Déshérence
Huitième semaine
Jeudi 9 avril 2020 :
Elle avait invoqué la confiance dans l’idée de me vexer, de prouver mon incorrigible égoïsme, signe d’une trahison, d’un unilatéral mépris qui s’octroyait des permissions rendant caduque le concept de couple (chose maladive réduite au rang de concept, comme tant d’autres) ; j’avais fomenté, financé, accompli depuis des semaines la transformation radicale de notre gourbi partagé – par les largesses de ma flemme, par docilité sentimentale, commodité et souci du moindre souci – ; ma volonté n’avait jamais souhaité cette intrusion, cette colocation sexuelle gelé par la stase ; j’aurais plus paisiblement croupi seul ; le moindre souci devenait une entrave, un stigmate justifiant une osmose stérile et revancharde. Elle avait invoqué la confiance sans le faire exprès, par maladresse, par convenance bavarde – il s’agissait avant tout de condamner ma caboche infecte. Elle avait invoqué la confiance à raison – involontairement, comme un euphémisme involontaire, son discours ne proposait pas de subtilité cachée – mais ne dévoilait que sa disparition. Y’en eut-il jamais ? Car la confiance instinctive, mutuelle, intellectuelle, douce et paisible, l’assurance morale et sentimentale, n’était-elle pas la condition suffisante à l’éternité de l’amour, et à son expansion ? La confiance escortait les passions et les désirs, les guidait, adoucissait le mélange bizarre d’idéaux et de perversités où se cristallisaient les premières tensions ? Que d’autre que la confiance arraisonnait l’idylle aveugle, consommée, essoufflée ? Que résistait à une confiance trahie, trompée, tordue par le mensonge, foudroyée par les vulgarités, la concupiscence, anéantie par les divisions révélées, les incompatibilités, puis le ressentiment ? Encore pire, vénéneux : que résistait à l’absence d’harmonie et de complicité ? Que résistait à une confiance inexistante et incapable de rétablir sa prise ? On apercevait rapidement la laideur morale du statuquo : on ne pouvait que nier ses tares plutôt que glorifier ses vertus, on embrassait d’un regard, d’une grave réflexion la portée inquiétante des outrages infligés, auto-infligés, des abaissements – s’agissant du grand déballage amoureux, on s’inquiétait des fréquentations, des polygamies assumées, des divorces multipliés mais les docilités, les faiblesses sentimentales s’accommodaient des alertes de la confiance, de ses raidissement inquiets. L’inquiétude de la confiance.
De confiance, je n’en avais jamais eu ; j’avais enfoui la chose sous la jalousie et ses allègements passagers : la consommation charnelle, le coït jaloux, multipliait la confiance – zéro – à grand renfort d’originalités, multipliait la confiance – zéro – à des fréquences calculées, aux lueurs turpides de ruts rallongés, de sommeils croupis, caverneux, de léthargies étendues et d’éjaculations angoissées. Tout cela n’effaçait pas les cicatrices, n’empêchait pas la raison de diviser la confiance – zéro –, n’empêchait pas la raison de rappeler les passions et les adultères, de leur préférer la fidélité et la virginité, tout cela n’empêchait pas la raison d’empiler les remords, le regret, le chagrin, tout cela était enfoui par une autre raison – qu’on voulait appeler raison du cœur –, une raison mensongère, cynique, affamée, lubrique, orgueilleuse. L’orgueil et la peur maintenaient les raisonnements contraires, fallacieux, l’orgueil du couple, la peur de la solitude. Mais de la solitude, je ne souffrais plus aucune crainte. On avait oublié les vertus de l’isolement, les plaisirs du silence – la fin du quiproquo, de l’accident sentimental, la fin des bavardages touffus, mielleux et hypocrites –, du silence personnel, ce silence des villes closes, des appartements vides, nimbé par la musique, parure orgueilleuse des silences bienheureux, des silences recouvrés, chéris, extralucides. L’éloignement semi-contraint par la peur mondaine ne m’offrait qu’une succession de délices rythmées par les idioties télétravaillées ; j’avais établi une ascèse doucereuse, indocile, minimale, qui méprisait un passé rapiécé, troué. La pensée avait rattrapé les actes, tous ces actes manqués, abandonnés au naufrage, aux passions passagères, la pensée logique, ferme, honnête rassemblait les preuves de désamour, de non-amour.
Vendredi 10 avril 2020 :
J’usai ce vendredi perdu, oisif, communément chômé où l’inactivité croissait (encore ?), à dénicher mon matériel de peinture – jugé non essentiel par nos gouvernants – car Ébéniste m’alertait par messages écrits, sommaires, annonçait l’édification de tel meuble. Contre mon gré – décidé à éviter l’internationale mercantile, à raviver le commerce local –, selon les recommandations de mon artisan attitré, selon les recommandations de vidéos et articles dûment étudiés pendant cet après-midi insignifiant, rempli par les recherches ensoleillées, les recherches sur banc public, compliquées par les clair-obscur des facéties arboricoles, des mauresques agitées par une bise rhodanienne, je commandai tout un matériel nécessaire, validé par mon mentor amusé, peut-être surnuméraire. Je poussai l’affront moqueur jusqu’à la consommation d’un paquet entier de bières, seul, sur les bords du Rhône, vulgaire badaud à rebours, profitant des silencieuses berges abandonnées par les soiffards, les vandales, les vautrés habituels. Engourdi, abandonné par mes camarades frileux, fatigué par les niaiseries pudibondes des collègues connectés, leurs démonstrations routinières, je m’en retournai, toujours seul cours Roosevelt et Vitton, patrouillé cet urbanisme sépulcral.
Samedi 11 avril 2020 :
Oblitération de la journée, dans l’attente morfondue des matériels artisanaux déposés par mille livreurs invisibilisés (mesure hygiéniste), invisibles et terrifiés, meuglant dans l’interphone des barbarismes aux accents tropicaux, meuglant la pétoche ineffable, cosmique, universelle dégoulinant des cimes imbéciles aux cafards imbéciles – ruissellement crépusculaire, diluvien. Oblitération de la journée en allers-retours répétés, enjoints par les alertes interphoniques, claironnées par les vociférations analphabètes, descentes en escalier curieuses de découvrir quelque paquet abandonné près des poubelles ou sachet emballé, généralement démesuré et ballottant pinceaux, rouleaux, pots, scotchs, bâches et autres gadgets qu’il m’avait paru judicieux de commander, qui augmentaient magnifiquement le prestige soucieux, étudié de cette opération totalitaire – ma petite purge environnementale, d’un environnement sur lequel je marquais ma prise, sur lequel j’apposais ma légitime autorité.
Je transformai la balade méritée, récompensant des heures d’attente entrecoupées, accoudées, vautrées, en escapade nocturne chez le fidèle ami qui ouvrait encore une porte malgré les contagions qui sillonnaient les rues, les délimitations autorisées – j’outrepassais mon droit, j’étirais la laisse, je n’avais pas d’excuse, je comptais sur la chance, élevée, de ne point être sermonné, amendé par un troupeau de surveillants.
Dans le cocon capitonné de canapé et fauteuils, sous les lumières électriques, sous le grésillement hospitalier, dans le cocon amical, dans la routine paisible d’un vieux couple à la confiance pérenne, vrai dans la proximité, libre de ses occupations divergentes, alternativement silencieux et bavard, selon le besoin, selon l’humour régnant, un vieux couple qui se passait habilement le rejeton – moi – selon l’ardeur, les détours des politesses, des moqueries, des occupations de l’un, des soupirs de l’autre – j’étais le rejeton lunaire, laconique, désenchanté d’un vieux couple sans enfant, sans mariage, appesanti dans la stase, appesanti dès l’origine. Statiques étaient les couples modernes : avaient-ils la stase plus complice, plus naturelle, moins échauffée, cruelle, aigre, vinaigrée que ma stase en phase terminale ; avaient-il la tumeur harmonieuse, symbiotique ? Ils étaient une métastase siamoise, confiante, aux sourires communs, aux râleries bénignes, aux douceurs résumées d’un geste, d’un regard ; finis les débordements, les moiteurs passionnelles, la métastase heureuse s’accomplissait dans l’ordinaire mesure des jours – mais qu’espéraient-ils ? –. Cela me tourmentait, rappelait mon esprit comparatif, l’empêchait de diverger nonchalamment malgré les additions de pintes largement servies et bues – je ne concevais le couple que comme l’espoir de l’enfantement, de la paternité, de la maternité, de la continuité, du témoignage – et pourtant nos couples ne concevaient pas –la conception, cette idée. J’étais abruti par l’idée sociale, moderne, désespérée, odieuse, frileuse, incomplète du couple comme dernière autorisation d’unité, cantonnée à notre unique nombril. C’était définitif : je ne voulais plus qu’elle revînt – fin des fourvoiements, de l’auto-mensonge, de la tromperie commode. Autant désespérer seul et profiter de la liberté solitaire, totale, sans les perturbations endocriniennes d’une demeurée épongeant les épanchements, les détresses débiles du mâle, éponge stérilisée, comme une chienne, une chatte veillant staliniennement sur les entrées et sorties de son con – lyophilisant les espoirs du con de mâle.
Discussion avant la bière et la complicité ravivée : éloge du télétravail, de l’économie – mince – des trajets, des gains faramineux réalisés par son entreprise (internet et livraisons), des promesses d’élévation salariales, éloge des appétits confinés, des commandes multipliées, des faibles modifications de la routine, ironie facile moquant un monde qui se jetait dans l’enferment sans la moindre contrariété.
Discussion après la bière et les bières : écœurement unanime provoqué par la suppression des vacances programmées, comparaison des méthodes de télétravail, sonate pour deux violons, collection des réunions les plus indolentes et ridicules, méthodes de consommation des temps perdus – le plaisir égoïste contre l’optimisation, l’allègement, l’amélioration continue, le courage d’assumer ne rien faire, le courage de faire. Il soulevait constamment des nuages de poussière infecte, allergène, tapis dans les recoins de projets morts ou abandonnés. Il me jugeait bien modéré, d’une modération trop moqueuse, stérile, autocentrée, alors qu’il exigeait des coups francs, des assauts, des campagnes révolutionnaires, l’abolition des privilèges, des massacres mérités, des pendaisons méritées, médiatisées, des exemples splendides, sanglants. Mais de son ire, il engendrait un surcroît de travail. Incompréhensible.
Dimanche 12 avril 2020 :
Il s’agissait d’en finir avec la blancheur maculée de scories, crasseusement banale du logis. Inauguration des travaux lors d’une intense séance de décrassage physiologique, élimination d’une légère, lancinante gueule de bois, ouverture connue, répétée, rejouée des dimanches matin – j’entonnai un sifflement allègre, fougueux, martial (Hoho! Hoho! Hohei!) et enrobai l’ensemble vide, déguenillé, de mon appartement, masure abandonnée appelant la rénovation radicale et approfondie. Empaquetage méticuleux des boiseries d’Ébéniste, des poutres, des rares meubles persistants – j’avais construit une scène de théâtre moderne, on y représenterait volontiers du Beckett, du Camus, on y assiérait des acteurs falots, régurgitant leur paresse ovationnée, leur vague à l’âme soupirant, au grand dam des didascalies, au mépris de toute intention ; j’avais construit un décor moderne de Perceval, avec jeunes filles en fleurs aux nichons découpés, avec chevaliers mystico-clochards, surtout clochards, le mystique refluant dans les égouts du banal mauvais goût contemporain, austère par pauvreté d’âme, traître par indigence ; il fallait lire les prévisions astrologiques de Richard, ses interdictions justifiées par la prescience de l’avachissement moral, de la gouaille intellectualisée ; j’avais construit une installation d’art graphique, une éphémère ânerie pour spéculateur des horreurs, quelque horreur à admirer, les yeux ballants, bêlant des truismes faux, des platitudes conceptuelles (sous le concept gisait l’intelligence) ; j’avais construit un prêt-à-penser artistique pour nos temps turpides, désertiques ; et j’admirais l’excellence des protections feuilletés de tissus et plastiques.
Pause méritée : je douchai une sourde et épaisse fatigue, les suées, les retouches et les escalades aventureuses ; je douchai un vrombissement secouant la soudure de la nuque ; je douchai l’impatience, la fébrilité, l’empressement improductifs et arrosai une accalmie ; j’arrosai la prévisualisation des gestes affairés, des précisions millimétrées, des raclements, des ponçages, des grattages ; j’arrosai l’imagination, la concentration, la quiétude.
Je nourris ensuite ma faim par l’engloutissement d’un petit-déjeuner tardif, brutal, mâchant différentes excavations et, comme imaginé, comme convenu dans les élucubrations aqueuses, bressoniennes, je ponçai et grattai précisément les vieilleries décrépies, j’attaquai les laideurs fortifiées et pulvérisai en nuages opaques, rigolos, effritant des mètres carrés de peinture. Je ventilai astucieusement la scène – où un jeune informaticien ratiboisait sans vergogne les murs de son domicile, et autres péripéties comiques –, ventilation ensoleillée, ensoleillement implacable et constant, auréolant mon labeur neuf, gratifiant – trempé de nouvelles sueurs musculaires, d’efforts et de concentrations.
Il fallut que je posasse mon séant sur un banc de la place Quinet – sous un platane sucrant l’endroit de ses akènes – pour m’extirper des imaginations manuelles, des continuations laborieuses, des échafaudages mentaux. Je rinçai mon œil en étudiant un prototype plaisant, prometteur de jeune femme, prototype décevant, à la beauté hypothétique : hypothèse relevée par la générosité capillaire, épaisse, chatoyant des reflets, par la chute du front, par le regard intense, effleuré, esquivé ; hypothèse malmenée par une muselière artisanale, décorée, fleurie de motifs colorés – ce genre de muselière dont les gouvernants faisaient la retape, épargnant les pénuries logistiques, sauvant la nation meurtrie par les pénuries. L’héroïne patienta quelques minutes, rivée à son téléphone, indifférente aux abords désertiques d’un autre lycée brutalement évidé, endormi, d’une église close, condamnée aux télémesses, privée de ses ouailles un peu remontées, ruant dans les brancards de l’hospitalisation autoritaire. Éole l’incommodait, elle dispersait les bombardements plataniers d’une main rêveuse, imprécise, puis se leva, sans doute sommée par l’intermédiaire de son écran. Elle défila devant moi, présenta sa face défigurée, enlaidie, cachant les plus déterminantes preuves de beauté, les compléments rédhibitoires – facile d’augurer la majesté quand on ne présentait que sa chevelure, la lueur polaire de ses yeux, mais il fallait présenter le menton, le nez, la bouche, les joues, la mâchoire – autant de risques éliminatoires confondant les plus jolies mirettes, rebutant l’esthète, le voyeur, le dragueur, l’amoureux. L’objet barrait les crues fantasmagoriques, interdisait l’embrasement imaginatif – nous étions condamnés aux mornes spéculations, entravées par tel bout de tissu ou de plastique, par tel pollution en sursis. Assagissement des fantasmes engourdis par l’âge, par la déception, fantasmes s’enfonçant dans l’idéalisme, la pure idéalisation réactionnaire, navrée par les déceptions, les expériences désarticulées, les promesses vaseuses, immobiles, les amours sans force.
Lundi 13 avril 2020 :
Travail dans le télétravail, poussières et volcanisme pulvérulent, croûtes de peinture et de saletés confuses, auréolant mes effusions mécaniques, mes hésitations agressives, joueuses, fabuleusement amusées par ce carnage catégorique, amplifié par une maladresse aveugle, mesuré en millimètres de cendres entassées, dunettes fragiles, soufflées par les courants, les ondées de ma démarche titanesque dans le délabrement fade, blanchâtre, sec, éminemment poussiéreux, titan aux muscles ravivés par l’artisanat forcé, décontracté par l’ineffable inconsistance du télétravail autorisant toutes les distractions, les contre-distractions (selon le point de vue de la redondance absurde des jours, selon le reflet du mépris), apprenti titan triomphant des insalubrités, des mochetés de son minuscule gigantisme cloisonné, confiné. Quand le souvenir me frappait, quand le devoir indolent et tertiaire me rappelait, j’allais pianoter quelques gribouillis, quelques conseils, j’allais détendre les attentes, réparer une broutille, féliciter une réussite. Lapidaire, laconique, je m’en retournais à mes volutes, mes salissures volontaires, aimables. De la volupté de s’encrasser, de se salir, de suer un peu.
Le soir, je balayai délicatement la poudre reposée et frayai une piste dans cette neige artificielle et âcre jusqu’à mon plumard enveloppé. Je m’y glissai et roupillai clochardement, cerné par les éparpillements que l’aspirateur n’avait pu digérer
J’avais suivi d’un œil, par l’entremise de l’écran et des résumés multiples, brouillons, bafouilleurs, énervés ou dociles, fascinés, agenouillés, ébaubis, j’avais suivi d’un œil l’allocution du commandant en chef des défaites – françaises ? – et ses palabres pontifiants, cette entreprise de brasserie du néant. Le docte généralissime élargissait la détention collective à l’envi, selon l’envie des parterres d’experts, des soupeurs épris de pissotières musicales, jaloux, tenaces, emblousés pour la forme, entitrés, docteurs ès télévision, urologues passionnés, alléchés, pourlécheurs aux babines humectées – le généralissime des pissotières prolongeait l’enfermement de la piétaille pour raisons divinatoires. L’animal à képi, entre le paresseux et le gibbon, nasillait des réjouissances – il était heureux –, nasillait des sentences prolongées pour le salut des vieux, pour le sursis des vieux. Il s’agissait de briser une vague de rhumes corsés en emprisonnant sans distinction la moindre brebis – galeuse ou non – et de prolonger, selon les oracles scientifiques, ce potentat décalqué de frontières en frontières – calqué sur l’hystérie chinoise, américaine, italienne, sur l’hystérie collective. Il fallait communier.
Mardi 14 avril 2020 :
Fin de la première étape industrieuse : les murs étaient lissés, polis jusqu’aux moindres recoins, peaufinés, traités avec soin à l’interstice près, tout angle étudié, poncé jusqu’à l’effacement des aspérités, des entailles, des bosses anciennement côtoyées, jusqu’au nettoyage des humidités grisâtres dégoulinées, des stigmates aqueux – quel plus odieux ennemi que l’eau pour l’internationale des appartements moches ? –. De tout cela, j’obtins deux lourds sacs de déjections saumâtres que je baluchonnai jusqu’à la Benne.
Fin oubliée sous les fluctuations du ciel agité, les nuées voguant, ivres, caprices indéfinissables, inédits, poisseux, menaçant la ville de leur ombre pulpeuse – les menaces planaient, la pluie de Damoclès narguait les foules condamnées, terrées, entravées, et je poussai, prolongeai la promenade dans l’espoir espiègle de me faire rincer, ou de souffrir les regards de telle sale vieille guenillée de travers, imperméable déchiré sur son dos bossu, dont seule la muselière rutilait plastifiée, immaculée, réfléchissant les néons assoupis du Monoprix. Où ces vieux dénichaient-ils leurs réserves de bâillons ? Le gouvernement des défaites réclamait la plus grande tempérance, préconisait le régime, l’économie de moyens afin de faciliter les agonies médicalisées, les surveillances respiratoires documentées, relayées nuits et jours par la constance grimaçante des faquins. L’expertise sacerdotale n’empêchait guère le vieux pétochard de se déguiser derrière ses frontières du trop tard, d’enfouir ses rides frileuses dans le bouillon de ses fétidités buccales, de ses soupirs agoniques. Qu’ils crevassent donc ! C’était bien ce que je recommandai à cette grognasse souffreteuse qui n’oubliait pas de m’agonir pour non soumission hygiéniste – excusez-moi ! Vieillâtre ! –. La croulante dodelinait méchamment, gribouillant des insurrections (contre les insurgés) dans son bavoir, humectant dentier et gouttière. Comme j’avais épousseté ma masure, des croque-morts balayeraient ce vieux golem de poussière, le rangeraient dans un sac, le crémeraient selon les vœux matérialistes, aléatoires, déconnectés de la mégère, et ajouteraient sa triste mort au tableau infâme des componctions médiatiques.
La vieille carcasse déballa son paquetage dans les nouveaux bunkers de plexiglas récemment inventés (l’innovation en 2020), devant les caissiers plastiqués d’un casque neuf doublé d’une visière luisante, façon soudeur de métaux, afin de se protéger plusieurs fois de...
Mercredi 15 avril 2020 :
Interférences électroniques : de l’indifférence au mépris, en voyage vers l’oubli, telles furent les conséquences du bavardage irritant, exaspérant imposé par Colocataire l’évadée – l’évadée râlait continûment contre mes largesses imbéciles, futiles, égoïstes, contre mes amusements d’homme poisson, de bête claquemurée rehaussant son aquarium, son bocal bu et rebu, recraché, lavant les parois encrassées par les habitudes polluantes, les sudations ordinaires, étourdies, les salissures étalées, les couches surajoutées par l’entremise des temps longs et immobiles et des dédains, de la mollesse urbaine, amoncelant la souillure.
J’avais noyé nos politesses routinières, contingentes et falotes dans le lac placide de mon indifférence stagnante, noircie, lac d’encre endormi, mais les jérémiades – les tonalités détestables, les supplications, les énervements, les ironies et moqueries ne manquaient pas de transparaître, même par l’intermédiaire arasé, faussement inconséquent des télégrammes informatisés, gratuits, instantanés, faussement anodins, faussement écrits, irrémédiables crachats verbaux mal digérés par la frénésie digitale, par l’exclamation ou la rationalisation maladroites –, mais les jérémiades ravivèrent un mépris, un ressentiment camouflés tapi sous l’illusion du détachement. Ce mépris abîmait ma solitude, rappelait les affres du partage accidentel, les affres du communisme copulant, réactivait une fierté cruelle ; ce mépris se substituait aisément à l’indifférence, rivait mes énergies si bien réorientées au mirador électronique, forçait une surveillance domestiquée ; ce mépris s’époumonait en justifications éreintantes, frustrantes, évidemment incomprises. L’heure était aux colères, aux reproches, aux éruptions vaseuses, pitoyables, aux reproches d’une mesquinerie alimentaire gavant le mépris, élargissant ses inventions, ses reparties. Le mépris s’époumonait en méchancetés de circonstance, en rabrouements défensifs. Le mépris méprisait l’attitude défensive et empêchait l’oubli de mâchonner les rancunes enfouies, non pardonnées – s’était-on jamais pardonné quoi que ce fût ?
Le raz-de-marée nocturne de mépris distendait le sentiment amer de l’évanouissement mal consommé, perdu en palabres, négociations et interférences boiteuses berçant le couple mort-né, atrophié, hypertrophié par le communisme spirituel, le communisme des circonstances urbaines, des poussives mises en couple, des carambolages mis en bière, des faiblesses unies pour le pire, le pire étant les tiédeurs avariées, consommées d’appartement en appartement, copiées sur celles du voisin, passions, destins de fourmis. Dorloter ce cadavre écartelé me répugnait, et j’enflammai les heures fatales à l’approche du butoir, du sommeil, j’enflammai la mollesse des reproches, la politesse contrite, castrée des reproches encore trop courtois, indolores, gantés. J’épuisai rapidement le stock empilé, les obus, les rockets amoncelés dans les dépôts neuronaux, je fis siffler toute une cacophonie d’ogives, sifflements outragés, outrageants, sans pincettes, je visai le K.O. sentimental, à coups de poings rhétoriques dégantés, cherchai l’esclandre, ciblai l’hystérie féminine et l’alimentai férocement. J’enchaînai les saillies, dévoilai les incohérences, les paradoxes sans poésie, je moquai ses feintes, son éternel désintérêt, sa nonchalance – simple métamorphose de la paresse intellectuelle, plaisir du confort médiocre promis par des ambitions matérielles vulgaires, une nonchalance sans la moindre frivolité, espièglerie, beauté. Je tortillai savoureusement les épithètes en la sentant s’affoler, comme impressionnée par mes trouvailles et analogies. S’affirmait le plaisir d’envenimer les ronflements tépides, le plaisir d’enfin libérer un pet de vérité, de perforer les casemates de commisération pincée, froide, de parer les euphémismes constants et urticants. Fini les approches timides, gare aux flammes d’une colère déchaînée par les pleurnicheries sentencieuses, les pleurnicheries sentimentales de Narcisse – un Narcisse de pacotille n’osant même plus se contempler, un Narcisse les yeux fermés, mais la gueule bien ouverte, la langue bien pendue, la palabre copieuse. J’avais moqué notre cohabitation malheureuse, anodine, irréfléchie, son séjour prolongé de squatteuse, touriste, prostituée récalcitrante et pimbêche, aux horaires de princesse imaginaire – ah les horaires de l’entrecuisse ! –, princesse sans château mais fieffée d’une télévision où se mirer, princesse Narcisse moins investie émotionnellement, sentimentalement qu’une putain (je n’en connaissais pas, mépris théorique, rhétorique), catin gratuite (mais qui le faisait payer !) de gourbi blanchâtre. Les termes tièdes étaient évacués par mes insultes verbeuses enrobées d’esbroufe littéraire pour saler les plaies, décupler le plaisir. Enfoncé dans la nuit, dans ma couette, sur une paillasse de champ de bataille, j’avais bataillé, j’avais secoué les cornes du taureau, fort enfumé, rageux, le museau furieux, il ruminait ses représailles – je le sentis, j’avais épuisé mes munitions, satisfait, menacé par une riposte plus compassée, studieuse, mathématique, je glissai lentement dans le sommeil, rapetissant l’orage, apaisant les gymnastiques raisonneuses, les obnubilations vengeresses.
Journée vitrifiée par les angoisses et les plaisirs du déluge expectoré.


