Déshérence
Vingt-sixième semaine
Jeudi 13 août 2020 :
Lourdement, complètement, radicalement psychologique, psychologisant, l’art wagnérien, par une prescience sublime, inaugurait, dévoilait tout un arsenal psychanalytique – conscient, inconscient, pulsion de mort, pulsion de vie, sublimation, refoulement –, arsenal disséminé, déployé par touches justes, nécessaires dans l’intrication, l’interaction nouvelles qui dynamisaient le dialogue, la complémentarité, la nuance liant la scène, la poésie, le jeu, le visible à la musique, à l’ouï – lien des conflits, des sous-entendus, des mensonges, des pensées, des révélations, des idéaux, des promesses, des ruses, des tensions, des hésitations, des peurs, des joies, des sublimités, des triomphes, un etcetera de sensibilités : libéré, agonique, la première parole du Siegfried désentravé glorifiait sa femme, selon les modalités du réveil de l’aimée, modalités magnifiquement construites un opéra plus tôt (par exemple, un exemple parmi la pléthore) ; prédominance violacée des pulsions de mort dans le Tristan – philtre, anéantissement, eau, complaisance mortuaire, ressassement fatal, fatalisme, entraînement dans la mort, dans la destruction, empoisonnement (par exemple) ; la sublimation de Parsifal (encore) de la candeur pure et folle à la pitié rédemptrice, de la virginité farouche à la faute décillante ; deux visions utérines morbides chez Tristan et Siegfried qui associaient leur amour, leur effusion au souvenir fabriqué de leur mère (rien à voir avec la fenêtre utérine sur l’océan !), double, triple association selon la circularité de la chose, que ne manquait pas de souligner ce spéléologue, ce révélateur immense, multiphasique, pluridisciplinaire, disciplinant un amas pléthorique de découvertes dans le linceul musical. Assis sur ma chaise à méditer l’absence de télétravail, à écouter les jérémiades du brave, de l’héroïque Siegfried devinant la poitrine, la bouche, la chevelure, l’altérité de Brunehilde, à l’écouter se rabougrir dans le fantasme maternel, je constatais une vieille évidence – pensée biéreuse, résurgence biéreuse – : aussi loin que portait le joug de ma mémoire, sa capacité à rembobiner mes plus lointains, juvéniles fantasmes, je n’avais jamais ainsi rétropédalé, bafouillé, ne m’étais enfoui sous les jupes maternelles. Régnaient la paternité, atavique, et surtout l’enfance – la grande, l’immense absente, la terrible absente du mythe tristanien, achevé le dix juin dix-huit cent soixante-cinq, absence accordée à l’idéal d’un amour désireux de vivre, d’endurer la vie pour le plaisir délicat de souffrir la passion (pas comme le Christ). La stagnation, la stérilité, l’emprise de la mollesse, la stupeur éternelle, gauche, partagée, tue, avaient agacé, déçu, anesthésié, énervé, distendu, corrompu, freiné, engourdi mes amours précédentes, des défaites régurgitées, répudiées. Enthousiaste, naïf, je m’épanchais dans le dernier espoir des individus disséminés, décimés, livrés à l’État, à l’état de fait, à l’agonie des promesses, des intelligences, de l’éducation, de la fertilité – indolence, pas d’école (école artistique, mouvement), amitiés lâches, enthousiasmes résorbés, mous, petits, bas, insipides, irréels, pas d’exotisme, pas d’originalité, pas de délices, de prestige, d’honneur (hein !?), aucun pouvoir, inaction, inefficacité, inutilité patente, déshérences sociale, génétique, spirituelle ; ce n’était pas le narcissisme, la misérable étroitesse, faiblesse de notre soumission à l’État qui allait nous soulager, nous distraire – les muselés étaient-ils distraits, soulagés ? – et ensuite, enfin, finalement, venait le dégoût, l’asthénie morale, l’indécision, le calcul, l’exubérance des différences minimales, la pourriture des ambitions, la minuscule préciosité, la risible et grotesque préciosité des stérilités vulgaires, des ambitions vulgaires. Malheur des relations racolées maladroites, cul-par-dessus-tête très littéralement, des contradictions fatidiques, des incompatibilités révélées, post-coïtales, des rafistolages, des entêtements, des exubérances post-coïtales. Aucune peur, aucun effarouchement n’entravait le ressac, le bouillonnement constant, frissonnant du désir, de la sensualité, de l’amour envisagé dans un idéalisme moral, vieux, ardent, serein, intransigeant comme mon enfance, idéalisme bafouant de justesse le narcissisme surdimensionné, l’empressement surdimensionné, aveugle, revêche, cinématographique qu’il générait.
A cause d’une énième marche impétueuse, transcendée selon l’humeur, la curiosité, l’inspiration des pas, marche refroidie mais non interrompue, pas même écourtée par la pluie, les millilitres parfumés de ces après-midis variables, humides et tièdes, l’effleurement de la bruine variable, parfois condensée en quelques gouttes, quelques minutes, avant de s’en retourner à ses hésitations, ses préciosités – coquette mais pas précieuse, plutôt pugnace, endurante, surtout s’agissant de crapahuter à tort et à travers, Ondine partait à l’aventure sans frémir, sans se décourager ni se soucier de la moindre prévoyance, du temps, des heures –, à cause d’une ondée collante, fraîche, imbibant lentement mais continûment la géographie et les hommes, elle dénoua et relâcha ses cheveux dans l’espoir contrarié par l’humidité de les sentir sécher tandis qu’elle se lançait dans une énième peinture de ses vadrouilles florales, urbaines, bucoliques, littorales.
Curieux état capillaire, curieuse friche capillaire, rare, mouillée, curieusement foncée, noircie par l’aléa des mèches coincées dans le gros chignon préventif, pédestre, pratique, schématique. En plus des agitations quotidiennes, des choix de coiffures, des essais, de la tendance revêche et changeante, étrangement sujette à la gravité, de l’assemblée entremêlée, compacte, folâtre, sinueuse, fluviale des agitations de la forme sèche, en plus des variations lumineuses, des reflets et des chaleurs, des ombres, des nuances colorimétriques d’un seul fil, il fallait scruter le trouble discontinu, les gonflements, les conglomérats dus au rinçage de la forme précédente, défaite, abolie, abandonnant la pelote au raidissement de la chute libre avortée, éternellement avortée, reportée, flottante, refusée par le lieu ténu, quoique solide, charnel, vivant, siège de la naissance et de la pousse, de la vie du faisceau ludique, broussailleux – à moins qu’on ne le rasât, loin de moi l’idée. Sommet du crâne plaqué, mouillé, noirci, pointes collées, aiguisées, fondues, assombries et rideau intermédiaire, nappé, plus ou moins contaminé par capillarité, rendu à sa blondeur vivace, franche, claire, à ses souplesses, ses ondulations ordinaires. A cela, ajouter encore le jeu, les froissements, l’humour, la hargne comique d’Ondine chahutant, séparant les coagulations, démêlant, aérant les embouteillages, la rosée d’un visage renfoncé dans sa jungle, respirant son repos, excitation verbale, purement délavée par les délicats sévices de l’intempérie, regard vaguement hagard, pensif, décorrélé de son discours, de son bavardage, et les yeux très gris, le regard aiguisé par insistance feutrée, atténuée du soleil couchant ses feux derrière le matelas de l’intempérie, aiguisé par les deux taches vitreuses, les deux reflets vitreux, quasi-superposés aux pupilles tour à tour rêveuses, alertes, brumeuses, réfléchies, etc.
(Douceur vive, pleine, radieuse et ravie de l’aventurière revenue de sa bruine, de ses pluies, bonheur diffus, communicatif bien que tu, englouti dans le silence de petites préciosités langagières, dans le silence des descriptions vaporeuses, bonheur extrêmement sensuel, admiré, saisi de loin, bonheur vu, bonheur des sourires minuscules, de la rougeur échaudée des joues échaudées par la marche, le rythme, par le repos récompensant la marche dans la fraîcheur pluvieuse du jour, bonheur d’un sourire plein mais entrouvert – plénitude calme, entrebâillée –, sincèrement serein, gratifiant une pointe d’humour complice, pâmoison esthétique envoûtante, enjouée, retenue par la fatigue, la lassitude méritée, physiquement retenue, harmonieusement éruptive, secrète, entérinée par le plein abandon du regard – c’était la première fois que je notais un telle impudeur (dans cet instant contradictoire où tout n’était qu’accalmie, tendresse, repos) dans son regard, une joie si pétillante, rêveuse, souriante : de quoi provoquer des bouffées, des poussées, des envies de tout déballer, le tout effusif des magmas contenus de la sérénade, de déballer l’agglutinat de discours imaginés, de promesses, d’élans endiablés, de vrombir de flammes éloquentes, de brûler la distance séparant nos regards, d’embrasser avidement ses sourires enchanteurs, de posséder la candeur folâtre de ce corps lascif, assis, détendu, étendu (j’arriverais bien à chanter un hommage aux bottes en caoutchouc !), inflammation cérébrale, recroquevillée, ravalée par toute une garnison de retenues : prudence, quiétude, ridicule, et l’équilibre, la douceur, la paix, le soin, l’attention, la joliesse, la grâce, la faconde, l’évidence de ce privilège douceâtre, la peur de le perdre, de le détruire, l’inconnu, l’altérité à préserver, la crainte aigüe de rompre le plaisir, l’état d’hébétude dans lequel me plongeais la contemplation du corps, du visage, des expressions d’Ondine, la crainte de rompre cette possibilité, ce don si apaisants (la paix du visage d’Ondine : la beauté catalysait la paix)).
Vendredi 14 août 2020 :
Journée indécise, vacillante, paumée entre les traînes baveuses, les humidités combattues par l’avant-garde, les promesses, les espoirs ensoleillés. Vendredi indécis, impalpable, scrutateur de l’unisson sidéral, des absences parfaitement justifiées, de mon absurde acharnement – mais qu’aurais-je fabriqué d’un jour de congé ? J’entretenais le besoin moral de trôner sous les parasols à scruter l’inactivité, la platitude du pouls, à sonder le comble de la solitude qui serait plus ironique, dynamique, aveugle et étourdi dans mon antre lyonnais, dans mon refuge informatisé, dans les dispositions des vices usuels, usés, véniels, vaseux, comble de la solitude qui devenait urticant, moite, purement acédique, gelé dans la baie des vacances entretenues, des exaspérations passagères, enroulant l’ossature d’une attente prostrée, frustrée, exaspérations volontaires conservant toute énergie, volubilité, idée, enthousiasme, surprise, pensée dans le but de les partager – l’immobilisme solitaire atteignait sa plénitude, son achèvement, sa sagesse, sa névrose, veillait, souffrait son isolement, sa cohérence.
Nouvelle soirée au restaurant, même endroit, même accord de Patron, même entrain d’Ondine, même atmosphère, décor, gentillesse, boisson ; plat différent – où l’on partageait une très copieuse paella de riz noir –, robe différente dévoilée par les chaleurs du lieu, du festin – vert foncé, tapisserie de paillettes impériales, chromées, rondes, comme des ribambelles de colliers concaténées en un rideau, une cotte de paillettes vertes, matériau contenant toute l’originalité de l’objet, du charme, épaississant le charme sous une sobriété de la forme, de l’habit, sobriété verbeuse, rutilante, provocatrice, récréative, leurre de l’attention, une sobre cotte de mailles légère, pailletée, ficelée en dentelle armurée, complémentaire aux flammes de la chevelure lacée et lâche, une mèche anarchique – aussi, on appelait cela des sequins (plus prosaïquement des disques de plastiques brillants, métallisés).
Une annonce, une invitation, une volupté, une prévenance : ce dimanche-là, le reste de sa famille, s’en irait pour une semaine – mère et sœurs rentrant, terminant leur séjour, la tante accompagnant, s’absentant une semaine – et Ondine héritait de la demeure au prétexte d’un besoin d’indépendance, de rester à Saint-Jean-de-Luz, de prolonger la villégiature – personne n’y prêta attention, ne voyait à y redire tant sa liberté était assimilée, conjecturée, acquise. Plus besoin d’inventer les passages d’amies semi-imaginaires, le flou, l’autonomie, le reste de fierté adolescente suffisaient. Flou, autonomie, indépendance, liberté conséquemment offerts à ma disponibilité, à ma solitude, à mes errances, à ma constance impavide. Enfin un prétexte pour exiger, égrainer avec bonheur une semaine de congés libérateurs, fin du calvaire vacancier, du travailleur des vacances, du contempteur des vacances généralisées, dispersées, des télétravaux généralisés, rétrécis, abdiqués par la convalescence d’une économie brassée, chatouillée, courbaturée. Étude des entreprises, des expéditions, des découvertes conditionnées à la météorologie, étude des capacités de mouvement, de mes méconnaissances, du besoin de crapahuter d’Ondine, etc. Hypothèses, promesses, programme, planification, candeur, impatience.
Louanges : désinhibé, je lui dressai la liste, j’inventai, je recueillis une suite improvisée de musiques, morceaux, airs, symphonies entières qui résonnaient avec sa personnalité, sa beauté – en sourdine –, immanquablement, qui agitaient mon souvenir, forçaient son image, sa sonorité, ses mystères, ses originalités dans la plasticité de mes écoutes rêveuses, répétées, obsessionnelles, étiraient mes obsessions musicales, les habitaient. Une somme de pièces dénuées de mélancolie – étrangement, non conforme à son caractère mais bien à l’effet, à la cure qu’elle opérait –, plutôt glorieux, ou amusants, joyeux, moraux, optimistes, sacrés, aux allures sacrées. Je trébuchais sur mes imprécisions verbales, raccommodais des nuances vagues, rembobinais des pensées, des adjectifs, perdais le fil, l’équilibriste, le spectateur – intéressé, outre la flatterie tardive, nocturne, par l’aveu de mes préférences, par la présentation de nouveautés artistiques, toujours. Sourire faussement gêné, accaparé, regard concentré, concentration tentant de vérifier l’exactitude de mes déclinaisons, la connaissance des œuvres, s’insurgeant contre tel oubli, méconnaissance, telle opacité mémorielle, tel inconnu inconvenant. Dérive complice, de nos lubies complices, au gré des fécondités artistiques, des révolutions, des travaux, des qualités, des prouesses du travail, de la notion de génie, des génies – puisqu’il en fallait –, de l’échec absolu, du désarmement, de la combativité, des espoirs, des désespoirs, de la stérilité contemporaine cachée, signifiée, grossie par la frénésie quantitative, par l’acculturation des systèmes, par les engouements triviaux, stérilité tous azimuts, débordante, fumante, noyant jusqu’à l’hypothèse de son antidote, de sa réaction, stérilité époumonant des cris, des gare-au-loup, gare-au-génie hebdomadaires, dans l’effusion inculte, capitulaire, unanime, prosodique de la critique. Il fallait oser la critique de la critique pour le bien de cette dernière, ou veiller à sa disparition, espérer un réveil ou sa mort – pour la restauration d’une autorité argumentée, justifiée, d’une capacité à comprendre, à restaurer, à résumer, à pointer, à signifier. (Stérilité entretenue, séparation amplifiée par la petitesse du langage rabougri en une insignifiance, une peur, en une faiblesse insalubre, individualisée, fébrile, isolée, étiolée par les valeurs, par la lourdeur des lieux communs, des mots prémâchés, réduits, par la peur des polysémies, des nuances, des jeux, de l’humour, du son, du sonore, par l’oubli, le mépris, la haine des vérités, des intelligences, des lumières qui chaviraient dans la purée coagulée par les trous noirs du vide lexical.)
Curieux enchaînements logiques de notre fin de soirée : je lui narrai mes routines lyonnaises, leur atonie, leur fatigue, leur redondance lourde, désespérée puis les entreprises de rénovations de ces dernières lors des expérimentations sociomédicales du printemps – tout cela jetait un regard lugubre, sordide sur mes agitations immobiles – et elle conclut, après commentaires et dérives, que nous aurions dû nous rencontrer plus tôt.
Ne pas oublier, dans le froid, la fraîcheur intestine de mon logement locatif, de cette cave inerte, frigorifiée par le vide, le sommeil, la quasi-inutilité, malgré une fatigue béate, un esprit assoupi, échaudé, de remplir les cases d’un calendrier informatique – et qu’on sût que je le faisais à onze heures et cinquante minutes un vendredi quatorze août.
Samedi 15 août 2020 :
Ronronnement des habitudes, ronronnement fataliste, piloté par l’engrenage des automatismes, par l’attente d’Ondine – empilement de l’Assomption et du samedi, dimanche avant l’heure, surdimanche catholique, cumul des jours chômés pour l’indifférent, le païen, le libre-penseur, le barbare, la masse d’on-ne-savait-quoi, la masse collégiale qui se serait emportée contre cette odieuse congruence si le miel des vacances, de la pure et souhaitable oisiveté, si l’épisode nuptial, saisonnier d’une vie cicatrisée dans les vacances, l’éloignement, la nonchalance, la liberté encadrée, si l’absence induite n’avait tu ses pianotages fébriles, ses râleries en réunion, ses soupirs entamés dès le lundi (jours d’évaluation, de regret, d’espoir, de planification), ravivés le jeudi (aurore du week-end), soulagés le vendredi (journée festive, libératoire, lumineuse, etc.). Deux dimanches à ronronner de suite, à répéter la gestuelle solitaire du nageur matinal, ouvreur de la plage avec quelques irrépressibles vieillards revitalisant leurs rides, leurs flasques peaux brunies, acclimatées, la gestuelle des muscles éclaboussant, de la respiration échaudée, soufflée en grosses bulles, en pulvérulence, en effort, en exercices auto-administrés, pour l’ennui, pour le ronronnement de l’excès, du trop, des largesses incapables d’accélérer l’indubitable mesquinerie des heures, de la lenteur de l’astre au-dessus de la ville, de la ville suspendue aux crachats vils, mensongers, aux alternances moqueuses du soleil et de la pluie sacrant l’alternance des vacanciers, les transferts, les échanges, de la rotation normée des visages, des mufles, des buffles, etc.
Ronronnement du déjeuner accentué, coloré par le bilan hebdomadaire du Patron qui profitait de la rotation, du creux des vagues pour débattre avec son inamovible pancarte publicitaire – la crainte de la terrasse vide – des bilans financiers des opulences estivales, des éclatants pourliches, de l’excellence de sa troupe, puis de sa médiocrité, des copieuses avances de cette dernière grosse semaine, des juteux gains, de l’attentisme benêt des monstrueuses autorités tombées à court d’idioties, offrant une trêve de fin de vacances avant une ribambelle de protocoles, de décisions préfectorales, de dénégations hiérarchiques, d’inventions, de pénibles mollesses, Patron qui profitait de ma solitude et de la rotation, des pensées qu’elle imposait, pour évaluer le jour – le samedi ? – de mon départ, du règlement de mon ardoise. Un haussement d’épaules, un rire franc pour expulser le moignon de clope, une baffe dans le dos, l’arrivée d’un quintet de touristes hésitants, poussifs, méditant les tarifs, les plats, la vue, le temps – et dire que j’avais établi ma base en ce lieu sans intérêt spécial à la simple vue, reconnaissance de l’enseigne Paulaner ; Bavière (une parenthèse un peu trop large, à refermer).
Ronronnement de l’après-midi, de l’après-déjeuner, de la digestion, de l’impatience ténue, tenue, engourdie, lourdement ventilée, égrainée par les cascades de musiques, de pages, par les interruptions, les sommeils de la concentration, sa récréation, ronronnement d’une solitude empruntée, autre, désespérée par son silence attentiste, sa bonhommie obéissante, sa confiance muette, ravalant les excès vindicatifs, d’une solitude dépassée, sublimée par la solitude à deux, la bavarde, bavardée, réfugiée, fortifiée dans la communauté du langage, de la faculté audible, visible, sensible, intellectuelle, intelligente, spirituelle à communier dans une langue propre, interactive, égalitaire, libre, libérale, dans la communauté d’un langage intérieur, tonique, tonifiant, pôle, excroissance de l’attraction, modalité de l’attraction – notre plaisir commun, notre empressement évident à nous retrouver ne résidait-il pas dans la certitude rare, rarissime, raréfiée de pourvoir dialoguer, communier verbalement sans les plus menues ambages, par-delà même nos avis, nos lubies, nos soucis, nos impatiences, puisque tout sombrait dans l’exacte harmonie de notre compréhension, de notre appréhension, de notre solitude commune ? Langage sans ambition, sans dureté, polysémique, lexical, floral, musical, capable d’élargissement, non pas comprimé, jaloux, rétréci, majoritairement inconscient, imposé, social, convenu vulgaire, miséreux, quasiment douloureux –, modalité de l’attraction, réalité, phénomène de l’attraction, de l’unisson, de la monodie extériorisée, des captations monodiques, raccordées au monde extérieur, à la ville, aux interférences, aux découvertes proposées comme des cadeaux, des présents déposés à l’autel de notre bien : le langage, la forteresse des mot en pleine capacité, lourds de sens, retouchés, galvanisés, atténués, nuancés par la gestuelle, l’attitude, la plasticité, l’humour, le contexte, admis, langage bu, lu, ingéré par l’Autre, par l’imperméable altérité protégée, enchâssée, piédestalée dans le palais, le cœur de la forteresse.
Ronronner sans Ondine, c’était répudier, fuir, abîmer l’ossature, c’était tromper le langage, raviver la méchanceté d’un univers de fadaises, de douleurs matérielles, de soumissions matérielles, c’était le brouhaha des ambitions, des agonies, des âneries bêlées, l’unisson des peurs, la puanteur de la foirade unanime, l’individuation chimérique, résolument soumise, des histrions si minuscules que le langage, un mot pouvait les détrousser, les terrifier, les faire brailler comme des mouettes affolées.
Jamais la sphère de mon langage ne s’était autant superposée à celle d’un être, encore moins d’une femme, et ronronner hors de la solitude partagée, à deux, désaxait l’accord, désaccordait, détendait les harmonies bénéfiques mais instables, menacées, lâches.
Dimanche 16 août 2020 :
Doublement, répétition, copie conforme du ronronnement : exactitude météorologique, bis repetita des déplacements prudents, soucieux, protégés, enveloppés des passants sondant les promesses climatiques, les menaces, les espoirs climatiques, même repas, même attente, second dimanche du week-end – ronronnement du moteur au point mort, épisode transitoire, arrêté, suspendu aux injections, aux manutentions, aux ordres, aux ouvertures de la voie ; pas le ronronnement d’aise du chat.
Fin du ronronnement actionné par un pilote guilleret délivré de toute contrainte horaire, des politesses, des retours, des surveillances aussi menues fussent-elles. Au-delà de la rue Vauban, dans un labyrinthe de haies et de maisons semblables, au-delà des chemins usuels, établis de nos marches trônait une basique, coquette, normale maison basque – de génération intermédiaire, selon le schéma simplifié, efficient des explosions, des éruptions des modes –, trônait un de ces blocs blancs, couvert de tuiles ocres, frottées par les humidités du Labourd, percé de fenêtres maquillées par les bois verts des volets, percé de deux arcades réjouissant le salon, le côté jardin du salon ? Jardin ceinturé de haies arborées, touffue de floraisons diverses, nommées, oubliées dans l’instant, touffu de floraisons joliment agencées, entretenues, soignées, certaines barbotant autour d’une marre un brin sauvage, vaseuse, au naturel dépassant visiblement les intentions, les plans, les idées l’ayant conçue, jardin tapis d’une pelouse tachée de pissenlits et autres incrustations bouffonnes, d’une verdoyance vigoureuse, épaissie par le régulier arrosage atlantique. Un large auvent taillé dans la face occidentale, protégeait une terrasse carrelée, l’entrée de la cuisine, les décorations basques – poutres apparentes peintes, faux colombages, cosmétiques. Vers l’Orient coulait le fond du jardin, perspective occultée par la bombance de la géographie coiffée d’une montagne de végétations fermant le vis-à-vis, fors les oiseaux. Une entrée à chacune des faces du prisme rectangulaire droit : un chemin de gravillons menait à la porte principale, perchée au-dessus du dévers de la pente, reliée par un escalier – face Nord – et le salon s’ouvrait généreusement, se déversait dans le jardin – au Sud – par quelque baie vitrée coulissante protégée par deux arches arrondissant le monolithe blanc, osant la pierre apparente comme contour.
Saveur d’une maison vivante, vécue, utile, percluse, rieuse, ordonnée, loufoque, étrangère, accueillante, rangée, marquée par les usures, les agissements, les visiteurs, les amabilités. Saveur d’une baraque large, aérée par ses respirations lumineuses, sa clarté multidirectionnelle, par la générosité du volume qui permettait une vaste ouverture, luxueuse, un large puits central tapissé d’un escalier grimpant à l’étage, encerclé d’une balustrade de chambres – quatre, vastes ou petites, selon – l’osmose délicieuse, homogène du pavé comme ouvert de toutes parts, ouvert à tous les mouvements de la maisonnée, centré sur son vide lumineux, orientalisant, pratique, communicatif – Ondine me démontrait la praticité vocale de l’architecture en faisant ricocher sa voix de la cuisine aux chambres.
Étage domaine des enfants – partis –, des invités, des amis, domaine du passage, des retours, domaine entourant le puits cerclé de portes, de mystérieuses chambres variées, uniques, décorées nommées selon leur couleur principale, leur ambiance, d’une salle de bains, d’une alcôve, percée aux Sud, jetant sur la verdure en contrebas le regard deux grandes fenêtres sans volet, écarquillées, éblouies, alcôve logeant une masure informatique, un gros ordinateur posée sur le côté d’un bureau massif, costaud, en chêne probablement, masure informatique – la flétrissure informatique était rapide, fatale, amplifiée par la poussière, la mode plastique, grotesque des temps pressés – aidée par un écran finement poussiéreux, par une imprimante aux cartouches asséchées, au papier courbé, à la courbure imprimée, nature morte, masure morte stupide, touchante, familière, tapissée d’icônes, de badges, de grigris magnétiques catholiques, enfantins, fabriqués, coloriés. L’activisme farouche des semaines en famille, l’activisme hospitalier de sa tante les détournait tous de ce vieil engin dont elle – la tante – se servait régulièrement, dans le silence des mortes saisons, d’où la minceur estivale du liseré de poussière. Partout une décoration substantielle, non générique, justifiée, vécue – tableaux sans valeur marchande, joliesses inamovibles, anecdotes suspendues, bibelots, dessins de bambins, souvenirs, photographies d’enfants, de petits-enfants, ou autres neveux et nièces, qu’en savais-je, amoureusement conditionnés, collectionnés, encadrés en commun ou en solitaire : en solitaire, un magnifique portrait récent d’Ondine qui me fit manquer un battement de cœur car elle y affichait un sourire similaire à celui dont elle m’avait gratifié après sa balade pluvieuse ; j’en ressentis un plaisir enfantin et une jalousie confuse : à qui avait-elle octroyé cet angélisme ? Comme je m’arrêtais ostensiblement, cérémonieusement devant, elle m’expliqua qu’elle avait été prise en ce lieu où elle avait passé un bout de confinement, de télé-études (image récente, donc) ; on y discernait la haie du jardin, le bleu du ciel ; on y discernait une beauté presque insultante étouffant les portraits et scènes voisins. Régnaient d’autres cadres, un piano plaqué contre un mur du rez-de-chaussée, des tapis réchauffant le carrelage, canapé et fauteuils, une télévision, une bibliothèque, des rideaux, une vaste table, ses chaises, une large buffet, la cuisine ouverte, ses batteries d’ustensiles – quoi de plus vivace qu’une belle cuisine, que les témoignages de l’utilité, de l’inévitable nécessité d’une cuisine ; il faudrait pouvoir vivre dans sa cuisine –, la chambre de sa tante, contiguë au salon, avec sa salle de bains, son intimité – juste un aperçu poli, par souci d’exhaustivité. Bon Repos – nom de la maison figuré sur une pancarte – m’était présenté comme une chose vivante, historique, charnelle, comme une âme à choyer, où je n’étais que le visiteur respectueux des fiertés présentées par l’hôtesse de secours, insubordonnée mais grave, guillerette et solennelle.
Durant le dîner chez Patron, à la fin du dîner, après une pinte presque finie – un exploit –, Ondine annonça à brûle-pourpoint qu’il fallait que je dormisse dans la demeure, qu’elle n’avait jamais fréquentée seule, qu’elle refusait de garder seule alors que je baignais dans l’inquiétude d’une caverne fade et triste – j’avais très vilainement attaqué ce dortoir depuis plus d’un mois, déjà. J’essayais de cacher une forte agitation morale, psychique, sensorielle, physique, une gêne évacuée par l’onctuosité de l’ivresse alcoolique, déblatérée par des fadaises, des évitements grotesques, raisonnables, outrageusement stupides, gauches, empilés à la va-vite, au gré des perles à enfiler, des truismes, des bouées où je noyais l’évidence honteuse des turpitudes qui secouèrent instantanément mon imagination, ma routine toute réglée, inerte, déboussolée, réveillée par cette invitation au débotté, improvisée quoique visiblement préparée, mesurée. Face à cette audace imprévue, à cette naïveté déconcertante – elle ne pouvait pas ignorer les projections qu’engendrait sa demande... –, j’expliquais laborieusement, à coup de détails superflus, inventés, que ma vie exigeait un minimum de confort, d’ustensiles, d’objets, que mon rythme, et un etcetera d’improvisations risibles, tordues, tordant un sourire patient, circonstancié, un sourire l’empêchant de pouffer face à l’aveu de mes grotesques pensées ensevelies sous un caquetage burlesque, incessant.
Refuge d’Ondine dans l’idéalisme, la sage prévision, le retour à l’idéalisme, à la programmation des jours vides, à remplir de marches, de complicités – il suffisait d’aller ramasser mon minimum de confort, mes lectures du moment, ma brosse à dents, dans ma caverne afin de faciliter un départ matinal en randonnée ; il suffisait de reproduire nos déambulations habituelles, nos nocturnes habituelles et de simplement dévier, grimper à Bon Repos – littéralement –, au dernier lampadaire public.
Par exemple, je pouvais me contenter de contempler et de commenter la bibliothèque, ses mérites, ses incongruités, ses banalités, ses inconnus, son rangement très sérieux, de boire par convenance une bière, un reste déterré par Ondine, de docilement arpenter escaliers, murs, couloirs, de toucher, d’effleurer les minuties, les intimités de cette baraque endormie, aux lueurs bleuies, blanchies, au sommeil sentencieux, lourd, sans aléas – pas de craquements, d’horloge, de souris, de ventilation, qu’en savais-je ; pas même le frémissement du vent ou la ponctuation de la pluie. Ondine bruissait, vaguait d’endroit en cachette pour assurer mon confort minimum, lançait des conseils, des indices, des ordres depuis les détours de son manège – elle dormait dans sa petite chambre, bleu pâle, coincée dans un angle de l’étage, sa chambre historique, personnelle ; en face, j’héritais d’une vaste pièce vert d’eau où contrastait un large lit, une immense armoire, un petit bureau dépliant, grinçant, craquant de toute part, de toute articulation, pied, tiroir – adorable secrétaire engloutissant mes littératures. Déjà bien enfoncé dans la nuit, domestiqué par la routine circulatoire, bercé par les caresses de la bière et de la tranquillité, la paisibilité finale de cette soirée, je me préparai convenablement, réalisai mes courtes ablutions nocturnes avec une gaîté reconnaissante, en usant des lieux présentés, en circulant discrètement entre les pièces, sur le qui-vive émotionnel, imaginant Ondine me tomber dessus à tout instant, jaillissant de telle porte, je me préparai à l’aide du fameux minimum de confort tertiaire rehaussé par le confort affectueux du lieu et retrouvai la maîtresse de maison, la gardienne de la maison lovée dans un profond fauteuil du salon, je l’étonnai, la sortis de sa lecture, de sa noyade, interloquai son fabuleux égoïsme – pourquoi diable se coucher si tôt quand il restait encore une nuit à épuiser ? Elle irait bientôt (un bientôt vague et adolescent) se coucher, s’y préparait par la recherche de l’exténuation, de l’évanouissement, de l’écroulement ; elle détestait lire dans son lit, cela l’empêchait de dormir, et puis c’était manière bien paresseuse. Éberlué, oscillant dans la surprise, dans le spin des surprises rebondissantes, j’investiguai : comment comptait-elle soutenir mon hygiène matinale ? Baignade aurorale, petit-déjeuner chez Patron, politique de l’ardoise, séchage, etc. Tirage de langue narquois, geste auguste de mépris, bonne nuit.
J’allai écrouler ma carcasse rassurée, étourdie, anesthésiée derrière la porte close et, bien avant de penser à quoi que ce fût, d’inaugurer un fil de pensée, d’idée, d’analyse, de rêverie, avant même de bien m’amalgamer aux agréments du lit, ma conscience se fermait, dorlotée par la quiétude, le silence et la chaleur accueillante de la chambre.
Lundi 17 août 2020 :
Malgré les volets, malgré leur obturation d’apparence complète, sérieuse, deux grands traits de lumière me réveillèrent, traits glissés dans les fentes latérales, dans les interstices extrêmes, à la jointure chevillée du mur – j’aurais dû tirer les rideaux, empiler les couches, les occultations. Non que je fusse fatigué – j’avais retrouvé les réserves d’énergie, la facilité énergétique de l’adolescence – mais simplement par gloire, par science du triomphe, pour triompher des interstices, des imprécisions, des indélicatesses, des raies profiteuses d’imprécisions. Silence de la chambre endormie, visiblement – visibilisée par les raies de lumière, grâce à la clarté suffisante, déjà plus que suffisante pour irradier toute la pièce, la dessiner complètement – enfermée dans le sommeil de l’armoire massive, du bureau débraillé, lascif, épanché. Quelques poussières voletaient comme pour confirmer, décupler l’effet de réveil – réveil de l’habitat et de l’habité.
Silence du gîte, je m’en allai perpétuer les traditions bien acquises après avoir réveillé ma chambre – accord de l’habitat et de l’habité (lit rangé, volets ouverts, fraîcheur de l’aération, porte ouverte sur l’absence) ; surprise de Patron, inquiétude de Patron, nervosité engendrée par l’absence d’ordinateur, par l’entorse inexplicable, vite expliquée – entorse relative, réduction de la routine à sa seule plaisance, à l’attente sereine, dégourdie, affamée, guidée – : je posai enfin des congés.
Le Guide apparut, paré de ses chaussures de toiles renforcées, serrant la cheville, d’un short rose pale, d’un sweat jaune, de deux larges élastiques, bandeaux rouges, latitudinaux, plaquant, tirant la chevelure avant de la laisser s’épaissir, épaississement conjugué, touillé, noué par un ordinaire chignon – un bonbon sur pattes, décidé, pressé. Le Guide avait déposé la voiture de la traversée Hyères-Saint-Jean-de-Luz à quelques pas, avant les batailles, les chances touristiques.
Garés à Ainhoa, charmant village imprononçable laissé derrière nous, nous commençâmes l’ascension d’un parcours dessiné par le souvenir d’Ondine : route, zigzag bitumeux, pansé, coupé, rafistolé, bordé de haies touffues, de pylônes électriques, de hais coiffées de portails, de belles demeures acclimatées, opulentes, retirées loin des frénésies – quelques escouades de marcheurs, de cyclistes, des couples, des solitaires grimpaient entre les talus bavant de bonheur floral.
Présence paysanne, poulailler, tracteurs rangés, barrière, clôtures, véhicules utilitaires, voisinage des charmantes, pimpantes, joviales, probables maisons de vacances. Après la dénivellation, le premier virage, la route s’épuisait, s’achevait en deux chemins caillouteux, larges, carrossables encore, deux chemins séparés par une croix blanche, penchant plutôt vers celui de gauche, montant, attaquant la colline herbacée, la prairie découpée par la courbure protégée du sentier barricadé par sa végétation dressée en fortifications aimables, ombragées. Montée rapide, soutenue dans les méandres larges, ampoulés d’un calvaire frappé de croix, d’une statuette à la Vierge tapie sous une toiture mi-improvisée, mi-étudiée sous les arbres tordus, biscornus, répandant un large feuillage, sous la lisière d’une végétation concurrente – déjà des conifères – ayant tendance à se rabougrir, malgré l’altitude relative, bosselée, bossue. Une épingle, un recoin aplani, les variations, les verdures variées des prairies constellées de buissons, de broussailles, de tentatives arboricoles, un recoin aplani où était planté une chapelle close, chiche, à la blancheur salie par les heurts locaux, chapelle bordée d’un curieux agencement de platanes incongrus, de hêtres valeureux, peu assortis à la tendance rabougrie du flanc de colline, de la crête de montagne qui se profilait. Sommet de ce replat intermédiaire, le calvaire, un Golgotha complet – Christ et larrons –, de statues de bois peint crucifiées, noueuses, assez moches mais expressives, Golgotha gardant, dominant un cimetière de stèles anciennes et indéchiffrables, dominant la vallée, le village en contrebas, un troupeau de pottoks approximativement libres, échevelés, pépères, indifférents, broutant la tendance rabougrie du flanc de colline. Flanc de montagne à affronter, à charger, de biais, au hasard des frivolités d’Ondine que je suivais très sagement, scolairement, dont je suivais le pas rapide, les enjambées papillonnant de pottoks en panorama, d’originalités en détours, champ de fougères oubliant le tracé régulier, tatoué, nous perdant dans quelque champ de fougères puis décidant de gravir le Mont Erebi de front, au bonheur d’une piste vague, pentue, loufoque, inventée par la marbrure tendre de ses enjambées d’autant plus farouches, légères, primesautières qu’elles s’enfonçaient dans l’évidence de l’erreur, de l’incongruité, de la liberté provocatrice, expérimentale, rançonnée par quelque effort outrageusement superflu. Escalier de terre indolente, de broussailles surprises, rabrouées par notre passage, notre duo en enfilade, notre queuleuleu minimale, secrète, amusée, concentrée, fière de son application, de son exploration improvisée, quelque peu obligée, de son succès. Du sommet, une butte, un tertre où jaillissaient quelques roches, quelques gros cailloux dans le tapis de fougères et autres verdures un peu roussies par l’oxydation estivale, on distinguait nettement le chemin raté, snobé par le goût, le volettement d’Ondine.
Pique-nique improvisé, extrait d’un sac-à-dos déniché par le Guide, décoré par le sweat suspendu, rendu caduque par la grimpette, l’ensoleillement, la douceur bénie, idéale du jour. Plus silencieuse, intérieure et contemplative, Ondine m’interpellait régulièrement afin de partager tels découverte, insecte, poney, pétale, caillou, tronc, écorce, nuage, montagne, vue, ombre, mirage, perspective, village, ville, pour commenter l’impolitesse d’un badaud, la drôlerie d’une tribu de vieux soufflant dans leurs bâillons, leurs bavoirs.
Durant le retour, la descente tranquille, inconsciente, on évalua longuement les charmes de la région, on récoltait les charmes, les dons, les générosités des collines s’amincissant jusqu’à l’océan, des bosses, des prairies, des brumes, du soleil, de la mer, on auscultait l’architecture, l’authenticité, la pompe, la finesse, la joliesse, la solidité, le mauvais goût parfois, assez rare. On prolongea la promenade en sinuosités, en pauses, en photographies, en exploration du village imprononçable d’Ainhoa – longue enfilade de belles maisons labourdines, parfois mansardées, parfois augmentées d’un balconnet, peu fleuries, enfilade de façades blanches, rouges, vertes, de voitures garées, de buissons, arbustes, terrasses, commerces, pour le bonheur des randonneurs, des passants à parcours, des rêveurs, flâneurs, des imbéciles, enfilade brisée par le vieux tronc, la vieille nef pierreuse, percée de fenêtres disparates, par le vieux cimetière, sa forêt de croix, par un terrain de pelote basque, un parking... (Épisode trop passager, distrait.)
Le soir, nous retrouvâmes nos troupeaux, nos évitements, nos tracés habituels, les guetteurs de plage, les guetteurs de mauvais temps, la disparition tardive, ironique des menaces à l’heure où le touriste déçu levait le camp, le siège. Interrogatoire, anecdotes de Patron qui rêvait d’acquérir une maison de retraite à Ainhoa, ce genre de vœu constamment repoussé, retardé par l’inflation, etc. Regret d’Ondine, regret d’avoir autant attendu avant d’entreprendre cette escapade dégourdissante, bien plus facile à organiser, réaliser qu’escompter – elle craignait ma flemme. Promesse de ne pas en rester là, de vadrouiller ici et là, de sauter de sommets en sommets, mais d’abord la promesse d’une grasse matinée, la promesse enjouée, allègrement sourie, proche, gamine, à pleine dents, à pleins rubans rouges, à pleines joues.
Mardi 18 août 2020 :
On n’improvisait pas une grasse matinée, on ne commandait pas la régularité salubre du sommeil, du réveil. Il fallait distraire, dégourdir l’impossibilité physique de somnoler, de prolonger la somnolence en s’appuyant sur quelques résidus, sur la lourdeur des paupières. Fenêtre débraillée, tenaillé par la faim, faisant pénétrer le bruit, l’agitation dans le silence scrupuleux de la maison, le chant des oiseaux, les interjections des voisins, les embardées des voitures, de toute une réalité supposée, agitée, je tournais des pages pour simuler le respect des consignes ondiniennes.
N’y tenant plus, je grignotai un petit-déjeuner en arpentant la maison, d’un siège à l’autre, d’un point de vue à l’autre ; je testai les perspectives, ravivai la mémoire des lieux – un placard à denrées non périssables, opulent, sucré, épicé, etc., autre placard cachant les outils d’entretien, piano fermé, autre placard des chaussures, des paires abandonnées, des paires officielles, fraîches, adorées, utiles, futiles, crottées, soignées, usées, etc., l’éclectisme de la bibliothèque, poésies, voyages, fragments de théologie, classiques, théâtre, pelletées de romans éparses, moissonnées, le tout classé, par bloc, dans les rayons cintrés dans la tentative plutôt réussie d’assortir les formats, les genres, tout en classant par ordre alphabétique, éclectisme raisonnable. Méditatif, inspiré, peu motivé, patient, glissant par le regard et la pensée sur les meubles, les rideaux, je piétinai tendrement les tapis, soulevai les décorations – éléphant en émail, maison compartimentée par série de petits souvenirs, portraits, dessins enfantins, porte-clés opulents, mystérieux, suspendu à une planche cloutée, sorte de cadeau de la fête des mères, archaïque, barbouillé de bonnes intentions, d’idées, planche qui tintait jovialement à la secousse, au réveil... Réveil d’Ondine, non pas lié au tintement de mes clochettes, salut baillé, emmitouflé dans la torpeur ; salut d’un mot engourdi, d’une main vague, d’altitude, de premier étage, puis disparition sous la douche – avant le petit-déjeuner, donc.
Elle se préparait lentement, doucement, par étapes liturgiques, studieuses, marquées, ponctuées d’aller-retours, de claquements de porte, d’hésitations, de redémarrage, de corrections, de coups d’œil au climat, au miroir, d’étude météorologique, de commentaires, de questions d’allure rhétorique mais franchement sincères – comment s’habiller ? devait-on déjà enfiler son maillot de bains ? où mangerait-on ? repasserait-on se changer ? un etcetera de questions vestimentaires visant à cibler, à définir la tenue idoine, fidèle, ajustée aux intentions du jour, révélatrice des pratiques du jour. Lui restait à savourer la minuscule préciosité de son déjeuner : une demi-heure éloquente de tartines de brioche grillée, le genou replié, la tête parfois penchée dessus, engourdie, à l’orée du rendormissement, la main touillant un chocolat froid, écrasant les paquets récalcitrants, mal dissouts dans le lait frigorifié...
Soudain, comme si le temps pressait, que les jours couraient à leur fin, elle décidait de s’en aller lire et luire au soleil, à l’aventure, au hasard, d’un banc, d’un talus, d’un muret, d’un arbre – plus le temps de niaiser.
Bilan : inséparables – va-et-vient, trajets usuels, détours, pauses, activités doucereuses, silences passagers, babil incessant, déjeuner, dîner, digression, observation, errance, moquerie, blague, bière, étirements, Ondine me suivait partout, sans une rouspétance, sans aigreur, se moulait dans la moindre de mes actions, de mes inactions, éprise d’un enthousiasme tranquille, à la fois discret et plus complet, résolu, déterminé que le mien. Mademoiselle se chargea de ranger méticuleusement, soigneusement, de replier mes affaires, de les sortir de leur entassement, de dégourdir mon strict minimum : exercice stimulant, sujet à bien des discours – chemises des hommes, couleur de mon maillot de bains, trous de chaussettes. Mademoiselle stimula un véritable tour du port, des deux ports jumeaux, des recoins non explorés cernant mon logis putatif – muret de pierres rousses, échevelées par les brindilles, des téguments indociles, un angle sur la ville, sur les quais, une presqu’île peu pratiquée par les touristes, un idéal où planter sa lecture quelques quarts d’heure pleins d’espoir, celui d’échapper au courroux gonflé d’une épaisse corolle grisâtre, fumeuse, énervée...
Quarts d’heure interrompus, au cours de je ne savais quel paragraphe, par l’évaluation du décor, des bienfaits, des mérites des bâtiments selon nos grilles de critères, la désignation des demeures les plus méritoires, les plus intéressantes, alléchant l’imagination, soutenant la fantaisie, l’élucubration. Aussi, étudier les caisses d’occasions de tel libraire, au regard méchant – méchanceté physique, explosive, volcanique des musclés moraux, moralisateurs, jaloux –, désigner, proposer, noter telles pièces connues, tels souvenirs, tâtonner dans les sphères non révélées, non bavardées de chacun à la recherche d’angles morts, d’inconcevables ignorances ; clientèle difficile, tant pis pour le compte en banque du bouquiniste inhospitalier, tant mieux pour son humeur, son jugement qui doublait son mépris. (Ô les vilaines œillades – à bien des égards ! – qui se croyaient discrètes ! Les gens imaginaient-ils que le bâillon camouflait leurs turpitudes, cachait leur méchanceté et leurs sinistres appétits ?)
Mercredi 19 août 2020 :
Accord facile, naturel de l’emploi du temps aux vigueurs solaires renouvelées, confirmées dans un éclat irradiant, sûr, puissamment chaleureux, favorable aux entassements conjurés, aux plages surmenées.
Dans l’entassement, à la rôtissoire, Ondine appliquait une indifférence hautaine, recluse, solitaire, barbotait, lézardait efficacement, alternant les lectures et les bains selon un rythme assez singulier, trop lent pour moi – elle lisait jusqu’à ce que sa chevelure séchât, séchage trois, quatre fois plus long que le mien ; je piaffais de chaleur, grattouillais le sable, creusais une tranchée avec les pieds, savourais un brin de brise en restant assis plutôt qu’allongé. Je me sentais quelque peu forcé, emprunté sur une plage, rivé à l’inaction, ôtées les baignades, les sorties marines, étendues par l’habitude, l’exercice, l’énergie revitalisée ; je piaffais d’inconfort en inconfort, changeais de pose, de fesse, de coude, m’asseyais, m’allongeais, tassais une oreille, nivelais une dune stupide : ainsi dispersais-je ma lecture, à côté de l’indifférence parfaite, du sérieux le plus enfoui, touillant inconsciemment des mèches coagulées, les coiffant continuellement, rituellement. Las, je préférais observer, les coudes sur les genoux, les pieds campés, tapis dans les activités de l’entassement général. Attraction, intérêt, nouveauté à ausculter : un maître-nageur, un secouriste trônait dans l’axe de mon regard, de ma curiosité. Planté, t-shirt bleu moulant à manches longues – protection solaire, aqueuse –, bob rouge sur le crâne, enfoncé jusqu’à l’anonymat, short rouge flasque, bien serré sur les reins musculeux, planté comme un mât, solidement enraciné à la lisière de l’eau, aux limites des léchouilles constantes, baveuses, aux limites de l’excitation des baignades de tout poil, il tenait un minuscule radeau rouge, entre la bouée et le canoë, et scrutait la pagaille, les éclaboussures avec la constance éloquente de la vocation. Intransigeant, il sifflait farouchement, s’arrachait à son perchoir stratégique pour formellement interdire les enthousiasmes déréglés de la foule – grimper, surfer sur une planche au milieu des gamins, essayer de couler sa sœur, principalement. Satisfait du respect des convenances, il s’en retournait sous son parasol, communiquait par radio un grésillement incompréhensible aux collègues éparpillés, certains juchés sur des miradors blancs, amovibles, décorés d’ombrelles, ou patrouillant, toute fierté sortie, le long des infantilismes. Me prit l’envie de participer, d’engueuler les ahuris, de sauver telle ondine désespérée, de parader en rouge, de bronzer tous frais payés... J’eus un hoquet de rire. Me prit l’envie, par bond de l’attention, de participer à l’élaboration d’un vaste palais, sujet d’acharnement d’une escouade de gamins armés de seaux, de pelles, de tamis, de coquillages et cailloux collectés, escouade commandée par un chef criard, vitupérant ordre et contrordre, snobé par le bonheur du troupier, du sapeur envisageant des tranchées, des tourelles, des ports, des architectures enchanteresses – parole d’expert, de fanatique du château de sable (faire des gosses pour se trouver un prétexte, un alibi ; l’envie me mordait d’aller les épauler, d’intégrer très humblement l’escouade, d’apporter bien gentiment mon soutien, ma science). Tant qu’à faire de lire, autant user d’un vrai confort délassant, autant s’enfoncer dans un fauteuil, s’oublier, oublier les contraintes, les gesticulations, les fébrilités articulaires, osseuses, autant rester sur son lit, bien logé contre l’oreiller, passer d’un confort à l’autre au gré des frénésies littéraires, de l’extinction cérébrale. Autant profiter du spectacle des plongeurs, des pirouettes, des queuleuleus d’équilibristes, de gymnastes improvisés, rarement élégants, parfois drôles malgré eux ; autant contempler inlassablement les fesses d’Ondine, religieusement, dans le recueillement solitaire promis par l’entassement général, par l’échantillonnage comparatif des fesses entassées, variables, jeunes, flétries, grosses, musclées, charmantes, rondes, bouffies, provocantes, assumées, louangeuses, autant révérer ces deux monts de piété, bonheur aigu, réel, savouré incognito, derrière les lunettes, sans trop y prétendre, derrière les semblants de contemplations aériennes, paysagères, d’admiration calme, objective, mesurée, complète de la pavane, des frissons majestueux, offerts par l’intensité de la lecture – je la soupçonnais d’apprécier ma piété, de la motiver. C’en devenait l’occupation principale, dernière, l’objectif sensuel, l’érotisme gratuit, scrupuleusement planifié : laisser Ondine s’enfoncer seule dans la mer, simuler encore l’hésitation, la lenteur afin de profiter du déhancher forcé sur les dunettes, les corrections appliquées au maillot, de l’encoignure des hanches, des plis musculeux auréolés de chair tendre, veloutée, de l’éloquence des creux des reins, de trois grains de beauté ponctuant la colonne, le sillon souple... Cela changeait de l’atonie lyonnaise, des envolées d’ermite, de l’érémitisme wagnérien ; autre atonie, empoisonnement mortel, physique, stupeur permanente, ridicule mais inévitable, récalcitrante et plaisante, paisible bien qu’urticante à la longue – les fesses trempées, les plis, les pluies du maillot, la chair de poule, la cambrure lorsqu’Ondine souriait une bonté, une inquiétude, un commentaire, une question qui surprenait ma sieste, repêchait mon idiotie, le poids des seins lorsqu’Ondine souriait une bonté, etcetera. A force, j’allais goûter d’autres ivresses au café, entamer les joyeusetés, les frivolités du soir, en avance, j’allai y attendre l’invétérée plagiste domestiquée par le soleil, pas du tout perturbée, vexée, qu’en savais-je, par mon départ. Dans des indépendances jumelées.
Nouvel épisode obsessionnel probablement catalysé, amplifié par le régulier engloutissement des bières, leur digestion, nouveaux tours, nouvelles incompréhensions d’abord enchantées, baveuses, réjouies, agitées par les troubles frôlant la poésie, l’idylle, la symphonie, des générosités, des fadaises oniriques, poussives, trompeuses, capturant, cernant l’attention, réveillant l’activité, la volonté, grimaçant ses sourires, ses baisers, tordant la tiédeur en fièvre, froissant l’humeur, décapitant la longévité fébrile des souvenirs, des images nimbées de blondeur ondinienne, d’harmonie, de douceur, d’intimité, d’idéal, de saveur, de louange, de désir, plaisir ondinien, défigurant le film, l’ouate opiacée, épaississant la lourdeur méphitique des maux de tête – il fallait des méandres neuronaux, des évidences, des replis, des luttes pour diagnostiquer la douleur, la localiser, se décider à la châtier selon quelque procédé connu, nécessitant le rejet de la fatigue agitée, un sursaut de volonté, de réalisme, l’aveu honnête de la nature néfaste de cet entêtement stérile, insomniaque, torturant le sommeil. Étrange excuse, subterfuge de la volonté : plaisir de déambuler dans la maison, l’impression de vivre une aventure – d’un pas enfin décidé, d’une allure baignée par les halos gris-bleus de la nuit céleste, déambuler secrètement, d’un pas décidé et prudent, furtif, arroser sa face, son mal de crâne, perdre ses pensées ailleurs, par une fenêtre, par-dessus le muret blanc, au bonheur d’un lampadaire, du dernier lampadaire urbain, façon de distraire l’obsession, de l’éventer, de faire retomber le soufflé gras, fromager d’inepties turpides, grossières, usées ; boire cérémonieusement un grand verre d’eau, malgré la fadeur, le trop plein liquide déjà logé dans l’estomac, boire malgré la soif désagréable, incohérente, indigeste, quasi vomitive, boire l’apaisement gastrique, cérébral au hasard d’une lune inconnue, sans importance, enfoncée dans la plénitude muette de la nuit. J’entendis un froissement, un léger grognement inquiet, chuchoté, et vis logiquement apparaître Ondine, en caraco et culotte, éblouie par la violence du plafonnier, entorse à la nuit. J’expliquai mes agissements, le besoin d’agissements, le rituel, les causes tandis qu’elle éteignait les lumières, fermait la fenêtre ; à elle de conter son malheur, son agitation, elle n’avait pas encore dormi, pas vraiment, un zeste, une brassée probablement interrompue par mon manège qui avait aiguisé ses sens, avait inquiété sa recherche du sommeil perturbé par les maux de ventre. Conclusion, il fallait y retourner, après ces refroidissements, ces politesses, le divertissement de se croiser, de bavasser des chuchotements, des secrets dans la cuisine. Comme pour me réconforter, se réconforter, elle m’étreignit tendrement, façon étrange de définitivement rabrouer les fantasmes, d’imposer sa réalité, sa bonté, façon improvisée de demander à dormir avec moi. Dans l’infini des hypothèses, dans le refuge candide, par harmonie candide, j’acceptai – allongée sur moi, m’enfermant dans la position que j’abhorrais, elle s’endormit en quelques minutes, en quelques caresses mécaniques, sorte de pouvoir des femmes à s’hypnotiser au contact d’un pectoral, d’une cuisse ; après un sursaut, ce genre de réflexe compulsif provoqué par les derniers refus, les dernières attentions du cerveau, par l’évidence de la torpeur, par un trébuchement dans les ballasts de l’inconscience, après un dernier tressaillement, je la roulai affectueusement dans ses quartiers et sombrai, serein, vidé, libéré, tapis dans ma posture favorite, incompatible, égoïste, chacun pour soi du sommeil.


