, notre hébétude peinée, de grossir les sous-entendus, les désirs, les fusions jusqu’à la souffrance, la pitié, l’apitoiement résorbé, pincé, séparé par noirceur étriquée, jaunie, luisante, insoluble, fatale, assourdie, pessimiste, timide, rougie d’une nuit laborieusement pluvieuse.
Samedi 29 août 2020 :
Accomplir ses routines s’agrémentait de difficultés logistiques, de condamnations humides, d’infortunes humides, collantes. Quelques couillons dans mon genre, indécrottables, acharnés nageurs, inconditionnels barboteurs circulaient sous les espoirs climatiques figurés par une résurgence opaline proche, joueuse, sarcastique d’ampleur solaire, espoirs climatiques résolus en variations, en fluctuations sardoniques immobiles, irriguant constamment d’un copieux minimum pluvieux la baie intimidée, alanguie, par la concomitance des départs programmés, logiques, saisonniers et de l’effroyable enchaînement de journées bouchées, pâles, ténues, rouillées – sécher ses ablutions matinales requérait de la patience, de l’indifférence, un surcroît d’énergie, une concentration rabougrie sous des vêtements ressuscités, prudences inutiles jusqu’à cette vidange opaque, ventée, changeante dans son expression, ses degrés, ses inclinaisons, son intensité, son calme, son chagrin dégoulinant, fidèle à sa nature, son abondance, son joug imprécis mais totalitaire, comme irrémédiable.
Bis repetita des plaintes d’Ondine – ventre, sommeil, fatigue, temps, température, crépuscule des vacances, etcetera – augmenté d’une nervosité courroucée, a posteriori stimulé par les nécessités, les obligations rattrapées, les retards rattrapés, les nécessités administratives, organisationnelles, familiales, les remontrances tendres mais justifiées, justes, l’empressement, les appels, les confirmations, les courriers ; tout cela sous le crachin, l’averse, les faux espoirs, les accalmies trompeuses, les ondées, les vagues d’assaut, le déluge de rien du tout, la mollesse diluvienne. Nervosité dissoute, brûlée dans une cascade de plaintes redoublées, reprises, reconfigurées, renchéries, détaillées, grossies, intensifiées par une litanie de nouvelles certitudes apocalyptiques – tohu-bohu de pluies, de misère, d’ennui, d’impatience, d’inconfort, de solitude, d’hésitation, d’errance, de mélancolie âcre, prévisionnelle, prophétique. Ondine sombrait par avance, par divination, par comparaison dans la plus épaisse, esseulée, violette mélancolie qui parvenait, en ce jour-là, à rougir Paris, ville, capitale infâme dont elle n’avait jamais aperçu le moindre indice, fragment de réalité. Capitale infâme, nordique, plate, grise, zinguée, pluvieuse, aux longs sanglots, la totale des clichés – photographiques, littéraires, poétiques, évidemment, et un etcetera de mauvaise foi –, clichés indéfectibles mal disputés par leur pendant positif – clichés opposés, paradoxaux, souvent commis par les mêmes plaignants, les mêmes rêveurs, artistes, peintres, témoins ; Morand lui jetai-je inefficacement en pâture ; elle paissait sa mélancolie, son troupeau de nostalgies, de neurasthénies sur des prés d’herbe trempée, engloutis sous les flots noirâtres des débordements physiologiques, psychiques, épidermiques. Mise au diapason météorologique, elle était triste, pâle, délavée, appesantie et énervée comme la ville, comme Patron et sa mauvaise humeur ratatinée, plus humoristique, exubérante, masculine, vitupérée jusqu’à la comédie, franche, habituelle, cyclique, cyclothymique. Que faire d’une telle débauche de jérémiades féminines ? Singer l’optimisme ? Mentir par optimisme, mentir par méconnaissance, par politesse, par inconfort ? Prendre en main son malheur ? Rabrouer son égotisme chaotique ? Me répandre en considérations hypocrites par méconnaissance ? – méconnaissance des sous-entendus, du sous-jacent, du futur, des réalités futures, des réalités de son trouble, méconnaissance accrue par sa candeur dure, sa fierté adolescente, son goût furieux, épisodique pour ses malheurs. Tentative, dérive : je narrai, décrivis efficacement, sincèrement, comme un docteur incompétent, désarmé, idiot, je décrivis mon indifférence psychique au temps, aux aléas, mon calme, ma nonchalance, non pas par aveuglement ou insensibilité mais par acceptation, résignation. Conséquemment, je lui conseillai de goûter mes remèdes, de reposer ses maux, d’espérer l’aube d’un jour plus franc, moins embouteillé, humide, dépressuré, déprimé – conseil générique, sincère, personnellement pratiqué, inconsciemment pratiqué, généralement tu, pas du tout apprécié, parfaitement méprisé au contraire, repoussé avec dégoût et hargne. Façon imprévue de déclencher la fureur, l’âpreté, la dureté, l’assurance outrée, la violence, la colère frissonnante, blanche, fixe d’un regard assombri par le tout à trac, le déballage fulminé, la vidange de barrage fendu par mon outrecuidance – dureté nocturne, musculaire, canalisée, densifiée par le courroux des sourcils, leur concentration crispée, mouchetée par les gouttes coagulées, suspendues. Geste, attitude, tournoiement soudain, elle avait ôté, renvoyé sa capuche, s’était planté devant moi, déversait son réquisitoire éparpillé, sa déferlante à la fois dangereusement spontanée et dangereusement réfléchie, sa tempête quasi chuchotée pour personne d’autre que ma pomme étourdie, mal à l’aise, échaudée, glacée, déconfite, éberluée par une beauté aussi désagréable, inévitable, par une attraction accidentelle, par le désastre, le carnage sentimental qui emboutissait les fragments sauvages de sa diatribe et la syncope de mes reparties avortées. Tout à trac, improvisation, réquisitoire agglutiné, boutures disparates, fouet d’épines :
Premier scandale : je n’avais rien dit, n’avais pas remué un neurone, osé une gentillesse, un soutien, n’avais risqué, enclenché aucun geste, propos, aucune promesse enfin d’alléger, d’éviter, de tuer les augures exécrables de la séparation, minimisant son approche, séparation manifestant son danger, ses géographies, insinuant troubles et inquiétudes, imposant des recherches solitaires, obligatoires, méprisées, snobées par l’habituelle complicité visiblement incapable de résoudre, de soulager les détresses, d’en éteindre les feux, les avertissements, je n’avais eu aucun souci du futur ; aussi éloquente, évidente que fût la menace ombrageant nos intimités idylliques, nos journées dilatées jusqu’à la mort des recours, des sursis, du temps imparti, j’étais resté béatement, mollement aveugle aux déchirements émotionnels, intellectuels, aux déchirements topographiques, spatiaux, temporels que griffaient l’occurrence des études, les praticités estudiantines, les besoins matériels, les tracas matériels, les besoins, les remarques, les politesses pesantes de la famille, aux déchirements causés par sa fatigue, sa nervosité, sa peine disloquée, son envie disloquée, son impatience, son incertitude qui rebondissaient sur mon indifférence vague, inadéquate, énervante, imperméable aux pluies, aux crachins paniqués, languides, aux incertitudes nuageuses amoncelées, exubérantes agglomérant tels orages, toute personnelles, intimes, à ma merci !... Je n’avais même pas ourdi une amorce de plan visant à désamorcer l’inévitable couperet... Ce genre de pêle-mêle, d’emphase.
Autre scandale, autre mollesse, autre indifférence, sommet de mes turpitudes : pas de participation, même touristique, curieuse, timide, recroquevillée, prudente à la messe : flegme, flegmatisme, paresse ventripotente, stérilité assise, solitude entretenue, épaisse, engraissée, hypocrite, vitupérations, rages, langage, idéalisme hypocrites, impassibilité, froideur, sécheresse envers l’importance de Dieu – le mot était lâché, craché, assassin, fatal –, envers l’assiduité religieuse, liturgique propre à ma vie, à mon être – religieux, ritualisé, enfoui sous les féeries, les magies, les mystères, les éclats, les mythes, les poses et nonchalances –, fumistement insensible aux prégnances exotériques, aux invitations, fumistement vertueux par paresse, égoïstement vertueux, pour les mauvaises raisons – raisons non sues, non voulues, nichées au seuil de l’existence, rabrouées dans l’infâme mélange d’orgueil dissimulé et de paresse immuable –, outrageusement moral, jusqu’au handicap, par paresse – toujours, constance exacerbée –, par affront, sans bonté, sans foi, sans but ni espérance, pour le plaisir d’agoniser différemment, narquoisement – je pourrais me faire crucifier, me sacrifier pour de mauvaises raisons, par innocence bravache, par fierté, par misanthropie proprette, pour insulter l’humanité : la sacrifice crachat. En conclusion, repliement et retour sur sa hargne : ni la beauté, ni l’art, encore moins la culture ne me sauveraient – j’avais là de quoi m’interposer, interrompre, barrer le flot mais rien n’y fit, débordé, noyé, stupéfié et débile, je continuai d’enhardir des reparties farfelues, retardataires, hors de propos, évidemment à côté de la plaque.
Flagrance du scandale, flagrance du crachat : ce respect théorique, peccamineux, voyeur, unilatéral, érotisant, solitaire de la chasteté – la virginité comme gloire esthétique, comme superstition morale, comme proie mirée, tenue en joug, en laisse, non tirée, snobée par paradoxe, par autoritarisme moralisateur, égoïste, par une religiosité égoïste, fanée, impuissante, par attentisme inefficace, vaporeux, incommode, par refuge quotidien dans les obstacles, les méandres, les bassesses moquées mais bues de la routine, par cet idéalisme esthétisant trop facilement résorbé, englouti dans le dédain – pas foutu d’entretenir la communion ensoleillée, active, réjouie de la semaine précédente, d’élaguer les embuches, d’aérer les rétrécissements, d’entretenir l’idéal, l’idylle, le dynamisme, pas foutu de cerner l’évidence grandissante, palpable, phénoménale, brulante d’une force suprême, physique, mathématique, métaphysique, primordiale, virginale... Pas foutu de différencier la solitude de la liberté car complu dans le vide journalier, féroce, chéri, fortifié, sidéral, car distrait dans les limites autorisés, balisées d’un éternel retour à la solitude heureuse, paresseuse, faux remède, fumeuse tranquillité, faux paradis – une gamine effrontée à la chevelure trempée, au visage ruisselant de rage, campée devant mon étourdissement, dans le halo poussiéreux – pluie – d’un lampadaire ironique, m’assurait qu’elle était tout à la fois l’Église, le paradis, la liberté, la jouissance, la morale, la bohème, l’art, l’extraordinaire, le plaisir, la vertu...
État bouillonnant, perplexe, déboussolé, grinçant, énervé en retour, au diapason par rejet immunitaire, état maintenu, magnétisé par les ritournelles, logiques, les barrages raisonnables, les remous muets des incohérences intellectualisées, des mauvaises fois soulignées ; incapable d’introduire un apaisement circonstancié, clair comme ma collection d’évidences logiques, rhétoriques, je butais contre l’éparpillement, l’agitation frénétique, électrisée de mes pensées – ce qu’il en restait – tentant vainement de raccommoder ce drame mesquin, outré, outrageant, d’établir des défenses, des attaques, des reparties, des accalmies, des sarcasmes, des intelligences, des faits, des sincérités mais je butais contre un tonnerre d’explosions opposées, bruyantes, d’échos grondant, de méchancetés figées par une lumière neuve, indocile, urticante, aveuglante, sans ombre, douloureuse, blanche par amas de couleurs, de cris, par amas de vérités hasardées, une blancheur brûlante, énervante, criarde. Je tentais des hasards mal improvisés, irréfléchis, tour à tour plaintifs, sévères, bêtement rigoureux, benoîtement construits, amers, acidulés, contrits, combatifs, dévitalisés par un sourd besoin de me taire, d’insulter, de délibérer, de pétarader, d’être grossier, mutin, de fuir, de m’en retourner à la vacuité des jours, de la pluie, de rentrer à Lyon – ma rue, mon tapis, mon musée, mon sépulcre. Tout ce que j’égosillais, c’était une plainte contre son silence calculé, ses sous-entendus, son attente vindicative, son dolorisme théâtral, son refus d’exprimer dans notre langage – construit, établi, pratique, à étendre, à solidifier – ses peines, son trouble ; et d’embrayer sur une considération sardonique, acerbe, visant à tordre le cou d’un lieu commun anthropologique, d’une fadaise sur la dualité des hommes et des femmes, d’embrayer sur une comparaison démasquant l’empoisonnement silencieux, unilatéral, atmosphérique, solitaire, on ne pouvait plus néfaste, aigre, sentencieux, fomenté par sa mélancolie prophétique.
Décomposition de sa colère, de l’attente colérique, vive, épidermique, respiratoire ; accalmie lasse, abandon – elle partit en signifiant qu’il serait inconvenant de la suivre, de palabrer ; rage aiguë d’obéir, d’en convenir.
Refuge dans un énervement, une irritation courroucée, refuge dans les sphères rougies, ferrugineuses d’une colère humide, trempée et monotone, agitation dans une sorte de gueule de bois aux parois rétrécies par la noirceur des pluies lugubres, du crachin sanguinolant sa méchanceté, colère enveloppée dans le linceul froid, amer du littoral, ressassée par le bénitier sanguinolant son flux, son reflux, son bavardage crépité, assourdi par le frisson de la bruine épaisse, collante, imbibant ma rage esseulée vitupérant son impuissance barbare, abrutie, toquée, aveugle, colère assoiffée de massacres, d’obscénité païenne, d’hémoglobine, d’hémorragie, de cris, de chocs, de bris, de pillages et destructions... L’idée, le film, la furie épique, psychotique, affolée du raid viking, des coups de haches, des crânes fendus, craquelés, des corps démembrés, des hurlements agoniques, les rougeurs du port razzié, des églises ébréchées, en proie aux flammes, aux envolées de suies ocres, de cendres, aux tourbillons de feu, les rougeurs des tocsins larmoyant leur apitoiement, leur prévenance, leur tristesse scandant la prosopopée des ruines, des décombres vagissant, crissant dans l’infernale fournaise. L’idée, la théorie austère, calculée, précise, imaginative, lasse des tristesses désespérées dans le meurtre, la gratuité, assouvies dans la violence exutoire, imméritée, méritée par ce cheptel, ces foules, ces masses engourdies, endormies, pitoyables, ces charognes lubriques exhalant leurs poisons, leurs pourritures, maladies et cancers, exhalant leurs rêves fanés, leurs gangrènes puant comme les flétrissures florales, les macérations florales, exhalant leurs muscs, leurs mucus, leurs biles, leurs urines, leurs lymphes, toutes les accumulations malignes tiédies par ces vermines, ces larves liquides, molles, bovines, sentencieuses, aveugles, recroquevillées sur leur horreur chérie, sur leurs amours grotesques, leurs amours sans force, domestiquées. Fureur du viking bouillonnant d’ire, vampirique, fureur mâle, crispée, en quête de proie, fureur caverneuse, sauvage, éberluée, ardente, fébrilement résolue au massacre mais condamnée à errer, déshérer lugubrement, bringuebaler son labeur nerveux car ne restaient que la nuit et la solitude pleines : plus âme qui vécût par cette heure – le cœur noirâtre, acide, froid, contagieux de l’obscurité, des ténèbres – et ce temps – l’humidité implacable, coriace, invasive d’une bruine penchée, inhospitalière. Ne pouvaient rester que de vieux démons prêts à surgir du bosquet opulent, brillant de bonheurs aqueux, pornographiques, démons prêts à vous mordre, qu’un vieux Valentin, compagnon fantomatique paré de son peignoir, sa barbe, ses lunettes, son bob, compagnon grinçant, moqueur, raillant mon langage, mes images, mon courroux de pacotille, d’idiot indécrottable, raillant l’impuissance de mon imagination ratiocinant des poncifs. L’ami – démon, fantôme, bouffon – rappelait que Rimbaud avait tout prédit, énoncé pour des siècles et des siècles, que conséquemment il fallait vivre de somnambulisme, s’ébrouer, se réjouir dans le somnambulisme, qu’il fallait s’étourdir de substances, d’oisiveté, résolument soigner sa modernité, résolument haïr le travail et les valeurs, et surtout haïr l’amour que personne ne réinventerait – puisque que personne ne savait suivre les conseils d’un écrivain, d’un génie, que personne n’acceptait les vérités, que le monde adorait les vieux mensonges. Mon cas, typique et ridicule : impavide, immobile, inopérant, je n’avais pas plié, rénové, changé l’amour, n’avait pas dépoussiéré, redressé, redessiné son image, sa clarté, sa lumière ; j’avais bourdonné comme un insecte autour d’une lanterne (une vessie, donc). Maladroit, handicapé, j’avais buté sur les lois et les mœurs, incapable d’énergie, de vitalité, j’avais rabougri toute la pétulance et la jeunesse d’une rencontre dans les vieux pots de l’habitude, j’avais terni les muscles, le dynamisme, j’avais essoufflé l’explosion, la dilatation de nouvelles frontières. Démon, autodémon, démon intime, propre, je m’étais crispé sur ma médiocrité et m’étais plié aux détestations que j’abhorrais. Paradoxe insalubre, accusateur, piètre qui accusait ma paresse, mon asthénie, mes prudences vulgaires, mes idéalismes compliqués, féminins : j’étais l’époque, le temps, la déchéance, la fuite, la peur que je détestais ; j’étais un épris incapable de se réinventer, un démon tout juste bon à se racornir au pire moment contre son idole qui ne manqua pas, avec justesse, de lui renvoyer tous ses défauts à la tronche, de refuser l’interminable liste de ses bassesses. Pauvre démon, je n’avais plus qu’à contempler la quadrature, la tombe qui emmurait mon vide, mon rien : j’avais même perdu l’idole, l’idolâtrie, sans combattre, comprendre, vaincre, sans rompre les chaînes de l’ordre, de la loi, de l’amour, de la langue. Ne restaient que le fantôme, sa barbe brune, le scintillement amorphe, éternel, opaque des vagues, les remous éternel, vain d’une tempête de pacotille, ne restait que mon vieux démon, mon vampire assouvi contemplant les masses accouplées de la mer et de la nuit, parcourant avec moi les détours, les sentiers connus, obscurcis, glissants, ruisselants. Restait un ange venu se percher sur mon ombre, une jonquille, une lumière d’or, l’angélisme en robe jaune, une fête aimable, apaisante, légère, désabusée, une oraison blonde, douce et riante, dont les échos échafaudaient une remontrance, une accalmie, une extase cruelle. L’ange admirait la beauté sacrilège de la phrase, de l’intention, du commandement rimbaldien, piétinait la hargne et la moquerie valentinienne, admirait la beauté génialement sacrilège, sans s’en inquiéter puisque l’amour était la seule chose immuable, la plus immuable, que seul un démon, un capricieux, un colérique, un orgueilleux pouvait espérer démantibuler, recréer, détruire ; il fallait s’imaginer un monstre, une créature, une méchanceté s’attaquer à la force totale, divine, nécessaire, vivrière : sourire, joie blonde, dorée, de la fée non impressionnée par les agitations, les hurlements, les attaques camisolées de la bête. Quant à moi ? J’avais droit aux tendresses, aux réconforts, à une paix miraculeuse, à l’abattement apaisé. Restaient le souvenir déjà, la spirale s’atténuant déjà, l’écho lumineux, estival, réjoui, innocent, inconséquent, frivole, le bonheur du spleen, des contemplations, des regrets, de l’aventure, du voyage, les images, les tatouages sensoriels, mémoriels, la certitude d’avoir frôlé un bonheur, une échappatoire, le souvenir déjà d’avoir vécu de longues semaines magnifiques, une éternité pour le regard d’ennui. Restait à humblement retourner à mon télétravail, à mon malheur tertiaire, à mes habitudes, à mon appartement, mes pénates, à tâcher de saisir l’idéal la prochaine fois... Pensée lasse, sans issue, bercée par l’ange penché sur mon ombre, pensée vagabonde et vide, évidée par l’endormissement, adoucie, aérée dans le sein, le halo d’or, dans la vision frémissante des ténèbres marines... Et que voyait, disait l’ange d’Ondine, l’ange de mon ange, que dirait-il de mon ignorance épouvantable, désespérée, irrémédiable, que dirait-il de ma paralysie cérébrale, spirituelle, de mon désœuvrement, de ma terrible chute dans un abîme d’où il était bien tard pour ourdir une prière (que savais-je encore formuler ? quel bruit ajouterais-je à la masse des impudeurs, à la masse hérésiarque des inanités affaiblies, toquardes qu’on jetait à cette vieille face déconstruite ?), que dirait-il de la tristesse infernale où ma solitude ravalait les éclats, les lueurs, les échos de mon ange ? Disparition non merveilleuse, sans assomption, évaporation dans le souvenir douceâtre de la beauté de notre vieux ménage.
Nulle part où s’asseoir, entreposer sa tristesse, attendre une détente, une décrispation – tout était flaque, reflet, gouttes, frissons diffus, réguliers, rythmés par le défilé des bourrasques, de l’omnipotence risible, dérisoire de l’océan. Nulle part où étancher ses raisonnements circulatoires, le manège entêtants des méninges, où épuiser la fatuité, le sarcasme, la rhétorique d’un argumentaire inefficace, fiévreux, butté, borgne, ironisant par confort, s’acharnant contre la pagaille, les saillies jugées incohérentes – la christicole ingénue ne venait-elle pas de me reprocher de ne pas l’avoir déflorée ? –, s’apitoyant sur une justesse blasante, une condamnation claire et piquante : vertueux par paresse avait de l’aplomb, articulait tout le réquisitoire. Nulle part où asseoir sa lassitude, la répétition des échecs, où reposer, enterrer, ventiler cet idéalisme, cet idylle niais, juvénile, insouciant, vite périmé, curieusement atomisé, vitrifié par un surcroît inattendu de moralisme. Un nulle part baguenaudé jusqu’à la fatigue, retombée, lourde, autoritaire, bienvenue, jusqu’à la raideur, à l’épuisement soudain, après l’aplanissement des sarcasmes, après la résignation, l’évincement des ratiocinations vaines, mentalement dégoisées jusqu’à l’exténuation. Un long retour, parcouru en un éclair de flaques jaunies par la perpétuelle aurore citadine, taquinées par l’ininterruption ostentatoire, frêle, oblique de la pluie ; concentration duveteuse, lasse, fatiguée jusqu’à l’affreux logis.
Je me fendais d’un message, d’une missive courte, sans fioriture, absurdement nocturne, quasiment indélicate au propriétaire de mon taudis, lui signifiant mon départ le lendemain.
Dimanche 30 août 2020 :
J’avais étonnamment bien dormi – étonnement, surprise au réveil auroral, habituel, éploré sans effusion, attristé en profondeur, en soupir, en précision gestuelle, en renaissance curieuse, surprise d’affronter une nouvelle solitude, une nouvelle ère augurée par le spectacle ineffable de la météorologie préautomnale – et j’ouvrais mon laconisme blasé, vague, lent en un sommaire rangement, un nettoyage rudimentaire : peu d’ustensiles, peu de surface, pas de difficultés, peu d’activités, de heurts, de taches, de signes de vie : nettoyage des platitudes encéphaliques terminales. Accoutumance des bohèmes impersonnelles, connectées, applicatives : je logeais les clés dans une boîte cadenassée et me retrouvais sans domicile, condamné à planifier mon retour – par quels détours ferroviaires ? aérien ? –. Restait à quémander un petit-déjeuner aux impolitesses boulangères d’un masque moralisateur, régler ma gargantuesque ardoise chez Patron, ardoise dont j’ignorais le montant, dont j’avais perdu le compte, à déterminer l’heure, le parcours de mon rapatriement, tout en étouffant les raisons de cette soudaineté, de cette honte.
Il y avait ce crachin stupide, amoindri mais tenace, frais, veule, rancunier, comme volontairement arrimé et en guise de voile blanche, Ondine apparut, s’avançant résolument dans son ciré rouge, sa capuche rouge, aussi vêtue d’un large et long pantalon noir à motifs floraux, pétulants. Je ne fus pas stupéfié – je n’avais fondé aucun espoir, je n’avais envisagé aucun rabibochage, aucuns pourparlers, aucune démarche – : ni par sa présence, son arrivée pressée, son empressement coutumier, ni par sa bonté, son discours, son sauvetage : ampleur des excuses, justesse touchante, narration de son délitement nocturne, de sa sagesse solitaire, de son obéissance résolue, lointaine, ironique, épuisée : de guerre lasse, après un salubre déferlement de mélancolie propagée par la présence continue, vivace, revêche, imbuvable de ma personne, par le manque douloureux qu’elle opérait, elle s’apaisa, obéit à ma recommandation ordinaire, lassante et s’écroula de sommeil, noir, opaque, inconscient, réveillé par un sursaut, sursaut révéré malgré l’horreur matinale, la mollesse attardée de ses levers. Elle était heureuse que son empressement douloureux, contre-nature, éreintant lui permît de m’intercepter ; sa seule crainte : que j’eusse déjà disparu, que j’eusse entrepris quelque évasion nocturne, ou bien que je me cachasse, maugréant, étourdi, dans quelque endroit inattendu, inexploré de la ville.
Des avantages de la paresse… Tendre sourire conclusif, amical, compréhensif, résorbant cette référence de nos surenchères accusatoires dans une complicité cautérisée. Tout cela n’était plus très grave et, indéfectiblement imperméable à la mélancolie, à l’apitoiement, au passé, j’invitai à quelque déambulation paisible, reprise évidente des compagnonnages. Convalescence délicate, à mi-voix.
Ondine exaucée, convalescence réjouie par l’atonie dégoulinante, transitoire de la ville endormie dans son linceul dominical de flotte, de ridules humides, de platanes dégoulinants, de terrasses désertées. Règne complet du mauvais temps, progressivement magnifié en cataractes rebondissantes, ce genre de carnage aquatique soutenu, bruyant, sombre, éclatant, violent, déchaîné, légendaire qui forçait à se réfugier sous quelque hasard : sous l’escalier latéral, extérieur de l’église, par exemple : le porche d’une travée accueillit notre prudence, et celle d’un couple en k-way, nouvellement débarqué, encore amusé, attendri, diverti par ces effusions climatiques, cet exotisme dépaysant.
Travée où sentir l’odeur fraîche et chaude, soignée, personnelle et recouverte d’une senteur étrangère, de ses cheveux : elle avait tout de même pris soin de les laver avant de m’intercepter. Promiscuité mélodieuse, flottement ponctué de douceurs sous les voûtes de cette cachette assaillie par l’humidité éclaboussante, dégoulinante, qui s’infiltrait et gagnait du terrain, s’affirmaient en étendues moirées, troubles, frissonnantes, promiscuité où s’enivrer de tendresse retrouvée, de chevelure libérée, d’impatience feinte – nous n’avions vraiment rien à faire.
Travée d’où surprendre les précipitations des derniers, des rares passants obligés de circuler dans la rue esseulée, trottinant sous leur parapluie, se réfugiant sous un porche, sautant jusqu’au prochain en évitant les flaques, disparaissant dans les espaces invisibles du déluge, sans bruit, couverts par les fracas de la pluie, rendus muets par la cacophonie.
Travée où évacuer les problèmes, les déboires psychiques, y remédier par quelques promesses, sincères, envisageables, simplement matérielles, pratiques, rassurantes, excroissances d’une théorie, d’une construction, de l’idéal. Remédier à l’éloignement géographique, aux déménagements, aux nouveautés, à la solitude – conscient, inconscient, le besoin de proximité, de disponibilité physique exigé, offert, orchestré par Ondine flattait considérablement les espoirs régénérés, les projections futures.
Travée où Ondine prononça le vœu d’inséparabilité, exprima clairement et gentiment (somme ajustée des méchancetés de la veille ?) le souhait, l’espoir de me voir ravaler mes errements, mes rages indociles et vaines, de me voir infléchir ma solitude, ma pratique idiote d’une solitude vengeresse, venimeuse, où Ondine donna toute sa personne, son intelligence, son corps, sa frivolité, sa jeunesse, sa tendresse dans l’espoir de soulager ma morosité, où j’opinai sobrement, acceptai silencieusement les serments que sa prière appelait, acceptai sa générosité double, doublée par les joies, les heurs, les évolutions, les futurs, les stabilités, les risques que nous réservait le règne postdiluvien, la sortie de cette travée.
Travée où entériner un traité de paix, bien au-delà de l’acception militaire, rabougrie, politique, où accepter, retrouver la paix d’Ondine, proposition vaste et durable, espace de la concorde et de la justice, du silence, de la quiétude, espace interdit aux troubles, aux frictions, aux dérèglements, aux désordres, lieu sacré, promesse irénique où je devais loger mon caractère, me tenir droit et fidèle, où nous devions attiser, chérir, maintenir, soigner ce don, cette chance, ce langage, ce lieu, cette solitude partagée, spéciale, féconde.
On quitterait la ville après avoir salué Patron, après avoir rentabilisé ce dimanche morose, après avoir effacé mon ardoise, le récapitulatif de mon télétravail, de mes vacances, de ce mélange antithétique ; on roulerait jusqu’à Agen où Ondine retrouverait mère et sœurs, nouerait sa besace : quant à moi, je zonerais, télétravaillerais autour d’elle, ou rentrerais à Lyon, selon notre vouloir improvisé, nos calculs, nos politesses teintées d’imprévoyance, floutées, postdiluviennes.
D’un matin et d’un sourire – si calmes, apaisants, apaisés – se fit le dernier jour. Il s’agirait là du premier de nos lieux sacrés – genèse de notre langage, aire de ses premiers ébats.
Fin de Déshérence


