Déshérence
Troisième semaine
Jeudi 5 mars 2020 :
Je ne savais plus comment ouvrir les jours, les yeux ; il faudrait gratter la première ligne comme on entrebâillait l’esprit aux scories du réveil – un trait inconscient, une hésitation puis le frisson du retour, l’angoisse des aurores pâles, indirectes, voilées par la pluie, les gaz et les brumes fantasmées.
Passée l’euphorie des premiers déboires, des rires grésillés, des instabilités drolatiques et des mésaventures informatiques, les interconnectés trouvèrent rapidement la mesure de leur paresse domiciliée et bombardaient mon emploi du temps de réunions plus ineptes qu’à l’accoutumée : On réinventait l’oisiveté, à défaut d’autre chose ; oisiveté délétère, parasitaire, solitaire, fabrique de l’inefficacité organisée, mal camouflée ; besognes exécutées, validées, archivées à la dérobée, sans concertation ; les interconnectés agissaient tôt le matin puis s’épanchaient, s’épuisaient, fanaient en appels programmés, en conciliabules réverbérés depuis le cagibi, la salle de bains, les chiottes, qu’en savais-je ?
J’écoutais les détails de ces nouvelles vies, les provocations amusées des célibataires en slip, les considérations enjouées de tels réfugiés en cuisine ; j’écoutais l’improvisation des bureaux, le désenchantement rapide des parents, les pétarades de marmailles indisciplinées, l’indiscipline globale, peu rouée à l’exercice et aux routines perturbées – oubli du micro, apostrophes indélicates par messagerie, déboires incongrus, excitation incongrue, arythmie, emballement sans endurance ; j’écoutais les sachants, les informés dégorger des idioties chagrines, des ruminations opposées, conflictuelles, mirées en débats, en opinions variables, passagères, globalement consensuelles, bêtes, grosses et vagues, impersonnelles, combats acharnés d’idées égales par leur veulerie, leur inopérant volume, d’idées entassées, humides comme les siècles, des promesses éternelles à la longévité risible. On se délectait nonchalamment de cette pudibonderie atone, de ces retours gastriques, ces abcès ravalés d’une déglutition soumise et ostentatoire ; dépourvus du courage de dégobiller franchement, ils avaient la bile froide, verte, coincée, le remugle savoureux, l’encéphale grippé, complètement à l’envers, contre tous les instincts raidis, liquidant les audaces, les hypothèses, les accrocs, les achoppements dessinés par la crise, la guerre téléréelle.
Que foutais-je dans ce bureau ? Question que j’avais ajournée, oublieux de mon nombril, des expériences anthropologiques, je m’abîmais dans la contemplation décontenancée des vagissements collégiaux, des barrissements du troupeau dispersé, du troupeau virtuel régénéré par les sorcelleries et les interférences modernes. Le patron s’indignait, gardant un sourire mauve, circonstancié, inquiet, gardant un humour circonstancié amis gauche, s’indignait de mon acharnement professionnel mal venu, indélicat, égoïste, de mon zèle présentiel ; il n’offrait pas le télétravail de gaîté de cœur, par charité, mais le cœur lourd, comprimé par la pesée des inconvénients, des bénéfices, des risques sanitaires, économiques, salariaux, éthiques, personnels, un etcetera de poncifs. Notre Seth, notre Pluton des frousses publiques se piquait d’avant-gardisme entrepreneurial, de lucidité prophétique, affirmait l’approche des désastres, les obligations gouvernementales, l’écroulement, les corbeaux, les pestiférés, les villes closes, les voiles de la mort, les vents des déserts citadins, les vents bouillants de pestilence, d’agonie (j’extrapolai), il vantait la mesure comme moderne, hygiénique, thaumaturge, régalienne, vantait son sacrifice prodigue, la conservation des états, des avantages, des paies, des activités, des amitiés, du moral ; plus fort que les dégonflés ministériels, les retardataires ministériels, il vainquait la crise, la panique et la mort de son initiative intelligente, réfléchie, délibérément étudiée, il vainquait les derniers recours, les larmes, les grincements de dents, les rancunes et les haines ; il savait l’inanité des émanations des poitrines gonflées, des charges de tranchées, des coups de sifflet sentencieux ; novateur, innovant, premier de cordée, il préférait la pureté, l’efficacité d’une action, d’une radicalité intransigeante et gênante afin d’assurer la santé du cheptel, quitte à s’en séparer, à se mettre à dos quelques brebis, agneaux… Pasteur incompris, il veillait sur l’enclos vide, goûtait sa solitude paternaliste, fière et, dans un tombereau de périphrases, m’enjoignit de ne plus revenir, passée la semaine.
(Je n’osai lui rappeler sa farouche opposition – opposition déjà oubliée, évacuée, ô les réajustements, les inconséquences morales et mentales des jouets gouvernementaux – au principe même de télétravail, sa haine farouche, ampoulée, argumentée, savante, scientifique (de l’intermittence de la science) ; c’était un extrême-tiède, toujours en avance pour ce qui était de cuire son honneur dans la tiédeur ; pratique un tiède : cela permettait de s’échauffer – échauffement de la raison, de la mémoire, du mépris, d’une haine justifiée – lorsqu’on était devenu froid comme un métal infernal.)
Vendredi 6 mars 2020 :
Un vendredi de rien du tout, et pas des tout petits, mais d’immenses riens en constellation orageuse, comme une tempête bretonne, froide, transpercée de faux espoirs, d’éclaircies châtrées ; un vendredi de panique domiciliée, taiseuse ou goguenarde, de décontraction rusée ou assumée ; flottait le musc abêtissant des paresses libres, admises, consensuelles et j’admirais l’inaction en direct : les messageries instantanées prises d’assaut dégringolaient d’invocations, recommandations, rituels, débordaient de frivolité venimeuse, d’enthousiasmes normalisés, d’évènements tertiaires, de divertissements irréels – copie, reflet, pantomime, grimace, théâtralité littéraire gonflés dans une épaisse léthargie. J’avais une entreprise – une somme de bureaux vides, une somme d’ordinateurs en veille, de clignotements, d’imprimantes, de câbles, de machines à café – à ma merci ; en monarque des désolations, j’arpentais la moquette – serpillière géante jusqu’au détail, jusqu’à la couleur parfaitement singée, jusqu’aux motifs que plus personne ne distinguait et, qu’en ce vendredi de rien, je pouvais contempler jusqu’à l’hypnose – observation froide de la nauséeuse répétition, imprégnation du loisir abscons, de l’ennui circulatoire – cette serpillière géante aux seules nuances de crasse, de taches, d’usure ; serpillière et paillasson.
L’éclairage automatique ne prenait plus ombrage de ma présence ; je pianotais de courtes effusions, des nécessités laborieuses, des nécessités morales, des satisfactions temporaires ; je répondais aux missives, aux interrogations simulées, aux stupidités convenues, tolérables, tolérées, aux missives de Colocataire qui goûtait peu ma hargne, mon commentaire, ma contemption ; je baignais dans la pénombre gluante des amorces du printemps, et l’homme de ménage pakistanais intérimaire de sursauter, de baragouiner une politesse lorsqu’il vint buter contre mon isolationnisme sauvage – lumière éteinte, étage vide, silence, quasi-immobilité, isolation phonique, etc. –, mon apparence de spectre hantant les lieux abandonnés par la majorité, le nombre, la masse, de lugubre habitant récalcitrant des steppes moquettées ; les néons arrosèrent cette rencontre impromptue, cette anecdote du soir rappelant les derniers affairés, les imbéciles de mon genre qui rechignaient à rapatrier les miasmes du travail dans leur mezzanine, chambre ou salon, ou tel imbécile indispensable par la réalité de son labeur, par l’objective importance de ses manipulations. Et j’y retournais, j’y regrimpais dans ma confortable étagère, le cerveau débilité par un après-midi d’errements insignifiants ; je n’avais pas entamé mes errances personnelles, agréables, ludiques, qu’elle débarqua, joviale, bardée de ses outils, de ses connectiques, prête à profiter de cette nouveauté dont la généralisation concurrençait les expectorations épidémiques.
Elle parla beaucoup, ça moulinait : j’aperçus une opinion, une moquerie, le fruit d’un embryon de raisonnement ; je pouffai de concert, me délectai de l’instant de complicité, d’amicalité : l’écran des propagandes subjuguait les mirettes avachies en exposant les récréations de notre gouverneur général – l’impotent bonhomme, bonimenteur, se rendait au théâtre ; importance primordiale, obligation d’en causer, de périphraser, de s’égosiller en ramages, toujours à coups de pauvreté lexicale, de littérature de bocal circonscrite aux propagandes, au ready made, à l’indigence. Je meuglai dans le goulot de ma bière, provoquai un peu ; j’outrepassai les autorisations matrimoniales, la tolérance des tolérants, mais j’amusai la galerie – une paire d’yeux – ballottée entre quelque petit rire aimable, les facéties de l’humour et la gravité torve du respect inféodé aux éternuements des peureux, de la masse des peureux – éternuements, agonies d’octogénaires de la plaine du Pô –, respects, hommages, considérations, statistiques. Du haut d’une aberrante décontraction étudiée, une créature administrative à képi, flanquée de monstres d’apparat, exhortait les foules télévisuelles, sermonnait, élucubrait des poncifs optimistes – c’était l’émotion du soir, un frais gibier à décortiquer, la joie journalistique, la chaleur communiée, le bonheur alcaloïde. Le lendemain, l’élu, le pourceau démocratique grognerait une incohérence, soufflerait le froid, par contrariété, par sérieux, par simulacre du sérieux, ourdirait un paradoxe fielleux, minauderait des contre-ordres, organiserait des minutes de silence, des superstitions nationales ; il resterait protégé derrière son paravent, tapi dans les brumes de la panique fabriquée, des frousses, des pétoches de l’opinion publique, putain sondée, doigtée à l’envi, explorée par tous les trous : mesurer la stimulation alternative, tâter les soumissions aux chaud et froid dispensés.
J’agonisais la nuit sans intérêt dans l’ouate fertile des pensées biéreuses mais un retour de miction déclencha une grave crise d’hystérie : la poignée de la porte des cabinets céda, rendit l’âme dans un cliquetis ferrugineux et rédhibitoire, très solennel et drolatique à mon goût ; une surprise en somme. J’en haussais les épaules mais la fausse note mécanique alerta ma téléspectatrice trop faiblement imbibée de bière – de la façon qu’avaient certaines femmes de ne jamais boire. La châtelaine exigea réparations, derechef ; elle en éteignit les émiettements de sa série, condamna les débordements visuels ; dans une curieuse torpeur, vague, agitée par le ballet irrégulier des phares passagers, par les réverbérations, les balafres éphémères, bariolées, elle entretenait l’énervement factice, gratuit, grotesque, s’entêtait dans le grotesque, accumulait les rodomontades explicatives, les rodomontades ignorantes, les invectives ; je grattai mes cheveux, gêné, fatigué, las, et gribouillai quelques contrariétés, contradictions malvenues, assassines, des faiblesses incurables, peu masculines, des désobéissances, un despotisme fainéant ; l’étonnement face au délire s’atténuait en bâillement, en franc mépris, en une sentence vache et définitive ; je bâillais aux cernes de la fatigue, aux hasards domestiques, au samedi à venir, promis aux délices conjugales, au repos, au conseil des nuits, aux espoirs, aux lendemains idéalisés, aux lieux communs, au silence, à mon oreiller ; elle boudait seule, réfugiée sur le canapé, rivée à son humeur décorrélée, à son orgueil décorrélé. J’enfouissais mon amertume dans l’oubli.
Samedi 7 mars 2020 :
Silence de Rodomonte, Rodomonte faisait la gueule, expliquait qu’elle s’en allait ventiler son télétravail dans les fraîcheurs d’une campagne voisine, une campagne maternelle, abandonnée aux possibilités technologiques, une campagne où l’urbain pouvait se tapir et empoisonner, pourrir son refuge, miasmer ses lubies – allusion à la poignée de porte, aux ambiances néfastes, aux impressions, aux sentiments négatifs, au couple abîmé. Combines, senteurs, non-dits éloquents ; désintérêt, bon vent.
Je pris ma douche malgré la menace de la poignée brisée, pendante et prolongeai lascivement l’enfumage aqueux, étalai des buées épaisses dans l’espoir décomplexé de ne pas la recroiser. Manœuvre couronnée de succès, triomphe en serviette, en clapotis jusqu’aux placards, victoire sans éclat, à peine un sourire intérieur et fugace. J’organisai une sortie matinale, motivée par la contradiction, l’art contradictoire, d’autant plus motivé que la mère-fouettard disséminait son empire. J’allais corriger cette poignée de porte, au vu et au su de personne, pas même de la châtelaine, dans mon coin, épuisant cette matinée sans but, sans travail, cette absurde journée vide, malheur des agendas neurasthéniques.
Surprise hébétée par la revoyure des monstrueux édifices de la Part-Dieu : l’habitude avait proscrit ce lieu abominable, cette circulation abominable, hideuse, confluence de bruits, carrefour des mendicités modernes, des hostilités molles, des dangerosités banales.
Il fallait s’imaginer des hommes ayant résumé, ayant économisé ce quartier en tribut divin, il fallait s’imaginer les marais antédiluviens, antébéton, antégoudron, deviner les fermes éparses, les casernes assainies, il fallait conceptualiser les souvenirs engloutis sous l’architecture sur dalle – méditer le sur dalle, construit sur dalle. Daller une plaine, bétonner le béton, alourdir le bitume, écraser, vitrifier, annexer les boulimies et les engraisser encore ; et les fourmis dedans, au hasard labyrinthique, à l’odorat maltraité, agressé par les phéromones invasives, fourmis hagardes, réjouies, martelées par les effusions d’un Héphaïstos charbonneux, cramoisi, malsain, psyché de cave, de tombeau, malaxant ses défécations sablonneuses, durcies, séchées, ses blindages laconiques, ses crottes à ronger victimes des mastications, des pluies, des vents et des souffrances dues à la météorologie rhodanienne. A la confluence des horreurs charriées par l’esprit homogène, standard, univoque des quatre coins du monde, on rénovait, surbétonnait, moulait, griffait, cassait l’incassable mocheté des grisailles dégoulinantes de traces – les pourritures, les infiltrations, les marques suintantes, les stigmates enlarmés –, rafraîchissait les gris infiltrés, les gris maussades, tristes, multicolores, incohérents, loqueteux. Au milieu des excavations, des permanences cycliques du charnier urbain, du chantier maladif – permanence épileptique, elliptique, intensifiée par l’avarice, la constance du vice, la surenchère des bonnes et des mauvaises intentions, permanence des problèmes, des délires, des salaisons électoralistes, permanence des démagogies brutalement réalisées, permanence de la chute hurlant ses dénégations –, au milieu des projets régionaux, internationaux, des rebuts de réunions, des crétinismes idéels transfigurés en fortifications et coursives pour clientèles et tourismes, au milieu du chaudron aplani, comme déposé là, la veille, pendant la nuit, par mille hélicoptères titanesques, attelages irréels, mastodontes volants venus déposer leur somme tératologique, l’amas des abstractions brutalistes, murailles des dominations démocratisées, des impérialismes normés, au milieu – environ nulle part, au creux d’une fracture, à Vienne, à Leipzig, à Barcelone, à Varsovie, à Levallois-Perret, à Prague ou Bratislava, à Copenhague et Rosny, indifféremment à Hambourg et à Parly, à Dijon, à Lille, à Valence, n’importe où, mais un n’importe où identique, conforme, sépulcral, un n’importe où consommant ses environs comme une insatiable sangsue –, au milieu, j’entrais dans la dalle, trônais un instant, rabougri et débile, dans son ventre aux sutures et rénovations répétitives, mugissantes, aux écologies ultramodernes, lumineuses, redoublées de ciment, d’écrans, triplement des infrastructures, solidification des consommations, panade des acoquinements idéologiques touillant leur troupeau acheminé en flottilles de bus, armadas de tramways, en sournoiseries souterraines, en jonctions incongrues, sonores, et je comptais les envolées de vélos, les ronflements de pelleteuses, les gémissements des grues, les surgissements massifs, poussiéreux, agressifs des colonnes de voitures suintant des artères humectant la dalle. J’évitais la coagulation que renfermait la dalle, la coagulation disparate mais semblablement hideuse, robotique, pressée et flegmatique, patibulaire, défigurée par les néons, les cristaux aigres, les réverbérations intérieures, glauques, artificielles, j’empochais une poignée de porte, standard, bon marché, gratuité payante, un rien, gratuité laide, fragile, sans effort – si ce n’était le bain dans la fange agglomérée des porte-monnaie, des numérologies, des tickets de caisse.
Avant midi, j’en terminai de ma réparation ; la déception m’engourdissait, les quelques coups de tournevis n’ayant pas suffisamment distrait un emploi du temps écrémé. L’exploit n’apaisait pas l’urticaire cérébrale développée aux cours des emplettes, entretenue par la vacuité des jours sans programme.
Je n’avais personne à qui échapper ; la solitude ouvrait des horizons de liberté, de silence fertile, de promesses tous azimuts, et je ne savais qu’en faire. Interdit à mon bureau, pilotant mollement l’ordinateur, je pesais précisément mes désirs vidéoludiques. Ils étaient nuls, plats, indigents ; l’imagination dédaignait ces chimères habituelles, la mémoire dessinait les sottises chronophages à empiler, les répétitions conceptualisées arrêtaient les velléités réflexes ; une évidence hurlait dans tout l’appartement, dans son calme alangui, sa torpeur feutrée, sa léthargie cinématographique : je n’avais personne à qui échapper.
J’étais chez l’ami, le complice d’antan, des lustres au carré d’effervescence, fumée bleue des nuits glauques, chauffées aux ampoules tenaces, immortelles, soirées sodiques, jaunies, dorées par les découvertes, les licences banales, les gaudrioles hilares, les adjonctions fidèles, le décorum ; clandestins d’une croisière, perdus, des minuits écroulés et des retours bedonnants, lents, légers, des villes renversées sous notre candeur, des farces grandiloquentes.
La troupe retraçait sa généalogie : c’était la fatigue des amitiés attablées, où claironnaient d’anciens heurts évacuant l’avachissement, l’adulterie niaise, le repos plâtreux, décevant, le pâle amollissement des désirs, des plaisirs, des rêves, des volontés, le pâle trucage, bluff constant, arnaque désespérée des idéaux brassés, assouplis, liquéfiés. L’apéritif s’évanouissait et, aux cris décidés de l’hôte, la troupe joviale s’armait de sa bonhommie grégaire, sortait au crépuscule rosé par les pollutions planantes, rose aux confins interdits par la méchanceté architecturale, ambiante, crénelée, par l’assemblage irrationnel, déconcerté, déconcertant et impersonnel dont les matériaux, les idées, le discours semblaient émaner d’une déchetterie.
Entreprise de courses éclair, de courses logistiques, purement gourmandes, entreprise qui nous fit traverser un champ de bitume en reconversion, reconverti en tapis de béton pour vélo, bus, piéton, pour drainer l’embouteillage irrémédiable, ses débordements sonores, décibels rebondissant sur les implacables bouillies de verre et de fer, les mélanges implacables, crayonnés de suie ; restaient quelques malheureux immeubles antédiluviens, souvenir rosé d’avant les dénudements désavantageux, rosé dans le coucher photochimique, photogénique, tendre, rosé par leur vieille crasse pastel malgré les crépis vert d’eau, bleu pâle, rosé par l’assouplissement des nerfs, l’éthylisme neuronal. Renforcée en substances diverses, l’heureuse compagnie se rattabla, poulopa dans l’appartement en conciliabules braillards ; la cuisine et le garde-manger, le salon et son confort, ses chaises musicales, l’étalage frumentaire.
Avec l’hypnose tombaient les fatigues, les vieillissements, les mines cernées, et la troupe se décomposait, s’amenuisait, au compte-goutte des départs, des poignées de main et des promesses, des enthousiasmes renouvelés, jurés, étoilés de complicités futures, de rénovations amicales – des poignées de lettres mortes.
J’étais chez l’ami et nous vidions les dernières bouteilles enrobant notre agonie de considérations bulleuses de dernières minutes bavardes, rallongées par les départs retardés rassis, par les considérations capitales consumées dans l’instant ; l’hypnose endolorissait la mémoire ; ne restaient que les effusions sensibles, l’émotion même s’évanouissait ; quelques bribes sensibles, imprimées, bavées dans le buvard de la mémoire.
Dimanche 8 mars 2020 :
Dimanche de guerre en France : gueule de bois douloureuse aux répercussions gastriques, musculaires, cérébrales ; je zozotais du lit à la salle de bains, assouplissais mes méninges recroquevillées, ma raideur fatiguée et sournoise ; je déambulais d’improvisations culinaires en sommeil vidéo-ludique – j’y retrouvais quelques autres camarades, quelque autre écosystème relationnel où l’on vantait, auscultait, ventilait nos bitures respectives, nos médailles ; la vantardise arrondissait les souffrances éphémères vite métabolisées, et le soir, quand on avait roté toutes les promesses d’une journée lascive et fraîche, on sentait l’énergie sourdre, ranimer quelques ambitions, quelques congruences sociales embrasées dans nos jovialités.
Je contemplai les poutres apparentes de mon logis, instant flottant, déclinaison douce d’un copieux désœuvrement, ennui complet ravivé par l’absence de Colocataire, stase à féconder malgré les céphalées nuageuses ; l’absence criait depuis le salon que je n’habitais plus. Je décidai une invasion, lâche et décomplexée, vite vautrée dans le canapé, et je comptai les poutres : les vestiges d’avant la normalisation et ses standards : le blanc des plinthes blanches, des portes blanches, des plafonds blancs et des inexpugnables murs blancs – mon carrelage était bistre, rajoutait de la froideur, rabaissait le dialogue des poutres et des murs aux borborygmes décoratifs d’une passable aigreur. Tous les éléments de l’appartement exhalaient l’économie, la senteur âcre des centimes thésaurisés. Les poutres ravivaient obstinément une existence préhistorique. Longuement étudiées, aux cratères et nœuds dénombrés comme les cirques lunaires, ces poutres rescapées me faisaient haïr les blancheurs convenues des locations, de ma géographie quotidienne. Pourquoi supportais-je ce dortoir malfaisant ? cette garçonnière que seule la télévision franchissait ? Voilà la seule touche féminine de mon cocon industriel, réplique identique d’une autre masure.
Évidence : je n’étais pas chez moi – chez personne, chez d’autres, chez tout le monde – comme dans un centre commercial, au cœur d’une dalle à Paris, à Budapest, à Vladivostok, à Shanghai, Sao Paulo, partout où régnait la peinture blanche.
Lundi 9 mars 2020 :
Mon télétravail s’inaugurait en pompes fadasses, récurait la routine en en prolongeant l’ennui et ce premier matin déclencha une cascade d’inanités déplaisantes, de psalmodies réunies, de complots insanes ourdis par toute une frange d’incompétents, de maladroits – un problème déclinait impunément mille palabres colorées par les soupirs des interconnectés au labeur inutile, claquemurés dans leur torpeur, leur obéissance, navrés par la solitude ou la promiscuité, le silence ou le bruit, endeuillés de la machine à café, rouspétant comme des mégères contre d’artificiels écueils, multipliant les chutes, quasi volontaires dans les chausse-trappes informatiques. Il leur fallait des heures pour dégourdir leur mollesse.
Les plus acharnés réfractaires, blablateurs de l’extrême, péquenauds cravatés ou clochards citadins, drapés des vices du riche bétail, organisèrent – avant bien sûr d’avoir mis un pied à l’étrier – une pause méritée, une pause-café radiodiffusée, vidéo-amusante, vidéo-bavarde, vidéoconne. Impératifs impérissables.
Je ne fis rien l’après-midi ; avachi dans la parfaite solitude, j’élucidais quelques travaux et pesai consciencieusement ceux que je repoussai au lendemain. Je tins plutôt les annales des plaintes, des jérémiades de mes inutiles collaborateurs perdus dans un autre genre d’activité – tourbillon, bruit, cri, agitation, fébrilité, etc. Unisson des jactances : perte de temps, sournoise attaque contre leur supposée efficacité, efficacité à établir, à certifier. Des malheurs à rattraper, des bavardages à colmater, des remplissages réunis, des emplois du temps à noircir d’infructueuses fadaises. Ours déclinant, babouin en short, en chaussettes dépareillées, en chemise de surface, en chemise vidéo-présentable, je souris aux élucubrations de ces coupables béats, puis la main dans le sac de leur affable inopérance, de leur défectueuse indolence grassement payée – partisans du toujours moins pointilleusement mesuré, outils rouillés d’une entreprise qui ne servait obscurément à rien sur le grand échiquier cosmique des fatalités –, je réveillais amoureusement, avidement les doléances soigneusement consignées des moins que rien. Y découvrirais-je de quoi épancher l’ennui ?
Je me déconnectai sans sommation ; l’ombre des immeubles se mouvait, annonçait la nuit qui s’infiltrait, invoquait une déprimante noirceur venue enterrer ce jour grotesque. Effroyable fatigue, plus caractérisée encore qu’après les assiduités au bureau, effroyable griserie assoupie, repas démotivé, appétit boulimique, indifférent, insatiable ; j’exorcisais la consternation en lisant avec entêtement – il en fallait désormais – pendant plusieurs heures – du moins le crus-je, m’en congratulai-je – avant de sombrer. Nuit sans rêve.
Mardi 10 mars 2020 :
On expédiait les matins sans réunions avec discipline mâchant le travail, les trajets intellectuels parcourus mille fois ; on fusait laconiquement dans les rides ravinées, marchant dans ses vieilles traces, dans son territoire frelaté, arc-bouté ses vieux artifices, ses paresses jamais résolues, rassasiées ; un matin sans réunion qui ne laissait qu’un salarié pantois, abattu par la sécheresse, la maigreur des devoirs, le tarissement trop rapide de leur source ; labeur récompensé puis abîmé dans l’oisiveté décomplexée, camouflée par les surveillances trop pâles, naïves, benoîtes ; matin sans réunion que j’ensevelissais dans une quête turpide – turpitude d’employé de bureau – : nouvelles du front : front éventré, débandé, abandonné aux morgues journalistiques, front mouvant soutenu par les mesures les plus raisonnablement tièdes ; on oscillait mollement entre le carnage et la sarabande, les paniques, les alarmes et les sereines dispositions. Le décompte quotidien des morts, des bientôt morts, papotait sous la férule des spécialistes de placards, gros fatras de nervis aux obéissances bavardes, masquées sous le diplôme, les titres absurdes, les gloires, les poussières, les publicités, les palabres insanes, contagieuses, inaudibles, qui n’avaient de poids que pour celui qui les prononçait – rite de fidélité, fidéiste –, masquées sous les ronflements de vieilles carcasses étiolées, restes navrants de demi-hommes à perruque, baudruches gonflées d’amour-propre excité par l’objectif et ses caresses, les hochements compassés, l’unanimité pusillanime, et les tons doctes, les périphrases de pétochards, les sermons lunetteux, périmés dans l’instant, invalidés par décrets dictatoriaux. Front sans exploit, fade cirque, ritournelle pleurnicharde et conventionnelle concernant les moyens rabougris, soucis pécuniaires, explications pécuniaires des nervis endimanchés pour la grande occasion, le grand oral, l’instant télévisuel. Front des électeurs massiques, braillards, avides d’enfermements, bêtes à sonder espérant la sinécure enfermée, morpions inconséquents, rouspétant des riens dans la touffe farfelue d’un gouvernement secoué par l’urgence, l’urgence des peuples anesthésiés, désespérés, urgence des vertus publiques, des valeurs.
Après-midi d’attente au règne étendu, doux-amer, et l’amertume d’être coincé chez soi alourdissait la séance, déformait son ordinaire, sa sacralité, ses modalités. Les réunions flambaient, le statut occupé occupait mes collègues engourdis par la marmaille, la solitude, le ménage, la sieste, les courses et quelque autre sournoise avanie télétravaillée, l’heureuse trouvaille, occupation bénie pour aérer le cheptel coincé par la pandémie. Les chèvres peureuses bandaient leur effarante inutilité, obéiraient docilement au premier berger qui touillerait leur trouille. De là à magnifier s’inventer une tâche, faire du zèle ? Jamais.
La journée de labeur rémunéré s’acheva dans la contemplation intéressée de plusieurs vidéogrammes, format accaparant, judicieusement chronophage, aux discours variables, modulables, contemplation aiguillée par une suggestion amicale. Les déconnexions s’enchaînaient, discrètes, impalpables, trahies par l’interconnectivité, et j’en profitai pour éteindre une machine, en allumer une autre ; un saut de puce du travail au divertissement, du divertissement obligatoire, scolaire, assis, au divertissement volontaire, inactif, assis. Mardi : idiot quasi-énervé constatant la violente inanité des jours, j’envisageais de réformer cette routine qui s’annonçait délétère, abêtissante. Il faudrait combattre l’acédie, comme un moine, un anachorète tenté, se concocter un code, une règle.
Mercredi 11 mars 2020 :
L’équipe disséminée mais rafistolée par le guingois artificiel débitait sa somme débilogique, éructait la pénibilité absurde, la colossale sisypherie du télétravail (on leur avait fait lire Camus au lycée) ; d’aucuns n’hésitaient pas à démontrer la dangerosité du mercredi en divulguant les dernières chorales inventées par leurs enfants ; les solitaires enchantés par l’amaigrissement des routines péri-urbaines taisaient leur bonheur pantouflard ; j’allais communiquer mes résultats – banalités éludées dans le concerto des palabres majeures, sous le couvert sonore, le brouhaha printanier de ces trublions vocaux, tire-au-flanc aux rendements horaires terrifiants, ensevelis sous leurs pleurs, prophètes de leur malheur suintant les scories de l’immobilisme geignard ; des torrents de lave congelés dans l’ivresse du bobard, dans l’ivresse orgueilleuse des exagérations, des emplois du temps impotents. Encore une belle occasion de ne rien dire.
Il fallait que j’occupasse une journée, et la fausse attente, le faux espoir de voir surgir une tâche requérant mes compétences repassaient une patience froissée, vagabonde, déconcentrée. Il s’agissait de débloquer la paresse, d’animer ma carcasse arraisonnée par l’ordinateur, fatiguée en contemplation oiseuse, en furies ravalées. Il s’agissait de saisir les libertés décharnées, monceaux, abats séchés, encore abandonnés par les bonnes consciences jugulant notre conduite supposée.
(Je me rendis au Monoprix, palais enfoncé dans les immémoriales petites halles des Brotteaux où l’on avait vendu des aspics dont la gelée me régalait. Désormais, c’était un Monoprix, avec son vigile impavide, grognon, analphabète, ses machines loquaces, ses caissiers multitâches, saisonniers, mensuels, échangeables et changeants, ses promotions permanentes, ses fidélités, sa guerre. Sa guerre de l’arrière et ses tourments imaginaires, seuls stigmates de batailles iréniques, batailles fantasmagoriques – des défaites –, et ses clients éperdus, ses vieilles rombières de dix heures, aussi vaines que moi, arborant leur nouveau bigoudi, le masque chirurgical, rupture de stock rhétorique, jouet des séniles. Les hérauts ridés de la morale hygiénique, des contagions de la peur, nous toisaient, nous les infâmes pestiférés, vecteurs, dangers, statistiques pandémiques.)
L’esprit allégé par le devoir domestique bien fait surveillait ironiquement l’encéphalogramme d’une journée de labeur – platitude vespérale. Je consolidai cette reprise en main active et plongeai mes doléances dans l’évier, éclaboussai mon caleçon de travail. L’évier était une écumoire à idées, une plantation hydroponique de pensées fugaces, à récurer, assainir, fortifier. J’en attrapai une énorme à démêler. J’en prolongeai ma vaisselle, élaborai des détours spongieux ; la mousse coulait, bullait, dégoulinait mollement, blanche, visqueuse dans le siphon, la cascade généreuse du robinet berçait les déclinaisons de mon imagination toute accaparée par le dessin d’un plan de bataille : trêve de murs blancs, de mobilier usiné, machinal, falot, j’allais redorer cet appartement famélique, j’allais décorer cette boîte de conserve où les gouvernements me claquemuraient contre mon gré, par méchanceté.


