Déshérence
Vingt-cinquième semaine
Jeudi 6 août 2020 :
Poursuite affairée, sérieuse, rapide du labeur entamé la veille, travail avec pauses, étirements, bâillements, surprise de Patron, surprise niaise – il s’agissait maintenant d’opérer, de ligaturer la greffe aux organes voisins, aveugles et revêches, de piocher, coller, étayer, brancher les mystères magiques, dérisoires, improbables, inconnus qui frustraient Paniquée, menaçant sa fortune, sa gloire, son mérite.
Coup de vent d’Ondine incapable de siéger aussi calmement sous les hospices délicieux du monochrome azuré : achat d’un livre d’occasion – un excellent prix, une aubaine, presqu’une arnaque –, achat extérieur, non masqué, déniché dans les caisses sorties au soleil, au mépris des passants, achat réalisé malgré la désobligeance, la récalcitrance du mauvais commerçant cumulant le mandat de sous-flic, de bandit moralisateur, de geignard épidémique, un achat en guise de crachat – une nonchalance dont elle s’étonnait ; en y repensant, elle aurait dû l’agonir et lui jeter sa pléiade non lue au nez ; mais sur l’instant, elle s’était dit inconsciemment que j’aurais trouvé cela grotesque.
Second coup de vent d’Ondine : revenir de balade, d’un de ses tours constamment enchantés, éblouis, espiègles, solitaires, sérieux et rythmés, elle m’expliqua comment elle photographiait les plantes et interrogeait sa mère pour identifier les inconnues. Elle nargua ma patience et moqua mon imbécilité florale, mon incapacité vérifiée à mémoriser l’accord du nom et de la forme des fleurs. Tout juste pus-je reconnaître le fameux, le bleu et touffu plumbago et son nom improbable – lumbago précédé d’un p, comme plante ? –, parfaitement incohérent, surréaliste, inexplicable. Idiot, source de dépit, je confondis l’aubépine et l’églantine, source de moquerie papillonnante, camouflée sous les sourires embarrassés, joueurs, provocants, antalgiques, des sourires dépités, incrédules, m’accusant de mauvaise volonté, d’erreurs volontaires, calculées afin de la faire bisquer – il fallait lui faire comprendre que mes bibliothèques mentales étaient empoussiérées par des catalogues de données concurrentes : cartes, objets, caractéristiques, interactions, synergies, rythmes, stratégies, tactiques, chiffres, pourcentages vidéoludiques.
Elle partit m’attendre sur la plage, comme la veille.
(L’intelligence d’Ondine, la sagacité d’Ondine me forçaient à être plus vif, attentif, intéressant, à potasser, vérifier mes anecdotes, à revoir mes jugements, à approfondir des idées, à les confronter, les muscler, les épaissir ; ensemble nous déployions des gourmandises communes, des intelligences partagées, dissertées, arc-boutées, nous déployions un langage commun qui auto-alimentait son énergie, sa croissance dans la fusion de nos complicités, de notre concorde loquace.)
Vendredi 7 août 2020 :
Sage écolier, collègue émérite, je rendais une belle copie à Paniquée la soulagée, lui rendais son bon de départ, bénissais ses vacances, recevais de chauds et distants remerciements pour ces heures prises sur mes priorités – si je cachais la complète automatisation de mes priorités, les délices d’un labeur manuel, réfléchi, conçu, empressé, le plaisir innocent, faible que procurait l’accomplissement constant robotique, conditionné, bouclé, binaire de la vaste majorité de ma charge salariée, je lui recommandais fraternellement de rassembler ses équipes interconnectées afin d’alléger, de court-circuiter certaines tâches. Conseil, amicalité, prévention vaguement tombée dans son oreille distraite, heureuse, vaguement recueillie par son esprit tourné vers des urgences, des libérations réjouissant cet après-midi rutilant. Fin du manège, du frisson existentiel, du soutien, de la mansuétude, de la fierté, des visibilités, des partages, des vivacités, des précipitations, de la grande cause. Restaient le mérite, une bière à engloutir, une plage où s’insérer, où étaler son apathie momentanée, où évacuer les dernières vérifications mentales, où loger deux serviettes, deux corps habitués, presque locaux dans la densité éloquente, dans le brouhaha, l’excitation, les sommes, les étalages de crème, les suées, les réverbérations – sable, mer, façades.
Pendant le chauffage, les préparatifs de la baignade, Ondine affirmait que j’aimais travailler, que pendant trois petits jours je m’étais astreint à une efficacité visible, taiseuse, concentrée, difficile à détourner, que je savais m’efforcer, me contraindre au contact des circonstances, des imprévus, des empressements, que je me faisais une image fausse de ma léthargie, de mon ennui, de mon inutilité.
Dans l’anonymat des cris, des denses agglutinations, dans le confort brûlant du sable cramé, blanc, incandescent, je tempérais ses compliments : j’aimais la facilité, la portée facile, le domaine de mes compétences, de ma compréhension, de mes facultés, de mon tempérament, domaine suffisant pour briller, se faire mousser, se donner l’impression d’être indispensable, nécessaire aux joies entrepreneuriales. Dans le fond, dans l’idéal, je souhaiterais m’approcher du rôle de couteau-suisse – petit, pratique, généralement inutile, généralement rangé mais capable de toutes les menues manutentions ; un couteau-suisse forcé, diplômé, sûr, éclairé.
Saisissement relatif de l’eau glacée, dansante, empourprée par les hyperactivités concentrées à l’interface élémentaire – pagaille d’enfants, de parents barbotant dans les débris de vagues, dans la boue sablonneuse, dans les éclaboussures, les éclats. Éloignement du littoral, accalmie aux morsures suaves de l’eau glacée, froide, tiède, généreuse. Nage incertaine, au petit bonheur ; rencontres anonymes de têtes mouillées, lunettées – soleil ou piscine –, de silhouettes cétacées, sirènes hypothétiques, clapotant vivement, lentement, alternativement dans des directions croisées, insouciantes. Solitude amplifiée par le souffle, les jets amusants, les geysers, les pauses, les flottaisons, les tours de bras, les gymnastiques aux sonorités ambivalentes, changeantes, aux doubles volutes – aqueuses, aériennes –, du son, des sons – solitude totale sous l’eau, ne restant que l’effervescence mousseuse, éphémère, vite dissipée, frivole, s’effaçant, laissant régner une confusion ouatée, un borborygme constant, mou, bavard, spirituel (comme murmuré par quantité d’esprits loquaces), parodique, handicapé, rebondissant, sourd, grave, froissé, une confusion imprécise, navrant les repères – le passage d’un nageur pressé, exercé, fulgurant, paraissait lointain, ralenti, fatigué, mollasson, épais. Impossible d’ouïr, de mesurer l’approche d’Ondine, venue écourter mes expérimentations acoustiques – un milieu trompeur, hostile, dangereux pour l’homme (paroles de capricorne). Milieu labile, merveilleux, caressant, amniotique, porteur, vivifiant, mouvant, motivant, actif, délicieux selon la baigneuse bienheureuse (paroles de cancer).
Phase de séchage – immobilisme, pause, pose d’Ondine scrutant l’océan, debout, pressant cheveux et maillot de bains – jaune etc. – pour favoriser l’action solaire, l’évaporation, immobilisme généreux, statuaire d’où perlait l’assemblée, l’hommage, l’humour des gouttes, des brillances, du faste éparpillé, frileux, puis gonflé, uni, tombant en rigolant, en pleurant le long de la dive enveloppe, le long des cuisses droites, plantées, non plantureuses, bombées par les hanches, le long de l’écartement, de l’infini logé entre leur marbrure, leur force, sous la plissure désunie, cachée des fesses – d’où perlait une autoroute, un goulot d’hommages –, de l’infini fenêtre sur l’océan, fenêtre à la forme étrangement utérine, entretenue par l’arrondi généreux, rentré, interne, des muscles graciles – littéralement ! La gracilité étant les deux arrondis bombés des jambes de la femme, protégeant l’aine, figurant dans leur mince tonicité la silhouette utérine ; était gracile une femme dont les cuisses dessinaient une fenêtre utérine sur l’océan.
A l’heure des premiers départs, de la visibilité, de l’évidence d’une somme de premiers départs, nous entreprîmes une nouvelle baignade rafraîchissante, impérative, pressante, à contre-courant – pressée par de longs quarts d’heure affalés sous les ardeurs du soleil. Curiosité, dérive, détours, retardement, solitude partagée repoussaient l’inéluctable retour, l’inéluctable séchage, supplice ralenti par l’incidence vespérale, par les préciosités roses du soleil entamant son salut péremptoire. Supplice sensoriel, visuel surtout, tentation du touché, des sens étourdis, communiant dans l’étourdissement, la fièvre des ensoleillements émotionnels, des pamoisons silencieuses, tues, contenus malgré soi. Que dire, que baragouiner si ce n’étaient quelques politesses laborieuses, sèches, peu inspirées, lasses, pendant qu’on s’abîmait sans vergogne dans l’ivresse des spectaculaires insignifiances ondiniennes – réajuster d’un geste irréfléchi, réflexe le triangle fessier, détacher sa tignasse trempée, nouée, épaissie, brouillée, chahutée par le tapage du sel, du sable, du vent, de l’eau et du soleil, tourner la surface du séchage, aérer le nombril, les abdominaux détendus, affaissés, adoucis par la peau souple et brunie – ? L’ensorcellement le plus total, invincible souffrait l’indélicatesse, l’impudeur d’une plage, d’un monde, d’un univers moral, mesquin, d’impossibles foutaises, s’épanchait, agitait une imagination condamnée aux désirs les plus possessifs, aux fins de la courtoisie, de la bienveillance sauvegardée par la réserve, l’émotion intimidée, par les saveurs de la peine inassouvie, par les espoirs idéaux, idéalisés, par un respect peiné, souriant, étonnamment emprunté, farouche, hésitant, inactif, sage par inaction, désirs déroutés, contenus malgré et par l’évidence, la constance, l’éloquence de l’attraction, déroutés par l’innocence, l’imprévisibilité, la retenue, la timidité entretenues, naturelles, inexpugnables de l’être camouflé dans ses triangles jaunes, ses fenêtres sur l’océan, derrière les splendeurs de sa chevelure, etcetera des pâmoisons.
Façon de vaincre, de surpasser la bile, l’humeur des désirs comprimés, je m’emparais d’un prétexte, d’un dernier recours de condamné – admissions, concours – pour l’inviter à dîner le lendemain, après la complétion des embardées familiales. Elle accepta très spontanément, très gentiment, non sans s’inquiéter spontanément, gentiment de mon état – j’avais le don inutile, contre-productif d’afficher, de laisser mes colères et mes frustrations perler. J’éludai, me ressaisis, dissipai l’aigreur et la théâtralité indélicates, infantiles, imméritées.
Samedi 8 août 2020 :
Je demandai à Patron s’il nous autorisait, ce soir-là, exception sans lendemain, à dîner ailleurs – hurlement de rire provoqué par mon premier degré absolument benêt. Il recoiffait ses épis vieillis à la recherche d’inspirations culinaires et détaillait très convenablement, respectueusement les concurrences, les tables recommandables, déconseillait les mauvaises adresses d’un cuisant « pas terrible » – analyse rapide, estimation des coûts, des plaisirs, de l’environnement, du service, de la proximité, de la praticité. J’allai instamment réserver deux couverts au restaurant préconisé le plus proche, sis dans une de ces rues reliant la ville à la plage.
Une grande et profonde salle donnait l’illusion d’un enfouissement, illusion propagée par l’enchevêtrement des poutres, des décorations bigarrées, hasardeuses, hétéroclites, par l’enchevêtrement de trois couleurs – noir : les poutres abaissant, compactant le plafond, les pieds de chaise, le mur du fond ; rouge : les tables pour deux disposaient de nappes aux lignes rouges, les dossiers magenta des chaises ; blanc : comblant les restes (murs latéraux, plafond), insignifiant, constellé des décorations hétéroclites, en lutte vaine avec une surcharge étudiée, déformant sa fadeur commune, vulgaire, facile. Illusion d’enfouissement qui favorisait un charme chaud, intimiste mais bavard, joyeux – salle pleine, pagaille des discussions, conflits des discussions, magma des discussions circulant, buttant dans cet enfouissement agréable, inactif –, un charme désuet, artificiel, sincère, maladroit, quasi-comique, auréolé par des lampes, par le halo sodique des ampoules timides d’une lampe cuivrée par table, charme farfelu, nié par la cuisine, copieuse, goûteuse, par le service incorrigiblement aimable et simple, sans finasserie (une pensée pour Valentin). Bain ambiant où s’épuisait la nuit précoce – précocité due à l’enfouissement, à la luminosité –, où j’interrogeais la simple et ample robe noire, l’aplat de mousseline, où j’assaillais Ondine de questions empilées, enfouies, ratées, oubliées, réfléchies, stockées, nouvelles, impromptues qui surgissaient au gré des charmes du dîner – bière du coin, vin rouge, abondance, moue dubitative, exaltation verbale, prolixité inépuisable, inépuisée, recherche sincère, pleine de réponses, interaction complice, éclairage complice des ombres, des pistes, des sous-entendus, des hésitations, des intuitions voilées sous les sourires.
Ses études étaient dictées par l’assentiment des intérêts, des notes, des chimères adolescentes, des romantismes interdits de l’adolescence. Tout naissait d’une absence totale, d’une ignorance de l’idée d’ambition : la lecture échappait, par prestige, par éducation à l’accusation de paresse et s’était imposée avec la promenade solitaire comme l’espace, le refuge, le théâtre des illuminations, révélations, fantaisies, espace toujours contaminé par l’effervescence active de sa famille, par le besoin physique de se maintenir près du poêle pendant la morne saison. La lecture bénéficiait d’une vaste bibliothèque compilée par sa grand-mère principalement, d’une bibliothèque très anglophile, romantique, réaliste, prolongée par le goût, la curiosité, les premières obligations scolaires, les cours de latin et de grec, l’intrusion de la philosophie, de l’histoire, de l’esthétisme, de la digression, de l’étude. Au hasard du sérieux, des exploits lycéens, des désirs tus, enamourés, embués, Ondine n’avait postulé qu’aux classes préparatoires de Toulouse dans l’espoir transi d’y suivre son geôlier sentimental, à la surprise des professeurs qui buttaient sur son indifférence gamine, au hasard du seul désir concret d’étudier, de prolonger, d’élever, de drainer l’exhaustivité des matières, des vérités, des œuvres, des génies – le bonheur de décompter, bien au-delà des capacités digitales, le cortège des lectures de cette année capitale : obligation, conseils, références, intertextualités, devoirs, enthousiasmes, curiosités, poèmes, romans, essais, sommes, fatigues, extases, etc.
Par saut, par dérive légère, logique : sa défiance envers l’école comme institution, comme lieu, comme prison, comme torture, défiance motivée par les joies, les mérites, les libertés, la familiarité de l’école à domicile tenue de main de maître par sa grand-mère – modèle, louanges, amour –, exubérance surveillée par les académies, soutenue par une somme de cours catholiques par correspondance, une moralité stricte mais agréablement libérale – au sens vieilli, souvent employé dans la traduction du Don Quichotte, par exemple, mot merveilleux, désuet, corrompu, maltraité par la connerie libérale, l’autre, qui se croyait libérale. Dithyrambe complet des heures passées à son bureau, avec ses sœurs, sous le regard vigilant de l’aïeule, dithyrambe des après-midis libres, vacants, remplis d’initiations diverses, familiales, partagées, de libertés exquises, infinies de l’enfant s’épuisant sans fatigue, sans lassitude dans les livres, d’une éducation heureuse menacée par les séditions d’un père perdu – glissement, saut, dérive imprévue, née de la volubilité, des débordements bavards de son absence totale de réserve passée une timidité farouche. Longue parenthèse, sortie de sa mesure, dépassant amplement les dimensions du détail, de l’anecdote : du divorce tumultueux, théâtral, mesquin, romanesque, juridique, étiré, grotesque, déchirant, évoqué sans fard, sans crainte, avec une certaine fierté qui, une fois conté le paysage des anecdotes grinçantes, des coups bas, des mandats par huissiers, des séjours misérables à l’école, dans d’autres demeures, fierté qui s’expliquait par la rage fatale d’Ondine qui s’était emparée de sa plume pour répudier son père fautif avec l’assentiment enlevé de ses sœurs – quel degré de mépris, de méprises, bassesses et de trahisons les avaient séparés au point de canaliser toute la férocité, tout la hargne morale de cette hirondelle généralement patiente, voire indifférente envers les turpitudes, d’une effarante bonté envers les caractères, les moralités voisines, mais révoltée par le chantage affectif, la séparation, la déchirure nucléaire, l’éloignement de la grand-mère, la perturbation de l’éducation, et la duplicité, la mécréance douteuse, le silence douteux.
Aucune gêne, aucune pusillanimité, une sincère narration faisant fi des points de vue, de mon étonnement, voire de ma commisération – l’affaire était entendue, conclue, résolue dans la séparation, pour le mieux, pour de bon –, aucune faiblesse, aucune sensiblerie dans le discours, pas même du dégoût, plutôt une certain fierté encore adolescente, le souvenir de la fierté active, farouche, armée, ni l’attitude blasée, désillusionnée que la déception aurait pu alimenter, plutôt la clarté du fait accompli, historique, anecdotique bien que constitutif, la parole franche – dans la mesure du connu. Parenthèse fermée par les années de lycée, puis de prépa, d’indépendance, d’amitiés, d’apprentissages, années où elle rit des provocations des autres élèves, où ceux-ci se frottèrent à ses principales fiertés : son christianisme et sa virginité – summum anecdotique atteint lorsqu’une camarade provocatrice lui proposa de lui prêter son copain. Parenthèse énorme gonflée par l’alcoolémie qui concentrait l’attention, atténuait l’effet des impressions, des découvertes, décuplait la joie vive et moelleuse des confidences généreuses, par ma curiosité positive, innocente, stimulée par les originalités, les imprévisibles manifestations de l’ossature de son existence – doublement, épaississement de son existence, au-delà de la moue dubitative, des cheveux d’or, de la fenêtre sur l’océan. Soirée de révélations, de vérités, d’observations, d’absorption pensive, voilée sous la vivacité, l’harmonie, la complicité de l’infatigable discussion que la fermeture du restaurant interrompit angéliquement. Dehors la nuit, des flâneurs, la vidange des troquets, les messes basses, le calme assoupi, brunâtre des rues, la détente aérée, les politesses, les remerciements, l’adieu, l’hommage pudique, sobre et joyeux, le serrement d’une main, le salut, le sourire, l’éloignement, un plongeon, un besoin de plonger dans le tumulte analytique, d’assagir le tumulte des ricochets mentaux, des images rééquilibrer, un plongeon ravissant, rafraîchi dans la solitude nocturne.
Dimanche 9 août 2020 :
Pensées biéreuses d’un dimanche après-midi, solitaire, guilleret et introverti, digéré : prégnance d’une confiance larvée, discrète mais essentielle, révolutionnaire, mentalement reconstituée de l’apparition d’Ondine aux aveux expansifs, graves, aux découvertes singulières, aux surprises singulières, enveloppées par l’onctuosité du soir, d’une confiance rapidement éprise, instinctivement éprise, éprise par surprise, loin des convenances estudiantines, des pourparlers faussement amicaux, des paroles, des évaluations, des indécisions forcées, des décisions cyniques, des idéaux supprimés, écoulés sous l’étude, le réalisme du marché, confiance jamais réduite, offusquée, à l’éclat sauvegardé, distendu, dilaté jusqu’au débordement par les actions, discours, secrets, hésitations, courtoisies, sourires, gestes, aveux, récits, par le partage spontané, renchéri, sincère, complémentaire, jubilatoire de certains fanatismes, de joviales radicalités dès lors qu’elles s’exprimaient sans crainte au lieu de rester tristement coincées entre l’estomac et la glotte, confiance chimique, alchimique dont les marques, les effets, la brillance régnait dans une inséparabilité moléculaire – instabilité des atomes orphelins –, une joie incidente, rythmique, tournoyante, un bien-être, un soulagement muet ou prolixe, symbolique et pratique, un humour débroussaillé par l’appréhension, le souvenir, l’attention, l’usure, une impatience exquise, frileuse, significative, une intelligence, des intelligences accouplées, volubiles, sous-entendues, capables de silence, d’attente, d’ingurgitation, d’indépendance, de liberté, une paix réconfortante, guérisseuse, adoucissant l’âpreté du confort actuel, l’hémophilie triste du confort actuel, une patience miséricordieuse, une digestion des peines, un oubli du prurit mental, des affronts à l’appétit suscité par la réalité de l’idéal, le respect de l’idéal, une spontanéité personnelle, pleine de son honnêteté, de son égoïsme, sa léthargie, ses paresses, sa lascivité, ses désirs, ses frivolités, ses aspirations, ses hauteurs, son indolence, une grande confiance, nouvelle, phénomène nouveau, solaire, nocturne, quotidien, moteur, entraînant, motivant, frein des empressements et des pulsions, patience de l’impatience, de la précipitation, de l’inconvenance, phénomène commun – trop évident, puissant, nouveau, pour ne pas l’être –, partagé, effaçant soigneusement les effacements, les poses, les grandiloquences de la beauté, des orgueils de la beauté et de l’intelligence, phénomène imposant sa véracité, sa flagrance dans l’assentiment constant, dans l’imposition naïve, assurée, certaine, sans pourparlers, sans calculs des habitudes, des marottes, des hygiènes – Ondine choisissait peu, imposait peu sa volonté, pétillait d’indécision mais empiétait gracieusement, se lovait, s’incrustait dans mon immobilisme, choisissait sans le savoir, par générosité, pour compenser nos impatiences séparées par la routine de son train familial – sans père donc –, choisissait le temps de nos intervalles (mon intuition avait toujours été malmenée par le genre d’intervalle, et son étymologie me réconfortait et m’énervait en même temps), et me lassait délibérer quant aux lieux, aux fixations, aux paysages de nos intervalles, y incrustait sa pleine disponibilité, et y demeurait amicale, séduisante, frivole, spirituelle, insouciante. Les inévitables comparaisons fomentées, par la mémoire abstraite, par l’indifférence brutale des pensées – trop flatteuses, trop commodes – trébuchaient contre la saveur nouvelle, absolue, intolérable, monarchique de cette simple confiance délectable qui attisait la curiosité, remuait, ravivait les braises, le foyer des complicités, qui épaulait la radiance d’une personnalité masquant, amplifiant, dévoilant, corrigeant, expliquant, justifiant sa plastique, sa forme. Pensée biéreuse entamée, hachée, au hasard, à la langueur des élucubrations farfelues, intérieures, creusées dans la solitude hagarde, interdite, la fixité du regard plongé en soi, des pensées voguant sur la réactivation, le rafraîchissement des vieilleries enfouies, des bibelots poussiéreux revigorés ou brisés par le contact catalytique d’Ondine, pensée biéreuse vérifiée, ressentie, accordée au contact catalytique, réel, bavard, souriant, absorbant d’une Ondine venue m’arracher à l’indigence, à mon inactivité merveilleuse, venue sillonner un intervalle, quémander une promenade indifférente aux confidences de la veille, une promenade légère, futile, nécessaire, traditionnelle, hasardeuse à cause des automatismes confisqués par l’aveuglement évident, l’oubli loquace soudé à mes errances exploratoires – digue de Sainte-Barbe inaccessible par sécurité, par dangerosité des falaises, des sottises, du mauvais pied touristique, imprudent, débile, maladroit, capable de se précipiter dans les écueils, les rochers, la mort ; minuscule chapelle, casemate close, fermée au pied touristique qui gravitait, fantomatique, autour ; humeur des broussailles, des coiffures de la colline, des falaises orangées, empourprées par l’ambiance, les plaisirs veloutés (sagacité, réjouissance de quelques frêles nuages rosés, argentés selon l’épaisseur de leur tendre faiblesse) des ombres multipliées, aplanies, doucereuses –, errance exploratoire commentée, digressée, distendue, renversée par l’inépuisable verbiage ondinien – chapitre des comparaisons vestimentaires, des mauvais goûts vestimentaires, de sa frivolité, de sa coquetterie, de son attirance immodérée pour les fringues.
Lundi 10 août 2020 :
Piqué par le souvenir, une remembrance étrange, frappante, à l’abri des parasols, dans la savoureuse tiédeur d’une belle journée, je surveillais mon télétravail d’un œil parfaitement, nerveusement distrait, légèrement halluciné : déclinaisons, déclin des heures passés à armer des singes immobiles afin qu’ils détruisissent des ballons désireux de perforer les simiesques défenses. Amusement calme, très légèrement intellectuel, vaguement amusé, surtout amusé par l’entourloupe, le mensonge masqué, par l’échappée pixelisée, bigarrée, frivole, volage : il suffisait de quelques pressions, de quelques simulacres et coups de souris pour subjuguer la surveillance informatique d’un dix août. Emploi supposément interdit de l’ordinateur professionnel, emploi immoral des temps rémunérés, emploi très vain des vacances basques, emploi judicieux, savoureux, dûment savouré de l’ennui tertiaire, de l’ennui malgré tout – le soleil, la terrasse, la bière, le déjeuner, Ondine, les promenades, les rapports de promenades, la plage, le vent, la fraîcheur, la chaleur, etc.
Je m’arrêtai, plus par peur de me faire attraper par Patron (le vrai, celui du bar) ou Ondine, que par prudence salariale, professionnelle ; j’arrêtai ma contemplation semi-active, possédée, irréfléchie, pour sombrer dans celle des idées, des obsessions qui circulaient dans mon intelligence ravagée par le spleen : quotidiennement, plus que quotidiennement, passait l’envie de dégourdir ma détresse dans quelque aventure vidéoludique. Une variation cependant : plus je me tenais à distance de ma bibliothèque virtuelle, plus j’espaçais les prises, et plus les désirs variaient, sortaient du giron des automatismes, des réflexes – d’où le souvenir, le retour sur le devant de la scène mémorielle d’un jeu aussi insignifiant, facile, léger. Au détour d’un clic assoupi, au détour du virage d’une balade, au milieu des saisissements sensoriels, la moindre accalmie pouvait se déployer en imagination vidéoludique, que ce fût l’envie de jouer, rejouer, découvrir des nouveautés, rafraîchir des parcours, ou celle de composer les canevas, les scénarios, les ébauches, les jouabilités, les caractéristiques, les subtilités d’un objet neuf, moderne – une longue liste de jeux qui n’excitaient que ma créativité impuissante.
Au détour de zigzags, au retour d’une escapade automatique, sans but, pour le plaisir d’Ondine (quoi de mieux ?), sur les hauteurs de Ciboure, sur les toitures de Saint-Jean, dans les zigzags obligés par la densité lente, hétérogène, dans le mouvement visqueux, trouble, multiphasique des grosses masses impavides documentant leur haleine refoulée aux frontons des mielleuses vulgarités proposées, elle affirma qu’elle aimerait cette rue Gambetta « si on en retirait tout le monde » – délice farfelu, l’impossibilité la stimulait, stimulait son imagination, sa fantaisie : une rue rendue au charme des volets fermés, des parcours sereins, du tracé personnel, voulu, motivé par les ombres, la chaleur, l’indécision, la recherche d’une échoppe non assiégée par une mitraille d’agents cagoulés, entassés, vitreux, anonymes, d’individus étatisés à force de décomposition. Rue méritoire à la perspective intimiste, fermée, humaine, craquelée, crénelée, à la blancheur harmonisant les taches de couleurs, d’un pointillisme appétissant, accueillant, d’un trouble imparfait – envisager telle rénovation, tel ravalement de façade, nettoyer les crépis décrépits, arranger des protubérances, des mochetés urbaines incommodes (poubelles mal foutues, affichages racoleurs, portails, vitrines anachroniques, vilainement hideuses), envisager tel enjolivement, telle profusion de fleurs trop délaissée à la bonne volonté des riverains, à la décoration au soin des riverains, telle effervescence florale colorant les étroitesse, les respirations, les recoins, les échappées de la perspective et de son harmonie verdoyante, noyer, blanche, rose, et tout l’arc-en-ciel, tel immeuble épais, laid, fade, à abattre, à retravailler au moins (elle mettait souvent un peu d’eau dans ses idéalismes farfelus), telle masure magnifique, triste, poussiéreuse, rabougrie, crasseuse à réconforter, à chérir, à raviver. Impossibilité à sonder, à vaincre, à contourner – toute son intelligence trifouillait les hypothèses du vide, du silence, les conditions d’une rue centrale abandonnée.
Par exemple, le soir après le dîner, aux dernières lueurs, aux couchers progressifs, aux refuges, aux départs, aux retombées, à la rosée suspendue, le vide était trop partiel, bruyant, dense, arpenté par des contingents concurrents. Petit adieu à l’escalier fleuri de la rue Vauban dans la circulation éclectique des bruits, des étrangetés journalières, inépuisables, tourmentant la nuit, la brillance assombrie mais plus sensible de la tendresse timide, refoulée d’Ondine – une équipée de gaillards braillards, avinés, outrageusement joviaux remontait, en tonitruant des grossièretés, un énorme canot pneumatique, embarcation loufoque, bringuebalante, bravache, faussement colérique, bête, innocente, que dépassait le saut altier, dégourdi, vif de la tendresse refoulée.
Mardi 11 août 2020 :
Revenu de la plage, des exercices, des élongations temporelles et physiques de ma baignade, je souffris les concurrences d’un télétravailleur de terrasse, un autre, un bavard à forte réunionite, empoisonnant l’atmosphère de son outrecuidante impudeur, de ses décibels indiscrets, rebondissant sur la terrasse, qu’il fallait tempérer, assourdir par un confinement musical, hygiénique ininterrompu par mon oisiveté qui creusait les combles de la vacuité – incandescence des vacances, des indisponibilités, des sommeils ; anesthésie généralisée, et ma réticence stupide, entêtée à gratter les fonds, les tombes de l’inertie. Je pouvais me venter de ne pas être grotesque comme l’hurluberlu en réunionite aiguë, rigolard, indifférent – désintérêt affiché pour son outrecuidance théâtrale, désintérêt abîmé dans trois écrans rivaux, rivant l’attention épileptique de ce grotesque bonhomme imperméable à la retenue, à la décence. Mépris contrit de Patron, de la clientèle, des habitués – de longue date, d’une semaine, de passage, locaux –, regards noirs, insuffisamment noirs pour cet insensible, cette carcasse avachie dans son discours connecté, dans son isolement, son isolation phonique, pour ce paratonnerre consensuel des mépris non concertés, instinctifs, digestifs, trop pâlichons pour oser l’incartade, l’explicitation.
Pic visuel, comptable, palpable de l’affluence estivale – trafic incessant sous les palmiers littoraux, guerre des parkings sous les froufrous de nuages déchirés, amaigris par l’étincelle du zénith estival, trafic incessant aux pointes, aux digues, aux plages, dans les rues loin d’être vides, dans l’impossibilité des fantaisies d’Ondine ; déambulation discrète dans les jeux, les recherches, les émerveillements, les photographies, les glaces, les soupirs, les sourires, les courses gamines, les râleries adolescentes, l’osmose des couples enchâssés, dans le fourmillement oiseux, relativement heureux, relativement angoissé, angoissant – foule snobant le vent marin, le soleil marin par préciosité masquée, régentée jusqu’aux replis buissonneux des sentiers océaniques, jusqu’aux ruelles les plus étriquées.
Guerre lasse des fantaisies d’Ondine : se loger dans un interstice de plage et y lire avidement, aveuglément, se blottir dans l’ imperméabilité, occulter les bruissements du monde, s’enterrer dans le brouhaha, les frémissements de la plage – bruits de la foule, roulis des vagues, ondulations sonores portées, déformées et amplifiées par le vent... Environ un quart d’heure à suivre l’effervescence ambiante, l’impressionnisme tremblant : début des sagesses vespérales, des départs vespéraux, retardés par les générosités chromatiques d’un soir rabroué ; environ un quart d’heure puis j’imitai la lectrice assidue, faisais voguer mon regard à demi-attentif sur les pages, les lignes, descendis les aplats, à demi-attentif car je me laissai distraire par la cadence de lecture de ma voisine que je perçus comme plus rapide que la mienne : pour un format donné, elle tournait les pages plus fréquemment que moi, à une fréquence plus élevée que celle théorisée, reconstituée par mon souvenir.
Je pouvais me forcer à circuler plus vite dans les tranchées de mots au prix d’un effort intellectuel, d’une concentration fatiguant mon esprit, ma faisant craindre de rater un mot. Cela demandait un surcroît d’attention, de sérieux, de précision visuelle, d’absorption sensorielle et cérébrale qui me faisait sortir du langage de l’auteur, qui perturbait sa résonance naturelle dans ma caboche ; cela créait une sorte d’abstraction verbale épuisant lentement mon surcroît, mon effort, ma concentration et je retombai conséquemment dans le rythme habituel de ma vitesse de croisière – croiser à son allure sur son embarcation, sur le matelas de mots.
Je ne pouvais pas me forcer longtemps à bouquiner dans le tourbillon alentour, à côté du tourbillon des positions de lecture d’Ondine : assise en tailleur face à la mer, penchée sur l’objet de son oubli, de son aventure ; allongée de côté, pour gentiment me signaler une belle phrase, une sortie méritoire, allongée sur un bras replié, sur une main tenant sa tête, perdue dans sa chevelure débordante, tirée par la gravité, la poitrine penchée, gonflant différemment, éloquemment les triangles jaunes, la poitrine tirée par la gravité, le sein droit pressé par la pose du bras tenant les pages affolées du bout d’un doigt caressant, pressé de les feuilleter ; allongée sur le dos, genoux légèrement remontés, les jambes en triangles isocèles environ (approximation mathématique, rhétorique), les doigts de pieds pianotant le sable, le bras gauche sous la tête, la main perdue dans la chevelure (des constantes), le bras droit tenant en l’air l’objet de son oubli, de son aventure, le ventre aplati, tendu, bombé par la respiration et par la stature de ce bras soutenant la tête, tirant par complémentarité, proximité et musculature le haut du buste, le soulevant un peu, le corsage écartelé, aplani ; allongée de côté (de l’autre côté), sorte d’antisymétrie aux fesses boudeuses, riantes, embellies par un triangle jaune froissé, embellies par leur repos, leur contemplation insolente, alanguie, hébétée, longuement appréciée (se rassasier d’une telle offrande), antisymétrie à la jambe gauche repliée par-dessus la droite, tendue elle, pour maintenir un équilibre, une stature magnifique, longue, longiligne, picturale, photogénique, follement érotique (pour le lecteur corrompu, capturé) ; allongée sur le ventre, le dos cambré, les épaules appuyées sur les coudes plantés dans la serviette, dans le sable indirectement, les cheveux tombant en rideaux épais, occultant son visage, en rideaux touffus et brillants, les mains tenant l’objet de son oubli, de sa générosité statuaire, les pieds en l’air pianotant des arpèges, baladés par des jambes repliées, baladés par les variations respiratoires, dansantes, obéissant à une certaine logique, au délassement oublié, calme, inconscient des jambes frivoles.
Plaisirs et déplaisirs, désirs et continences, abandon total, aveugle, aveuglement dissimulé par la lecture perturbée, faussement maintenue, abandonnée, par l’observation ponctuelle, perturbée, des activités plagistes, des concurrences esthétiques (pas le poids), faussement maintenue derrière les lunettes de soleil qui permettaient surtout de garder une contenance vis-à-vis des personnes qui auraient pu clarifier la cible de mon regard appesanti. Longer continuellement la silhouette, la ligne, le dessin extérieur du corps, des courbes, des rondeurs, des tresses et mèches, examiner les pesanteurs, les inactions sentencieuses, inconséquentes, tributaires des seins attachés par deux bouts de ficelle, deux triangles floraux, s’autoriser maintes caresses visuelles sur ces fesses, ces hanches oublieuses, ensoleillées, radieuses, l’aveuglement, la consommation visuelle, le surcroît visuel et sensoriel barrant les frondaisons des perversités, des imaginations salaces, la réalité éperdue, spirituelle de ce corps complu dans son aveuglement, dans sa torpeur, dans son silence tapageur, dans sa lecture éblouissante dominant la concentration, l’imagination du lecteur corrompu, capturé.
Mercredi 12 août 2020 :
Promenade matinale, presqu’aurorale, fomentée par l’esprit décidé d’Ondine, décidé à forcer, à entrevoir, sentir l’impossible. Rare apparition précoce, elle m’attendait, sandales à la main, près de ma serviette rangée en boule à sa place habituelle – contre la première baie vitrée du monument balnéaire, la première en descendant l’escalier de pierres et de sable. J’irais sécher en marchant, pas le temps de niaiser (elle précipitait le plaisir que je m’étais inoculé en me forçant à nager dans le calme matinal de la rade), la ville se réveillait, l’occasion était trop belle, optimiste : il fallait profiter des engourdissements matinaux, des grasses matinées, des temps de parcours, des bouchons approchant seulement, du sommeil des commerces. Départ de l’opération depuis l’entonnoir de la rue Gambetta, entonnoir réglé par deux amas de bâtisses rétrécissant la faible déclivité s’enfonçant dans le village, amas géométriques, basques, décorés de géraniums, d’hibiscus, de cactus, de devantures closes, amas éclairés comme de travers, blanchis par le salut oriental, le levé vigoureux, confirmé par l’éclat jailli par-dessus les immeubles, derrière nous – luminosité inverse, fébrile, dubitative, vivace, juvénile. Bonheur allègre, vif, piéton, pressé d’user le pavé libre, méconnaissable, les façades alanguies, le mutisme du goulot, goulot courbé, suivant les assouplissements, les virages, les largesses, les étroitesses dessinées, composés pour notre déboulé auroral. Déboulé dynamisé, coloré, distrait par la cacophonie, les rots et les pets d’un petit camion-poubelle affairé au ramassage des débris, des crachats, des rejets, des surconsommations de la veille – cacophonie changeante, tantôt proche et ronronnante, soudainement, bruyamment enraillée, immobilisée par l’ingurgitation d’ingrédients urbains, empaquetés, fourrés, abandonnés, entassés au plaisir de l’engin vorace, à la voracité symphonique, rythmique, rythmée, redondante, thématique, métallique, huilée, grinçante, flatulée. Compagnon idéal, indocile, maladroit, hâté mais contraint pas sa gourmandise, finalement perdu, englouti par sa gloutonnerie, invisibilisé, tu par l’éloignement. Réveil des cafés et pharmacies, en premier, amicalités paisibles des autochtones, qu’ils fussent authentiques ou adoubés – dégustation de petits-déjeuners, des actualités, souci de s’informer, d’étudier la posture, la soumission nouvelle, de la moralité visible à adopter, remue-ménage des serveurs, patrons, début d’agitation, début des pèlerinages estomaqués, touristiques. En proportion des heures chaudes, des fièvres communiées de l’après-midi, régnait une candeur un peu plus fraîche – pincettes, relativité –, un compromis, une cordialité plus amène : nonchalance, mépris des règles, port vague, théorique – sous le menton, autour du coude, dans la poche – de la muselière. Partout une sous activité, une tranquillité révélant par contraste, par luminosité inverse, la routine spongieuse, mousseuse, bavarde, chantée, humoristique, courroucée, agitée, précise, usuelle, automatique des ouvertures, des premiers services.
Dynamisme véloce, séchage du maillot de bains, électrisation énergétique, obéissance, accord aux élans fantaisistes d’Ondine qui me déposait à mon lieu de télétravail, à mon indéboulonnable terrasse dressée par Patron. Dans le flou débile des sinusoïdes de l’ennui, du délire, des lectures, des hasards sans sel, de zèle ironique, il vint fumer près de moi et se réjouir de la disparition, de l’exil de mon concurrent de la vieille, télétravailleur de trop, deuxième goutte d’eau ayant fait déborder la mince patience, l’intolérance grasse de ce parisobasque. Heureusement, pour tout le monde, car déjà lui était venue l’idée de demander une compensation financière aux énergumènes de notre genre, inamovibles, publicitaires, certes, mais mornes, égoïstes, bruyants ou silencieux – une litanie de plaintes, de grognements, le temps d’épuiser la cigarette. Puis maigre, sobre déclaration d’amicalité, d’amour pour mon indolence fidèle, pour mon ardoise glorieuse – on l’encadrerait ! –, hilarante.


