Déshérence
Vingt-quatrième semaine
Jeudi 30 juillet 2020 :
Surexcitation soudaine du thermomètre – faute de vent, pour cause d’accalmie totale des souffles océaniques, estimait Patron. Le soleil dominateur, brûlant les traînes veloutées, chauffait la ville, les visiteurs, les plagistes, séchait furieusement ma baignade matinale. Le soleil fit rappliquer Ondine dès après le déjeuner : chaleur, clarté, rayonnement motivaient sa marche, son pas – hors de question de ne pas profiter d’un tel déferlement climatique, de n’en profiter que seule. Je lui découvris une crédulité, une naïveté insoupçonnée : pendant plusieurs minutes, je la maintins aux portes du malheur en détaillant l’effarante, la surprenante charge de télétravail qui m’incombait en ce jeudi trente juillet.
Répétition de la promenade jusqu’au fort de Socoa – l’ensoleillement ardent, la plénitude de l’ensoleillement, la force des foudres célestes ne changeaient guère le parcours, le panorama ; on hésitait : phénomènes réels ou créations encéphaliques pour corroborer les effets de cet après-midi étouffant ? Les blancheurs brillaient, les plages grouillaient, le fort clamait sa dureté plus farouchement dans la marre plus scintillante, plus contrastée.
Inévitablement, un peu de transpiration s’insinuait, stagnait (au front, sous les cheveux, au bas du dos, aux aisselles, sur le nez suintant, au contact des lunettes) dans les recoins non ensoleillés, non embrasés ou roussis par l’incandescence furieuse, sensible sur les peaux aérées. L’aération manquait ; Patron n’avait pas menti. De rares soupirs marins, de trop faibles soupirs rafraîchissaient épisodiquement les marcheurs courageux, téméraires, stupides – certains peinaient et râlaient ouvertement contre ce cagnard inhabituel. Pas le genre d’Ondine qui adorait cette journée, ses déferlements, son excentricité, son originalité féconde ; rien n’arrêtait son pas, son mollet décidé, ferme, sa peau bronzée, gourmande, faussement indifférente ; elle ne semblait pas suer, aucun souci, aucune peine, pas d’essoufflement, de fatigue, un bonheur constant, primesautier, bavard et allègre.
Le devoir appelait – très littéralement –, je répondis nonchalamment à un collègue perclus de découragement, abattu, noyé par l’interruption d’un outil tertiaire, charge surnuméraire, reportée sur ses faibles capacités, par paresse calendaire, par méchanceté vacancière, et cetera de plaintes, d’excuses moroses, vaches, indiscrètes... Depuis la digue du fort, en l’absence toujours fatale de vent, j’expliquai quelques simplicités à ce brave homme, ce frère enragé par l’injustice, par son incompétence. Ondine se moquait de mon air désabusé – non simulé, non exagéré, très en-dessous de mon mépris, de mon désintérêt, mais prêtant le flanc aux parodies. Une tonne de blabla que la distance distendait bien au-delà du discours professionnel – l’horreur ensoleillée, l’horreur bipolaire, décousue ; l’horreur dans la paix. La paix des récifs artificiels, de la culminance de la balade, de l’aller enjoué, des remarques, des observations, des plaisanteries, des détails disséminés.
On se logea dans les interstices abandonnés par les lézards contraints de partir, lézards bien échaudés – beaucoup de coups de soleil visibles, diagnostiqués, de rougeurs inquiétantes parfois tachées de traces, de ratés, de rougeurs variables dissimulées sous les casquettes, les t-shirts, les chapeaux, les jupes, etc. La plage se vidait lentement, par paquets, par touches, épanchait ses dunettes soyeuses, brûlantes, blanchies, réverbérait sa blancheur sournoise, sa brûlure poudreuse. Froideur presque indigeste de l’eau, du flux océanique, impétueusement froid, provocateur, d’autant plus mesquin, piquant qu’on espérait sa douceur accueillante, utérine. C’était plutôt le courroux d’une chasse d’eau, une catastrophe, une torture étagée – puis une saveur, un plaisir progressif, mouvementé, exploratoire, respiratoire, un plaisir mesuré par l’éloignement, le silence entrecoupé, bercé par les ondulations de la marée. Crachats, clapotis, nages, repos flottants, équilibres, jeux, puis l’adieu mouillé d’Ondine qui s’en retournait sur sa colline familiale.
Vendredi 31 juillet 2020 :
Patron, scrutateur aguerri, infatigable malgré les déconvenues, les nouvelles journalistiques, bougonnait des méchancetés ravalées, des ruminations. Il s’inquiétait économiquement, financièrement des retombées de l’approximation étatique, Etat à nouveau débordé par une vague, par son amateurisme expérimental, son hésitation mal documentée par les sondages et amplifiée par l’outrecuidance d’un aléa historique, d’une variabilité de cet aléa qui rejouait sa danse en explorant quelques harmonies neuves, rusées, cinglantes, État à nouveau débordé qui déléguait pour l’heure – heure des vacances sacrées, du bonheur peu corvéable, des bonnes humeurs à ne pas refroidir, des indocilités géographiques – son potentat aux préfets qu’on chargeait d’arrêter derechef la vague estivale. Inquiétude suspendue à l’agitation erratique, au fait de l’administration, aux décisions inventives, parfaitement inefficaces, délétères à tout point de vue. Sa plus grande crainte : le retour d’un confinement s’attaquant avec autant de panache à sa corporation faiblarde, anémiée, exsangue. Son instinct l’assurait que tous ces branquignoles de Français feraient mieux de venir boire des canons à sa terrasse plutôt que de s’entasser en queuleuleu, en file indienne parquée, docile, cible des insolations et de la misère, de la faim, de la soif – il les voyait ces gamins asymptomatiques, ces infiltrés, ces forçats du fouille-nez, comprimés par la parentèle soucieuse. Vraiment, il ne supportait plus ces colonnes d’abrutis qui stagnaient pour se faire fouiller les muqueuses – il était persuadé que de telles cohortes supporteraient avec autant de flegme un touché rectal généralisé, étatique, pharmaceutique, expert, que ces cohortes de parents feraient attoucher leur progéniture asymptomatique par la multiplication des peurs étatiques et médicales. Il croquait d’avance les pitreries qu’élaboreraient les préfets, ces domestiques, ces sous-présidents qu’on abandonnait, à qui on autorisait tous les zèles de sous-fifres – ils s’en donneraient à cœur-joie, dans le respect des fadeurs pyramidales, des tiédeurs ambiantes : masques au carré, tests au carré, tickets de boisson, tickets de plage, horaires contrôlés, couvre-feu, des roulements générationnels surveillés, alternés ; pourquoi pas ? Voilà une mesure martiale, pêchue, impressionnante, inquiétante, virile. Voilà qui serait amusant. Ça sentait pas bon, prophétisait Patron, en serrant son chiffon déjà crasseux – d’une crasse légère, dessinant les plis, les torsions du linge, sur les tables proprettes, accueillantes que snobaient le défilé des pèlerins, des flagellants haïs par les sourcils froncés, coriaces.
Après l’incendie de la veille, nous eûmes une journée normale, bellement normale, normalement ensoleillée, aérée, tempérée, ce qui, par assemblage, favorisait une journée exquise, souple, vaste, maternelle, outrageusement touristique, sportive, navale, piétonne, vengeresse – la foule décidée, alertée par l’onctuosité parfaite vengeait ses suées de la veille.
Non vengeresse, baignée de soleil, franchement heureuse, comme par accord, baignée par la révérence de l’astre incliné, Ondine me contait son amour des lieux, à commencer par celui qu’elle foulait continuellement, sans fatigue, sans jamais s’en lasser. Saint-Jean-de-Luz était la panoplie des souvenirs – château de sable, plongeon, nage, sauts, maillots de bains, chapeaux de plage, ciels, nuages de l’océan, des montagnes, magasins, fleurs, promenades, randonnées, visites, de la stabilité des souvenirs non trahis, sauvegardés par l’environnement même qui les stimulait, les contenait sans peine –, la panoplie des curiosités, des changements – l’affluence croissante, particulièrement cet été gonflé par les paniques, les frilosités, le tourisme patriotique par frousse –, c’était une constance, une générosité familiale, une effervescence et un repos, une immobilité et un engourdissement, une flore épaisse, béate, colorée, une escapade permanente à arpenter au gré des solitudes, des évènements, des nostalgies, des besoins matériels, des envies, des surprises, de l’inconnu, de la curiosité, du souvenir à vénérer, à rafraîchir. C’était des lectures – combien ? elle essaya de les énumérer de mémoire, du récent (lectures sérieuses, recommandées, obligatoires, supplémentaires, d’agrément provoqué, d’agrément personnel, relectures enchantées, indémodables) au lointain (l’enfance, l’adolescence, les frissons, les pièces opulentes dévorées, l’évidence inconsciente d’abord de cette magie cérébrale, les fouilles familiales, les interdits, les explorations) –, c’était des notes, des dessins, des pensées farfelues, débroussaillées, tissées, embellies, niées, rembarrées, censurées, établies, validées par l’osmose des marches et des lectures – un fatras d’idéaux romantiques, christicoles, hétérodoxes, orthodoxes, artistiques qui désarmaient le spleen et l’ironie.
Samedi 1er août 2020 :
Chute maussade, tiède, humide du thermomètre, onctuosité collante, malheur fade de Patron qui pestait, inénarrable, contre la nullité, la facilité des singeries préfectorales – pas de quoi fulminer, pas d’originalité à étriller, pas de désespoir économique, pas d’inflation des mesures ; une obligation devancée depuis belle lurette par le Français docile et prévoyant : porter la muselière devenait obligatoire, possiblement contrôlé par les gens d’armes, dans les lieux publics et les lieux de fort passage, de fort agrégat touristique, comme les rues de Biarritz ou de Saint-Jean-de-Luz, évidemment ! Obligation impalpable, d’arrière-garde, mais une obligation de plus, une obligation à l’air libre, admirée, obéie par la foule scrupuleuse, bovine, délurée, spectrale, impersonnelle et triste sous les crachins moqueurs de ce samedi pour vacanciers entassés. Patron de pester, tout de même contre l’hypocrisie, la joie, l’outrecuidance désintéressée, innocente des badauds s’attablant, rabaissant leur voile, éructant leurs commandes, lui crachant leurs humeurs bravaches, pourries, leurs attitudes, leurs poses, leurs extraordinaires récits entendus mille fois, leurs extraordinaires déraisons officielles, autorisées – on les croirait tous, de manière permanente, sous le joug d’une entité, d’une agence étatique, masque ou pas, soleil ou pluie, il se coltinait des fonctionnaires, des jurés, des élus sentencieux, de minuscules états individualisés, peureux, aboyeurs comme des chiens nichés, attachés à leur périmètre, leur nombril. Finalement très déçu par l’amère douceur de ce préfet, ce gradé inconnu, invisible, ce Pharaon des basses-cours, Patron maugréait des grincements habituels, scrutant les arrivants matinaux hésitant entre plage et terrasse, s’empressant dans la queue des défloraisons nasales...
Vacuité du samedi : crouler sous son oisiveté, regretter le télétravail, l’oisiveté assise, contrainte par l’écran, contrainte par la paie, obligée à quelques clics, déboires, intelligences, trifouillis, politesses occupant les pointillés hebdomadaires, tituber de lectures en musique, de patiences en impatiences, de pronostics en attentes vaines – pas d’évènement, une nervosité sourde, loquace, intraveineuse, induite par l’absence d’Ondine, absence rayonnante, chimique, sinueuse, imposant le règne de son ombre, de sa lumière, de ses atours, de ses secrets. Pathogénie stimulée, muselée par la bière, l’épuisement des livres, de l’attention, par des dérives, des échappées, des flâneries de plus en plus imagées, réfléchies, mélodieuses, charmantes de l’attention. Une grosse échappée, une ample flânerie conjuguait les obsessions actuelles : il fallait absolument, évidemment qu’Ondine incarnât la totalité des blondes héroïnes wagnériennes – Kundry l’était-elle ? – dans ce qui serait de remarquables, de révolutionnaires entreprises cinématographiques. Du cinéma, pas de l’opéra filmé, pas de l’opéra dopé au symbolisme attardé, d’arrière-garde, pas de l’opéra théâtral, bouffi par d’énormes sopranos, ces baleines flasques supposément Brunehilde, Eva, héroïques, suaves, altières, nobles, guerrières, belles comme la mort, blondes comme Iseult, graciles, gracieuses, romantiques, un etcetera de supposés, d’imaginaires meurtris par l’agonie bêlante d’un art ravagé par l’inélégance, le surpoids, la stupidité, la réinterprétation, la trahison. Autant rénover la chose, translater le problème, le confier à un art plus vif, subtil, capable de tous les artifices, des grandeurs comme des larmes, des silences comme des cris, capable de décrire, de scruter, de relever l’acteur, de lui économiser les bouffonneries, les grimaces, le surjeu, l’éloquence honteuse du théâtre, de l’applaudimètre – imaginer l’univers des nuances, des couleurs, des fraîcheurs, des inventions, des découvertes, des beautés, des équilibres, des sommets déroulés par l’alliance heureuse de l’enregistrement studio auquel se superposeraient les visage, les corps bien triés de quelques acteurs, des décors, des paysages léchés, judicieux, scrupuleux, auxquels se superposeraient la patte, la créativité, l’intuition débordante, éclaboussante d’un artiste motivé, travailleur, humble, mégalomane, réfléchi... Vœu pieux, merveilleuse impuissance : contemplation concentrée, exercice visuel, interne brouillant la fixité interdite du regard. Costumes, maquillages, cadrages, plans, scripts, mobilités, étalonnages, montages – ingénieusement camoufler le verbiage chanté, burlesque, souffreteux des acteurs lyriques, grâce au génie scrutateur de la caméra, à sa mystique fausseté, à ses omissions, sa négligence directive, sa façon discrète, caressante de dicter le regard, de surprendre, d’endormir... C’était rêver sans se soucier des turpitudes, des vulgarités, des malheurs d’un art offusqué par ses faiblesses – argent, le besoin colossal d’argent, l’argent des comptes rendus, des comptes à rendre, l’argent des monopoles pusillanimes.
Pour Ondine, une journée molle, humide, alternative, pluvio-ensoleillée, méritait un mépris complet, méritait une plainte décidée, retentissante, courroucée, tout juste calmée par les plaisirs de ces vacances hyperactives – elle parlait pour elle ! – ; mais moins de vingt-cinq degrés Celsius, arnaque !
Les ricochets bavards, les renvois, les retours, les précipitations sautant, reculant, rembobinant, repliant les complicités de notre dialogue nous déplacèrent des éloges, des hommages cinématographiques, des espoirs cinématographiques aux hommages littéraires. Gloire et louanges aux poètes français contemporains de Wagner, défenseurs, révélateurs, adorateurs jusqu’à l’inconstance, au frisson, au mépris changeant, à la prescience la plus juste du géant saxon, embryonnaire, vaguement inconnu en France, gloire et louanges à ces écrivains, ces explorateurs immortalisant impressions, pensées, intuitions, aphorismes, musiques, jugements, couleurs, sincérités, révérences, lettres, souvenirs, immortalisant pour Ondine, pour sa soif littéraire les lauriers les plus fameux, les plus méritoires – mieux lui valait un poème, une prose juste que les respects d’un roi, d’un empereur, d’un public qui avaient démontrer leur malveillance, leur mépris, leur erreur. Wagner avait-il été aussi bien, aussi parfaitement défendu, exalté, grandi par ses contemporains allemands ? Aussi bien défendu que par Nerval – le premier, croyait-elle –, Baudelaire – prescience, justesse, qualité, précision et généralisation, définitif, émouvant, simple, éternel quoique superficiel par proximité, par ignorance, contre son gré, superficiel seulement en quantité –, Verlaine – emprunté –, Mallarmé – dont le génie ventilait son babil jusqu’à provoquer un silence déférant, long, méditatif (sourcils fermés, cheveu entortillés autour du doigt), dont le génie s’attaquait en premier aux particularités profondes de la bousculade wagnérienne –, Villiers de l’Isle-Adam dont elle chérissait le souvenir qu’il avait gravé après un long séjour à Tribschen auprès de l’artiste à nouveau exilé, Dujardin ou encore Huysmans et les couleurs de Lohengrin – l’or, le bleu, le blanc. Gloire à l’aréopage contemporain, émerveillé, émerveillant, transmettant par la simple franchise de leur art celui de ce maître étranger, étrange, nouveau. Les autres auraient la partie facile, plus documentée – il suffisait, par exemple, de fouiller, en direct, sur son téléphone, les archives des trois années de parution de la Revue wagnérienne pour se figurer l’effet que produisit sa musique sur ces camarades de cordée ; on y trouvait des illustrations de Fantin-Latour et Redon, notait-elle en farfouillant liens et recoins, avant de me montrer une gravure d’une Brunehilde armurée tendant son profil farouche. Rajouter Proust et Rebatet, se pencher sur Valéry et Claudel, et tout un tas d’étrangers (du point de vue de Wagner) aux noms fameux, parfois inséparablement associés au chef allemand. Il fallait surtout rajouter la réaction française portée par les symbolismes littéraires, les impressionnismes musicaux, qui, partageant différemment mais épousant la religiosité musicale de Wagner, continuèrent, achevèrent pour un temps, pour une époque, résolurent la mélodie continue dans le silence, la brisure de la mélodie, mélodie continue qui glorifiait l’expression surchauffée des sentiments, conditionnait les éruptions d’un magma bouilli dans les sanglots du dix-neuvième siècle (religiosité explicitée par Bloy dans « Le musicien du silence » : et elle de me réciter – sourire captivé, égayé, gourmand des yeux plus gris que bleus lisant l’écran – l’animosité légendaire du contempteur courroucé : ...la musique ! Sachez que pour être parfaite, il est indispensable qu’elle soit divine, je veux dire SILENCIEUSE, enfermée, cloîtrée au plus profond du Silence, et c’est ce que Wagner n’a jamais compris. Et Ondine de me spécifier les ponctuations, les détails typographiques de cette remarquable détestation – c’était la conclusion raisonnable, judicieuse, calmée d’une algarade bien documentée, retournée. Ironie complice, respectueuse : une exigence de silence de la part de Monsieur Bloy prêtait à sourire).
Dimanche 2 août 2020 :
Un jour maussade, fluctuant, surprenant, joueur, taquin, flibustier, soumis aux intermittences nuageuses, pluvieuses, aux damoclès paralysant l’engouement grégaire, repoussant, entassant la foule dans les rues étroites de la ville, assiégée par les légions de plagistes rabroués, trop optimistes, trop dénudés : urgence des achats masqués, surveillés, tapis sous les politesses hygiéniques, les murmures abstraits, les mésententes, les soupirs, les grattages, les suées pour s’emparer d’un parapluie, d’un imperméable – furieuse journée économique, pillage motivé par la succession rieuse, moqueuse des intempéries erratiques, par les insuccès, les bronzages impossibles, les siestes écourtées, etc.
Dans la ville, bouchons d’êtres humains, agitation commerciale, hyperactivité des nouveaux arrivants déjà condamnés aux courses, aux emplettes circonstanciées, usuelles, dominicales, pratiques, flâneuses, distraites, émerveillées, inutiles. La jeunesse traînait invariablement la patte, exigeait compensation pour cette journée famélique, funèbre, accoudée aux parentèles obséquieuses. Un vif embrasement solaire réchauffa, éclaira les masses, les échanges, les commerces, accorda une moiteur gluante où macérèrent les pestiférés sans peste. Ondine souffrait dans sa fière jeunesse, sa libre intelligence, son indocile démarche, de naviguer dans un tel délabrement moral, un tel naufrage massif, volontaire, de naviguer dans cet amas de macareux même pas drôles, bruissants plus que bruyants, amorphes, stupidement égaux, complus dans le silence de leur conscience – ils n’avaient que cela de silencieux –, dans les buées de leur haleine, dans l’autoritarisme de l’égalité aveugle, égaux malgré eux, égaux forcés, égaux dociles, égaux par peur, par enthousiasme angoissé, par imitation généralisée, par docilité affichée, portée comme un trophée moral, d’où les macareux, les demi-macareux, sans couleurs, sans comique animalier, lançaient leurs regards outrés, terrifiés, gourmands, jaloux au passage de cette effrontée, cette jeune impertinente brisant leurs efforts, leurs respirations altérées, leurs respectueuses libertés qui s’exprimaient, par exemple, dans le coloris de leur muselière, laisse sans fil, démocratique, égalitaire comme un confinement décrété. Les macareux auraient pu respirer les ondées, les aléas venteux, les floraisons vitalisées par l’alternance climatique, auraient pu se mirer dans les gouttelettes pendues aux touffes des plumbagos, à d’autres végétaux dont le nom trop commun, trop oublié déjà stagnait dans cette demi-mémoire des choses sues et négligées, omises.
La patience, l’agilité patiente, l’agilité mentale, horaire épousait les caprices des altitudes tourmentées, désaccordées, et, suivant l’onctuosité du chauffage soudain épisodique, tremblant, farouche, fébrile, puissamment gonflé, bandé par les foudres de l’été, méchamment menacé par l’amoncellement protubérant, vicieux, râleur des nuages, l’agilité débrouillarde permettait de profiter d’une plage délaissée, peu amène, triste, rougeâtre – la plage grumeleuse, grattée, sillonnée par les promeneurs déçus ou ravis étalait une pâte soucieuse, languide, trouée, lunaire, lissée par les vagues indifférentes, besogneuses, nivelant les soucis sous un tapis couleur coquille d’œuf. Plage délaissée où l’on dénombrait approximativement autant de nageurs que de piétons, et très peu de silhouettes allongées – quelques serviettes étalées et libres attendaient. A quatre heures – heure indiquée par l’horloge accrochée au balcon du complexe balnéaire –, l’uniforme menace des nuages rasants dominait une petite centaine de têtes vaguant à la surface des rouleaux, de rares gamins édifiant encore des châteaux forts, éphémères, gigantesques, de couples pataugeant le long des vaguelettes, de solitaires arpentant la souplesse du sable. Silence assuré par la solidité, la continuité stable, réjouie du vent qui secouait les chevelures, dressait les chairs de poule, séchait malicieusement les baigneurs repus, silence des silhouettes avançant, se croisant sur la digue, silence des peureux, des macareux circulant dans les parcours, snobant l’originalité de cette plage, drôlement endimanchée, la douceur cinglante de l’eau. Silence, bonheur ludique de nager sous la pluie – indifférence parfaite à la pluie, son crachat trop subtil, trop faible, trop osmotique pour déloger les nageurs bien contents de barboter dans cet abri élémentaire (combattre l’eau par l’eau). Autour : des embrassades romantiques, des jeux, des éclaboussures, d’insubmersibles nageurs soufflant, crachant, bullant, l’étendue frissonnante de la baie, chair de poule de la rade sous le crachin délicat, cosmétique, faisant tourner en rond les nouveaux arrivants peu désireux d’entamer leurs bains sous ces conditions, ces hasards, ces aventures qu’aucun ordre, qu’aucune égalité, qu’aucun décret n’avait sanctionnés.
Soirée solitaire, nulle, parfaitement inutile et incommode, lasse, à barboter dans les considérations, les vagues à l’âme, les réflexions, les méthodes : pourquoi s’acharner à conduire une narration, une chronique des jours poussiéreux, décalqués, falots d’une existence où ne pas porter un masque comme le troupeau donnait le sentiment d’une impossible majesté, d’une noblesse ironique, d’une jeunesse insultante ? Habitude, confort, facilité, redondance, toile, automatisme, semblant de clarté, semblant historique, fatras usuel, usé dont on devrait bien se passer pour aiguiser la retouche, l’analyse, l’expression, l’impression (imprimer), la photographie, la radiographie des choses, des phénomènes qui pouvaient, au travers, éclairer la lente dégringolade mortuaire qu’était le confort confiné – bien avant les confinements, sorte d’apothéose explicative, d’explication maladroite, à revoir. S’imposait l’évidence que le sable, l’eau, les vagues, un bateau, un pot de fleurs, un plumbago – quel mot déjà ! –, la bière, les bulles, une table, un visage moche, une main, une chemise, le torchon de Patron, un volet, un mégot, une mouette ou un goéland, un beau visage, un château de sable, un trou, une empreinte, une fenêtre, un mur de briques, un immeuble, un toit, les voitures, les camions-poubelle méritaient l’exacte description de leur éclosion, de leur phénoménalité, puis de leur occlusion, de leur disparition. Le maillot de bain d’Ondine, par exemple, somme de deux paires de triangles jaunes, exactement jaunes, gonflées par les intimités cachées – à moitié, mais suffisamment ; une moitié plus éminente, désirable, enviable –, triangles jaunes piqués de quelques fleurs blanches, au cœur noir, aux branches figurées par des lignes de paillettes, fleurs de plastiques agencés, compléments, détails judicieux, brillants – cœur noir – ou mats – les pétales blancs –, paires non reliées de triangles jaunes et floraux reliés entre eux par de souples ficelles trop longues, élégamment tournées en nœuds, élégamment raccourcies, tendues par des embouts dorés. Frivolité apparue et occluse plusieurs fois, cachée par une chemise blanche, cachée par la méchanceté des nuages, libérée par l’ensoleillement épisodique, par la baignade ; frivolité intolérable, parfaitement banale, souhaitée, requise ; frivolité plus jaune que la chevelure d’Ondine, franche, nuançant les dorures, les acidités, les chaleurs des blondeurs d’Ondine – aplat exactement jaune, sur la peau bronzée (mélange de cuivre et d’étain, avant oxydation, avant vieillissement, couleur mate dur à expliciter, y revenir), sous les mèches, les fils, les chutes graduelles de la chevelure. Frivolité, nuancier intolérable, aimé, observé sans ménagement, sans pudeur, dévoilant des impudeurs supposées, des majestés amplifiées par la nouveauté, la précision, la tenue, conservant les pudeurs les plus enivrantes, les plus fantasmatiques ; la qualité, la beauté même du bikini entravait l’assaut imaginaire des dernières pudeurs tant sa couverture semblait idéale – un idéal étudié, sûr de son effet, porté sans commentaire ni invitation, un charme jeté à la face d’une plage vide, d’un regard hypnotisé, le charme idéal dérobé, enfoui, encore mouillé, sous la chaste chemise, dérobé aux victimes oculaires, aux folies polies, aux imprévisions, dérobé après un séchage énergique, joueur, encore mouillé, complice, perclus de caresses franches, faussement accidentelles, de sourires pour une autre fois, dérobé par l’empressement, l’habitude empressée d’Ondine qui la faisait disparaître après une seule sommation. Impression vive, rémanence pulsatile, hypnose insomniaque, plaisir descriptif, désir pur à son apogée, que la nudité aurait pétrifié, désamorcé, imagination troublée par les parois de ce gadget entêtant – le maillot de bain d’Ondine, paires de triangles jaunes etc.
Lundi 3 août 2020 :
Grand zèle matinal, de mauvais temps, de praticité de mauvais temps : Patron chouchoutait chaque table, consciencieusement, une par une, et très nonchalamment – coups de chiffon rapides, interrompus par le bavardage, la description du geste entravant sa qualité, sa précision, sa finitude. Traditionnel nettoyage des plaques bleue cyan cerclées d’une couronne inoxydable, des plaques rectangulaires et rondes, traditionnelle brillance matinale, accueil frais, charmant, solitudes des tables, des plaques apprêtées, toilettées pour la clientèle encore rare – moi et mon sweat, finissant de sécher malgré les vigueurs de la serviette et le clin d’œil d’une éclaircie. Le zèle consistait à profiter des mollesses, des grasses matinées de ce lundi matin maintenant irriguée par un crachin oblique : lavage des pieds, de l’envers des plaques après renversement de la cible, de l’invitation proprette, surprise dans sa joliesse secouée, torchée au torchon trempé de mousse, rétablie dans son jeu, sa franchise, son élégance, son invitation, sa prostitution – dégoulinant discrètement du zèle de Patron, imprécis, bavard, etc. Voilà comment entamer une semaine touristique, une entame, fraîche, idéale pour les soins, le savonnage de ses dames, le rangement, le réarrangement excessif de ses dames dont l’ensemble, le bal figé restait identique, fidèle à la veille, à l’habitude, aux photogénies – fors le dégoulinement écumeux.
Entorse aux conduites d’Ondine : arrivée avant le déjeuner, revenue d’une promenade précoce, nécessité, détente nécessaire. Non pas qu’elle fût extraordinairement agitée ou stressée, mais malgré son indifférence, sa vocation hasardeuse, le couperet des résultats de concours l’empêcha de tourner en rond dans le fourmillement, l’hyperactivité familiale. J’avais oublié, enterré dans un cercueil, le souvenir de sa participation, de son attente logique, datée, son espoir d’une place, la crainte du barème, du classement, de l’échéance jugeant deux années fécondes – mademoiselle s’enivrait visiblement de lectures, qu’elles fussent scolaires ou personnelles, forcées ou choisies –, deux années boulimiques.
Dans une joie humble, enfantine, pétillante, doucement criée, quasi-inaudible, suraiguë, elle annonça son accession à l’École Normale Supérieure (fallait-il se targuer de ces majuscules sur les épithètes ?) de Paris – prononcée ENS Ulm –, couperet idéal, merci à l’absence des oraux ; couperet au-delà des espérances, et un petit etcetera de fiertés, d’honnêtes calculs, de relectures pensives, terminées en soupir souriant, rayonnant, tendre et complice comme si j’y étais pour quoi que ce fût, car je me tenais là, assis, cois, récipiendaire de son soulagement, de sa paix, de sa satisfaction, de son sacre – qu’était-ce d’autre que le sacre de deux rudes années ? Aurait-elle aussi affectueusement souri à sa mère, à Patron, à une de ses amies, de ses ondines ?
Façon d’intégrer ses pensées : qu’en était-il de ces jeunes alcooliques, de ces agents matrimoniaux malgré eux ? Un sourire doux et lointain, agrandi par un rayon appuyé, direct et profond – comme si elle était entrée dans ma pupille –, mais rêveur, ailleurs, pensif, inattentif. Je ne savais que faire de cette bonne nouvelle, de ce futur, de ce succès, de ce départ, de ce sommet, cette apothéose, cette consécration qui n’égayait en rien mon télétravail, ma léthargie, cette consécration estudiantine, cette étape estudiantine dont je n’occupais aucune dimension – j’étais le récipiendaire désigné, charmé par l’attention –, dont il m’était dur de me réjouir pleinement tant l’osmose ondinienne s’ornait d’une bohème, d’une superficialité très profonde, certes aimable, enivrante, mais dont je pouvais disparaître sans ménagement. Jurisprudence déjà soufferte – le besoin de faire peau neuve, d’évacuer les choses promises, les fausses promesses dans la chasse d’eau des chambardements estudiantins, professionnels, stagiaires.
Je pouvais lui offrir une bière, ajouter un déjeuner à mon ardoise en l’honneur de son triomphe mais, unique sommation, elle devait s’en retourner répéter l’information à sa famille, politesse obligeait, même si elles avaient probablement toutes omis cette date. Le jardinage, le souci quotidien, la couture, la cuisine empêchaient les esprits plus pratiques, affairés de trop se soucier des calendriers des uns et des autres.
A part le prestige, l’ENS était un mystère particulièrement opaque, surtout dans sa branche lettrée – philosophie, histoire, littérature, sociologie, et qu’en savais-je encore ? Latin, grec ? C’était Paris, la capitale infâme, l’amour vache de poète, l’appât central, le mythe, les espoirs hétérogènes, contradictoires, un reste, un fragment, un musée, un trésor, une mégapole, une tumeur, un inconnu de plus – où était la rue, l’avenue, le boulevard d’Ulm ? là-bas, au hasard des constructions haussmanniennes devaient trôner le sanctuaire où s’attablerait la soif estudiantine d’Ondine, supposément échouée sur cette digue par un laisser-aller, un laisser-porter étudiant, insouciant, involontaire, dicté, gonflé par le zéphyr des notes excellentes, par son goût insatiable, rigoureux, glouton pour le moindre texte, pour la littérature et son discours – n’était-ce pas les poètes qui lui faisait apprécier Wagner plus que mon verbiage anecdotique et oral ? Sans but, sans ambition, en butinant, en voguant sur les lauriers de sa sérieuse scolarité – dont j’ignorais tout, des balbutiements aux records –, l’apparition nocturne, juvénile, précieuse, timide, rêveuse, sans intention, sans rage, au gré des affinités des jeux intellectuels, l’apparition échappait aux portées de mon imagination, rappelait son indépendance, son historicité. Quelle proportion d’étudiants réalisait son parcours, achevait ses diplômes au petit bonheur des notes, des accords entre les notes et les intérêts, au hasard des éventualités repoussées, des mirages, des sillons préfabriqués, logiques ? Restaient les ambitieux, les idéalistes rêveurs, les réalistes qui, tôt, désignaient un objectif et tentaient de s’y conformer. Qu’en était-il vraiment d’Ondine ? Quelle avait été sa méthode ? Quelles étaient ses forces et faiblesses ? Aurait-elle hasardé deux années de classes préparatoires par pugnacité, par appétence, par jeu, par fierté, par intelligence, par paresse, par peur ?... Je me décidai à éclaircir certaines de ces questions ombrageuses, à me soucier de l’existence d’Ondine.
Mardi 4 août 2020 :
Plus aucun aliment chez moi – ce chez moi emprunté, gagé, vide, autre, fade –, la faute au concours de liberté, aux réductions de libertés empilées par les incohérences, les précipitations communiquées – le confinement était moins barbant et intrusif, moins individuel, corporel, méchant mesquin, était plus assumé, honnête, honorable même, que l’addition des bénignes interdictions dont se repaissait la masse, le cheptel. On avait pu faire ses courses dans un reste de politesse empruntée, soucieuse, en demi-teinte, atténuée par respect pour les morosités ambiantes ; en août, dans la luminosité tâtonnante d’un nouveau jour maussade, dans la paisibilité d’un bourg tout juste réveillé, sans personne, sans troupeau, réclamer une baguette de pain et une « chocolatine » faisait grincer les dents muselées de toute une ribambelle de juges coriaces, vicieux, maudissant mon passage, mon insouciance, condamnant l’hypothèse de la liberté, serrant les mâchoires dans leur bâillon – visible à leur regard mauvais, cinglant, hautain, venimeux ; n’essayaient-ils pas de me contaminer du regard ? Du moins espéraient-ils (l’espoir au vingt-et-unième siècle) que je périsse prestement de ma désinvolture, qu’on retrouvât mon corps bleui par la pneumonie, photographié en une de la gazette locale.
Modification, correction de mes scripts, de mes automates vacanciers quelque peu dépassés par le calendrier, les artisanats voisins, concurrents parfois, maladroits rappels du collège non vu, non senti depuis des mois. Hécatombe des conflits, le détail des départs en vacances, des retours de vacances, des empressements, du besoin d’agir. Besoin d’agir, de satisfaction, de justification : matinée tendre, engluée, sereine, météorologiquement égale – où l’on douta que la stagnation nuageuse, spongieuse et sale daignât s’évacuer, la stagnation, la rotondité de cette couverture hostile semblait amarrée, ancrée, centrifugée au-dessus de la plage ombragée par les affrontements contraires, aériens, éternels, violents, inaudibles, inefficaces, au malheur des touristes. Petit plaisir facile nécessitant quelques retouches, quelques réflexions, collectes d’information, quelques réparations et rapports soumis aux perturbateurs de tout poil ; vaste sursaut d’activité constatable, bruyante, savante. Puis le néant, somme d’attente mal récompensée, de désintérêt immédiat, de rapidité mal gérée, de torpeur estivale généralisée.
Le loisir d’une promenade digestive avec Ondine – flore, mauvais temps, frilosité, coiffure dénouée, emmêlée, perturbée, la faute aux vents, aux pluies, aux surprises de cette stagnation, le mauvais temps en littérature, les outrances, les mélancolies, les introspections forcées, la façon de porter son masque – convenablement, sous le menton, au coude, les prétextes autorisés pour ne pas le porter convenablement (fumer, boire, manger) –, la verdure insolente de ces journée bouchées, mouillées, les accoutrements, les florilèges, les sacrilèges vestimentaires des badauds en attente, en espoir (l’espoir au vingt-et-unième siècle) de beau temps, l’état du jardin de la maison, de la marre dans le jardin, des vases, des algues, de l’étrange faune croupie s’y réfugiant, l’au revoir, l’à bientôt.
La routine du rien, du néant sur internet : ressasser les mêmes sites, les mêmes clics dans l’espoir (l’espoir au etc.) de voir surgir un évènement, une subtilité, un mot plus haut que l’autre, une idée, une indigence à moquer, de constater la bêtise jusqu’à épuisement de la sienne ; tourner en rond, ininspiré, hésitant, amorphe, avachi dans le marasme des habitudes, des fadaises, du journalisme, du bégaiement social, de la tiédeur sociale, du besoin de satisfaction morale, d’applaudissements, se baigner dans le cynisme complet, complu, confondu, docte, moralisateur, obséquieux, hargneux, peu sûr, faible puisque impersonnel, nécessaire, paresseux, obligatoire comme une muselière. Rire aigrement de sa débilité – fermer une page sur son ordinateur pour la rouvrir instamment sur son téléphone ; lire trois, quatre fois les mêmes vignettes, les mêmes vitrines pour apathies intolérables. Autant se réfugier dans son ennui, ses manques – appartement, Ondine, liberté, sensualité, amitié, activité, originalité.
Mercredi 5 août 2020 :
Retour prégnant, volubile, clair, effectif des rêves fortement constaté ce matin-là – une histoire de méduses volantes et géantes, de fusil, de mafia, de trous dans le quadrillage hexagonale (hexagonage ?) d’un jeu-vidéo. Retour majeur, amusant, non interprété dans ses détails, simple évidence d’une ataraxie, d’une santé régularisée par la douceur de la solitude, du sommeil solitaire, non perturbé, précis, périodique, stable, lourd, adolescent – s’endormir sans fatigue, sans angoisse, dans l’appétence naïve du lendemain, se réveiller sans fatigue, tôt comme pour aller au lycée ; il n’y avait que la femme, puis le travail pour handicaper ce trésor. Rêves, apologies du rythme, de l’hygiène, de la routine assainie et de ses aléas délicats, voulus, souhaités, imbriqués et détachés à la fois, clairs et mélangés, apologies d’une hygiène physique, morale, psychologique, témoins de ce calme, de ce magma calme et enfoui tout juste frémissant, énergétique, canalisé qui aurait pu figurer, simuler une approche de bonheur, si le mot, l’état, la chose avait résonné en moi, si j’y avais attaché le moindre intérêt – trop spéculatif, relatif, matériel, matérialiste, instable, varié, culturel, maltraité.
Irruption d’une activité, d’un imprévu, d’un travail : panique farouche d’une voix, d’une collègue invisible et pétrifiée par l’approche de ses vacances, par l’indisponibilité de son interlocuteur favori, par l’indisponibilité de ses habitudes, de ses facilités. Panique audible, exubérante, vive, empressée, qu’il fallait démêler tout en feignant d’être occupé, de ne pas être trop oisif – usage de phrases telles que « Je vais voir ce que je peux faire », « Je te tiens au courant », « Laisse-moi regarder rapidement ». J’acceptais son fardeau avec joie, comme un cadeau, une aumône – elle ne pouvait par percevoir mon sourire, ma délectation.
Interférences dans le mille-feuille applicatif, conflits, erreurs, dialogues refusés, informations coincées, paniques. Panique de l’intermédiaire, du chef et client, du gestionnaire gratifié de talents, disposant d’ordinaire d’un entourage d’acteurs enthousiastes, magiciens, orfèvres, amateurs obéissants aux paniques vite inhibées. En toute tranquillité, je mis de côté le néant qu’illuminait un soleil réveillé, triomphant, et m’acharnai tout l’après-midi, couteau-suisse docile, farfouillant dans les recoins, les débris peu connus à analyser, recoller, joindre, à faire communier, communiquer, travailler sans râleries, ni anicroches. Tranquillité nourrie par la routine vacancière – la bière dont j’arrosais mes pensées, mon déjeuner, mes optimismes, les contorsions ; Ondine à qui je dessinais un brouillon, un plan organisationnel, un ésotérisme ridicule, lourd, fascinant, astucieux, mystérieux ; la bonne chaleur entretenant l’ardeur en bras de chemise. Aux premiers départs plagistes, aux agitations vespérales, aux imprécations étonnées de Patron, je n’avais qu’établi une feuille de route, repérer mes outils, les écueils, les difficultés, les astuces, planifier une grosse entreprise pour le lendemain. Généreux, fier, satisfait, j’informais Paniquée de mes observations, de mes avancées – toutes théoriques –, de mes pronostics, de sa libération inévitable.
Sur la plage anciennement bondée, ponctuée de traces de serviettes – aplats compactées, peu de traces de pas –, de châteaux délabrés, séchés, grignotés par les charges du vent ensoleillé, des familles séchant la marmaille irréductible, des familles sur le départ, de fesses endormies, de torses bronzant, de corps séchant, je retrouvais Ondine, astucieusement allongée sur l’axe express descendant de l’escalier à la mer, allongée sur sa lecture – autre tome des récits de Morand, autres tropiques, autres voyages –, les pieds en l’air, agités de petits sursauts. Session apéritive, relaxante, tranquille, silencieuse, observatoire des départs, des accalmies environnantes, des nuages, des jeux, des étirements, des changements de face en ces heures de déclin solaire, où la brûlure s’estompait, s’enivrait en une caresse aimante, en un baiser comprimé, travaillé par la brise. Des fraîcheurs délogèrent Ondine qui s’ennoblit de parures et m’accompagna dîner.


