Déshérence
Dixième semaine
Jeudi 23 avril 2020 :
Ma piaule fleurait l’antre d’un clochard, la grotte d’un ermite – ermite païen, clochard en rénovation – aux salissures rupestres raccommodées, enjolivées par l’énergie du désœuvrement détourné, concentré, activé – régnait l’odeur de peinture, le silence augmenté par les torpeurs de la ville, silence à peine endeuillé par un éphémère hurlement de scooter, par le démarrage peiné ou un créneau hésitant, silence sans musique, sans colocation, sans famille, épaissi par les averses matinales, fugitives, laissant l’humidité gonfler le désert immobilier ; régnaient les paquets et cartons, éventrés, vomissant des livres, des vêtements mal pliés, mal rangés, traînant à l’abandon, entre deux lessives – clochard bourgeois ! – ; régnaient l’austère intransigeance du professeur acariâtre, l’austère solitude du philosophe éperdu, l’austère folie de l’écrivain neurasthénique. Les volutes chimiques, les senteurs étourdissantes me chassèrent, malgré l’aération maximale, malgré les courants d’air – la porte d’entrée bâillant amicalement sur la cage d’escalier, au calme atemporel, chahuté par un aboiement lointain, le cliquetis d’une amorce ténue, le pas timide, contrit, d’un voisin invisible, osant quitter le domicile fixe.
Expulsé, nauséeux, de guingois, j’aérai les tenaces impressions, les solvants, les colorants placidement respirés – j’avais achevé mes peintures en surveillant une réunion sans but, un tour d’horizon, un épisode d’une série répétitive, au scénario entendu, rédigé sans imagination, sans fable, loin des mythes, loin des frissons, loin les sourires, gravité amusée, applaudissements ; je bavai mon grain de sel tout en veillant à ne pas déborder : un jeu d’enfant.
Aéré, donc, je poulopai dans mes quartiers, dont j’avais cerné toute la géographie, dont chaque recoin – chaque banc évidemment – était cartographié, vécu, foulé, assis, savouré, bu, lu, su, arpenté. Laideurs et beautés communiaient trop légèrement, sans retenue, au bon vouloir funeste des mairies abruties de nouveauté, bien suivies par les monstrueux architectes – exécutants débiles, économes, normés, studieux, paresseux, orgueilleux, desséchés, poussiéreux et froids comme leur matériau adoré. La propreté régnait, propreté austère, propreté pauvre, des tracas, des déserts, des vents esseulés, sans rien à éventer, seule ma caboche migraineuse, assommée par les vapeurs collantes, énervantes. Par réflexe, alcoolique et citadin, je cherchai nonchalamment un troquet, une terrasse où attabler ma nausée, où calmer les céphalées que la marche semblait activer plutôt qu’amoindrir ; l’aération dilatait la petite souffrance. J’aurais fêté la fin des pluies, la fin des peintures, la fin de la semaine – qui travaillait, en télétravail ? –, la fin des espoirs, la fin des amours, le piment de l’ennui dans la boisson bulleuse, dans la fraîcheur moite du soir avachi, dans le bonheur souriant des villes lessivées, nettoyées des bêtes habitants, laissées aux acariâtres cafards, mangeant les placards, sinuant entre les interdits étatiques, locaux, entre les mille-feuilles d’interdits – sinuant sur les trottoirs interdits, entre terrasses closes, rangées, cadenassées, tristes, séchant des pluies sans beau temps, des lendemains identiques, des lendemains étatiques, expertisés, médicaux. Les assoiffés du jeudi soir dévalisaient les boutiques et s’en retournaient, unique carcasse tintinnabulant ou maigre groupe sinuant dans les interdits gouvernementaux.
Vendredi 24 avril 2020 :
Prophétie : je ne fis rien que contrôler la discipline de mes processus automatisés, la somme cohérente, habituelle de chiffres irréels, irréels et disciplinés comme un parterre d’experts – il s’agissait de répondre promptement aux agressions amicales d’un camarade en peine, un camarade de vendredi après-midi, éploré, impatient, navré, colérique, de partager nos accords, nos laisses communes, nos récriminations et plaintes, de rire un coup, jaune ; il fallait couper la musique, interrompre la lecture de quelques poèmes – interludes lyriques aux angoisses lascives de l’attente absurde, attente de sentinelle du désert –, il fallait se fader l’écoute et le visionnage d’un plateau télévisé, aseptisé, agrandi pour l’usage, encerclé d’ahuris masqués prophétisant l’avanie, le déluge, l’apocalypse, le génocide, l’effondrement, les charniers, les moissons de la mort. Ils ébouriffaient les assistances éduquées d’hyperboles mal dosées, grasses, partisanes, totémiques, incantatoires, lubies éthiques – qu’on considérât l’éthique comme la copie maléfique, l’usurpation de la morale au profit du crime –, ils étouffaient la canaille éduquée, des générations de canailles suffisamment instruites pour obéir comme un éléphant dompté, un chameau de cirque, des bataillons de piétailles alphabétisées ânonnaient des génuflexions, génuflexions à cliquetis, échos des rouages bruyants des automates, des robots, des experts partageant la même huile de vidange en guise de plasma sanguin, d’énergie cérébrale. On entendait un déchiquètement, un concerto fatal de rouages crissant, écrabouillant la matière, la vie, la liberté, les morts pour anathématiser la moindre dissonance, la moindre entorse aux gestations idéelles qu’ils fomentaient en conclave purulent, tumoral (« tue morale »), totalitaire, médiatique, débonnaire, mesquin, adoubé par le gouvernement des lâches. Ils moulinaient, broyaient les grains du désespoir et jetaient la manne, asséchée, lyophilisée, indigeste, funeste, comique, moqueuse, effrayante aux avachis éduqués, religieusement prostrés, les esgourdes dressées, le radar au garde-à-vous, doctement subjugués par les discours pavloviens, par les éthiques pavloviennes et les grigris, les artifices langagiers qu’ils tétaient amoureusement depuis le berceau – loin de la satiété, du refoulement, du vomissement, ils ingurgitaient l’argutie grossière, imbécile, indigne d’un collégien, loin de mépriser les imbéciles qui les prenaient pour des cons, ils inclinaient le chef, communiaient devant les écrans, obéissaient métaphysiquement, abdiquaient l’indépendance morale de leur être, abdiquaient pour l’éternité et tournaient leur ire d’esclave contre le premier goujat rappelant l’odieuse odeur de leur prostitution.
J’élus villégiature sur un banc partiellement ombragé, offrant les conditions climatiques les plus agréables, océaniques, chaleureuses et fraîches, quelques bruissements de feuilles frémissant dans les ondes canalisées de l’avenue – villégiature mal vue, littéralement, méchamment observée par un bonhomme présénile, clochard plus avancé que moi, masure humaine à calvitie drapée de deux rideaux boueux de laine brune, tombante, dégringolant en boucles luisantes, et son chien, une serpillière immobile, échevelée, touffue, morte ?
Je m’interrogeai discrètement, j’étudiai l’hostile ennemi – avais-je essayé son trône, son banc fétiche, le siège, territoire marqué de son clébard handicapé ? Avais-je délogé une vieille drôlesse à qui il tenait la jambe encrassée par les rhumatismes, l’arthrose, qu’en savais-je ? Le privais-je au contraire de facéties hasardeuses, plus réjouissantes que ma ganinche paresseuse, contemplative, que ma carcasse inutile sans relief – il aurait préféré les dorures d’une lycéenne – espèce rare, emmurée, amarrée aux fuites parentales, laissant le bitume aux chevilles frêles, tordues, chétives, hésitantes des vieillards muselés (l’apprenti clochard gardait la sienne sous le menton, signe de rébellion avancée, ridicule, triste comme son pantalon crotté comme sa chemise crottée, à la couleur hypothétique, vert kaki, par manque d’imagination). Il mâchonnait des cigarettes (deux) coincées dans ses lèvres empourprées et dérobait son mépris lorsque je l’épiais en retour, analysais sa posture lasse mais sentencieuse, sa carpette ronflant à ses côtés.
Samedi 25 avril 2020 :
Il fallait pallier samedi, l’enfouir, camoufler son oisiveté totale, logique, autorisée, balayer ses angoisses chenues sous des tapis à inventer ; l’aube avait abrégé les rêves opaques, engourdis, et l’aube annonçait les atermoiements de l’ennui le plus replet, trônant, fanfaron grotesque, épouvantail chéri – je prolongeai la station couchée, en me retournant quelques heures sur une lecture que ma curiosité goûtait mais que mon enthousiasme boudait : un enrichissement forcé par une abnégation de samedi rétif, de ces matins saignés, évidés par les minuscules épreuves cyclothymiques des semaines sédatives.
Sans réflexion – car la raison entravait généralement mes volontés, plutôt que de les fortifier – au sortir de la douche machinalement rallongée, je sonnai Ébéniste et le sommai, poliment, d’ouvrir boutique, d’alléger l’horizon pénible des heures diurnes, d’apaiser ma curiosité mobilière, d’alimenter mon inspiration, ma mémoire – l’affaire était grave, l’apathie régnait, les pièces bêtement vides, colorées mais vides, chaleureuses mais repoussantes par leur vacuité indubitable ; je devais quitter le cimetière éventré de livres, la paillasse somnifère.
Ininspiré, végétatif, j’écourtai la digestion stérile, la menace de la sieste et allongeai le trajet d’un détour parfaitement improductif, doublant largement le métrage estimé, oubliant les entraves horaires du gouvernement – de toute façon, je pouvais renouveler mes fausses excuses à l’envi, zigzaguer dans le cours Vitton, le cours des trottoirs étiques, où l’on se bousculait, s’effaçait maladroitement, où l’on détournait sa démarche pour épouser le recul régulier des immeubles, où l’on profitait d’une harmonie de ferronneries rafraîchies, de rénovations pastel, d’échoppes de moins en moins indépendantes, du grand étalage des densités nanties : omniprésence des coiffeurs, des pharmacies, des caves ; Masséna crevait la perspective, dilatait la douce meurtrière, le judas, le faisceau embrumé au loin par les mystérieux platanes du cours Roosevelt, continuum élargi de l’esprit parisien, aux nuances évidentes, blanchies, plus austères et ensoleillées (on n’apercevait difficilement le rougeoiement des tuiles, des toitures orangées, pré-provençales). J’interrompis mon détour circonstancié à la place Kléber – pharmacie, banques, restaurant, café, agence immobilière, quelques bancs – et m’y assis pour déguster – et tuer mon copieux reste d’avance – quelques poèmes, quelque prose partisane de la discipline, de la recréation des choses, de l’effusion joyeuse du Verbe – ce samedi après-midi aux chaleurs exquises, thermostat idéal, et pas un chat, pas une grand-mère, pas un clodo pour contester ma lecture solitaire, pour arpenter l’allée vitale, vitalité qu’aucune voiture ne ravivait : il n’y avait que moi, les nuages épisodiques, la poésie délicate, l’idée constante, l’horloge interne, la réunion avec Ébéniste.
J’affectai un retard étudié de trois minutes, délicatement réglé par la démarche alanguie, curieuse, tête-en-l’air ; on se félicitait pour cette opération de résistance promettant la pérennité du commerce, offrant quelque beurre dans les épinards étatiques, dans les rétributions étatiques, dans les tours infinis de la planche à billets européenne, mondiale : l’argent coulait à flot, inondait les états peureux, les étatisés peureux, gouroutés par la lâcheté capitale – la lâcheté se payait, se payerait comme la rançon des inconséquences empilées. Ébéniste voyait clair et prophétisait – il m’avait instamment refilé une bouteille de blonde extirpée d’un frigo replié derrière l’embrasure d’une porte et prophétisait les déchéances, les décadences économiques, les inflations, les chômages et les crises. J’écoutais, opinais sobrement en avalant des rasades, j’opinais poliment à chacune de ses sorties, à chaque embardée de son déballage nécessaire. J’étais un défouloir précieux, ne voyait-il plus que sa femme ? Son chien ? Les enfants avaient été déportés chez les grands-parents et lui-même, pris de court, avait mal jaugé les interdits, les menottes étatiques, l’arrêt total, l’obole frumentaire, moqueuse, le chômage obligé – il ne cessait de remercier mon courage exemplaire, mon clientélisme provocateur et fidèle. Je déambulais dans son fourbis mal rangé – on sentait une volonté de rangement, l’amorce d’un rangement, comme celui d’un enfant cherchant à camoufler son bordel de jouets, les arrangeant à la va-vite, pressé de replonger dans ses imaginations désordonnées, pressé de s’éloigner des lourdeurs adultes, des ordres adultes, du rangement adulte. Ébéniste travaillait avec passion, prolongeait les enthousiasmes, les effusions, les comportements enfantins. Il était évident que de passions je n’avais plus et qu’elles se cantonnaient au simulacre de l’amour, aux idéalismes peccamineux, aux redondances de l’impotence – une pensée entre les meubles, une pensée perturbée par les assauts promotionnels d’Ébéniste, tout affairé à son métier, au remplissage optimal de mes pièces, au-delà du conseil professionnel : il habillait mes murs, les creux, les espaces vagues laissés par mon ménage de printemps intransigeant et radical, bienvenu. Son paternalisme primesautier présentait les meubles sombres, vantait leur présence chaleureuse, le contraste esthétique, l’harmonie étudiée habillant mes choix colorimétriques de surface – le technicien parlait, râlait contre l’omniprésence d’un style Louis-Philippe rabougri, aseptisé, un style Louis-Philippe pour clients Ikea ou La Redoute ; il balayait les hypothèses et dénichait dans ses musées des dizaines d’objets plus originaux et moins chers ; la demande était si faible, le chaland si rebuté par la moindre fioriture, la moindre entorse à son asepsie, qu’il fuyait les antiquaires. Je pouvais dévaliser sa réserve pour deux bouchées de pain – les prix qu’il m’annonçait provoquaient des grincements de rire ironiques, désabusés, alimentés par ses bières qu’il refilait généreusement. Il apprécia plusieurs de mes inspirations : un bureau directoire à rabats picturaux, camouflés, un brin fragile ; un charmant buffet d’inspiration XVIIème, non authentifié mais valeureux, gris foncé – anthracite, hurla-t-il –, décoré, peint d’une fraîche scène bucolique, décrivant l’amical colvert dans son environnement, les portes et tiroirs rappelant les planches botaniques, zoologiques de ces époques de découvertes et d’arts florissants, d’ingénuité décorative. Le verbe d’Ébéniste fleurissait également, son vocabulaire bourgeonnait d’ardeurs descriptives ; il promit de dénicher d’autres meubles chez des amis, des compères, des concurrents entendus, alliés – il étala les réseaux de la désobéissance, il assura être en mesure d’améliorer, réviser, repeindre, rehausser toutes les pièces endormies dans son atelier.
Assez tard – la nuit ouvrait ses ailes hypnotiques –, je rentrai, satisfait des heures éclusées, des bières éclusées, des mots éclusés, des promesses, des futurs distrayants. Je vis un monstre biblique, mythologique, un monstre moderne, un pestiféré des temps lumineux : l’homme – notion biologique, puisqu’il fallait le désigner – marchait nonchalamment, muselé d’un prototype nouveau, épais, sophistiqué, amélioration visible de la breloque chirurgicale, chinoise, plastique, faiblarde ; l’homme arborait son bec de canard, fendu de deux aérations micro filtrées, blanc, rutilant, neuf, protecteur des courants d’air vespéraux, des scories de platane, des baumes floraux – il restait quelques fleurs encagées au carrefour Vitton–Belges–Brotteaux – ; l’homme, non content de respirer son haleine à plein poumon, ignorait les cris d’oiseaux, les messes aiguës, les chants pépiés d’une ville d’où l’homme avait fui, ignorait le silence particulier, audible, le silence précieux, ignorait la cessation du bourdonnement urbain, du ronflement des automobiles, des bus, des tramways. Au loin, rien, un train râlait isolément, charriait ses marchandises, ses logistiques ininterrompues, des gens travaillaient, alimentaient les couards rasant les murs – lui, l’homme de la tombée de la nuit, de la tombée des villes fantômes, arpentait mon quartier dans son casque grotesque, énorme, disproportionné, disgracieux, phénoménal, pire qu’un nez au milieu de la figure.
Dimanche 26 avril 2020 :
Comme convenu la veille, je m’en retournai ce dimanche chez Ébéniste, contre les aléas météorologiques, gouvernementaux, contre les hésitations, les trouilles grégaires, rachidiennes, contre les pétrifications bourbeuses. Ébéniste avait fomenté une réunion, un conseil corporatiste de concurrents rassemblés par l’exquise opportunité commerciale, l’honneur exquis d’éventrer mon porte-monnaie généreux, volage, boursoufflé par les économies d’une vie d’anachorète, vie forcée, vulgaire, commune, vie affairée, divertie, copieusement engraissée par le silence inactif de l’affadissement et de l’impuissance – une poignée de mains de types débonnaires, bavards, l’un gras, épais, jovial, pestait comiquement contre les rudesses économiques, contre le mauvais goût de la clientèle en voie de dispersion, un autre arborait une muselière, sophistiquée et noire, un consignait les possessions de mon artisan et proposait divers marchandages, un rachitique, épineux, un peu voûté, présénile mais vif, cassant, opératif, besogneux, marmonnait des précisions, m’invitait aux réflexions, aux théories, aux intelligences consuméristes, m’invitait à sauvegarder mon pécule, à ne pas me laisser impressionner par les appellations ronflantes, par les siècles passés, par les copies, les styles, il m’invitait à évaluer la solidité, l’harmonie, la sentimentalité que proposait un meuble ; c’était un poète, un intransigeant, un docteur radical renfrogné, réfugié dans la certitude ancienne, dans la certitude implacable, suffisante, désintéressée, de vieux savant, d’érudit en marqueterie. Ébéniste me présenterait-il sa fille ? En disposait-il ? Serait-elle bonne à marier ?
J’éclusais ses bières, je radicalisais ses collègues, amis, concurrents, j’égayais ses finances enfermées par le gouvernement inflationniste, par le gouvernement guerroyant, fier, autoritaire, glorieux de triomphes monumentaux, d’emprisonnements généralisés, de victoires époustouflantes, étouffantes, congestionnées, scrofuleuses, étiques, moribondes, rachitiques ; je radicalisais d’innocents artisans enveloppés dans un ressentiment courtois, élogieux, empli de justifications téléguidées ; ils croassaient les excuses dont on les bombardait incessamment, ils vagissaient les excuses apprises, comme des élèves penauds, ma liberté irradiant, rayant les engrenages, les passivités confuses, les mentalités confuses, les moralités obscurcies, éthiquisées jusqu’à la pureté des immorales déjections, ils chiaient des idioties intestinales, des foirades domestiquées, ils remplissaient les auges communes, les fosses communes de leurs foirades domestiquées, étatiques, bovines – la révolte du dimanche, assermentée, camouflée, inconséquente, encore fébrile, impuissante, économique, bavarde, intéressée. Il s’agissait d’une réunion au sérieux appuyé, scrupuleux, concurrentiel ; on promettait prix, ristournes, beautés, émerveillements, cohérences esthétiques ; on auscultait la poule aux œufs d’or, on hésitait à l’éventrer, à se l’approprier, on usait de divers subterfuges ou de diverses honnêtetés – selon le tempérament – pour flatter, pour s’attirer l’intérêt et les grâces de ladite poule, moi.
Le raout ne s’éternisa pas, les dociles ouvriers s’en retournèrent à leurs pénates, s’en retournèrent à leur inaction subsidiée, aux inflations bienheureuses, aux excès de zèle ralentis, aux chômages, aux paresses autorisées, souhaitées, soutenues et adorées – loin le temps du peu mieux faire, les encouragements empreints de reproches, loin le temps des paresses sermonnées, secouées, honnies : l’acédie régnait, grotesque, généralisée, maladive, mortel désespoir des âmes mondiales, ubiquistes, communisées, voisines et remplaçables, malaxées, salies sous le raffut des agonies officielles, spectaculaires.
(A court d’idée, j’improvisai un nouveau siège des amusements, des distractions : je rétablis l’ordinateur, ces accessoires, ces câblages. A court de place, je lui octroyais momentanément les hauteurs du bar défoncé séparant salon et cuisine, connectant, liant salon et cuisine. Étonnante installation bavant ses fils, ses laideurs non camouflées, ses noirceurs plastiques, maltraitant l’assise habituelle de mon corps ensuqué par le jeu.)
Dimanche des artifices, des exutoires multiconnectés – sonores, visuels, décibels de bavardages, giga-octets de stimuli. Les dimanches soirs réunissaient des voix habituées, habituelles, fantômes de mon antre, fantômes du dimanche soir – on organisait maints tournois, maints exercices, aiguisions maintes stratégies, contre-offensives, délibérions à l’envi, jusqu’aux indigestions, les chiffres, les données quasi ésotériques, nous agrandissions l’imitation, prolongions l’émerveillement et décortiquions la donnée, auscultions les prouesses, les largesses quasi involontaires des développeurs, des magiciens et sorciers de notre divertissement, nous échafaudions maintes adversités, touillions maints records, étalions nos médailles, nos raccourcis, nos trouvailles, nos gains, nos soifs du détail, nos connaissances courtoises, loquaces, affairées, studieuses, parfois amusées, râleuses, épisodiquement fanfaronnes, catalysées par les bontés probabilistes d’une cosmogonie cartographiée en moins d’une minute, l’aventure multimillénaire de trois heures, quatre lors des grandes œuvres, des savants motivés, des enragements vainqueurs, des furies stratégiques, des rébellions civilisationnelles. C’était de ces rares jeux dont l’exposition, le décorticage des profondeurs mécanistiques prolongeaient l’appétit, étalait le plaisir narcissique, les épandant des heures, épaississant les joies de la découverte, des premiers pas – les plus plaisants, décevants, rigoureux, imparfaits, rédhibitoires, imaginatifs, scrupuleux –, la connaissance, l’étude consciencieuse des tréfonds stomacaux du jeu enluminait les étapes successives, soulevait de nouvelles difficultés, de nouvelles efficacités à maîtriser, de nouvelles optimisations intellectuelles, mystiques, à crier sur tous les toits, des victoires écrasantes confondant l’adversité ébahie – et nous d’organiser savamment, sérieusement nos réunions d’amateurs, d’extrémistes répétant, déclinant prouesses, échecs, stimulant l’aventure, la curiosité téléguidée par l’écran – sagesse enfantine, fatigue adulte, minuit sonnait le glas de l’amusement, sonnait la frénésie du dernier tour, sonnait l’heure des explications, des bilans, des notes auto attribuées, des satisfactions. Ce soir, j’avais éclusé beaucoup de bières, indolemment, involontairement, pour dilater la concentration, pour occuper mon empressement, la rapidité de mes actions, pour occuper ma patience silencieuse, l’attente impatiente – je buvais ma gorgée mousseuse, réjouie, fraîche tandis que les retardataires, les pointilleux, les savants surmotivés contrôlaient une énième fois une énième donnée, un énième stimulus. Satisfait de mon aventure bucolique, rondement menée, guidée par les automatismes acquis, par les habitudes, par les exercices, les gestuelles et les décomptes maintes fois répétés, satisfait de mes adaptations contextuelles, de mes illuminations passagères, j’appréciais le vaste empire touristico-religieux qui agenouillait lentement les autres à son intraitable pouvoir de fascination. Un ami – appelons-le ainsi, par défaut, par politesse –, un ami, donc, s’efforça de ralentir l’emprise de mon empire, enfonçant les tours farouches, les tours de victoire repoussée, retardée, dans les tréfonds engourdis, épais, endormis, immobiles, de la nuit humide, printanière, crépitant de gouttelettes timides, fumeuses, chuchotant la berceuse, l’accalmie neuronale – je m’écrasai, j’écrasai mes muscles inutilisés, las j’écrasai l’encéphale girouettant, j’écrasai les spins, les agitations neuronales, et, dans le clapotis aéré, la torpeur ensevelit mon excitation alcoolisée.
Lundi 27 avril 2020 :
Fatigue fébrile, regret alcoolique des bières trop distraitement bues, fatigue alanguie, paresseuse, incommode, inconvenante, ouverture pitoyable d’une semaine apathique, aux prévisions apathiques, aux prévisions embrumées, vagues, brouillard inconséquent à gober, mâcher mollement, à chiquer contre rétribution financière.
L’apathie, nouvel état stationnaire, éloquent, farouche des quotidiens automatiques, des répétitions quotidiennes, des cycles redondants, au lyrisme déclinant, à la poésie déclinante, aux enthousiasmes châtrés, effilochés, amaigris, ces cendres de l’adolescence que nous charriions tristement, cercueils citadins, traîtres aux promesses éducatives, aux promesses démocratiques, démocratisées des boniments éducatifs, instruits ; trahison des curiosités adolescentes, l’apathie régnait doctement, sereinement, épaississait son empire désolant, son désert stérile, miroir vorace de l’ascèse, miroir maléfique, acédique, acide, brunâtre, sablonneux, poussiéreux, sec, vinaigré ; ascèse des lourdes paupières, ascèse des renoncements, des siestes cérébrales, des douleurs de l’ennui, des muses du spleen, des digestions spleenétiques – oubliés musiques, poésie, arts plastiques, prouesses sportives, invitations au voyage, imagination fertile, fertilisée, oubliés les livres féconds, les audaces idéalistes, les idéalismes philosophiques, les idéalismes artistiques, les régimes mélioratifs, les régimes assidus, voraces, tous azimuts, les tempêtes, les appétits orageux, courageux, curieux, apolitiques, décomplexés, émerveillés, estudiantins, renforcés par cette douce sagesse estudiantine – écouter le maître.
Apathie sans maître, sans école, apathie consommée, horizontale, avachie, apathie bovine, facile, vulgaire, soutenue, arc-boutée par l’indigence du siècle – et quelle indigence : totale, volage, inculte, éphémère, oublieuse, indigence ovipare, écailleuse, indigence d’animal en bocal, en cage, rampant sur ses traces, sur les traces prémâchées, humant les phéromones sucrés imbibés par le consumérisme pour petits poucets apathiques, reculant jusqu’aux résonances démonologiques, jusqu’aux harmonies infernales – abêties, indifférentes, innombrables –, les apathies abêties.
Quel ancien adolescent nourri par les ambitions démocratiques, aiguisé par les abondances culturelles, agité par les tourments sensuels des émulations estudiantines, quel ancien adolescent accoudé, dégénéré à soi-même pouvait se contenter de ses misères adultes, de ses trahisons, de ses apathies ? – Légions de déçus, d’handicapés sociétaux, de schizophrènes brûlés par le siècle moribond, traîtres aux promesses vertueuses, aux souffles enchantés, aux émerveillements disparates, copieux, curieux, ébaubis – déçus professionnels, déçus parentaux, déçus solitaires, déçus passionnés, déçus riches, déçus pauvres, déçus surexcités, déçus neurasthéniques, déçus lascifs, déçus frigides, déçus éternels, déçus aveugles, déçus enjoués, déçus sinistres – légions de déçus – déçus de toutes épithètes. Apathie qui prit un cours étonnant, indolent, creusant un sillon amusant, résolument inactif, désintéressé, anti-professionnel : j’éparpillai et disséquai les catalogues des ébénistes révoltés, des ébénistes avares : misères de papier glacé, de papier journal, indigences vieillottes, parfaitement ébénistiques, parfaitement accordées aux couleurs du mobilier poussiéreux, boisé. Je disséquai les prix contrintuitivement bas, alléchants, les styles éparpillés, les rénovations, les rutilances, les fiertés de tel catalogue.
Inspiration de l’apathie révoltée, à bout de souffle, à bout d’envie : réinstaller les Sims, y simuler mon appartement par le truchement spectaculaire d’un éditeur de construction immobilière, y insérer dans mon appartement reproduit, fictif, les hypothèses mobilières, les assemblages utiles, ou parfaitement accessoires, y envisager les jeux, les réponses, les occupations spatiales, en déclinant les propositions esthétiques de la collection virtuelle, y occuper son apathie, la dilater, l’oublier – oublier son engourdissement post-alcoolique, renaître timidement au jour, à l’heure de la nuit, oublier sa promenade vespérale et abîmer son régime, sa routine, sa solitude.
(Essais de tapis, de lit, d’étagères, fantaisie de salle de bains, fantaisie boisée, fantaisie florale, fantaisie au canapé ocre, au canapé vert d’eau, au canapé jaune – fantaisie irréelle, chimérique, ancrée par les détails réalistes, par les peintures adéquates, par le chromatisme respecté, par la disposition fidèle – fantaisie amusée, intéressée, utile, propice, sérieuse, appliquée, enjolivée par la dissection des catalogues ébénistiques – fantaisie hypnotique, épuisement écrasé sur la paillasse.)
Mardi 28 avril 2020 :
Le geste – pianoter –, alerte, alangui, confortablement sis, fraîchement vêtu, lavé. Pianoter, les doigts prolixes, automatiques, inconscients, fanfarons, rythmés, au diapason de l’inanité, des prouesses automatisées, pianoter des surveillances doctes, des politesses professionnelles, des politesses zélées, désabusées, quasi-moqueuses, des ironies imperceptibles. Imaginer le collègue pianotant, loin, irréel, réellement emmerdant – l’homme n’oubliait jamais de décliner la plainte, de l’harmoniser, de l’adapter aux incalculables forfaitures gouvernementales, aux métamorphoses collégiales. Pianoter des fadaises, des borborygmes évanescents, des oublis instantanés, des modes d’emploi à répéter, des trous de mémoire entretenus, fortifiés, rénovés par l’implacable stupidité des diplômés, des paresseux certifiés, auréolés de lauriers adamantins, flamboyants, floraux, auréolés de prestiges caduques, poussiéreux, affaissés, anecdotiques, oboles, laisser-passer nécessaires, non suffisants – clameur des statuts retardés, des richesses déconfites, rongées par les inflations multiformes, par les vieillesses replètes, par les impôts inutiles, par les égalités forcenées. Pianoter les fadeurs de la matinée, courir le clavier, courir l’immobilisme, couvrir l’écran d’un regard amer, ensuqué, maladif, larmoyant, frotter l’œil maniaque, engourdi, nerveusement crispé, bovin, humainement inconsolable. Pianoter des ornements mentaux, des atermoiements ineffables, invisibles, camouflés dans la honte, dans le silence, dans la solitude obligatoire et contrôlée.
Le geste – résistance à la sieste, aux poids silencieux, aux physiologies expiatoires, aux endormissements cérébraux, aux déclins adultes, aux lourdeurs adultes, aux faiblesses adultes ; résistance éveillée, maintenue, agrémentée par la lecture fébrile fastidieuse, quantique, lecture allongée, ballet fébrile, laconique, ralentie des pages mal lues, mal digérées ; concurrence des digestions, concurrence des volontés, concurrence des orgueils, des paresses ; la valse paisible des pages hypnotisant mon cerveau appesanti, physiquement appesanti, alourdi, l’arrière du crâne s’émiettant dans l’oreiller, se dissolvant, opération massique, augmentation de la masse, angiogenèse frénétique. L’engourdissement devenait total, noir, crémeux, psychotrope, obèse, anesthésiant l’esprit, satisfaisant le corps goguenard, content d’élaguer les ambitions spirituelles, d’ébrécher les volontés intellectuelles, les volontés pensées, voulues – le gros intestin sonnait l’enterrement, l’oraison funèbre de mes saillies littéraires. Le geste – dormir, tourner, somnoler fébrilement, rêvasser sa culpabilité poisseuse, parfaite, totale, méprisant le travail à simuler, les promenades à déambuler, les muses à conquérir, dormir des heures entières, entrecoupées de sursauts impuissants, d’éveils grotesques, de volonté rabougrie, écrasée par la douce meurtrissure des muscles assoupis, se retourner et sombrer, impuissant, bienheureux, ironique, impuni.
La fatigue cérébrale, la fatigue adulte affaiblissait la lecture, rapetissait les horaires d’énergiques absorptions ; la physiologie adulte, la physiologie ennuyée et fatiguée, rétrécissait inlassablement les largesses littéraires, les bonheurs enthousiastes, châtrait la volonté, reportait les découvertes, ajournait la sagesse, embuait les plaines spirituelles d’une crasse corporelle, avachie, saumâtre, gluante, corruptrice. Respect et entrain avaient disparu, l’abnégation, la persévérance se léprosaient, effeuillaient la nudité inopérante – les prétextes, les diversions, les divertissements grossissaient, masquaient les bontés, les beautés de l’exercice, du labeur camouflé. Seule une discipline spartiate, réactionnaire, violente, personnelle ou une plongée permanente dans la nouveauté volage, voyageuse, trépidante, pouvaient, par des mécanismes opposés, secourir mon cerveau noyé, savourant sa noyade vulgaire. Seul l’orgueil, la discipline, ou la folie, la nouveauté permanente, pouvaient anéantir la paresse – la solitude recouvrée, obligatoire, paisible, salutaire, autorisait le choix du régime : ascèse ou voyage.
J’aérai ma sieste : trop vautrée, copieuse, boulimique pour offrir un repos efficace, elle nimbait l’après-midi d’une volonté inefficiente, éperdue, dispersée, comique. Au cours d’une balade formelle, sans but autre que l’affront professionnel, que l’habitude narquoise, je cherchai et dénichai les habitués, les concurrents, snobai les bancs, contemplai mes adversaires assis, satisfaits, accaparés par leur démence, leurs troubles, leurs compulsions, leurs langueurs – jeune, bien formé, droit, musculeux, agile, je choisissais mes haltes, mes repos, mes occupations, je ne cédai rien à la routine maladive, ni aux satisfactions possessives et jalouses. Je toisai mes vieux fous, le vieux clébard pouilleux, sa fidélité imméritée, je contrôlai leur bonheur stupide, hormonal, rachidien, onguent de leurs douleurs rachidiennes, des brûlures reptiliennes, des vieillesses précoces, des décrépitudes accélérées, spectaculaires, des abandons éloquents. Je ne m’abandonnerais pas, je marchais, je ventilais l’usure, l’âpre lourdeur d’un travail inutile et solitaire.
Mercredi 29 avril 2020 :
Énième avantage de la solitude : réveil fatigué, réveil de paupières lourdes, gémissantes, urticantes, désabusées, réveil nostalgique, impatient de s’en retourner aux hypnoses nocturnes, réveil raté, obnubilé par la conscience de son échec, de sa médiocre guérison, le regard alourdi par deux plaies mentales, deux pesanteurs mélancoliques méprisant l’ordinaire quotidien. Mais l’ire s’envola, la plainte se tut, étouffée par les indolences solitaires, engloutie sous les gravats mémoriaux, purgée par les amusements, les détentes, les silences, les étirements, les conforts solitaires, par les errements sans bouc-émissaire, sans paratonnerre énervé, sans reparties glaçantes, sans égoïsme effronté, sans duplicité vengeresse, sans concurrence plaintive, sans les pourritures des passions dégénérées, tas de pus difforme, larvaire, incinéré sur l’autel des orgueils, des narcissismes concurrents – feu les guerres des tranchées, feu les opérations offensives, feu les bombardements, feu les obus mesquins, feu les shrapnels sournois. J’hydratai paisiblement mon faux épuisement, mon épuisement moral et régénérai des appétits divers, barbituriques des mollesses routinières : l’après-midi, je surveillai d’un instinct distrait, goguenard, les récriminations professionnelles et les bâillonnai furtivement, électroniquement – pianoter des facilités, des mépris, des ordres, des pansements mentaux, des politesses obligatoires, pianoter dans les débarras brouillons d’un autre ébéniste : le « voûté présénile » de dimanche. Je surveillai d’un œil fermé, à l’attention détournée par cent broutilles de bois, disparates, disposées, entassées, détournée par les graves descriptions du marchand, par les beautés extirpées du fourbis, de la forêt morte et vernie : des cadavres frais patientaient, imploraient les générosités de l’artisan, des éclats jonchaient impudemment un gros linoléum flétri, incolore, sûrement gris, d’un gris insignifiant, anecdotique, insensible, périphérique, nécessaire, budgétaire, éternel ; quelques merveilles provoquaient l’émerveillement, le fourbis servant d’agent de contraste, habituant l’esprit aux moutures décharnées, aux débris, aux copeaux douteux, aux chaises bancales, aux portes sans gonds, chavirées, ballantes, aux pieds amputés, tronqués, aux lattes brisées, éclatées, aux douleurs ligneuses ; de merveilles, on étudia longuement, savamment les exquises fioritures d’un coffre gigantesque, authentiquement XVIIIème – Louis XV, pas de la gnognotte ! Pas du chiqué ! Bois d’époque ! Un beau chêne solide, puissant, vieilli, immaculé, farouche ! Des adjectifs de ce registre, l’éloquence germait, faisait dodeliner le squelette du marquetiste, doyen du quartier, sommité régionale. On étudia ses mensurations, on proposa d’en faire un meuble pour télévision – Qu’on vît le siège d’honneur qu’on réservait à cet instrument de torture mentale ! – , un meuble aux fonctions diverses, aux largesses raffinées par maints détails, par un gigantisme floral, sculpté avec la même précision qu’un narthex de cathédrale, raviné par le ciseau de l’artisan, amoureusement retouché, pas défoncé par les burins révoltés, les maillets populeux, grotesques, vulgaires, aveugles, iconoclastes – le mot iconoclaste, que je susurrai, en agrément sophistiqué des hésitations du marchand, provoqua un frisson, assomma un instant le marchand –, les largesses du coffre, les profondeurs, les cachettes accueilleraient accessoires, vaisselles, dissimuleraient gadgets et broutilles dans des tiroirs volumineux, la belle surface tout juste sophistiquée s’ennoblirait d’un tapis, fin, coloré, brisant la ligne rectiligne, la perspective un peu massive – il s’agissait d’augmenter encore les harmonies, de peaufiner le meuble : en quelques coups de bistouri, l’artisan proposait d’emménager un parcours secret, un lit caché pour les câbles et autres laideurs obligatoires des électronismes obligatoires ; l’artisan proposait de chasser la moindre aspérité, le moindre bouton, de parfaire cet objet mirifique dont je ne pouvais décidément plus me passer ; conséquemment, j’en passai commande, subis les gestes commerciaux évidents, à tel prix, les rafistolages de dernière minute étaient offerts, etc. ! et dans l’inflammation monétaire, j’exigeai, contre une nouvelle transaction, de nouveaux adjectifs, contre les remerciements presqu’agenouillés du vieil homme malingre, contre un déluge prophétique de bénédictions, j’exigeai une table basse fort bien appareillée, qui avait plus sûrement accaparé mon goût, capturé mon attention et adouci mon esprit critique persistent, pointilleux, extrémiste, rédhibitoire. Livraison sous peu, promise. On affirmait que l’ennui actuel accélérait les rendements, qu’enfin on revigorerait les sciures rampant dans les allées désabusées : j’opérai une double charité.
En rentrant – jamais n’épuiserais-je le plaisir si simple de rentrer chez moi, un chez moi augmenté de la solitude, un chez moi non pollué par les échecs matrimoniaux –, en quittant le périmètre interdit, trop lointain pour des statistiques et décisions gouvernementales, en poulopant inconsciemment, je fus frappé par mon idiotie, par ma trop débonnaire bonté, par mon écoute polie, complaisante, respectueuse : j’avais omis de requérir un lit, d’étudier les offres concernant cet édifice pourtant essentiel, rehaussant (littéralement) le confort des nuits, assouplissant les duretés du sommeil vautré sur le parquet. Bien rentré, rasséréné, je chargeai ma sauvegarde simsesque et y déplaçai des meubles imaginaires quelques heures, notai quelques idées, baladai mes achats figurés du jour, jugeai des dispositions théoriques, jugeai des éclairages naturels et électriques, jugeai des occupations volumiques, des disponibilités et nécessités mobilières.


