Déshérence
Quatrième semaine
Jeudi 12 mars 2020 :
Crash boursier : anecdote des guerres de derrière et hululements des oracles de plateau : on roucoulait les intempéries, les déchaînements apocalyptiques mais on savait déjà, pertinemment, que cela n’aurait aucun effet tangible, l’impalpable irréalité des raz-de-marée financiers nous émoustillait sans raison, par-delà nos capacités, nos intelligences. Les corbeaux et augures spécialisés s’égosillaient mollement, ne savaient ni ne croyaient ce qu’ils minaudaient, collège des Cassandre à caméra ; on n’imaginait pas que les pourcentages rouges prolongeassent leur colère, leur panique ; suée des prédateurs, sourires, maîtrises des prédateurs ; retour à la normalité de l’éther monétaire, silencieux, impavide, gourmand.
Cacophonie gouvernementale : les valets incongrus, débiles, recrutés à leur soumission déclamatoire, les plénipotentiaires, les ministres oubliés, interchangeables nous rabrouaient, tançaient notre incurie, ourdissaient des nébuleuses intellectuelles à l’imbécilité évidente – comment conserver, actionner autant d’imbécilité ? –. Continuité, continuation, entretien coûte-que-coûte des tendances, des habitudes, des déliquescences ; on glisserait sur l’huile – légère accentuation, dosage de la vitesse de la chute – sans sentir ni souffrance, ni interférences, à l’ombre des sourires événementiels ; le luxe d’une mort pâle, raisonnable, étatique, volontaire et normée ne nous serait pas contesté. Patatras : le Thénardier en chef s’emparait du microphone, coupant le sifflet des chiens-chiens à la laisse trop lâche ; gravité comique, sérieux carnavalesque, impossibilité retorse de la parodie ; la sommité débita ses pleurs optimistes, expliqua ses retraites, ses déroutes sans trembler de honte, sans mea culpa, et rabroua les bavards sous-fifres, renversa les mots d’ordre – l’ordre ? –, rabroua les joueurs de fifres, de pipeau et autres flûtistes du sérieux circonstancié : on barricadait écoles et lycées, universités ; on encageait la débonnaireté ; on s’allongeait dans les voluptés du principe de précaution, opiacé des démences séniles.
A l’ombre des vieillards en pleurs : incitation virulente, expiatoire au télétravail ; le patron avait vu juste – gloire des courtes vues – ; il devait se flagorner de sa prescience, de son initiative, il avait devancé la sénilité du monde d’arrière-garde. L’économie, l’activité réelle était tout visible, mobilisée, actionnée par une poignée de gueux et de fonctionnaires ; les autres sangsues batifoleraient sur leurs claviers, maugréeraient leur bonheur discipliné, persuadés d’accomplir des prouesses, de remporter des Austerlitz tous les matins – bonheur mesuré à l’indigence de leur tâche, sublimé par l’entretien des absurdes routines qu’elles s’infligeaient. Quarantaine des inutiles, voire des nuisibles. Aucune conclusion n’en serait tirée.
Vendredi 13 mars 2020 :
Transfiguration du vendredi : on redéfinissait l’apathie : les absences interconnectées s’observaient sur les écrans de surveillance anonyme ; aucune réunion n’était programmée – silence, trêve des bavardages, cessez-le-feu et préparatifs mesurés, calfeutrés des jours libres, remplissage des libertés, des largesses du télétravail obligatoire. Passées les activités quasi-automatiques du matin, je mesurai l’inertie fâcheuse de mon entreprise de rénovation – toujours ce carrelage austère, néfaste, laid et glacé comme les duretés d’un enfer bernanosien. Je me devais de remplacer ces dalles impersonnelles, manufactures démocratiques et policées. Fin des pensées, des chimères et des comètes rénovées, place au travail, au labeur, aux préparatifs.
La première étape du post-moderne amarré à son taudis locatif fut d’interroger les annuaires, les commerces, les boutiques qu’égrainait la toile, l’univers consommable, l’éther des paresses, des tribulations timides, tues, indétectables – mort consacrée du téléphone, cet ennemi. L’homme – l’intrigant homme des futurs pointillés – goûtait les propositions, les offres, les publicités, pesait les commentaires, confectionnait ses jugements au fil des vagues, au fil des chenaux clarifiés, de la volubilité répétitive, cacophonique d’internet – manitou, sorcier, savoir, mine, trou, oubli, ruche, désert, opacité, éparpillement, etc. – ; l’intrigant homme espionnait son quartier, ses alentours inconnus, y découvrait cent commerces tout juste effleurés d’un regard indifférent, affairé à d’autres spleens.
A la recherche des meubles perdus : le déferlement anecdotique des pages et onglets dévoilaient des collections précieusement entretenues, proposées aux marchandages, aux enchères, aux calculs, aux reventes – synthèse de prix étonnamment bas, mal imaginés. Je corrigeais mes attentes, mes imaginations, mes craintes en réévaluant l’offre : les boiseries travaillées, le mobilier curieux, un tantinet modelé, discursif, unique, n’enthousiasmaient guère les stoïques consommateurs d’asepsies magmatiquement univoques et mornes comme mon carrelage. Les vieilleries ligneuses, massives, caractérielles, craquant des souvenirs attendaient des acquéreurs peu aventureux, conformés dans leur goût, éteints dans leurs inconsciences matérialisées.
L’indolence se prolongeait en dessins, en croquis, en réarrangements intérieurs d’une frilosité peu inventive – des difficultés à purger la neutralité agressive des objets à l’abandon, des assises sans fondements. L’après-midi se liquéfiait dans un crépuscule plus fertile, dans la résolution de détruire d’abord, d’oser détruire. L’oisiveté s’ennoblit dans la ratification de ratures et de schémas rédempteurs, conclus par une paire de croquis architecturaux définitifs, personnels, convaincants – digressions, écoulements dilatés par l’ennui solitaire, silencieux, secret, illuminations des pénombres ; depuis quand n’avais-je goûté une si parfaite complicité ? Une si parfaite osmose intime ? Un monologue si fécond ? Loin des pollutions sonores, des interférences routinières, des requêtes absconses, des obstructions causées par de fausses générosités, des orgueils conflictuels, des belligérances sexualisées, sentimentales.
Je m’endormis rasséréné et entortillé dans la couette, lascivement de travers, nonchalamment éparpillé – je laissai tomber un livre lu avec bonheur, gourmandise vite rembarrée par une fatigue massive, la chute répétée des paupières, l’engourdissement cérébral.
Samedi 14 mars 2020 :
Hier j’avais rédigé un courrier à l’attention du propriétaire, pianoté avec fracas sur un clavier pour compenser la timidité de la démarche – timidité des aventures inconnues, des interpellations hasardeuses, inconvenantes, surprises –, dans le fracas d’un engouement pris au mot. Ledit propriétaire avait rassemblé son lexique le plus affable pour abonder dans le sens de mon dessein ; il baragouinait des gentillesses, des prudences de propriétaire heureux, satisfait qu’on choyât son gourbi, heureux au point d’avancer des mesures financières, des partages, des tempérances. Considérations monétaires non envisagées par les errements de la veille – je vivais sur un tas d’or, d’argent bancaire, résultat d’un salaire immérité, mérite de l’obéissance, des bonnes dispositions lourdement inculquées, des diplômes démocratisés, surnuméraires, et d’une vie alourdie, appesantie par la décalcomanie des semaines, leur superposition hémophile. J’envisageais franchement de dilapider un peu, pour mon plaisir environnemental. Je répondis des politesses dignes de mon diplôme.
Épris de mes profusions décoratives, j’entamai une nouveauté : s’ouvrit l’inédite quête d’un parqueteur – si tant était que cette profession existât. Paresseux et curieux, amusé par mon incurie, décidé à éclipser un après-midi futile – futilité implacable, insoluble d’une journée sans télétravail, sans réunion –, je voguai dans les marais asséchés, goudronnés, postdiluviens des Brotteaux.
J’ânonnais des mélodies, des bribes en zigzaguant dans le damier géométrique et régulier du sixième arrondissement. La navigation décontractée mais agitée par un espoir espiègle s’étendit des quais aux boulevards, osait des raccourcis, des détours dans telle rue peu prometteuse ; le vaisseau salua Kléber et Foch, Saxe et Masséna frôla nerveusement le parc grouillant de péri-urbains venus miasmer en masse ; l’immondice insoupçonnée fourmillait, magnifiait le parc en déchetterie de l’anthropologie crapuleuse, du dysgénisme démocratique aux mille estropiés, gamins débiles, poubelles chromosomiques crapahutant, s’entassant à l’envi, au plaisir barbare de vrombir en essaim, de polluer, d’hurler des macaqueries, de s’épouiller, affalés dans la clarté douceâtre des délices ensoleillées. Le quartier souffrait des hebdomadaires descentes du caravansérail, des cohues hétéroclites ; les pollutions stagnaient, s’accouplaient, meuglaient, puis s’éparpillaient lentement, pesamment dans leurs bus poisseux, leurs bagnoles informes, grotesques.
L’esquif désemparé, mal récompensé de ses explorations printanières s’engouffra dans l’anecdotique rue d’un nom oublié. Qui se souvenait de l’avocat de Louis XVI, qui chérissait la mémoire de ce rédacteur du code civil – génie commun, amortissant les raz-de-marée, survivant dans toutes les perditions, s’acharnant à empêcher la ruine totale, la désagrégation ? ; des gens habitaient une rue sans même savoir sous quelle renommée ils s’embastillaient. L’ivresse désabusée, usée et musculaire menaçait la nef lassée par les déconvenues de cette aventure hasardeuse. Le guetteur à l’attention réduite manqua heureusement, inconsciemment de manquer la devanture d’une ébénisterie, masure sans relief, le fourbi intérieur comme seule indication des prérogatives du lieu. Un tag hideux et abscons bariolait méchamment un rideau de fer à demi baissé et la porte d’entrée d’une banale modernité – simple rectangle plasticométallique sertissant une plaque de verre, une poignée – n’invitait guère aux emplettes extraordinaires du samedi. Le nom même du lieu n’évoquait pas clairement le métier ; un essai de poésie ; on aurait préféré le rudimentaire « Ébénisterie de quelque-chose » - Tronchet, des Brotteaux, de la Tête d’or ; il ne fallait pas cogiter trop longtemps pour accoucher d’une appellation potable, géographique et descriptive.
Nez-à-nez avec un quadragénaire barbu, augmenté de lunettes aux épaisses montures, grisonnant et partiellement couvert de sciure, j’attaquai sans ambages au sujet du parquet, et qu’on ne m’enrobât pas dans le miel de mille promesses : parquet, oui, non ? – de la brutalité des introspections expectorées. Réponse positive, enthousiaste même, passionnée. On discuta instamment des mensurations, des qualités, du chant, des craquements, des plinthes, et j’appris à démolir un carrelage, l’affaire de quelques jours, un télétravailleur de ma trempe ne pouvait se laisser divertir d’une tâche si aisée, amusante, un tel défouloir ; l’astucieux flatteur expliqua que la pose du parquet relevait d’un art précis, délicat, s’emporta – rancunier, prolixe – contre l’industrie du plancher rabougri, vitrifié, patinoire de magasins ; j’hochais la tête, surabondais, déclinais mon aspiration – tout à la main : sous mon contrôle totalitaire, pas de machines, pas de robots. Il interrogea le concept de robot et je lui servis une soupe bernanosienne mal improvisée sur un établi, lui révélai un réservoir de haine contemporaine et de mépris envers les posthumains qu’il allait noter dans un carnet, ou peut-être n’était-ce que les dimensions de mon appartement, des considérations purement matérielles et pratiques.
Je repartis avec ordres et missions : interroger mes désirs, mes ambitions intérieures, affiner les choix de boiserie, arrêter le sort du carrelage, de la moquette tissée et rêche, des meubles, réfléchir aux harmonies de couleurs, ne pas hésiter à envisager le papier peint, méditer l’agréable complémentarité des façades lyonnaises, goûter les traditions judicieuses et simples des décrassages extérieurs, rejeter les aplats sournois, désespérés, austères du propriétaire avare, du locataire sans audace, tous deux satisfaits par le masque de la propreté.
Surexcité par cette rencontre qui dépassait les espérances de mon mépris, de ma quête asociale – avais-je vraiment voulu tout cela ? les gens ne me parlaient pas, je n’inspirais aucune empathie, encore moins de sympathie ; on me répondait mais on m’évitait, comme j’esquivais l’entrechoc humain ; on flairait ma politesse empruntée, mes essais benêts d’humour, aveux d’impuissance sociale résorbés dans l’incompréhension, désaveux de ma pudeur et de spontanéités ubuesques –, je rentrai précipitamment. L’ébéniste avait fendu ma glace comme une bûchette précieuse, avait devancé, deviné des idées que j’estimais saugrenues, et m’avait laissé fourbu de devoirs à rendre avant la fin de la semaine. Attraper quelques bières savoureuses et évacuer ce samedi de vadrouille en amicalités informatisées.
Dimanche 15 mars 2020 :
Archéologie dominicale : excavation de la caisse à outils et de son fourbi oublié dans une boîte à chaussures enfouie hibernant au fond des grands placards aux portes coulissantes, coulissées pour l’occasion... Que faire de ces barricades placides, boiseries de pacotille, fanfreluches plasticoligneuses dont on devait manier la légèreté avec prudence ? Leur praticité, résolument applaudie par le commun des sursis sans opinion autres que publicitaires, ne compensait guère leur incorrigible fragilité doublée d’une laideur non vue, obscurcie dans le commun des communs, la routine des passages aveuglés par une si puérile fadeur, par les farfouilles empressées, par les environnements imposées, acceptés, consentis par absence d’envergure, collatéraux des contrats signés, raturés avec précipitation en remerciements des oboles, des trouvailles miraculeuses dénichées dans les entrailles des tensions du marché – les cours des marchés...
J’auscultais mes marteaux inutilement allongés sur le sol, et mes boîtes surprenantes, au contenu inconnu, sachets de clous, de quoi construire, rafistoler, embellir, planter trente armoires, et des tournevis en quantité, variés, surnuméraires, de tailles, de formes et d’emplois divers, et encore des choses, des clés et des pinces. Je bruissais mystiquement dans l’arsenal, dressais un inventaire amusé par cette exhaustivité comique, hors de propos, imaginais les promesses, les opportunités de ce trésor inopérant, abandonné à mon impuissance manuelle – l’héritage épais, surabondant, extirpé aux largesses maternelles couvrant de bienfaits leur fils solitaire ; elle avait doté sa progéniture d’une belle caisse à outils comme on parerait sa fille d’un beau trousseau.
J’avais étalé cette virilité virtuelle, potentielle sur la moquette tressée de la mezzanine, source d’inconfort usuel, quotidiennement souffert à cause de sa dureté compacte mais oublié par l’habitude lasse. J’arrêtai la destruction-reconstruction des placards et méditai le sort à réserver à ma chambre d’altitude, à son inconfort moquetté, à ce fourbi grotesque de meubles rapiécés, cabossés, assemblés en cacophonie visuelle, environnementale – les livres débordaient depuis des mois et aucune opération de rangement, aucun achat n’avait affleuré à la surface visqueuse des pensées grises. Je méprisai mon mépris et résolus d’anéantir ce tapis stupide, la barrière osseuse des bibliothèques disparates, bêtes comme des fétus, plus moches qu’une broussaille, d’anéantir le bureau métallique, simplexe, squelettique et affaissé sous le poids de l’ordinateur et des avachissements, de piles de romans lus, non lus, en attente.
Je résolvais par soustraction – toute cette placidité carrelée, blanchâtre, aux reflets abîmés par l’ensoleillement, par la médiocrité des matériaux, la froideur des sols, l’incurie des dispositions : détruire, voilà une amorce, une mèche, un enthousiasme sans ironie, premier degré, physique, réel ; détruire, vider.
Je n’utilisai finalement qu’un seul outil : le mètre déroulant. J’épuisai cette matinée alanguie, pesamment réfléchie en additions de mesures, en escalades athlétiques voire téméraires ; je diagnostiquai chaque recoin, chaque intervalle ; je tartinais une grande et vierge feuille de figures timides, fortifiées par l’ensemble naissant, consolidé par ses angles et ses distances ; un schéma détaillé naissait, l’ébauche d’un futur réchauffé, personnel ; enfin, je décidai d’évacuer la télévision, cette conne, seul apport de la Dulcinée en fuite ; je m’expliquerais laconiquement au besoin.
L’hypothèse du sac des inanités intérieures de cette baraque m’excitait – m’excita toute la journée que je consumai en exercices contemplatifs, en croquis cérébraux, en remaniements théoriques, en idées tous azimuts.
Lecture adoucie par ma hargne domestique ; je nageai sur la page, un brin distrait, impatient d’entamer une semaine décisive, une exploration sardonique des fables du télétravail, une exploration de ma volonté, de ma persévérance, de ma paresse.
Lundi 16 mars 2020 :
Delirium tremens : je n’avais pas encore enfilé mon pantalon – je ne l’enfilerais pas avant le déjeuner – qu’une explosion de stupidité démentielle, saugrenue, éhontée provoqua une épaisse dégringolade de rire, à gorge chaude, rire nécessaire pour relarguer l’hystérie filmée d’une collègue : le salmigondis de pixels, calfeutré dans son salon nigaud, laconique, figurant les reflets électroniques d’une recluse forcée mais consentante, le salmigondis visuel doublé d’un brouhaha sonore imprécis maudissait en bruissements tempérés cette époque insalubre, pandémique, mortelle, où la menace fatale rodait, insatiable. Conséquemment, la réfugiée sociale, hygiénique, forcée mais consentante, le salmigondis, le brouhaha arborait un masque chirurgical en sa demeure, de peur de se faire miasmer par son engeance, ses gosses qui participaient à l’apocalypse funéraire, augmentaient la vélocité endémique et saturaient les transmissions informatiques, son salon menacés par d’invisibles dangers. Vectorisation des enfants, ou vivement qu’ils s’en allassent chez leur père.
L’activité centrale, digestive, distrayante du tertiaire – la réunion superfétatoire – étant reléguée aux répétitions, à une surenchère de l’inactivité et de l’attente, je décrétais une audacieuse promenade décomplexée, camouflée par l’activité simulée du téléphone portable. Nombre de commerces des Brotteaux sommeillaient en ce lundi, les dimanches non chômés rendant absurde cet archaïsme désolant privant le télétravailleur désœuvré d’une aubaine distractive. Les vitrines brouillonnes, closes, éteintes m’aguichaient avec leurs mystères reclus – l’ébéniste prometteur profitait de ce repos unanime, avait chaîné son antre. La promenade châtrée dériva dans le parc agréablement vide, crânement ensoleillé, et seuls les arbres ajoutaient leur ombre au tableau – vide des aires de jeu, des allées de coureurs, des allées fleuries, de la roseraie, du zoo condamné par prudence, pour parer aux mutations virales, vide criant d’un monde aux prudences effarouchées. Ca et là, perçait la tranquillité placide des jardiniers chouchoutant la joliesse de leur vide – devenir jardinier ?
Heures de gloire : avertissement du patron, officieux mais diffusé à la cantonnade, secret dévoilé par mansuétude : La nouvelle tombait, ahurissait les dociles employés distants, désespérait leur semaine tout juste entamée, triturait une routine mise à mal par les errances d’une guerre interminable déjà, d’interminables défaites, de replis soucieux. On annonçait, on prédisait l’incantation du shaman présidentiel, du gourou sacré, de l’idole : les personnes inutiles seraient confinées à la chinoise, à l’italienne – qu’on oubliât les moqueries ! –, pour rien, par égalité, par impuissance ; l’entorse, le défi seraient condamnés, les amendes étaient prévues, prêtes déjà, les procès-verbaux seraient dressés, avec zèle, enthousiasme – ô les enthousiasmes du monde désespéré...
Délibération des ouailles apeurées, prévenues par le berger, par l’admirable directeur satisfait de sa générosité, de sa prévoyance : fuir, en pagaille, attraper enfants – si besoin –, ordinateurs, gadgets, vêtements et fuir les urbaines geôles, les fourmilières condamnées, assiégées par le gouvernement, s’épaissir, s’encroûter jovialement dans la campagne méprisée, s’enhardir dans cette campagne ignoble, verte, bête, décamper dans les richesses secondaires, envahir les parents, grands-parents, belle-famille. L’unanime frayeur s’époumonait dans les haut-parleurs informatiques, grimaçait des avis convergents, domestiqués, bredouillait des conversions prérurales, des crédos farfelus. Et la fuite de s’enclencher : les profils s’absentaient, s’hors-lignaient, sans plus aucune discrétion, sans ambages, en panaches d’étourneaux ; la fuite unanime, fiévreuse, endiablée – déconnexions en pagaille, et plus personne pour travailler. Je n’avais nulle part où fuir, certainement pas envie de partager une geôle, de souffrir l’hystérie en bande, en famille, de collectiviser mon intimité.
Je simulai la fuite, par politesse, par esprit de corps, afin d’aller observer :
Sans écouteurs, sans filtres, je saisis l’ampleur de la fuite – fuite d’information, fuite des informés –, de la déroute, des embouteillages fébriles, de l’ire des klaxons emboutis, des frayeurs sévèrement clignotées, de la léthargie des feux indifférents, loin d’apprécier la comédie, la farce automobile. Débandade généralisée, mobilisation générale, taxis du défaitisme, l’entassement s’étalait en kilomètres gras, cintrés, coagulés ; les caillots forçaient les goulots, les carrefours amoncelaient des sommes concurrentes englouties avec peine, les clairons foudroyaient les hésitations, les lenteurs involontaires, communes, les escouades du désastre sonnaient avec énergie, l’énergie des terreurs intestinales, reptiliennes – les reptiles coulaient dans leur marre, leurs irrigations insanes, sous le déclin d’un soleil ironique invitant aux marches vespérales, pastorales, catalysant l’églogue : églogue des bétons armés, des trains furieux, des automobiles furieuses, des métaux entassés, entravés. A ma perte de vue, l’infarctus dégoulinait, grimpait – mille et mille larves gluantes, et les bus embourbés, assaillis, scarabées éberlués, déroutés –, grimpait le renflement du pont Poincaré, sautait le Rhône boueux mais irisé par les clartés printanières d’un crépuscule frissonnant, et les rayons ricochaient de pare-brise en toiture... On agitait quelques mains furibardes aux fenêtres, les climatisations éructaient, on gagnait quelques décimètres. Contre-jour aveuglé, ébloui par la chute du vieux dieu dans ses nuits éternelles – Caluire, la Croix-Rousse peignaient leurs grosses murailles cimentées, fresques moulées par un Vulcain tétanisant les courbes bucoliques du fleuve ; Vulcain alimentait les routes titanesques en ferrailles hurlantes, en nains bavards, énervés, aux trouilles verdies et klaxonnant leur déconfiture ; faces contrites, faces fermées des nains, lèvres jointes, crispées, dents grinçantes des nains, baffes méritées, chiards de nains en pleurs, gamins suréquipés, superprotégés, électroniques, pesants : solennité des nains, discipline des nains, pâture des nains ; coffres remplis, chargés, suspensions rabougries, amas des victuailles, entassements précipités, vrac étudié, optimisé : fuite des dernières minutes regrettées, diagnostiquées ; que n’avait-on laissé cette glacière ? – on serait déjà trois mètres plus loin – et ce feu ! – et ce connard qui n’avançait pas ! Humeur des nains, spiritualité des nains.
Il y avait la Cité Internationale – pas plus qu’une gare, qu’un centre-commercial, qu’une rue marchande, etc. – qui alignait son homogénéité, faisait oublier la plate bêtise de son monochrome ostentatoire – monochrome saveur brique, briques gigantesques, usinées, contrefaçons céramiques ? plastifiées ? L’observateur aurait dû approcher, toucher la fausse chaleur de ces barres, plaques assouplies par quelques rondeurs, par des artifices de métal, de béton et de verre. La flore, l’épanouissement printanier des arbres tapissait frileusement les murailles orangées, la balustrade fluviale. Une flore extatique, fraîche et pâle, gonflait sur les quais lâches et paisibles du gros Rhône ravalant ses ardeurs alpines, rétréci, domestiqué en un long, large méandre caressant, caressant le souvenir de ses divagations marécageuses raisonnées par la sagacité entretenue des successions de vulcains apeurés, ingrats mais teigneux.
Le marcheur solitaire, amusé et moqueur, découvrait les largesses inutiles d’un urbanisme crétin : la solitude débile du lieu n’appelait guère aux promenades ; les quais étaient voilés par le nouveau quartier, édifice calfeutrant la vue, barrant l’accès aux hordes perpétuelles du Parc de la Tête-d’Or. Des clochards indifférents campaient, assiégeaient mollement, innocemment les abords boisés, ombragés d’Interpol, taudis de béton, à l’ancienne, brutal, hideux, masure arachnéenne et obèse à la fois – de l’araignée écrasée, recroquevillée sur sa mort tragique, absurde comme les plans de cette monstruosité sénile, ringarde, vieille horreur des vulcains d’avant ; férocité, brutalité croissante des forgerons maltraitant toute géographie, les lits des fleuves, comme les hanches des collines, férocité revancharde, durcie, précipitée, normée : leur paresse, leur orgueil maladif, leur sommeil triste et haineux abandonnait quelques heureuses vengeances : l’enfouissement du quai sous les feuillages pétulants, bercés, nourris par la fluidité fertile du fleuve, silencieux et complice ; y serpentait le tracé vague d’allées signaux véhéments d’une écologie minimaliste mais soulignée de pancartes, donnant libre cours aux racines diverses, noueuses, congelées dans leur démence, laissant s’établir des clodos Décathlon, Amsterdamer, rougis, replets comme des bonzes.
Comme le soleil s’évanouissait derrière les contreforts assombris de la Croix-Rousse, je m’engloutissais sous le pont Churchill, son millier de tonnes mates, rêches, taguées, ses armatures, ses chevilles indifférentes aux cavalcades effrayées. J’émergeai, regrimpai dans les habituelles laideurs turpides du sixième, contre un immeuble morose, fané, une muraille d’allure méditerranéenne – joliesse incohérente, implacable, guettant l’embouchure du boulevard des Belges. Je m’enfouis dans l’allée arborée – flore disciplinée, rangée, gigantisme de platanes frissonnant. Les bagnoles s’amenuisaient, les abords du parc, les hôtels, les beautés volubiles, les éclaboussures incongrues se réfugiaient dans les douceurs de nuits sans heurts, sans vie, dans l’endormissement total, sans lumière, sans sourire, sans mystère – de l’espacement des lampadaires à Lyon –, sans l’hypothèse des familles attablées, des vieillards solitaires, des célibataires intermittents. Enfoncées dans la nuit, les rues évidées, anémiées s’assombrissaient fatalement ; le ciel encore frais, vivace, diffusait une saveur bleutée, tardive, veillait sur la triste, l’ancestrale capitale engourdie, snobée.
La dernière voiture, et plus un chat jusqu’au bercail ; les trottoirs alanguis contait la pénurie des habituées ; Monoprix scintillait, amical, étrangement inactif, inopérant, avertissait d’une pénurie de denrées et papier-toilettes – symbolisme de la foirade.
Mardi 17 mars 2020 :
Lever hésitant : j’imaginais les citadins revenus de la campagne, revenus de leurs manœuvres et exercices, des enchantements paysagers, revenus d’une nuit silencieuse, noire et étoilée, pesante et froide, revenus des frimas rupestres, des humidités glaçantes, des impréparations, des défaites, honteux de leur piteuse fuite désespérée, farfelue, grégaire. Mais la rue Bossuet (Jacques-Bénigne : prêtre, prédicateur, évêque, membre de l’Académie française et conseilleur royal connu pour sa littérature théologique, historique et ses sermons réputés, ses controverses avec le protestantisme (combats de chrétiens, de chiffonniers, de coqs)) sommeillait dans son immobilisme matinal – la matinée coula sans un heurt, sans un cri, pas de mobylette, de pétarades, d’avertissement vitupéré, de crissement occasionnel. Exode urbain avait évidé les termitières de leurs légions de télétravailleurs.
Avec délice, avec un appétit barbare, je jasai de plaisir, étouffai par paresse sociale, par joug social un florilège d’insultes frôlant l’onomatopée simiesque ; une méchanceté tue, solitaire, ennuyée, inexpiable, impossible à partager m’agita des heures. Comment déciller les faux bonheurs de collègues réfugiés, enfoncés dans telle plaine de l’Ain, dans l’ombre frileuse des montagnes de l’Isère, dans tel fortin du Beaujolais ?
Voilà certaines de leurs démangeaisons verbales du jour nouveau : Pleurer les matins gelés, les inconforts, les températures, les climats, les oublis, les remords, chanter les beautés de la rosée, la fraîcheur embuée, l’énergie enfantine, vitupérer contre les connexions épisodiques, les retards logistiques, technologiques, les saccades des réseaux, les câblages lâches, époumoner servilement, docilement ses rages inopérantes, sortir des crocs limés par l’abondante incohérence gouvernementale, par la saturation corruptrice.
J’appris les règles du confinement – telle était la chose, le nom, l’état de fait, la nouveauté obéie –, règles séniles, des guerres perdues : extension de l’idée chinoise claquemurant des millions de quidams de sortir de leur cage, de les forcer à demeurer parfaitement inactifs dans l’ascétisme forcé, turpide, rémunéré ; extension de l’improvisation grandiloquente des généraux du toujours pire, des débandades claironnées, des fiertés parodiques, des triomphes post-mortem, des extases populaires, sondées, terminales. Le cheptel s’enorgueillissait d’une nouvelle règle : droit de rayonner à un kilomètre de chez soi afin d’y réaliser des emplettes auprès d’une liste stricte de commerces autorisés ; on m’enseignait la fermeture des frontières, impossibilité totémique, résolue dans la plus soudaine excitation – les passoires (quoique les passoires filtrassent encore des choses, séparassent des hétérogénéités) étaient closes très tard après les contagions. Après les échecs précédents, les risques incommensurables pris par la bêtise citoyenne, nationale, quelques élections municipales étaient suspendues – pleurnicheries de la vieille déesse démocratique, moqueries des réfractaires désintéressés, victoires frustrées des vainqueurs habitués. On arrêtait les réformes, on concentrait l’inanité, la nuisance en décrets ; on m’apprit que l’État, l’industrieux pachyderme et son auréole de crédits, de doléances, d’usures, de concurrences, imposait l’économie des masques médicaux – évidence crasse du désastre, désespoir des pestiférés alités, hargne méchante des toutous au panier, à la niche, hargne des caniches nichés dans leurs foirades, discours des caniches, aboiements, unissons, transes, communion effarée des caniches. On m’apprit qu’il fallait lancer des salves d’applaudissements à vingt heures en hommage à nos geôliers héroïques.
Sur l’honneur, sur mon honneur hypothétique, je raturai une permission signée de main d’esclave, inféodé à sa pitance salariale, rivé à son boulet informatique, piégé dans son labyrinthe urbain – les campagnards de la dernière heure restaient-ils également emmurés dans leur nouvelle demeure ? Demeureraient-ils dans la circonscription établie autour de leur nombril ? Probablement –, sur l’honneur donc j’aérai ma paresse. J’étourdis un après-midi dans les errements pastoraux, profitai des anonymats inventés par cette époque pour aérer mon improductivité.
J’arpentai des rues vides, affrontai les vents de mars dans des boulevards exsangues, constatai les respectueuses fermetures des estaminets – j’avais espéré pousser la flagornerie jusqu’à l’installation en terrasse, jusqu’à l’engloutissement de quelques pintes dorées ; non essentiel, pas au goût de l’expertise – ; il valait mieux s’entasser dans son kilomètre, dans la hideur des sociétés rétrécies que de boire un verre au soleil. Je naviguai rue Tronchet, curieux, et stoppai mes explorations devant le rideau de mon amical ébéniste – je vis rouge et pestai contre l’alliance des peurs et des incompétences, contre le joug de la peur, son omniprésence, contre l’impératrice du nouveau monde, du monde sans destin, tout engourdi dans ses ennuis, ses désespoirs ; les désespérés montraient pattes blanches – les deux ! –, tiraient le rideau, fermaient leur échoppe comme si la peste et ses cadavres, ses charniers, sa pestilence débordaient des trottoirs, comme si des défilés de rats venimeux grouillaient dans les caniveaux ; rien, une ville vide de peur.
A vingt heures tapantes, quelques ahuris tapèrent dans leurs mains à la fenêtre qu’ils osaient ouvrir l’instant de défouler leur obéissance, leur servilité indue – ils avaient peur et applaudissaient.
Mercredi 18 mars 2020 :
La promenade, la patrouille assermentée distrayait quotidiennement mes envies de sieste, mes paupières alourdies par l’absence de travail engendrée par les exercices, les astuces, les précipitations matinales, par l’automatisation malicieuse des tâches, par la délégation complice – mes après-midis roupillaient comme les rues d’une métropole confinée ; ça et la digestion vieillissante, le vieillissement.
Je résolus de venger la déception de la veille et m’en retournai toquer au rideau de fer de l’ébéniste dans l’espoir de le sermonner – discours fomenté, mais assurance déclinante à l’approche du magasin. Les entraves gouvernementales me donnaient des velléités, des hardiesses rares. Détectant un frisson d’activité dans le bordel étagé de la boutique, je frappai lourdement dans ce silence morne. Derechef, j’assommai le travailleur au chômage forcé de propositions illégales, de facéties sur l’honneur, kilométriques, arguai de la proximité, de mon silence, du jeu, fis miroiter les dorures de paiements généreux, assurai un emploi au désœuvré, pérennisai le commerce, attisai le courage, la révolte de cet artisan rouspétant vainement dans sa casemate poussiéreuse, balafrée d’outils, artisan réduit à rafistoler les retards, les vétilles qu’il aurait tôt fait d’épuiser. Je piquai son orgueil en surlignant l’incurie fatale, la docilité fébrile que constituait l’attente des aumônes étatiques, les espoirs de reports de salaire, et l’etcetera des subtilités décrétées par le geôlier totémique ; il fallait faire la nique. Je repartis échaudé et fier de mon plaidoyer, stimulé par les demandes pressantes de mon rénovateur ; j’épuisai les largesses minutées d’une promenade contresignée pour accumuler quelques maigres réserves, des réserves citadines, volages, de citadin rassuré par le retour des rouleaux de papier-toilettes et des paquets de pâtes – concurrence ravivée, rayons recolorés.
J’allais rapidement m’ennuyer dans mes trois virgule quatorze kilomètres carrés environ. J’arrondissais.
Arrondissement mathématique, absurde, gouvernemental, dépassé par l’arrondissement administratif, par les rondeurs plus historiques, humaines du quartier, par les rondeurs familières de son damier urbain dilatant la méchante rondeur du cercle, de la trigonométrie farfelue, dictatoriale des tièdes urgences.


