Déshérence
Neuvième semaine
Jeudi 16 avril 2020 :
Long silence matinal, en guise de première riposte, de lettre morte – technique usitée et répétée, analysée et prévue par mes habitudes émotionnelles. J’attendais donc, patiemment énervé, ombrageux, les neurones agités par des emballements rhétoriques, par des élucubrations à la logique implacable, procédurière, par l’empilement d’arguments et de preuves à charge, de souvenirs, et le souvenir des attritions sentimentales. J’optai conséquemment pour un mépris soucieux, rivé au téléphone, un mépris belliciste, hargneux, pressé d’en découdre, de reprendre les bombardements sanguinolents de la veille, les torpeurs meurtries, abruties par les assauts frontaux ; je pestai, dans mon brouillard de haine, sous les nuages moroses, maussades, je pestai contre l’incurie et l’imbécilité des collègues besogneux, fébriles vaches de trait, bedonnantes, charriant leur soc rouillé, leur cerveau émoussé, en bandoulière de leur jovialité inconvenante, même à cent kilomètres de distance. J’honnis ces bougres, cette bougresse, retardant mon labeur utile, manuel, vivant ; j’honnis mon affalement boudeur, la légère angoisse indisposant ma concentration, ma volonté, abêtissant mon intelligence aux fonctions navrantes du débat, de la joute verbeuse, inflexible, diluvienne.
J’honnissais complaisamment, insultais à l’envi les uns – les abrutis à micros, à claviers, fiers abrutis aux vanités vulgaires et idiotes – et l’autre – la rancunière parasite, découpée de son osmose unilatérale, le ténia rancunier, morpion, pou suceur occasionnel, poil à gratter collant, récalcitrant, indécrottable squatteur vitupérant, revendiquant des privilèges, des souplesses sociales, siégeant en reine incommensurable du logis, des futurs, des désirs, reine éteinte, oiseuse, agonique, masquant son partenariat vilainement rétribué sur mon dos d’âne bâté, d’âne jobard, pantelant, grattant sa phtisie. Le pou se rebiffait contre l’assainissement de la masure, contre mon hygiénisme soudain et ma solitude quiète, chiquée avec plaisirs, tristesse ; le pou ne supportait pas la componction, le repos, la détente ; il fallait que ça grattât, telle était la devise de mon pou de couilles.
Pour clore l’après-midi, mon pou de couilles, sans doute piqué par mon silence vengeur, déclencha une salve d’appels frénétiques, à peine entrecoupés, le téléphone, l’intrus permanent, l’intrus de poche, réclamait constamment l’attention – j’essayai de le couper, d’ignorer définitivement les augures orageux, vrombissants, gémissants que l’informatique ne pouvait camoufler. La rage ne tint qu’un instant, l’invective s’humectant dans les pleurs, les larmoyances spectaculaires, un Niagara téléphonique, et les reniflements bégayés, les soupirs, les interférences d’un discours déjà émietté, incohérent, mal préparé, mal ressassé ; allongé sur mon matelas, j’éludai, campai sournoisement sur mes positions, mitraillai depuis mes casemates ignifugées, j’imaginai le minois délabré, gonflé, les joues pulpeuses et déconfites, striées de larmes, de douceurs salées – le téléphone entravait l’émotion, le tableau confinait à l’excitation, à un mépris excité, revanchard, embusqué, voyeur quasi aveugle, voyeur poisseux, voyeur inondé, noyé sous l’averse dégoulinante, avachi, ennuyé, malaxant l’ennui, malaxant sa revanche, oubliant l’arsenal d’arguments stocké par son ire, écoutant tristement la litanie des embûches, la litanie des trahisons, des amours faibles, des déceptions actées, insurmontables, des trompe-l’œil grotesques, la litanie des embouteillages hormonaux, des stases chroniques, maladives, des lâchetés accouplées. La lâcheté se consumait sur un matelas solitaire, dernier souvenir, dernier bien commun, la lâcheté se consumait dans l’extase acide – dégoûtant et dégoûté, j’entendis les bips absurdes : elle avait raccroché. Je n’avais rien compris, entendu à ses conclusions, peu importait – elle raccrocha de dépit, de honte, souillée, déçue, malheureuse victime, sans force ni imagination, sans révolte, sans ardeur. Elle raccrochait – les amours faibles, les gens faibles.
Vendredi 17 avril 2020 :
S’exercer au détachement, il fallait enfouir le mépris dans l’oubli éternel, complet, sans chagrin, dans un oubli optimiste, ferme, vainqueur ; il fallait assimiler l’habitude de l’oubli, travailler l’oubli, le fortifier, et balayer la mémoire vivace, déjà délaissée – délacée, aussi, de ses obligations, de ses angoisses –, évacuer les métastases agglutinées – tout le panorama des souvenirs se dissolvait dans l’hiver entêtant, dans l’électricité revancharde, l’oubli. Revanchard, zélé, déterminé, j’ignorai le téléphone tout le jour durant, je tempérai mes ambitions manuelles en rafistolant, en améliorant les protections ; j’envisageais l’opération de peinture avec une impatience renouvelée, catalysée par l’urgence d’estourbir mes neurones à l’aide d’une tâche absconse, concentrée, sans errance de tout l’être, sans implacables soupirs ni vague à l’âme régulier, sans contemplation ni introspection forcée, aux fréquences imposées par l’inanité incalculable, l’inanité socialisée des méfaits professionnels, l’inanité des occupations pour diplômés.
J’ignorai le téléphone et ses notifications entassées, fébriles et fomentai une prise d’otage : orientant ma balade retrouvée, ma balade chérie, fugitive, illégale, je sonnai fermement à l’interphone d’un ami et l’invectivai, convoquai sa carcasse confinée, j’insultai son obéissance, piquai son orgueil, chatouillai son humour – je me découvrais bien plus courageux, banalement courageux, les autres s’enfonçant banalement dans la lâcheté, dans l’obéissance odieuse, contradictoire, l’obéissance injustifiée, injustifiable, saugrenue, l’obéissance des morts en bière, des morts décomposés, malléables et froids. J’invectivai le paresseux et repoussai ses timidités honteuses – et on ramassa des bières, produits de première nécessité (certification gouvernementale), troquées contre quelques piécettes rassemblées, et on partagea nos gains communs à l’intersection de nos zones autorisées, dans le périmètre commun des autorisations géographiques, par prudence. On bavarda sur un banc, et le ciel s’écroulait, le peuple obéissait, l’isolement augmentait ; on frémit d’idées vaseuses, chuchotées, nous n’avions plus le droit, plus de justification, plus d’autorisation étatique, la préfecture pouvait nous sermonner, nous envoyer ses bergers de malheur – littéralement les mauvais pasteurs –, les voisins nous dénonceraient-ils ?, ouïssaient-ils nos confidences, le tintement discret des bières écoulées ?, ignoraient-ils notre présence ?, leur imagination oubliait-elle la possibilité des libertés ?. La quiétude provocatrice régnait, mon embuscade, mon opération alcoolisante desserrait les peurs de l’ami, lui rappelait la possibilité des libertés banales, d’un esclavage guilleret, urbain, docile, mais un esclavage légèrement individué, aux immobilismes flexibles, aux largesses suffisantes, un esclavage préparatoire, magnifié par les colères soudaines et carcérales ambiantes, magnifié par l’esclavage docile, souriant, humanitaire. On hochait la tête, guignols fatigués, bulleux, décontractés, attendant ironiquement le coup de matraque, la prune, qui ne vinrent pas : le vide éloquent du quartier semblait désintéresser la maréchaussée, sans doute ne tirerait-elle aucun profit à arpenter les sages rues des pétrifiés, des esprits vomitifs pétrifiés par une une de journal, par une oraison télévisuelle, une prophétie d’experts en blouse. Notre sursis nocturne se confirmant, on analysa la guerre d’usure, l’attrition sentimentale : analyse désenchantée, cérébrale, économique du désastre sentimental, télétravaillé, du désastre des émotions tues, des regards perdus, évacués, captés par personne, muets, coulés dans les égouts de la solitude forcée. Le domaine se réduisant à un gourbi, une niche matelassée, à la solitude complète, et les humanoïdes chérissait ce réduit, les squelettes jubilaient de rancœur satisfaite par la hargne égalitaire, jubilaient dans leur réduit de savoir l’autre, les autres victimes au moins aussi malheureuses.
Complicité dispersée par les froideurs tenaces de la nuit, par l’assèchement des réserves, par le silence total, soudain, silence des fins de phrases, des digressions perdues, oubliées, épuisées. Complicité des fantômes sans but dispersée par la nuit.
Samedi 18 avril 2020 :
Détachement prolongé et exercé ; concentré sur mes pinceaux, mes rouleaux, j’inaugurai la première couche, la première couleur délibérée, proprement étalée sur le premier mur poli, propret, avide d’éponger les onguents beurrés, les épaisseurs séchant dans l’air circulant, pressé de réchauffer, de tendrement jaunir les clartés intérieures : mon rouleau crêpait la surface austère, la maquillait suavement. J’aimai l’odeur, le chant fébrile de l’étalage visqueux pétrissant la pâte magmatique, le crépitement des bulles à peine formées, le frémissement poursuivant le trajet du rouleau discipliné, précis, manié avec une fermeté verticale, répétitive, réduisant les chagrins, les gémissements du mur nu, stupide, inhospitalier. Le frottement douceâtre, les froissements huileux accompagnaient de leur musicalité nouvelle, tels les trucages infinis d’une boucle sonore éperdue, volage, débile – la débilité s’enjolivait en frénésie précise, aguerrie, répétée, en enjambées téméraires, en roulements cavaliers, et la peinture gagnait du terrain, étouffait la froideur ennemie, poussiéreuse, frustre de la cloison dénudée ; le bras dessina un dernier trait éloquent ; repos.
Détachement prolongé et exercé dans une audace déconnectée du téléphone, avec un carnet de secours – on pouvait s’auto-assermenter par écrit ! – et un modeste stylo glissé dans une poche : j’allai par les monts de l’avachie capitale des Gaules, franchis la frontière invisible, étatique, la limite autorisée, jurée sur l’honneur, allongeai le pas, sautai le Rhône et vagabondai dans les ruelles montant à la Croix-Rousse, fasciné par leur aspect désertique, désert sans touriste, sans clochard, sans babouin biéreux, sans commerçants de l’inutile, sans ouvriers du progrès ni thuriféraires du désespoir – dans le désert abandonné, ensoleillé, hospitalier, étriqué, guidé par les tours et murailles des hauts immeubles tout reverdis, recolorés comme de vieilles devantures cinématographiques, dans le dédale authentique d’escaliers, dédale authentique en voie d’extinction, extinction véloce, furieuse, extinction promue par les copieurs-colleurs, les émigrés de la capitale contemporaine, les émigrés touristiques, extinction promue par le caravansérail des normalités partagées, des originalités nivelées ; extinction de l’authenticité lyonnaise, un vague souvenir enfantin. L’authenticité détournée, affadie et recrachée par la sous-humanité massique déblatérant ses prouesses grossières, pérorant sa singularité mondialisée, partout identique, ubiquiste – cette sous-humanité docile, frêle, herbivore, obséquieuse, inutile, futile, avare, amère, vertueuse, écologique avait délaissé son quartier d’adoption, avait fermé ses volets, avait clos ses échoppes, ses gourbis, était allée polluer d’autres géographies, et seul je régnais, arpentais les escaliers sonnant ma démarche, une traboule sauvage, les rues élargies par leur vide. Un état d’endormissement approchant ma première visite intéressée – visite éclair, pas vagabonde, pour raison musicale : j’y écoutai tel groupe mystérieux, telle nouveauté artistique vite validée, vite visitée par le hasard des tournées, des enthousiasmes amicaux, j’y glanai un acouphène (Aluk Todolo, 2010, pas plus de dix personnes en comptant le trio musical) dans la cave d’un magasin dont on ne dénichait plus la trace, probablement remplacé par une école de yoga, une librairie théâtrale, ou un restaurant pour granivores – la localisation précise n’affleurait plus, ma mémoire n’avait pas conservé cette information, mais l’ambiance austère et angoissée des lieux planait, prolongeait sa putrescence malgré la comparaison, malgré la nouvelle jovialité de mise, jovialité parfaitement ringarde, simulée, importée, généralisée, massifiée, invertie, taguée, hideuse. Forteresse que j’avais traversée quelques printemps plus tard, où les filles fulminaient de flore vestimentaire, pour celles qui s’opposaient à la nudité tatouée, trouée, flasque. Passage frivole, aventure alcoolisée, marathon de stagiaires, émulation de bancs de poisson, virée des bars, des boîtes, éruption dans la jovialité de mise, la jovialité sociale, un peu forcée ; tels nous fûmes, ramassis disparate, pris de court, sans excuses, malmené par les astuces, les embûches de partisans facétieux, je suivis, timide, blasé, outrageusement bourré – la mauvaise habitude de boire pour me conformer, pour rehausser mon silence, stimuler la contemplation et la contemption, les nourrir d’arguments féroces, méchants, rentrés, pour sourire incontinent, pour occuper mon silence, pour faire écho aux rires, aux mauvaises idées, pour alimenter les dérives, les entrechocs corporels, les thermodynamiques complexées. Je suivis en pestant contre la banalité, contre mes insolubilités, contre l’assouvissement instantané des besoins alcooliques, contre les surenchères nous bringuebalant de taudis en antres grouillants – et Clémentine de me grouiller dessus, conquête archibourrée d’Antécolocataire. Éclopé, bégayant des remugles bulleux, toujours occupé à écluser, à suivre les plus déterminés fanfarons, je me débilitai dans le labyrinthe obscurci, bruissant, hurlant des esclaffements inaudibles, aigus, des esclaffements saturés, oniriques, des pollutions amusantes, rythmant mes détours, mes maladresses, mes pas automatiques, reptiliens, visant l’orient de mes pénates – je ne suivis plus, les stagiaires se dispersaient, j’avais inséminé le désir, moqué la rivale, je ployai sous les vents rhodaniens, me glissai, anonyme, dans les cohortes heureuses, désunies, erratiques, déconcentrées, braillardes, taiseuses, enjouées ou groggys, allègres ou mélancoliques, dans les cohortes de silhouettes rentrant de soirée ; je m’enivrai de ma conquête accidentelle, demandant confirmation, conquête de stagiaire tanguant dans son lit, suant les apaisements, les luttes acharnées, résorbant les chaleurs, les inquiétudes sous la douche abusive, vautrée, nauséeuse, rafraîchissante, réparatrice, dégoulinante, prolongée jusqu’au rétablissement, jusqu’à la stabilité, jusqu’aux aurores ignorées par l’implacable sommeil.
Dimanche 19 avril 2020 :
Je rentrai après minuit, affamé, fourbu, bienheureux, repu de prouesses illégales, rassasié de balades gargantuesques, obèses, marathoniennes – j’expédiai un sandwich et me vautrai sur le matelas.
Dimanche, caresses aux pinceaux, caresses murales, d’une précision étudiée, volontairement précautionneuse, d’une langueur souple, appesantie, destinée à éclipser les tentatives mélancoliques, les réflexions, les planifications sentimentales – s’abrutir : programme calmement appliqué, comme la peinture, rosée, d’autre dirait saumon, ou melon, variation empruntée aux innovations réussies, aux pastels réconfortants, aux masures lyonnaises rafraîchies, maquillées, toscanisées. Je décidai de refuser l’allure décatie, délavée, poisseuse, humide des dernières vieilles façades non retouchées, arborant la crasse cinématographique, bien étalée dans l’Armée des Ombres – façades aux stigmates humides, baveuses de coulées pluvieuses, aux crépis décapés par les grands écarts continentaux (il en restait un exemplaire chétif comme maintenu par l’ossature des immeubles voisins sur le boulevard des Brotteaux). Les villes s’abaissant au rang de musées, d’aérodromes pour foule épaisse, docile, les rénovations se multipliaient, se succédaient, s’habillaient d’échafaudages ravalant les murs flétris.
Prolifique dimanche de peinture redoublée, d’étalage sans faute ni tache, dimanche satisfaisant, enfantin, engloutissant les heures menacées par l’orage, chauffées par les farandoles nuageuses, les menaces éparses, lâches, farandoles agglutinant la chaleur dans la cuvette lyonnaise – dans ma cuvette. J’en finis, tout abêti, déboussolé, de teindre deux murs sur quatre et je fomentai une sortie – merci aux supérettes, épidémie répandue par la paresse citadine, par la richesse fainéante des citadins, merci à leurs largesses dominicales, à l’irrespect seigneurial qui offrait la sempiternelle excuse des échappées ironiques, odieuses, honnies par l’expertise démocratisée, honnies par les cénacles d’imbéciles bardés de diplômes, médailles, citations, imbéciles ordonnés en rang d’oignons, impatients comme des catins échaudées par le billet glissé dans la culotte, par la saveur du putanat. J’allai donc, prêt à dégainer une excuse de mon téléphone, fidèle menteur ; excuse qu’on se refuserait désormais à préparer : principe, honneur, provocation dont moi seul me régalais. Les joies, les gauloiseries impénitentes, les fanfaronnades d’anachorète forcé ; le monachisme forcé, et ces acédies multipliées, en trompe-l’œil, en trompe-l’âme, ces acédies désespérées, interconnectées, sans originalité, sans tentations. Il fallait supporter l’ennui irrésolu, petitement révolté, confiné dans l’acédie et le divertissement nouveau, l’ennui au diapason de milliers d’ermites confus, terrorisés, enfouis dans des occupations, des marottes grotesques, communes – j’avais résolu l’ennui et détestais voir un monde honni s’abîmer dans mon imitation poussive, forcée. Et je m’amusai à le sublimer dans le carcan débile des oppressions médicamenteuses.
Par exemple, la cartographie cérébrale des bancs du quartier ne laissait pas de pimenter mes excursions – les moins légales possibles. Telle bourrique maboule, d’un maboulisme ancien, frémissant, tremblant, s’assit à ma gauche, loin, comme sur le départ, au bout du banc, et elle maugréa des palanquées d’insultes, admonestant les passants imaginaires – con de passant, qu’au coucher du dimanche on ne trouvait plus. Les borborygmes s’entassaient dans sa bouche édentée – elle était, comme beaucoup de vieux, alitée dans le froid, agencée dans des surcouches vestimentaires effroyables, déparées – et dégoulinaient en flots baveux, vomitifs, désarticulés, méchants, méchanceté imaginaire mais féroce, argumentée, timbrée, recroquevillée sur son ventre, boule furieuse, hérisson haineux. Le propos décousu attaquait, anachronique, l’invasion automobile, l’invasion résidentielle, attaquait le surplus humain, le fourmillement du quartier, contre l’heureuse évidence de son vœu exaucé. Elle râlait, agonie démente, désordonnée, désorientée, serrant contre sa carcasse avachie deux sacs à main, trésors, poids, contenances. Il allait sans dire qu’elle ne me prêta pas la moindre attention, et qu’elle tira, d’un geste sec, un parapluie dès l’instant où une goutte d’eau s’écrasa sur sa jambe creuse. Un crachin mou, accidentel, arrosa le silence du cimetière balayant les dernières vigueurs du jour, tropicalisant les denses chaleurs du jour, appesantissant l’air de la nuit, nuit dans laquelle les peluches nuageuses gonflaient des arsenaux, s’échauffaient, pissaient des semonces. Délogé par l’averse, je laissai ma vieille comparse rassérénée par la pluie – silencieuse, elle tenait son parapluie, comptait les gouttes, déterminée à rester sur place, jusqu’à ce que la mort la séparât de son banc, de son bout de banc.
Lundi 20 avril 2020 :
D’un palabre à l’autre, je fulminai de suractivité artisanale nouvelle et souffris dans ma camisole matinale les pensées incapacitantes de la ménagerie ventilée des scribouilleurs – ils avaient adopté une nouvelle application, gadget puéril, où chacun pouvait noter, dessiner des gribouillis destinés à archiver l’importance d’une indigence –, des scribouilleurs furibonds, j’ignorai contre quoi, n’écoutant pas. Emphase des scribouilleurs, malheur des scribouilleurs, jérémiades et oraisons. Une matinée occise, méticuleusement torturée par les fats baragouinages, matinée usante, réfrénée, évidemment improductive, et tous allaient se plaindre de l’embouteillage laborieux qu’engendrait une telle réunion, ses obésités temporelles dégoulinant sur leur docte mérite.
Sitôt l’affaire déconnectée, sitôt la sottise rembobinée, oubliée dans le frisson d’un clic, j’enfilai mon bleu et dégainai rouleau, pinceaux, pots, torchons, et m’attablai (aux murs), raclai une jointure, assouplis les reflets déséquilibrés de mon mur – l’autre, double-couché, réverbérait des reflets plus harmonieux, non défigurés par des balayages désaccordés.
Sitôt les pinceaux lavés, séchés, rangés, tel collègue fomentait une nouvelle palabre (masculin ou féminin, peu importait), convoquait un parterre mi-bavard, mi-taiseux ; une longue cacophonie brisa mon déjeuner, cacophonie des velléités désorganisées, des désirs complexés, dévoilés avec une prudence peureuse, une prudence autoritaire ; les mots jargonneux s’empilaient, camouflaient l’incompréhension, la maladresse, engonçaient toute clarté ; certains détricotaient la pelote confuse, décortiquaient le magma pulvérulent et réfutaient telle illumination, au motif de son existence, de sa sous-exploitation ; on pesta contre l’ergonomie, contre la pédagogie, l’unisson grondait, le conglomérat des colères grossissait ; cuisson à deux doigts de soulever les services opprimés, d’opter pour la plus radicale réaction, de s’unir dans un mouvement fraternel, humain, à l’assaut des machines, de la machinerie, à l’assaut des outils étourdissants, fracassants, contre les engrenages de rapports, de formulaires, d’emploi du temps, contre les codes secrets, les clics, les stockages, les virtualités en pagaille, contre l’agression quotidienne des virtualités de soutien, virtualités phagocytant leur labeur, éclatant leur constitution naturelle. Éloge fugace, timide, contrit, des douceurs passées, enterrées du papier et du stylo, éloge ironique épuisé en quelques blagues inévitables, en surenchère tiède, foireuse, hommage plombé, vite évacué ; il s’agissait de reprendre le fil hasardeux de cette énième réunion hasardeuse, aux intentions mal identifiables, aux objectifs flous, gazeux, insaisissables, dans les gaz de la sieste, dans les gaz du discours, du bavardage le plus anodin, dans les gaz de la réunion ininterrompue, maintenue coûte que coûte ; j’avais écouté malgré les gaz, les pyrotechnies des obstinés ; exégèse, futur, conclusion, ronflement, politesse enjouée, report unanime, éternité et inconfort de la palabre ; pour un anéantissement de la palabre.
Mardi 21 avril 2020 :
Affûté, énergique, libéré des simagrées collégiales, soulagé du marasme ventriloque, j’épandais la douceur de la seconde teinte, couvrant efficacement les dernières nudités murales mais déjà s’illuminaient les réverbérations fatales appelant la nécessaire surcouche, le contraste, le voisinage avec les cloisons achevées se pâmant malgré l’ombre humide, poisseuse du jour, malgré la pénombre, le recul pluvieux du printemps – printemps toscan, provençal, dont j’avais emprunté les couleurs aux façades du quartier, de ce vieux sixième géométrique, non-haussmannisé, tranché à la hache, aux pourritures délavées ravalées, rafraîchies, toscanisées, donc ; printemps spartiate, floral, espiègle malgré les frustrations gouvernementales, les emprisonnements dociles, les grimaces consternées, les obséquieuses terreurs ; printemps évidé, rappelant l’achat prochain de meubles travaillés, riches, boisés, de manufactures non industrielles. Le vide bicolore, ensoleillé, l’accouplement savoureux appelait une collection brune, acajou, qu’en savais-je, un florilège qui s’inclurait idéalement dans la chrysalide en réfection – bonheur de ne souffrir aucune interruption, aucune alerte impolie (l’orthographe, la grammaire empruntés, barbares, suffisaient à abîmer tout discours rédigé en algarades vindicatives, poussives, mielleuses, fielleuses, babouines, selon les détresses scripturaires de l’enquiquineur). Printemps en recul mais non enquiquiné. « Arrête d’enquiquiner ta sœur », disait ma grand-mère.
Je n’avais réalisé aucune tâche rémunérée et ourdis une escapade vespérale : Nouvelles du front : les troupes cantonnées ici-bas, enchaînées à leur appartement, désertèrent rues et échoppes, repoussées, balayées par les averses, par une succession aléatoire de faibles averses, faiblesse suffisante pour pétrifier les vieilles gueules muselées croulant sous les injonctions ministérielles et le climat inhospitalier de ces dernières soirées. Ragaillardi, rafraîchi après une intense et satisfaisante journée de labeur – labeur stimulant, chronophage, appliqué –, je fanfaronnai dans le Monoprix, seul client, monarque du magasin, des vitrines, des frigos, des bières et des charcuteries, monarque des premières nécessités, des caissiers se distrayant en bavardages (muselés, blindés de plastique, étouffés), monarques des rayons pleins, empereur du carrelage lustré, immaculé. Tâcher de réaliser ces courses par mauvais temps, entre les gouttes, nouveau mantra.
Taquin, j’auscultai mes alentours, repoussant le retour, aérant mes muscles fourbus par la répétition appuyée des gestes ; taquin, je vadrouillai de carrefours trempés et déserts en places abandonnées au silence des automobiles assoupies ; quelques silhouettes fluettes se précipitaient, se ruaient au bunker, clapotaient dans une flaque, courraient sous les pluies moroses, humaient prestement la fraîcheur épaisse, gluante des villes arrosées, et disparaissaient après quelques secondes de marche forcée. A quelle docilité obéissaient-elles encore, même enferrées dans la plus discrète intimité ? Les troupes de la débâcle éternelle soupaient-elles en muselière ? Soupaient-elles à la paille médicale, soupaient-elles sous l’œil intransigeant des ministères télévisuels ? Soupaient-elles distanciées ? Écartées, hydroalcoolisées, gantées, plexiglassées ? J’allai savoir !
Mercredi 22 avril 2020 :
Jour des enfants – dispersés, mécontents, claquemurés, geignards, tonitruants, voraces, agités, indisciplinés, énervants, joueurs, mignons, attendrissants, gazouilleurs, larmoyants, ennuyés, imaginatifs, aventureux, paisibles, complexés, studieux, paresseux. J’en vis des dizaines, en entendis des dizaines d’autres, saturant les lignes informatiques, débitant décibels et espiègleries, vociférant des incartades capricieuses, arrachant casque, souris, micro, clavier des mains de leurs géniteurs en villégiature forcée.
La pluie fécondait les folles : une nouvelle mouture de cet ordre vagabond s’installa sur un banc voisin, emmitouflé dans un anorak à capuche dûment resserrée sur une tête de corbeau, sur un bec de corbeau, sur une voix cassante, funeste, une voix grinçante dont je ne démêlai aucun mot, dont je récoltai des volées d’acidités coassées, coassées dans l’entrechoc funéraire, pluvieux et constant, entrechoc martelé – elle fracassait un bout de plastique, tube creux, contre un bâton, sans but, sans effet autre que l’émission d’une note obscure, d’une percussion angoissante, démente ; elle entretenait sa démence à l’ombre des fumées dégoulinantes du printemps ajourné.
J’attirai des demeurées séniles qui n’avaient pas la politesse de me remarquer, l’humour d’éblouir ma balade de quelques galipettes masquées, de bravades claironnées – il n’y avait personne à braver, pas une âme pour s’effaroucher d’une des provocations que crachaient ces carcasses ambulantes, ces carcasses obèses, armurées de plastiques vestimentaires, liqueur des abandons, des solitudes pourries, moisies.
Que n’attirais-je telle poupée volage, florale, venue reposer sa fraîcheur dans le voisinage de mon banc vespéral ? Je lui conterais mes libertés recouvrées, la liberté des échecs consommés, adultes, les libertés embrassant des néants stériles, comme mon regard embrassant l’air stérile, l’air mouillé, urbain, lunaire, l’horizon lunaire des balcons mouillés, des balustres trempées, des immeubles vides, abandonnés, des rares pièces illuminées, éparses, boudeuses sous le crachin du printemps retardé, printemps saigné, évidé par mesures gouvernementales, printemps aigri, dément, à géographie étroite, certifiée – l’État contre le printemps, l’État des gestes surveillés, des balades surveillées, l’État des consultations mal remboursées, l’État des emprisonnements bénéfiques, l’État des défaites hygiénistes, des intraveineuses hygiéniques, des bouquets de décès, l’État des gestes censurés, des pensées censurées, des pensées policières, policées, serviles, l’État des libertés oubliées, vendues la satisfaction des vieux, l’État des lycées clos, barricadés, trempés par l’orage mou, par le crépitement ouaté, la sourdine des averses molles, longues, éternelles, éternité, redondance des soustractions du jour, frise, tapisserie opaque du souvenir.


