Déshérence
Vingt-septième semaine
Jeudi 20 août 2020 :
Rumeur volatile, rumeur du soleil, réveil décisif, frais, animé, rédhibitoire ; stagnation polie, patience maintenue par la curiosité : le règne déclinant des lumières, des raies infiltrées dont l’apogée signalaient l’aurore orientale, règne qui s’éteignait en chauffant, en chassant les fraîcheurs de la nuit, fraîcheurs qui condamnaient Ondine à remonter la couette jusque sous son nez, à ne laisser qu’un demi-profil, qu’un nez silencieux, endormi, que la lourdeur de son sommeil matinal, réparation des palabres, des endormissements ratés, retardés, qu’un demi-profil ce soldat, de planton enfoui sous la couette, écrasé au matelas, respirant les voluptés imperceptibles du matin, dans son immobilité aérée par le repliement d’une jambe, par l’élégance d’un genou rafraîchi, hors de la couette, vaguement repoussée, entassé en bourrelets, stabilisation d’une droiture, d’une pose éloquente, interminable, admirable – deviner les lèvres, longer l’arrête, l’accent farouche, la fermeté, la courbe, la pointe de son profil, la silhouette ponctuée par la virgule, par le sourcil.
Rien n’y faisait, impossible de se rendormir, de prolonger, d’accompagner le sommeil. Levé discret, à peine perçu, tressailli ; elle sursauta de surprise, déboussolée, papillonnant, baragouinant des questions languides, rapides, apeurées – j’allais à la plage, piquer une tête, qu’elle se reposât donc, etcetera de politesses balayé par la promesse d’arriver... Arrivée compromise par un rendormissement instantané, décontracté, un bras sous la tête, serment rêveur, les matins d’une rêveuse.
Il s’agissait de profiter, de rendre hommage au soleil glorieux, avant l’entassement cette fois, selon l’usage de la routine matinale, du bain sportif, solitaire, actif, non surveillé, partagé avec les mêmes vieilles dames, les mêmes marathoniens.
Engourdie mais enjouée, elle guida mon retour, debout à la lisière de la mer, mon approche compliquée par les vagues, les remous de la plage. L’entassement accélérait vraiment, devenait palpable vers onze heures, dans l’ardeur généreuse d’une belle matinée, plus libre, plus complice, affairée en observations, courtes promenades amarrées, en baignades conjointes, joueuses mais scrupuleuses, appliquées à étreindre toutes les possibilités, toute la longueur de cette délicieuse piscine, affairée en une lecture terminale, chauffante, séchante. Une aimable répétition, une somme bien rythmée, harmonieuse, facile, ne prêtant pas le flanc aux soupirs des séances plus digestives, fuyant l’afflux, l’agglutination, réfugiant sa bonne humeur au café.
Je n’aurais pas dû me trouver là, la logique n’y pourvoyait guère, mais le zozotement de ma curiosité m’avait logé dans l’alcôve méridionale, dans l’étude de bouquins de voyage, d’histoire, de géographie, un méli-mélo de gros, larges volumes photographiques, illustrés où l’on barbotait superficiellement en patientant – passage à Bon Repos pour dessaler la peau, évacuer le sable, reposer la peau tannée, adoucir l’épaisseur artificielle des cheveux, dénouer la crinière, la pelote broussailleuse d’Ondine. Elle ouvrit soudain la porte de la salle de bains, juste en face de mon trône – un canapé vieillot mais cordial, un peu taché de vieilles contusions –, sans m’apercevoir, sans chercher à sonder le vide, le silence de la maison – j’étais un vrai fantôme –, elle ouvrit d’un geste générique, usuel, aveugle afin de ventiler les humidités de la pièce, qui bénéficiait déjà d’une petite lucarne drolatique, permettant d’espionner la véranda des voisins du contrebas, pas suffisante pour désembuer rapidement le miroir – organisation d’un affectueux, louangeur et pratique courant d’air.
Offrande, don d’un profil entier, plein, complet, ostentatoire, nu, découvert, mobile, précis, actif, absorbé par ses routines méticuleuses, offrande, don du profil de plain-pied et en pied, dévoilant pour la première fois la rondeur volcanique de deux seins blancs, en enfilade, non bronzés, à la rondeur déformée, blanchie par le dessin rupestre, charnel, seins baguenaudés, soulevés, tirés, vivifiés par l’action du corps, des bras, des corrélations entre les actions des bras et du pectoral enfoui, dissimulé sous le monticule bombé, pointu, sous cette boule sensuelle cette accroche visuelle, ce leurre, don du profil des fesses, non triangulées par le maillot jonquille ou une culotte nocturne, froufrouteuse, don de la pilosité, vision passagère, selon la perspective, l’arrangement, la fluctuation mesurée du rituel. Statuaire époustouflante, sentencieuse, éloquente, spectaculaire, aveuglante, un trou noir, un point blanc, une boule blanche, l’afflux des pâmoisons involontaires, naturelles, gratuites, gracieuses, trompettées par l’innocence d’un travail absorbé. Reflet des chairs, de l’enveloppe à son paroxysme de fraîcheur, de beauté, de l’enveloppe assouplissant le muscle, la puissance visible, vibrante, active, intriquée des muscles, enrobant la puissance des cuisses gonflées par la droiture des poses, par la stature concentrée, masquant l’intime pilosité, voilant le dernier secret – malgré la finesse, la gracilité générale, remarquable, immanquable, heureuse d’Ondine, la nudité totale révélait la force des hanches, le reflet musculeux des nœuds imbriquant, obligeant la complémentarité des jambes et des fesses, révélait l’épaisseur inévitable, nécessaire à la tenue du corps, du profil, de la stature ; tout n’était que grâce corporelle, une grâce étonnamment forte, délicieusement forte. Effet de descente prononcé par la silhouette du corps, par la fierté du buste, la tension des abdominaux, la rondeur des fesses, par la cambrure du dos, par la grâce de la taille : lieu de plus grande minceur, lieu d’éloquence de la minceur, ceinture, contraction du corps, nombrilisme du corps. Déséquilibre harmonieux des courbes, des chairs, des forces, splendide déséquilibre des formes, des grâces assurant l’équilibre, déséquilibre tentateur, dessin, ligne, enveloppe des tentations. Reflets changeants, dansants des cheveux, des grappes, des mèches, caressés par l’intermittence, l’aléa bizarrement cadencé du souffle domestiqué. Actions des muscles, sous-entendus des muscles, reflets, témoins de l’action des muscles – se dresser sur la pointe des pieds, étirer le mollet, alterner l’appui, contracter, décontracter cuisses, hanches, et fesses, creuser l’élégance latérale de la fesse droite, repositionner son équilibre, sa posture, approcher son visage, tendre le cou, le buste, retenir l’envie de choir des seins, de s’écraser au sol – sol : tapis bienheureux jouissant de son importance, de sa douceur piétinée –, pailleter sa beauté, maquiller les joues, le nez, colorer les yeux, selon le merveilleux jeu, la merveilleuse précision instinctive, voulue, maîtrisée, habituée des bras sinueux, légers, infiniment lestes, savoureux, suspendus, altiers, confinés aux altitudes, rehaussant la beauté, la fignolant, faisant jongler le volcanisme inoffensif des seins, nus, blancs, pointus, au sommet incohérent, sommet des chutes, sommet des désirs, protubérances anodines, exquises, inutiles, baladées, oisives, somnolentes, indifférentes, remuées par les utilités musculaires, remuées malgré elles, sommets désireux de s’écrouler au sol, condamnés à luire de futilité, de grâce, sécher les cheveux en gymnastique de la tête, du cou, des jambes variant leurs appuis, des bras maintenant l’appareil, touillant la chevelure envolée, coiffer, chiffonner, dénouer, étaler, étirer, brosser la chevelure à grands coups, à petits coups, ratisser, soigner, ébouriffer un instant l’amas pour le lisser plus astucieusement, sous l’énergique emprise des bras, des sextants agiles, décidés, intransigeants, des abdominaux devinés, lissés, de l’alliance, de l’alliage corporel montré des pieds à la pointes des cheveux – tirés par la brosse, dressés par la brosse, abandonnés à leur chute éparse, dorée –, à la pointe de seins tendus, combattus dans leur désir de choir par l’étirement, l’élévation nécessaire, coiffeuse des bras, étaler telle crème, telle autre au plaisir de la peau hâlée, à l’appétit des jambes effilées, des bras remerciés, rhabiller la nudité du profil, enfiler, remettre une culotte garnie de dentelle, à elle seule amoindrissant la puissance, l’impression de force, de courage du fessier féminin, décuplant la gracilité, enfiler, ajuster un soutien-gorge appareillé, garnir les seins de dentelle, enrouler une serviette, une pudeur domestique, éteindre l’énergie concentrée, habituelle de sa toilette et tomber nez-à-nez – de loin, par-dessus le puits central – avec moi, lecteur distrait, admirateur éhonté – n’aurait-ce pas été ridicule de feindre ? –, esquisser un sourire, ravaler une rougeur, filer fièrement dans sa chambre pour choisir la tenue d’une journée lumineuse.
Admiration, contemplation bue dans le calme, admiration pure, trop occupée, éblouie pour s’encanailler.
Entre autres averses volubiles, bavardages diluviens, guillerets, folâtres, on décida d’une nouvelle sortie montagnarde, façon de conclure, de plonger dans le lendemain, de ne pas évoquer le merveilleux accident – la fierté pesante, passagère de son regard, la dureté fière de sa beauté, quelque-chose, une flottaison, peut-être une divagation, un orgueil de ma part.
Elle vint dormir dans mon lit, son quartier, une fois étant coutume, elle vint faire le planton, le soldat – discrétion maladroite, trop bruyante, remuante, spectre inhabituel me tirant d’un début de sommeil solitaire, ingénument ourdi pendant les préparatifs non profilés, non admirés, intrusion me déboussolant, puis rendormant mon attention, ranimant la quiétude d’une main caressante et candide.
Vendredi 21 août :
Bonne discipline, parking au creux de la montagne, démarrage de l’ascension selon des préceptes vigoureux, organisés, optimistes malgré un phénomène non attendu, débauche climatique imprévue par notre minimum syndical préparatoire : tapis, rangés, endormis, ancrés, d’énormes nuages répandaient un brouillard blanchâtre, épais, écossais, cinématographique, quasi-parodique, pourtant réel, cotonneux, froid, pâle, intimiste, nocturne, frissonnant, humide, gluant. On estimait la portée visuelle à trente, quarante mètres, le chemin s’ouvrait devant le pas, le chemin gravillonneux, les prairies chiches, herbeuses, crépies de fougères, percluses de bosquets de pins peu identifiables, de petits feuillus lunaires, épisodiques, tout ce paysage fantomatique naviguait, voguait à la périphérie de nos sens induits, trompés, moqués. On estimait le trajet, on guettait l’apparition d’un indice, d’une signature, officielle – de petites flèches jaunes gribouillées sur le tronc costaud d’un grand pin spectral dont la cime baignait dans le magma blanchi, dans les suspensions opalines ; on redirigeait des égarés à l’orientation déboussolée ; on naviguait, fendait la brume compacte, beurrée, on tournait au gré de la découverte, de l’aventure, de l’enfilade des surprises silencieuses, on s’amusait, s’émerveillait d’une telle outrance, de cette solitude artificielle, fabriquée, mouvante comme le halo de notre vision, solitude du champ de vision, de l’aplat laiteux, velouté qui fermait, barrait inefficacement la voie – travées de pierres, de troncs, d’herbes, rideaux d’épines, réalités, branches suspendues, tombant de quelques arbres imaginaires, forêt de troncs reculant dans le mystère, de mousses revigorées, opulentes, dégoulinant de vert, de feuillages épanouis, Ondine toute chevelure rabattue sur le visage hululant comme une ombre, à la facétie abreuvée par ce spectacle surréaliste, une chimère, une illusion, zigzaguant à la frontière rétrécie de la vue.
Premières étapes, premiers croisements facilités par l’inconnu, l’aspect hasardeux, possiblement trompé, perdu de notre exploration, maintenus dans la fraîcheur tenace, dans le bouillon frileux du brouillard gagnant en force, en opacité au fil de la grimpette, ralentis par quelques hésitations, quelques jeux, quelques parenthèses bucoliques.
La pente s’accentuait, la pelouse mouchetée de rochers, de pierres roulées, arrêtées, coincées, empaquetées dans la mollesse des herbes et de sinueux méandres coriaces grimpaient par paliers la prairie inclinée ; mètres par mètres, au gré d’une altitude vite avalée, d’un flegmatique frisson d’air, le couvercle nuageux, la cocotte blanchâtre s’effilochait en bandeaux, en nappes orphelines – le thermomètre grimpait, l’ensoleillement s’affirmait peu à peu, pas à pas, dévoilait une myriade de voisins affairés, plaintifs, sérieux, graves, allègres, légers, fatigués, stimulés.
On toucha au but : la station de la Rhune, pointe et défilé touristique, convergence franco-espagnole, mât technologique encore voilé, deviné dans une poche de brume accrochée, dédale de murets, de sentiers dallés, de barrières en acier, de badauds pour panorama acheminés par un train à crémaillère, mignonne boiserie sur roues, émergeant des voiles perforées, des fumées récalcitrantes, léchant la montagne. Plus de monde que dans les souvenirs d’Ondine, trop de monde, misanthropie accentuée par la révélation trop brutale, le réveil, la sortie de l’enchantement, du halo fumeux qui avait auréolé notre marche.
Le midi, le pique-nique à l’abri des autoroutes piétonnes, chassèrent l’entassement, les résidus de brouillard. Restait la faconde de l’agir éperdu, large, ozoneux, et les habituelles volutes occidentales, lointaines, hypothétiques, décoratives, les tournoiements, les danses basses au-dessus du Labour. La redescente dessinait une tout autre balade : éclat, morsure du soleil, chaleur, réalisme des parcours, du paysage, de la végétation, de la lithosphère, de la faune, infinité éperdue du halo, de la vision, terrasse photogénique, plongée visuelle sur la côte, Saint-Jean, la baie, les digues, l’océan, etc.
Interruption de la pause, d’un court repos, d’une lecture allongée, piquée par une curiosité, un besoin de savoir... Je constatais, discrètement, sans me montrer, sans loucher, sans outrage, qu’Ondine avait à nouveau laissé grand ouverte la porte de la salle de bains – une habitude, une innocence visiblement. Je n’osais pas aller la mater volontairement, feindre l’acte manqué, la surprise, la circulation hasardeuse, justifiée par tel hasard domestique interrompu par son profil nu, ses ablutions, ses coquetteries nues. Avait-elle noté mon absence, avait-elle jeté un coup d’œil, était-elle déçue de ne pas compter de spectateur ? d’admirateur ? Ma stupeur éblouie manquait-elle à sa routine, à sa musculature, à la tendresse de sa chair ?... Je restai planté devant la fenêtre, perdant mon regard dans le décorum du jardin, j’écoutai le son de sa toilette, imaginai les étapes de sa toilette aux bruits qui en échappaient, je visionnai facilement les plaisirs de la veille, les détails déjà connus, les détails découverts, je faisais défiler les photographies, les effets enregistrés dans le tourbillon visuel infusé par le vif enivrement de la veille. Là régnait un des plaisirs les plus doux, les plus charmants de notre communion estivale : scruter, rescruter, habiller, déshabiller la beauté d’Ondine, jouir quotidiennement de sa présence lumineuse, de son bruit, de sa vue, de sa manifestation, de son altérité farouche, paisible, amicale, enthousiaste, prometteuse, ô combien différentes des fausses promesses, des fausses pudeurs lascives et mensongères précédentes, des laideurs ternes, basiques des vieilles relations (évacuer les comparaisons, évacuer ses anciennetés, ses moi déchus, ridicules).
A la terrasse consacrée, au déclin funambulesque du jour, un peu provocatrice, Ondine évoqua mon absence – façon de noter, d’évoquer la présence de la veille comme la défection toute récente, façon d’évacuer une gêne hypothétique, de bénignement ironiser, de jouer un accord de candeur, de fausse déception, de fierté en sourdine, de me faire rebondir sur un sujet différent, d’entrebâiller une mince ouverture, de réveiller une vieille question gourmée en secret mal établi. Avec une prévenance qui l’étonna un instant, je demandai si les femmes fantasmaient autant, pouvaient autant s’épancher dans la contemplation, l’étude du corps masculin, s’il était autorisé d’interroger ainsi, si directement, les intimes ondoiements des sensations idéalisées, des prostrations sensibles, voire sensuelles – où l’on abordait l’examen, sans calcul, sans arrière-pensée, ni jalousie, ni jugement, sans aucune malignité, où l’on profitait de l’entrebâillement, de la fenêtre de tir.
Sans ambages, elle avouait sa propension à s’abîmer, à reluquer, à considérer les hommes sous toutes leurs coutures visibles, audibles, tactiles désormais, qu’elle s’enivrait volontiers, volontairement d’images, de clichés, de croquis capturés avec plus de discrétion, distraitement, avec une discrétion rêveuse, superposée, embusquée, enrobée dans l’attention quotidienne, la pudeur, la retenue quotidiennes, sans cette folie, cette adoration larmoyante, bégayante, cette application insistante, franche et lâche des hommes – ce regard masculin qui la dégoûtait – dégoût de se faire reluquer par le tout-venant, la brute, l’idiot, le freluquet, l’inconfort de se faire guigner sans assentiment ni réciprocité – la dégoûtait ou la flattait – moi, la réciprocité des idéaux, plus généralement les yeux louangeurs de jeunes hommes qui pourraient l’intriguer, l’émouvoir –, regard qui la surprenait aussi par sa complète indifférence. A savoir qu’elle observait, dévisageait, décortiquait les femmes, non pas par comparaison, mais par une frivole jalousie, un hommage jaloux aux beautés, aux vertus, aux tenues, aux vêtements, aux coiffures qu’elles arboraient, ne manquait pas de les jauger, de railler telle incongruité, inefficacité, contre-production, de louer tel succès, telle idée, et quel meilleur éloge que d’humblement emprunter la supériorité d’une autre. Quant aux hommes, quant à leur épluchure, elle se faisait sans fantasme, sans débordement imaginatif, calmement, exhaustivement, à l’assaut des réalités, des équivoques, des reliefs, des banalités, des mélanges, des unicités, capture des empreintes matérielles, formelles, physiques, des supposés métaphysiques. Puis la déformation du souvenir, l’entretien plus ou moins longuet, justifié, méritoire, mélancolique, malaxé, lumineux, théâtral, farouche, réaliste – elle cousait des tapisseries réalistes, empruntes de scénarios codifiés, joués, de mises en scène rationnelles, de justifications, d’explications au naturel simulé, parallèle aux découvertes, aux expériences sensorielles, réelles du sujet (s’amouracher, se recueillir sur la tombe d’un jeune homme, d’une lubie pour un garçon visiblement indifférent, coincé, démontrant cependant une compatibilité exaspérante ), elle cousait des tapisseries romantiques, elle brodait des effusions passionnées, intellectuelles, fatales, gravissimes, totales, des bohèmes truculentes, vivaces, jeunes, intempérantes, tumultueuses, des peines valables, à chérir, elle créait des souvenirs, des joies, des béatitudes à frigorifier dans sa nostalgie, dirigeait l’Autre comme un acteur de ses pérégrinations pensives, consciemment interdites à toute lubricité, à tout échauffement pornographique, entretenues dans un érotisme tamisé, pur, soumises aux misères de l’inconscient. Plus important à ses yeux, la beauté d’un homme ne se révélait, ne se consommait qu’à la condition d’un puissant intérêt, d’une capacité instinctive à déterminer si la personne, son essence, sa forme, son aspect, son aperçu instinctuel lui plaisait ; les beautés théoriques, comparatives, corroborées, pointilleuses, définies par la lourdeur des critères n’offraient pas de prises, d’attrait. Théorie faisant la part belle à l’intérêt, au surgissement, à l’étincelle, à cet amour primaire, objectif, initiateur, initiatique qu’on ne s’avouait pas, qu’on refoulait en observation, en silence, en poses, en désordres, qui primait largement sur la beauté – un leurre, une digue, une vallée d’où s’élever, d’où extirper la personne –, sur la beauté, la banalité, la laideur, les ratés, les originalités, les apparences ? Combien d’hommes beaux avait-elle laissé sur le carreau de son indifférence, de son dégoût, de son jugement ! Et moi, combien de belles femmes ?... C’était bien l’intérêt, une hypothèse, une plaisance qui avait permis notre rencontre : je cochais certaines cases, ressemblais à son espèce d’idéal, pas même masculin, ouvertement amoureux – discrétion rêveuse, une vapeur oculaire, un silence calme, résolu, un à-propos comique, une outrance passagère, une complicité facile, renfermée, réservée mais ouverte au compagnonnage, une vivacité grinçante, taquine, une amicalité visible, une porosité tranquille mais intransigeante, un regard sentimental, clair, troublé, piquant, farouchement sincère. L’éventualité de la beauté devenait incongrue, secondaire, pour plus tard, à considérer sous un autre jour, s’enfouissait sous l’évidence de l’intérêt, de l’attrait conscient, tout de suite analysé, pesé, complété, jugé, maintenu, alimenté, grandi par la possibilité de l’amour à démêler dans les fusions, les effusions, les extravagances du désir, du jeu, de la nuit, des grandiloquences, des boissons, des boutades, dans les secousses, les vents d’une nuit blanche, dans le halo d’un lampadaire. L’évidence de l’intérêt arrimé à un espoir, une idée, un instinct, une mince tentative discrète, timide : rester au plus près, résister aux noyades, aux éparpillements, briller par contraste, briller par solitude partagée, par évidence, par fidélité, par joie ténue, volatile ; intérêt décuplé, assuré, épanché, revigoré par ma nonchalance optimiste, niant la séparation, usant d’une simplicité, d’une confiance parfaitement injustifiée, déplacée, parfaitement adéquate au prolongement, à la multiplication du poids, de la masse circulatoire d’un amour naissant, cette force – comme l’attraction de deux astres, comme la constitution d’un système stellaire, d’une genèse, d’une cosmogonie –, force à reconnaître, à accepter comme telle, à appliquer au bon sujet, à nourrir par rebonds, par reflets, livraison de l’intimité, par ensoleillement des réalités, des accords, des résonances, des échos concrétés dans une nouvelle étoile, une nouvelle masse gravitationnelle, déchaînement amorphe, aveugle, tempête neuronale, sentimentale à sculpter, à dompter par l’hémorragie des dons, des gratuités, par la saignée des égoïsmes, des orgueils attirés, aspirés, brûlés. Intérêt amusé, ajusté, agrandi, certifié, embelli, prolongé, rasséréné, catalysé, épaissi, fortifié, fondé, élevé par la digestion des jours, du quotidien, des semaines d’attraction de plus en plus inévitable, inconsciente, physique, proche, indubitable, bonne, souhaitée, souhaitable, inquantifiable par largesse, épaisseur, profondeur, abondance...
Ondine digressait du générique, du théorique, de l’intellectuel – à renfort d’idées formelles puisées dans un coin de sa tête, de son regard, de sa moue –, au personnel, à l’intime, idéalisait son discours, libérait sa sentimentalité, soulageait des aveux, les reprisait, visait l’exactitude sensorielle, affective, déversait sans retenue, dans le secret des lieux trop fréquentés, bruyants, des considérations, des débordements d’une générosité, d’une bonté flatteuse mais réprimée par un sérieux analytique, auto-analytique spectaculaire, fanatique, aveugle continuellement ponctuée par sa moue dubitative, son sourire inversé, témoin de ses réflexions, par la coiffure nerveuse des mèches. Elle digressait de fil en aiguille et sautait d’idée en idée, dans une saturation échevelée, outrageusement pudique, éventrée par l’accouchement imprévu, si bien qu’en remontant les allées de la colline, on s’accordait sur l’usage cinématographique de la musique.
Samedi 22 août 2020 :
Rémunération exigée par Ondine, échange cordial, remerciements spéciaux, pratiques, esthétiques : nettoyage, réarranger, gratter, pelleter la mare du jardin, noyée dans sa vase, son microcosme inquiétant, bouché, épais, marécageux, suspendu ; rétablir les intentions, les circuits corrompus par le calcaire, les alluvions, rafraîchir les joliesses, les pétillements, les clapotis supposés, planifiés, détournés, enlaidis, obstrués par la négligence, l’abandon, l’endormissement dans l’état naturel, débordés par les sévices, les difformités, les inélégances crasseuses, brouillonnes de la sauvagerie libérée. Parés de pelles, de bottes, de gants, de casquettes – on trouvait de tout dans cette baraque, à toutes les tailles –, d’une brouette, de seaux, on s’ébroua joyeusement dans cette activité d’abord peu ragoûtante, bien moins pénible qu’imaginée : pelletées, paquets de vase transférés du seau à la brouette, allers-retours du bassin au compost camouflé parmi les hêtres ; brisure, éclatement des blocs de calcaires, des bubons, des coudes, des amas, obésités calcaires si vite accumulées, coulées par le chant limpide et faussement innocent de l’eau, de la fausse pureté, de la pureté boueuse, vaseuse, calcaire. On déracinait des herbes, des algues gorgées de flotte, de limon, d’insectes, ou vers, ou cloportes frémissant d’être ainsi délogés, déportés, on dévoilait les parois logiques, voulues de la mare, un déluge pierreux, cimenté, éclaté par les agressivités patientes des remugles, des acidités mordantes, on puisait des seaux de boue peu thérapeutique, étonnamment peu puante, on s’éclaboussait, se tachetait progressivement, au gré des imprécisions, des élans, des enthousiasmes, des blagues, des découvertes florales, animales, des éclaircissements, des déracinements sentencieux, précis, amicaux, respectueux d’Ondine rabrouant régulièrement mes emportements humains, destructeurs, larges, intolérants, mes ravages aveugles, outranciers, injustifiés. Tailler plutôt que détruire, dresser plutôt qu’arracher, cisailler plutôt que pelleter. Dégager le ruisseau, équarrir les tumeurs, raviver la circulation, déboucher l’artère, soulever des paquets putrides, les amas incongrus de feuilles, branches, vase, cailloux, charger des brouettes et des brouettes, des ras bords de brouette à déverser après un parcours tremblant, physique vers l’autre bout du jardin, vers la haie, vers les secrets ombragés, invisibles. Commenter, juger l’avancée, la propreté, l’éloquence de nos travaux, la récompense déjà visible, la clarification évidente, la coiffure des bosquets, le redressement des buissons vautrés, des folies paresseuses, gourmandes, le rétablissement d’un ordre, d’une volonté architecturale, esthétique. Un peu crottés, échaudés, ardents d’énergie musculaire, déterminée, concentrée, profitant de l’idéale météorologie, de sa douceur ensoleillée, nous allâmes distraire Patron en cette journée transitoire, fluctuante, infléchissement vacancier, amorce de l’accalmie, de l’automne, tendance accrue au départ, au retour.
Ne pas s’attarder, retourner dare-dare au jeu sérieux, à la bonne humeur totale, rayonnante d’Ondine qui adorait ostensiblement patauger, couper, restaurer, partager l’occupation, bavasser à tout propos, s’exclamer, rire des plus bénignes curiosités, chérir une fleur solitaire, soigner les contusions du bassin délaissé, soulager toute une journée dans cette entreprise nouvelle, complice, coopérative, efficace, logistique, améliorée par nos intelligences concentrées, pratiques ou rêveuses, bucoliques ou réalistes, radicales ou minutieuses. Acharnement délicieux, amusant d’Ondine, relais musculaire, soutien, harmonie des intentions, des rythmes, des étapes, dernières pelletés jetées par les bras minces, agiles, contractés, tendus d’Ondine, par la gestuelle vive, inlassable, un peu dégingandée d’Ondine tandis que j’inondais la mare revitalisée sous des tonnes d’eau récoltées à la sortie revigorée du ruisseau, tonnes larguées, cascadées pour décrotter les traces, les souillures, les marques de nos arrangements outillés, tandis qu’elle balayait le fond, les murets, brossait les derniers refuges animaliers, les dernières poches de vase récalcitrantes logées dans les interstices trop subtils pour la pelle. Jeux d’eau, jets d’eau, débordements, nuances comiques, félicité, fierté onctueuse de sentir son corps, sa musculature s’activer, se durcir sous la sympathie, le feu du soleil, de sécher quelque suée méritoire, de gratter telle croute de vase séchée, de planter sa pelle, son balais, d’admirer la rutilance, le rajeunissement, la propreté de la beauté restaurée d’une masure corrompue, affaiblie, enlaidie, d’essayer de superposer le souvenir déjà imprécis, enterré, amoindri du bassin englué dans sa déconfiture. Heure solennelle où l’on refermait la trappe, la valve, le barrage, le siphon du bassin afin de lui rendre sa condition, son bruissement délicat, le gargouillement de ses gouttes, l’idée de fraîcheur qu’il répandait à la cantonade.
Façon d’épuiser notre gaminerie, nos exercices, notre œuvre, de nettoyer nos salissures, nos croûtes : bain, friction, lavage, délassement, cabrioles dans la mer, caresses des salinités, des ingénuités marines, tiédeur résistante de la peau, de l’incandescence soutenue, lentement rétractée de la vigueur gonflée pendant une journée d’appréciable labeur, utile, visible, demandé, partagé, pataugé, communié, exotique. Façon d’aimablement étourdir, contraster la structure, la couleur d’une journée, d’élargir l’horizon ramassé dans les douves rétablies, d’étourdir, de ventiler la circulation fanfaronne, les pensées giratoires encaissées. De refroidir, d’assainir le bouillonnement crispé et d’éviter son prolongement dans l’oisiveté courbattue.
Façon d’épancher mon bonheur spleenétique, d’observer la peau, les activités, les principes, les qualités de la peau d’Ondine, de cette membrane de surface, d’extériorité, de présentation, de diffusion, de visibilité cachée, embellie du corps. La membrane, l’organe étalé, modelé protégeait la chair par sa résistance, son imperméabilité, par la justesse de son épaisseur, de sa minceur, maintenait le fatras des muscles, des os, des systèmes dans son élasticité mouvante, malléable, résolue, brillait éloquemment sous le mépris ignorant des regards qui s’abîmaient dans la surveillance des ses formes, de ses attraits involontaires, dessinés par d’autres priorités, physiologies, nécessités de l’animalité tue par la peau humaine. Généreuse, faussement paresseuse, fidèle, irremplaçable, elle isolait de la chaleur, de la froideur, défendait et se défendait contre les vilenies du soleil, de l’eau, contre les ruses des microbes, régulait notre température, exsudait des régulations – porosité de l’intérieur vers l’extérieur. Porosité vivante, la peau vivait, ostensiblement, sous le mépris ignorant des regards qui ne discernaient que sa praticité immobile, secondaire, que sa fermeture. Membrane, tissu, organe vivants, elle respirait par sa porosité microscopique, par son enchevêtrement pointillé, lissé, gommée, soudé, elle protégeait par l’action de sa vie, par son sacrifice méprisé, constant, silencieux, mal récompensé, soumis à des tortures qu’elle réprouvait par réactions, alertes : selon l’attaque, les dégâts, elle rougissait, chauffait, brûlait, saignait et se raccommodait, perlait une aération physicochimique, des astuces, des réflexes, des sensations, des nervosités parant à nos oublis, nos insouciances, nos stupidités ou maladresses, aux sommes de mépris qu’on lui infligeait quotidiennement. Vivante, elle signalait sa spécificité dans le règne animal, le règne de sa nudité bizarre, fragile qu’on habillait d’ordinaire par pudeur, praticité, intelligence, spécificité qui la différenciait encore d’autres animaux glabres (éléphants, hippopotames par exemple), où brillait sa souplesse, sa douceur, la finesse de sa protection ajustée aux besoins d’un animal astucieux, terrien, outillé, raffiné, sédentaire – fi des armures, des robes poilues, des camouflages, des crinières (quoique), des plumes, écailles, pointes, et autres téguments excentriques, agressifs, défensifs... –, spécificité, particularité accordée à l’individu, unicité individuelle, personnelle, intime de la peau qui, par la variété de ses caractéristiques, de ses détails, de ses variables, pouvait dénoncer maintes qualités d’une personne, pouvait même formellement signaler son identité – empreintes digitales. La membrane s’habillait d’annexes, d’intrus, de complicités incrustées, de concurrences complémentaires, terminales, de gadgets ; elle se laissait parer de cheveux, de poils, d’ongles, de cils et sourcils venant terminer, cacher, dessiner l’aplat régulier, arrondi, docile, fermé, venant perturber la régularité propre, personnelle de la peau, personnalité habillée de qualités physiques graduées selon les êtres, tachée, lisse, brillante, sèche, grasse, douce, duveteuse, ponctuée de boutons, de grain, dessinant ses différences sur la toile, le tissu à la virginité, au vide organisé par l’architecture du corps, par les chances, les malchances, les apparitions, les stigmates de la vie de la peau. Unicité personnelle régionalisée en unicité locale : la peau se différenciait selon la géographie des zones, des courbes, des tendresses, des élasticités, des épaisseurs observées ; et unicité qui s’habillait de variations épisodiques, réactives, environnementales, de couleurs capables de varier entre un minimum et un maximum de pigmentation, de couleurs harmonisées, atténuées selon l’éclairage, la chaleur, les contrastes ambiants. Là, allongée sur la plage, sur sa serviette, allongée pour sécher sa dernière baignade, Ondine affichait une peau ayant atteint son maximum de bronzage, un aplat frissonnant, sans plus de nuance, mais dur à décrire, à cerner, non pas marron : on sentait encore la blancheur native, hivernale, plutôt jaunie, rougie dans un mélange, un alliage mat qu’il fallait bien définir comme bronzé (du bronze peu oxydé), cuivré sans les brillances métalliques. Ondine cachait des blancheurs natives sous les triangles du maillot de bains, sous les aisselles, les paumes des mains et les plantes des pieds, résidus devinés, aperçus au gré des mouvements, des réajustements, des séchages, des froissements de serviette, résidus opalescents les plus secrets, les plus beaux. Sur l’aplat mat, les résidus blancs dressaient quelques parcelles nuancées, quelques zones de frictions où l’on appréciait le gradient de pigmentation, quelques localités où la blancheur combattait le bronzage qui profitait d’un repli vestimentaire, des aléas, des imprécisions pour s’emparer de nouveaux pans, pour étendre son ombre suave, mate, métallique ; sur l’aplat mat, les gouttes brillant dans une inertie stabilisée par l’imperméabilité, les rires scintillants des ruisseaux dégringolant dans les sillons, les plis, sur l’aplat mat, les reflets éparpillaient une luminosité cristalline, dorant, faisant scintiller la parure élémentaire, la robe estivale de ma contemplation. La plus grande fierté de sa peau, sa pâmoison, c’était d’occulter les laideurs intestines du corps, c’était de donner sa grandeur au corps, aux poses, aux couchers, aux détentes, aux gestes, de suivre, d’épouser élastiquement toutes les laideurs infâmes de nos entrailles. Élégamment, elle cachait les muscles et viscères derrière de grandes et belles tensions mouvantes, les os ridicules dans les longueurs satinées, tubulaires, harmonieuses, arrondies, judicieusement ajustées aux finesses, aux largeurs jamais haïes, toujours embrassées, les tendons et articulations sous le jeu de plis ou d’arrondis à l’harmonie quasiment insultantes. Il fallait s’imaginer l’agilité hideuse des doigts, du genou, de l’épaule, ces agilités voilées, satinées, assouplies par la caresse miséricordieuse, réparatrice, protectrice d’une peau qui présentait toute la sagesse de sa beauté, beauté uniforme, jeune, douce, où les propriétés de la membrane éclataient, s’accordaient dans un mélange paradoxale de lascivité, de tension, de force, de tendresse, qui brillait par sa luminosité perlante, son exubérance mate, sa minceur et sa fermeté, sa couleur vacancière, ses gradients éloquents, qui brillait par l’absence de défauts (boutons, taches, cicatrices, peau d’orange, rougeurs, fosses, bosses, rides...), par la ponctuation des quelques grains disséminés avec parcimonie au hasard d’une surface resplendissante. Deux grains de beautés logeaient sur sa joue gauche – tendre toile charnue, labile, tendresse concentrée des grâces de la peau, de ses succès, de ses caractéristiques –, un vers le milieu, décentré près du nez, l’autre descendant vers la courbe de la mâchoire, un petit « point de café » trônait sur son front au-dessus du sourcil gauche, et quelques taches de rousseur (environ dix) moussaient discrètement sur l’arrête nasale ; restait à compter gaminement les grains éparpillés sur le reste de la toile, à profiter de cette ruse, de ce décompte pour appuyer la pulpe de mes doigts et leur sensibilité aiguë contre la beauté insaisissable, incomparable, mal comparer de cette membrane vivante, saine, fière. Car si la contemplation de la peau d’Ondine offrait quelques récréations, quelques bonheurs, cette membrane activait et recevait les sensibilités du toucher, activait et recevait le jeu que je promenais sur la surface matelassée en quête de grains de beauté. Le toucher fusionnait les fébrilités, les émotions, les caresses, les appuis, les alertes, les frissons, les forces réciproques de nos peaux, de la pulpe de mes doigts dans la souplesse, sur la ductilité faussement amorphe, sur la tension soyeuse, douce mais appuyée de sa peau contre ma pulpe curieuse, joueuse, insolente, faussement innocente. Je ralliais deux points considérés comme arborant les plus belles peaux – cas de notre étude, de cet instant –, deux rondeurs satinées, enjolivées par la fraîcheur paradoxale de la peau bronzée, séchant, soumise à l’endothermie délicate, micrométrique d’une évaporation provoquée par les gloires ambiantes, les hommages bus, bronzés du soleil. Mon petit bonhomme – deux doigts espiègles – remontait d’un mollet à une épaule, d’un matelas ferme et mobile, drapant la fermeté et la mobilité du muscle, passait sur les puissances amènes des cuisses allongées, détendues, sur les landes reposées accueillant avec une mollesse étonnante, que ne laissait pas présager la jeunesse athlétique des jambes de cette marcheuse endurcie, jeunesse, mollesse, tendresse envoûtante que le frémissement des abdominaux redoublait, abdominaux chatouillés, escaladés, nivelés par l’objet expérimenté, moucheté de gouttes réveillées par mon passage, mon jeu sur la trame, le tissu, la toile dans laquelle le petit bonhomme aurait aimé se lover, s’allonger, se reposer mais sur laquelle il continuait son ascension jusqu’à l’épaule, en franchissant, à l’horizontale, excitant maladroitement la fleur de peau des côtes, remontant poliment le pectoral, pointant, enfonçant un grain de beauté dans les renforts du cou, dans la gracilité amusée, dans la fierté affectueuse d’un cou se laissant analyser. Pour poursuivre le jeu, l’affront, la révérence, l’adoration, je traçais des lacets avec les dernières gouttes tombées de sa chevelure, roulant langoureusement depuis la nuque, j’évaluais la diminution de la glisse, de la douceur tissée de la peau occasionnée par une mince pellicule d’eau : la peau devenait plus collante, moins soyeuse, se grimait en gomme, en caoutchouc. Un court instant, j’appréhendais l’odeur suave, chaude, aigrelette, salée, ensoleillée de ce cou, de cette épaule, avant de déposer un baiser sur la rondeur, l’enveloppe sensuelle, délicate cachant l’articulation reposée, faussement indifférente – toucher, louange des lèvres sur la peau, aveu d’un érotisme effarouché par un sens surpassant incomparablement la vue dans le cadre de cet examen.
Aucune analogie ne satisfaisait pleinement l’observateur : on avait enfilé des images en comparant presque tous les tissus agréables, légers, délicats, molletonnés, certains fruits, certaines peaux de fruits (Mademoiselle trouvait que la peau de banane, malgré sa laideur et sa mauvaise réputation, approchait la texture et l’épaisseur de l’humaine), certaines feuilles ou plantes, ou pétales (Mademoiselle imaginait qu’une belle rose à peine éclose, charnue allierait la finesse, la tendresse du caressé à une forme de résistance que produirait la grappe, le repliement de la fleur). Mais le manque de vie péchait, la complexité vivante de notre cuir dénonçait toutes les mesures ; même la pâte à pain en train de lever, tiède, appétissante ne produisait qu’un piètre succédané – l’érotisme d’une miche de pain ?
Le tissu, la trame, la toile où l’on aimerait épancher toutes ses caresses, ses baisers, son futur, ses promesses, son spleen, où l’on aimerait écrire son bonheur, trame où je venais à peine d’épancher quelques minutes improvisées, discrètes, joueuses, louangeuses, de pianoter mes désirs, mes contemplations, de ventiler quelques minutes de désirs affolés par sa pâmoison, tiraillés par la crainte de briser l’osmose.
Dimanche 23 août 2020 :
Dimanche obligeant, je la conduisis – sous un parapluie, rempart des morosités, des humeurs matinales, isoloir du pas toujours altier, vif, ample, empressé d’Ondine – jusqu’à l’église Saint-Jean-Baptiste qui avalait tout à trac les fidèles humidifiés, les autochtones habitués, pressés de tenir leur rang, les familles débordantes, les troupeaux de passagers, les vieillards de passage, quelque jeunesse éparse, sérieuse ou ennuyée – dur à discerner.
Sur le seuil, j’abandonnai compagne et parapluie – geste peu judicieux, d’une courtoisie excessive – et j’allai idiotement, fendant le crachin doublé de quelques grosses gouttes éparses, humectant mes fripes inappropriées, grimaçant dans l’ondée, grimaçant sur le port, sous les drapeaux flétris, pleurnichards, j’allai déposer mon strict minimum compacté dans mon sac-à-dos, changer mes fringues collantes, froides, contagieuses. Retrouvailles glacées avec l’antre fade, réveillé de sa torpeur, de son mépris mérité, avec le studio languide, ombragé, attristé par le mauvais temps, son exposition peu flatteuse lors des matinées pluvieuses, avec la blancheur vulgaire, terne glaciale, impersonnelle de ce dortoir judicieusement snobé. Secousses d’ennui qu’Ondine aurait ventilé en allant crapahuter, quel que fût la météorologie – la pluie, la tempête, le vent à décorner les bœufs, instillant un orgueil, une curiosité, un romantisme des déchaînements, une poésie, un goût pour l’anecdote, l’exploit, le danger, doublant son courage d’intarissable marcheuse. Secousses d’ennui qu’Ondine ravivait, son souvenir, son indépendance frôlant l’insulte, narguant ma docile indigence, mon activité vite rabougrie par la solitude – impossible de se maintenir avec régularité dans un état volontaire, enthousiaste, actif, résolu, dressé, debout. Secousses d’ennui avachi, impatient, râleur, rageusement défibrillé par quelque lecture inconstante, déconcentrée, déconcentration marquée par des errements cérébraux, mentaux, des imaginations volages se superposant au texte lu par deux yeux éteints et mornes – la fin de la page ? quelle page ? que venais-je de lire ? –, par le souvenir, déjà, d’Ondine, le souhait de quitter cette cave malheureuse, par la froideur de mes doigts, par une angoisse inconnue, dure à retracer, à comprendre, par la rumination de pensées impatientes, d’envies impatientes qu’il valait évidemment mieux écarter, adoucir, anesthésier.
Au déjeuner, rappel : la tante, la propriétaire de Bon Repos s’en revenait cet après-midi-là de son séjour, de sa semaine d’absence dûment profitée, retour interrompant notre régime, notre communauté, notre communion collée, affectueuse, secrète, ensoleillée, initiatique, révélatrice – interruption du régime désolant Ondine qui présentait ses excuses : loin d’elle l’envie, le désir de voir nos habitudes réduites à une marche arrière pratique, matérielle, géographique, sensorielle, loin d’elle l’accord avec cet état de fait qui la contrariait, la plongeait dans une mélancolie impuissante, flatteuse, sentimentale, mais bien vaine, sourie, bavarde, frileuse jusqu’à l’obligation polie, raisonnable, reconnaissante, grate (aphérèse d’ingrate), jusqu’à l’au revoir peiné, charmeur – marche-arrière sentimentale, cette fois.
Refuge dans la bière alimentée par Patron, dans les pensées biéreuses alimentées par le spectre, le ressassement, le besoin de graviter autour des plaisirs donnés, des désirs régénérés, continuellement ravivés par la figure, la voix, le corps, la parole, le geste, le silence, l’absence d’Ondine, par la trace spirituelle, sensorielle, piquante, hormonale, fatale que laissait son fantôme, que dessinait son fantôme dans le labyrinthe bariolé de mes pensées oscillant entre l’extase, la rage, le dépit, le calme savoureux, la louange, la gratitude, l’impatience, la concupiscence, l’empressement, la désolation, l’espoir, l’attentisme inconséquent, le calcul froid, le calcul raisonnable, le calcul idéaliste, la vitalité adolescente, la maigreur, l’égoïsme, l’outrance, la modération – effusion sentimentale, éperdue, ratiocinant les comparaisons, les errements affectifs, sentimentaux, sexuels, les maladies communiées, les faiblesses, les désaccords masturbés dans l’oubli, le vide, les vides établis, clairs, prégnants, évidents, sonnant comme des tocsins, des malheurs, des apocalypses fatidiques, avortés, des révolutions à entreprendre, ajournées, dégourdies, promenées, arrimées aux ébats, aux épanchements, aux simagrées jaculatoires, aveuglées par les ardeurs fainéantes, stériles, immobiles, feintes, retardées par les frictions des solitudes non partagées, opposées, ennemies, dégénérées en conflits, traités, en déséquilibres, en réparations, en enfers diplomatiques, militaires. Ratiocinations toujours conclues, éclairées, balayées par la somme ineffable, magmatique, la pulvérulence dorée, éparpillée, chaotique des intérêts amplifiés, sublimés, soulevés par la féerie du diapason, de l’harmonie, des complétions, des compétitions de la solitude communiée, des sincérités parallèles – contre les artifices, les cécités conscientes, les mensonges intellectuels, les dissonances bruyantes, les silences, les truismes, les banalités en guise de refuge aux solitudes, aux sincérités de l’Autre –, la somme vague, chaleureuse, cosmique des intérêts et des confiances éprouvées, prouvées, reconnues, fondations croisées, multiples, osseuses – confiance en soi, en l’Autre, dans l’union des marottes, des délires, des vœux, des idéaux, des actes, des futurs, des pratiques dans l’accord, la consonance, l’architecture des dissonances arrangées, dans l’amicalité bouillonnante, franche, généreuse, sans honte, sans préciosité ni hésitation, bavarde, féconde, réciproque, complice, exhaustive, savante, unie dans la pureté d’un langage singulier, orthodoxe, précis, rêveur, personnel, fortifié, embelli de non-dits, d’habitudes, de secrets, de mystères.
Lundi 24 août 2020 :
Grande vague de retours, de reprises des habitudes, de reprises progressives, sautillées de lieu en lieu, de rapprochement en rapprochement, en prolongement judicieux, en visite de dernière minute vacancière, en étape, en sursis permis, louangés par l’administration invisible, quasi-inopérante, rétrécie dans des déboires financiers, des pessimismes, des attentes inféodées aux improvisations tutélaires, grosse vague bruyante, réunie, discutée, vaste communion, bonheur déclamatoire, jaculatoire, éphémère, retrouvailles théoriques, auditives, confinées aux politesses, aux rhétoriques affables, aux anecdotes, aux bronzages, aux félicités expliquées, nécessitant explications, narrations, détails, concours, concurrences, emphases, courtoisies impatientes, incompréhensions, impolitesses variées, méconnues, maladresses verbales fomentées par l’invisibilité des réalités, la sensibilité siphonnée dans l’omnipotence du bruit, dans l’égout des brouhahas, des commérages, des mécréances, des oublis, des frustrations, désensibilisation prolongée par les besoins, les complicités, les amicalités communicatives, par les contorsions verbales, les hommages superlatifs – superlativité handicapée, alourdie, vulgaire, utilitaire, comparative, banale, démocratique, grise, répétitive, ridiculement outrancière, lexicalement dépourvue. Saveur exquise de l’exultation commune du baratin dynamique, encore enjoué, détendu, où l’on entendait presque le sourire, la tranquillité d’un repère, d’un abri intermittent, d’un retour heureux, progressif, étudié, mais fatal, non exigé, probable, discuté, cure auto-administrée par essoufflement, par docilité inconsciente, par peur des horizons élargies – rentrée scolaire : soucis, blagues, théories, élucubrations, supplices, débonnairetés explicatives des parents ; rentrée professionnelle : hésitations, conjectures, prières, divinations, folies, hygiénismes, oppositions, débats – immense dépotoir, erreur, compromission, dislocation désastreuse des maigres intelligences, des intelligences mal entraînées, contrariées, dislocation individuelle du moindre résidu, du dernier reliquat d’unité : le bonheur post-vacancier, la consommation, l’achèvement des bonheurs calibrés, matériels, endigués, nichés dans l’ombre du travail amputé de ses avantages, de ses petites satisfactions, de ses réalités, de sa tangibilité, de sa carnation, de ses défauts, de ses longueurs, de sa géographie, de ses poésies, de ses fadaises ; immense dépotoir d’évènements fulgurants, de non-dits honteux, de pusillanimité propagandesque, de mièvreries, de médiations, de diplomaties urticantes, dépotoir du lundi, des étirements, des cafés irréels, non trinqués, des réunions rallongées, épandues, déboussolées, des ordres du jour bafoués, oubliés, différés, à revoir, dépotoir aéré, après autorisation de Patron, près des bunkers de la pointe, au hasard des bétonnages archéologiques, confits, scrutant aveuglément le roulis de l’océan, l’épilepsie écumeuse, friable, épuisée de sa respiration. J’étais pris entre les feux d’une routine à réinstaller, à réingurgiter, qui martelait ses souvenirs, ses ritournelles, son refrain permanent et peu découplé, déjà ennuyeux, très inactif, centripète, confus, grossier, et les soupirs passagers d’Ondine, ses apparitions, ses désirs bucoliques, ses approches intermittentes, égayées par mon chômage évident, par mes résumés outrageants, par quelques promenades courtoises, improvisées, où je pouvais démontrer l’inutilité de ma téléprésence – déjà un aveu explicite d’inutilité profonde, justement étranglée dans la stérilité fondamentale de l’existence quotidienne, dans l’engrenage des soupirs, des inactions, des révoltes avortées.
Ondine ne surenchérissait pas, les choses, les êtres, les concepts, les discours s’imposaient et glissaient sur un certain égoïsme indifférent, un moralisme intérieur, interne, discret, non vitupéré, plutôt dénigré, diminué, sujet, esclave, gardien de sa liberté, de son chaos narquois, de sa mélancolie, de son humour déphasé, de sa solitude éprise, quelque peu soulagée par les décisions d’autrui, à condition qu’elles se logeassent naturellement – sa bonté, sa timidité, sa politesse humait aisément le caractère, les affinités – sous la fermeté de son ardeur morale, paradoxale, sous les auspices de cette Artémis, cette sœur lunaire, chasseresse des ombrages, des monstruosités intérieures, cette tête pleine, rêveuse, intellectuelle, agitée, originale – originalité non compassée, menteuse, entretenue, mais involontaire, farouche, étonnée par la banale médiocrité du monde étonnement suffisant, étudié avec mansuétude, introspecté, réfléchi, éclairant son auto-analyse, rehaussant sa fierté virginale, libérale, analyse empêchant les surcroîts, les balourdises du jugement, stimulant la bonté, un regard amical, universel, bleu-gris sur l’acharnement thérapeutique ambiant. Malgré ses fiertés – son intelligence, son goût artistique, son éducation, sa foi, sa connaissance, sa morale, son romantisme, sa mélancolie, sa virginité, sa frivolité vestimentaire, sa colorimétrie vestimentaire –, flottait une évidence : elle n’était pas chiante : façon de redoubler l’auréole de sa beauté – doublement d’une surface, d’un effet, d’une emprise, d’une clarté –, de cimenter sa présence, sa maladie, son besoin, de soulager les douleurs des espoirs violés – espoir d’unité, d’accomplissement, d’amitié, de complétude, de survie, de vie, de solitude accompagnée, de souffrance accompagnée, achevée –, façon d’éclairer les derniers espoirs, le dernier viatique de l’isolationnisme étatisé, entomique, gaudriolé, dégourdi par l’huile des licences normées, atomisé en originalités fausses, désirées, fabriquées, geignardes, irréalistes, chimériques, stériles, d’offrir un ultime viatique à la stérilité totale – pléthore d’épithètes, stérilité pléthorique, désunie, une purge, etcetera –, façon de s’offrir comme idéal prémortem, par-delà l’outrance, l’outrage charnel, consumériste, consumé, envieux, fatal, gourmé, bête, critique, médisant, insatisfait, déçu, outrage finalement rabougri, vieilli, dans d’autres turpitudes, paresses, agitations façon d’entrebâiller une accalmie, une sieste sage, une rédemption – non pas passionnelle, mortuaire, funèbre, mais sereine, calmement attablée dans la paix, assise autour d’une solitude communiée –, de nourrir la nostalgie de la pureté, d’entrebâiller le souvenir, la vision, la finitude d’un était prépeccamineux, post-peccamineux, la belle femme, les beautés du refuge féminin, de la complétude féminine comme distraction, comme sentence à l’idéal frileux, constipé de la belle femme – idéal impossible à abstraire, dernière et unique raison d’arpenter le pédiluve infernal des flammèches bleutées, froides, roides, tremblantes, hargneuses.
Mardi 25 août 2020 :
Restauration rapide des bénignités collégiales, des distorsions, des soupirs, des incompréhensions, des malheurs, des digressions, des amplifications, des soulagements, des exclamations, des dérapages, des calculs, des imprécisions, des effarouchements, des luttes vaines, des accords inopérants, des répétitions, des solennités inopérantes, des nostalgies, des modernités, des mille-feuilles, des pelotes, des nervosités spectaculaires, outrées – il fallait deux heures pour contrecarrer la contre-productivité d’une idée, contre-productivité pourtant prophétisée, évaluée, risque argumenté, opposé aux optimismes, aux béatitudes irréalistes, par analogie, témoignage des échecs passés, voisins, ambiants, politiques, idéologiques, rêveurs ; il fallait deux heures pour s’étonner de cette contre-productivité, pour pester contre son incorrigible méchanceté, contre l’effusion des comportements non souhaités, contre l’effusion de preuves contrariantes, pour botter les preuves au loin, derrière les remparts de l’intelligence (sorte de poubelle en métal, moche, sale, bedonnante, puante, aveugle, fanée, déployant sa putréfaction avec candeur).
Restauration rapide des inefficacités doctes, compassées, entretenues par le dogmatisme douloureux, innocent, budgétaire, philosophique, majoritaire, entretenues par la lenteur des délibérations, des décantations, des abandons – qu’il en fallait du temps, des semaines de conciliabules, d’orgueils caressés, de raisons caressées, d’imbécilités poliment secouées, de politesses radotées, rajoutant telles excroissances stériles au mille-feuille, telles politesses nécessaires, ratiocinées, énervées, jaunes, pénibles, pénibilités, combats souterrains, officieux, navrés, reptations des tempéraments plus soucieux d’efficacité, d’objectivité.
Relativement allongé sur ma chaise, constipé dans l’état d’oscillation molle entre la rage dissoute dans le sarcasme, l’humour et le vain triomphe moral – triomphe impuissant, invisible, tu par faiblesse, par peur des dogmatismes bégueules –, je considérais cette première étape de l’épiphanie – constat froissé, pudibond, hargneux ; renchérissement, quitte ou double –, l’inutilité angélique de cette réunion formelle dont ne sortait qu’une exaspération commune, qu’un besoin de discuter autrement, par d’autres canaux, la chose, de s’éparpiller en dissertations, dont ne sortait aucun labeur concret, qu’un désir farouche de domestiquer la contre-productivité idéelle, de domestiquer l’erreur originelle, de la domestiquer à coups surenchéris, lourds, martelés, sourds, déjà cinglants, aux résultats sus de tous, refoulés sous les tentatives budgétisées, sous les incompréhensions à détricoter dans le silence des réalités, des politesses informelles, des génuflexions collégiales, des orgueils histrioniques.
(Tapoter vaguement un brouillon de répétitions, une coloration amère des impudences, des cures, des obligations, des technicités, des erreurs, etc., établir, lister encore, maquiller ses conseils, principes, paraphraser des instincts, des évidences...)
Le nez – un appendice de peaux et de cartilages, une saillie, une excroissance, une usine insomniaque, une niche protectrice, un four thermostaté – ne participait guère à la beauté d’un visage, tout au plus s’humiliait-il assez pour ne pas le défigurer – très littéralement. Somme, géométrie, assemblage variable, unique, supposément, idéalement triangulaire, régulier d’une armature cartilagineuse enrobée de peau à l’extérieur, à l’évidence des regards, tapissée de muqueuses sanguines et en partie poilues à l’intérieur, intérieur de cavités masquées, incroyables, inenvisageables, heureusement très peu entrouvert par les narines, deux trous en haricot, en pois noirs cernant l’arrête nasale, entrebâillements discrets, tunnels secrets de la respiration et de la phonation, tunnels, entonnoirs vers des laideurs, des anatomies rebutantes que l’appendice exubérant, ce pis-aller ostentatoire, cette excroissance trouée, molle, dure, malléable, d’apparence passive, inutile, outrée, grandiloquente, que le nez, donc, dérobait et s’appliquait à faire oublier par sa forme heureusement trompeuse, conditionnée, justifiée, génétique, efficace, géographique, climatique.
Forme à divers modes d’expression, perspective changeante, étude à diviser au gré des images, des photographies, des souvenirs, des exubérances de cet organe placide et fanfaron.
De face, planté, camouflé, le nez s’amoindrissait, brouillait sa fatalité dans l’ensemble du visage. Restaient l’ombre, la luisance des traits, de l’arrête, ses modalités – torsions, bosses, épaisseur, finesse, renfoncement des yeux, reflets, hypothèses de la courbure, de la pointe, la prépondérance des narines, leur tendance à s’écarter, à prendre le large, à se désolidariser, à donner l’assise pyramidale, un équilibre, un sens – base triangulaire, ourlée par le dessins d’une narine à l’autre, sinusoïdal, opposé, contrarié dans une harmonie assez grotesque – harmonie faciale du nez, discrétion relative de son évidence évacuée par l’habitude, harmonie légèrement perturbée chez Ondine par la petitesse discrète mais tangible de sa narine gauche, déséquilibre plat, net, remontant jusqu’à la racine dans une droiture plate et inviolée, tandis que la pente droite fluctuait selon les arrondissements, le chaos d’une narine plus contrastée, d’une bosse de l’arrête rendant l’ascension de cette face plus oscillante, oscillation, trompe-l’œil le rendant d’allure moins large, moins plane, solide, lui accordant les joliesses de quelque caractère ombragé. Description bien plus forte que la réalité, que l’équilibre global de son nez. S’imaginer les nuances, gommer à coups de nuance. (Écrire moins fort ?)
De profil, le nez donnait la pleine mesure de sa forme, de sa qualification, provoquait l’horizon, le décor, éperonnait le vide en quête d’air, divulguait l’objet de son existence, de sa protubérance – aspirateur, évacuateur des ambiances gazeuses, ordinairement suffisant, ordinairement discret dans sa fonction, démesuré dans son expression. Des sourcils aux lèvres, il fracturait la platitude, continuait, achevait une timidité crânienne et s’offrait aux désignations, à l’opprobre, aux excès, aux critiques de son imperfection si éloquente – crochu, de sorcière, aquilin, droit, grec, gros, grand, pointu, empâté, pendant, tombant, en trompette, court, pataud, courbe, cabossé, protubérant, fort, fier, épais, obstrué, gonflé, rougi, camard, disgracieux (toute sorte d’extrémismes physiologiques : nez de corbin, comme dégringolant ; bossu, cassé, approchant la difformité, la torsion...). Par contraste, par absence d’inconvénients, le nez d’Ondine donnait la mesure de son profil très droit, droiture de l’arrête, triangularité quasi rectangle de la pointe, rectangle arrondi par la grâce d’une pointe plus longue, formée, sentencieuse, effrontée comme s’approfondissait l’observation, dont le sens du détail déconstruisait la qualité globale, relative – problème des détails nasaux –, profil très droit légèrement bosselé au milieu de l’arrête, arrondi à la pointe, arrondi et pointu à la fois, clair, saillant, haut – de profil, les narines donnaient l’impression de vouloir grimper, de vouloir s’ouvrir jusqu’aux limites de la pointe alors qu’elle les barrait au contraire d’un surplus de sa qualité propre. Naissance du profil, arrondi osseux, régulier, virgule de la pointe à la racine du nez, chute arrondie, toboggan gracieux, arrivée du toboggan – il fallait glisser de la pointe à la racine : le nez dont la protubérance ne pourfendait pas le dessin du visage, semi-profil, profil réduit à une expression plus pointue, dominée par la visibilité inévitable de l’encoignure d’une narine et de sa réprobation, de sa terminaison rabougrie, ombragée, dissolue dans ses voisinages (joues).
Selon sa nature, le nez se tenait immobile, ronronnant ses exercices, sa cadence sans rien en laisser paraître. Invariable, muet par nature, il ne s’actionnait, ne se déformait, ne se nuançait que sous le joug des organes, des expressivités alentour – les déformations de la bouche, la largesse, la plénitude d’un sourire entraînait quelques ondulations de la pointe, l’élargissement, l’écrasement par l’action mimétique des narines, sujettes amorphes, secondaires des décisions, des langages ; même bouger volontairement la pointe venait d’un mouvement masqué, domestiqué de la lèvre supérieure. Pas expressif, lourdaud, fat, il se retroussait, se plissait, gonflait ses narines, toujours selon des modalités extérieures trop fortes pour son indolence, sa tranquillité, son exubérance placide. La colère et le dégoût l’agitaient, toujours selon des modalités extérieures trop fortes, etc.
Importance palpable : son action dans la phonation, la nasalisation, la gestion des aigus, sa probable importance dans la personnalité de la voix, dans l’équilibre des phonèmes, dans les qualités déclamatoires de l’être. Caisse de résonance, des nuances, des accentuations – précieux instrument des états déclamatoires d’Ondine (grave et sérieuse profondeur réfléchie, idéale ; turbulent empressement descriptif, narratif ; joie haut-perchée, etc.).
Mercredi 26 août 2020 :
Ondine apparut dans mon champ de vision, entrava mon télétravail – confusion d’ennui faussement affairé, d’ennui domestique, appareillé, semblablement laborieux, liquéfié dans des activités connexes, annexes s’agissant de renouveler ma routine musicale, de dévier les réflexes auditifs, les mollesses roides de l’anesthésie hebdomadaire, de dépoussiérer les établis mentaux, de rénover le spectacle. Don spécial de l’Autre pour s’introduire avec éclat – par sa candeur, son égoïsme, sa liberté, ses lubies, son goût, son désaccord, ses habitudes, ses exploits – dans l’attention déboussolée, vague, en sous régime, dans l’horizon dentelé, étourdi, flegmatique, et d’y imposer son expression, son existence décalée, son babil hétérogène, enthousiaste, comique l’espace d’un flottement, d’une incompréhension, d’un réveil. Tactique folâtre : abaissée, souriante, étincelante, provocante, charmeuse, gamine, imprimant son visage plissé par le jeu sémillant, elle imprimait son sourire, ponctuation terminale, expectative, ses lèvres plaisamment tendues par l’espoir d’une réponse, d’un regard flatteur, elle attendait que je découvrisse quelque inusuelle nouveauté. Baratin poli, adéquat, gain de temps, réorganisation, réorientation, réactivation d’un cerveau ensuqué dans les léthargies hypnotisées. Il fallait remarquer une corolle, une couronne de fleurs disposées, piquées dans sa chevelure, avec précision, science de l’harmonie, une volonté claire, humaine, sensible, sérieuse – rendre hommage à l’application studieuse, scrupuleuse que mettait Ondine dans toutes ces œuvres, les plus futiles, accessoires, florales fussent-elles, perfectionnisme du tout, du rien. Récit de la cueillette – marche, choix du terrain, tracé imaginaire, tracé réel, idée, pistes, souvenirs, vague à l’âme, habillement de la solitude forcée par le retour concomitant du télétravail et sa tante, étude, choix des fleurs dont j’oubliai instantanément le nom.
Attention accaparée par la fixité, l’ouverture, le silence de son sourire jovial, par mobilité figée – un instant, un souvenir, un arrêt sur image – des lèvres, objets souples, labiles, actifs, rarement complus dans leur état de détente, dissimulée derrière leur expressivité, leur sagacité, par l’éclat de leurs agitations, de leur honnêteté. Autre façade moins fade, moins risquée que le nez, façade charnue, protection, embellissement extérieur d’une autre cavité à la hideur complètement retournée, sensualisée par sa façade charnue : la bouche – ramassis de dents, de gencives rouges, luisantes, de muscles et tendons, de papilles, de bave, de sécrétion, de dureté, de mollesse, cave moite, mouillée, tunnel gastrique. On réduisait, par esthétisme, les lèvres à leur vermillon, débordement externe, interface pigmentée entre les muqueuses cachées et la surface cutanée, épidermique, fondue dans le visage, vermillon balisé chez Ondine par un surcroît, un pli de peau, le vermillon ne colorant pas l’intégralité de son espace supposé, formel, s’asséchant à l’air, se fendant en stries désireuses de s’en retourner dans le secret humide de la bouche, plissures renchéries, musclées par les sécheresses venteuses. La lèvre supérieure subissait le joug, le désir symétrique du nez, s’arquait, se contre-arquait, faisait la nique à la lèvre inférieure, contrariée par la supériorité sentencieuse du nez, moquait sa collègue charnue, simple, bombée épaisse, langoureuse, la complétait par contraste, par originalité. Les collègues complémentaires fusionnaient aux infinitésimales commissures, entortillements pointues, délicats, finitudes ridulées, imprécises, malléables, sièges des souplesses, des dégoûts, des doutes – leur abaissement conjoint, leur sourire inversé explicitait le doute d’Ondine, moue incurvée, abaissée, différente de l’hésitation rassemblée en boule ramassée vers l’avant. Leur plasticité, leur grâce, leur abondance les projetait en avant traçait, étageait le profil, participaient des concurrences voisines – nez, menton, proéminence ronde, sobre –, s’arrangeaient dans l’architecture centrale du visage, participaient avec évidence, éloquence aux nuances du langage, des langages – elles disaient plus qu’elle ne parlaient, ne façonnaient les syllabes ; les lire, lire leur surcroît langagier, leurs aveux, leurs mimiques, leurs étirements, leur collision, et vraiment tout un etcetera d’extravagances, d’accalmies, de frémissements, les lire annulait, détruisait, augmentait, devinait, contredisait leur ramage. Leur plasticité, leur expressivité trouvaient des complices – les yeux, notamment – par-delà la placidité handicapée, la mollesse, l’isolement gênant, l’obstruction grotesque du nez, des complices qui, par l’engrenage, le réseau des interdépendances du visage, accordaient généralement leur surenchère, leur assentiment – sourire, assentiment des complicités des contrastes, des complémentarité, mécanisme dévoilant la brillance, l’éclair passager de la denture, affinant, concentrant l’appui du regard, mécanisme offensif. Se méfier du désaccord entre les complices – faux sourire, fausse joie, calcul, sous-entendu, ironie, grincement, détresse, mensonge... Participants et objets de la séduction, doublement bavardes, objectifs sensoriels, acteurs sensoriels du premier grand enivrement.


