Déshérence
Onzième semaine
Jeudi 30 avril 2020 :
Art de la métamorphose : les saveurs du vendredi – l’idole du tertiaire – se substituaient aux torpeurs du jeudi, jour chômé approchant. Les délices calendaires instillaient une paresse incommensurable, assumée, orgiaque. On trompéta les aurores du week-end, du bonheur partagé et confiné, et ouvrit les tergiversations dès le midi – rares récalcitrances qu’il fallait désamorcer, quelques résistances opiniâtres, vaines, pointées du doigt par les gestionnaires scrupuleux de l’emploi du temps : le temps humide, frisquet, arrosait le muguet, engonçait les pesanteurs hypersomniaques, raillait les espoirs, les hypothétiques déambulations syndicales – qu’en était-il de la légalité en ce temps troublé, agonique, claustrophile ? La quarantaine générale, loufoque, obéie se fendrait-elle d’une générosité envers les manants ? Pharaon seul savait et ses décrets seuls décidaient de la pluie et du beau temps – n’était-ce pas l’ironie du temps d’avoir éclairé toute la quarantaine de belles couleurs solaires, d’avoir égayé l’atmosphère turpide, la lâcheté et l’enfermement turpides ?
La porcherie des télétravailleurs bruissait de conseils éclairés, lumineux, clairvoyants ; on bruissait – rémunéré – gravement, le labeur évacué, on débauchait dans la bonne humeur discourue : les histoires de tambouille, de régions adverses, de complications caloriques, de manifestations morales constituaient une des grandes aérations de la digestion mentale des suidés, pourceaux bâfrant méticuleusement, hygiéniquement leurs ennuis.
L’invasion massive du rhume sénile et de ses sénilités n’entravaient en rien la marche du monde – d’aucuns y voyaient une révolution, une fracture, un virage, une entorse, mais l’épidémie mentale catalysait les tendances, les lassitudes modernes. Les avachis lanternaient, les insolents péroraient, les familles s’énervaient, le solitaire fanfaronnait, ironisait sur la tournure du siècle, le solitaire exigeait de recouvrer sa noblesse, huait l’imitation, pleurait son originalité ; immobilité et lassitude s’entrelaçaient, lascives, orgueilleuses, rengorgées, le délitement, l’émiettement effilochaient les rémanences, écorchaient le cadavre national, dévoilaient l’asthénie irrémédiable, souffreteuse, languissante, aux atermoiements comiques, spectaculaires, aux atermoiements de douairières désargentées. Les épaves molles toujours moins désireuses se félicitaient des innovations rafraîchissantes, innovations palliant leur abandon, leur torpeur verbeuse – d’un verbe affadi, impensé, incorrect, anéantissant le langage, socle supposé des compréhensions, des communions, des empathies. Qu’allais-je regretter des embolies émotionnelles d’une quadragénaire pestant contre la mauvaise humeur de son adolescent, contre la lenteur d’une livraison, en oubliant nonchalamment conjonctives et relatives ? C’était un autre peuple, un peuple de vainqueurs par défaut, d’électeurs par défaut, rassurant leur estime, prêtant allégeance, fomentant des assassinats contre ma langue, ma pensée même. Ils étaient inaudibles, je ne pouvais même pas rire de leurs arguties décomplexées, ni les retranscrire (copier la laideur ? parodier l’imparodiable ?), je devais subir le joug de l’avorton, multiplié, communisé, égalisé et tondu, à l’échine plus que flattée, la croupe assise et abîmée, l’abîme loquace, ventilant toute son outrecuidance avalisée par l’empyrée des anachorètes forcés. Ramification de l’enfer terrestre par allégeance aux victorieux, coûte que coûte fidèle, inconséquence et aveuglement salvateurs.
(N’était-ce pas le langage, la nouvelle sagacité labiale de l’enfant qui le différenciait du bébé, du gros bébé fat et idiot, système digestif geignard, encombrement atmosphérique, sonore, fécal ? Mes collègues siégeaient en consortium ventripotent d’affreux bébés geignant, bébés séniles, vieillards suffoquant des ignorances grammaticales, expectorant de rances pensées qu’ils ne sauraient nommer truismes – de faux truismes vieux comme la bêtise humaine, pourtant évacuée depuis des millénaires par les premiers architectes du langage ; de faux truismes ayant pris les dimensions cathédralesques de lieux communs (ne débiter que des lieux communs faux) – et eux, fiers fainéants à gadgets, veules inconséquents oublieux des moindres apprentissages, et eux geignaient des plaintes éternelles d’infants merdeux, une couche masquant le groin.)
Seule la balade, la promenade dans le labyrinthe silencieux, cuvait ma colère quotidienne et mes vicieuses ironies, l’humeur faisandée. La balade était une saignée salvatrice, fluidifiant l’exacerbation muette des rages furieuses, la saignée détonnant les explosions méchantes. Les déambulations moroses – jour de pluie, morosité des averses imprévisibles, insignifiantes, des éclairs solaires, abîmés derrière les flancs ombragés de la Croix-Rousse, morosité des dilutions rageuses, des horizons confus, barbouillés, morosité du désert humain, des coureurs fugaces, discrets, hors-la-loi ? –. Soulagé des babils collégiaux, je trônais sur un nouveau banc, je trônais dans le charme printanier, rural, anachronique d’une soirée lyonnaise médicalisée : feus les voitures, les enfants, les klaxons, les embouteillages, les cyclistes maladroits, les badauds, feu le manège – restaient les feux de circulation s’agitant comme des automates fous, absurdes, inventant un jeu muet, immobile, désertique ; ils simulaient la circulation, on devinait les carcasses fantomatiques, les furies spectrales, hypothétiques, les scléroses routières, les vagissements des rouleurs pressés, les feux grillés, les queues de poisson, les fumées d’échappement, les bus intimidant forçant leur passage, l’autorité décomplexée de cars prioritaires, la pagaille déclenchée par le hululement d’une bagnole de flics, hululement bleuté, obstiné, fendant le troupeau canalisé, jeté désespérément sur les côtés, rognant les trottoirs piétinés par des enfants émerveillés, des adultes assourdis.
Vendredi 1er mai 2020 :
Inutile comme un jour chômé en temps confinés, en temps chômés, forcément chômés, temps où des artisans solitaires, poussiéreux, forçats constants, discrets, efficaces, presque heureux devaient subir l’entremise idiote, odieuse, castratrice des séides, des inventifs gouvernementaux guerroyant contre le fléau social, terreur des masses, des emplois grégaires, assis. Séides gouvernementaux qui ne pensèrent même pas à l’inutilité des emplois par ignorance du sujet, par respect immérité pour ce totem frumentaire, pour une masse éclatée, désunie, momifiée de travailleurs – travailleurs conditionnés aux approbations absolutistes, dictatoriales de ramassis éthiques, de réunis encravatés, établissant pour les gouvernants sans courage l’échelle, la pyramide des labeurs comme des valeurs. Que valait un premier mai emprisonné parmi les semaines abrogées, biffées par le gros pinceau superstitieux des inventifs assermentés, que valait un premier mai sans ses défilés de merguez moustachues – les syndicats, pitoyables électeurs de Pharaon, avaient rangé leurs velléités compromises et leurs banderoles symboliques, dressées par le fouet magique du grand gériatre – Paroles d’ébénistes.
Ainsi parlèrent mes deux artisans, ironiquement convoqués pour le divertissement de ma clientèle unique ; ainsi bavardèrent-ils, pesamment, se renvoyant des sarcasmes lourds, vineux, chenus, les sarcasmes simples d’une intelligence outrée, complice, incomplète ; ainsi rigolèrent-ils, dans l’orchestration, dans le remue-ménage et le martellement de belles étagères, dans le fignolage de l’émouvant buffet désigné pour ma future télévision – écran des vastes soirées retirées, engoncées, cinématographiques, écran hypothétique, à méditer, possible remplaçant du jouet de Colocataire que je destinais aux oubliettes. Souris oubliée, faufilée, discrète, souris observatrice et enjouée, sans réticences ni jugements, je m’émerveillais des précisions, des coups de chiffons délicats, amoureux, sensuels, des délicatesses intimes, mystérieuses de ces gamins mécontents que les subventions forcées n’apaisaient pas, gamins excités par un clou, une cheville, le craquement d’une planche, l’exact assemblage des pièces, la délicatesse enivrante d’un art invisible, pratique, bientôt négligé, enseveli sous les encombrements, bientôt voilé par son utilité, par les ronflements d’un appartement. La contemplation du bahut, de ses tableaux rafraîchissants s’agrémentait des envolées sardoniques, des interjections jetées de la mezzanine, renvoyés depuis le salon : on maudissait l’époque pleutre, l’agitation moyenâgeuse, Moyen-Âge pourtant balayé par les pestes, les choléras, les fièvres marécageuses, les sanglotements superstitieux, parcourus par les croque-morts, les docteurs à becs de corbeaux, de rapaces ; on maudissait l’époque des hôpitaux saturés, des terreurs télévisées, des retraites sans bataille, des abandons préventifs – les tranchées vides, désespérément foulées par un ennemi minuscule, un microbe rhumifère –, on maudissait le zèle dictatorial, éclair, l’acharnement totémiste dicté par les assemblées obscures, débiles, de sur-citoyens hâbleurs, vautrés dans les orgueils débiles, les sagesses néfastes, on maudissait l’incohérence, le coût, les budgets miraculeux, l’argent miraculeux, magique, le chômage forcé, étatique, bienveillance obtuse, tyrannique, on maudissait le libre-arbitre, souvenir lointain, chimère révolutionnaire, et le règne de l’arbitraire, avalisé par les applaudissements nigauds, irréfléchis, participatifs – l’abruti se devait de suivre, de devancer les fadaises administratives pour s’empêcher de penser, pour entretenir la trouille liquéfiant ses entrailles. On maudissait les entrailles lâches et veules du Français avachi, agenouillé sur son pot, comme rivé, emprisonné par un boulet – on maudissait à tout va.
Et les bouteilles entassées dans les recoins non meublés de ma masure absurde, aux vides résonnants, hilarité conjointe des artisans de mon loisir, les bouteilles tristes n’arrangèrent pas les malédictions claironnées ; elles s’éparpillaient, résonnaient contre les quatre murs dénudés, rebondissaient sous l’escalier, freluquet dégingandé. L’absurde condition de mon habitat noircissait mon ébriété, endeuillait ce jour stupide, inouï, apostrophe lassante, refuge immérité – seule la solitude la plus érémitique s’accommodait d’une grotte austère, invivable, inhospitalière ; le spectacle des artisans enjoués, chantant les maux du siècle, les maux de la semaine, des artisans siphonnant mes maigres réserves (trouver un nouveau frigo !), allégeant leurs turpitudes inintelligibles, grossières m’ennuya progressivement – ; enivrés jusqu’au trémolo, jusqu’aux larmoyants souvenirs, mes comparses hétérogènes illuminaient leur après-midi de décontraction, de passion assouvie, s’enveloppaient dans la lumière irradiante des vieux succès, des grandes trouvailles, des rebuts glorieux, des épaves prometteuses, des promesses enjolivées, refroidies, des arts satisfaits, des satisfactions récompensées. Souvenirs imperméables, plaisirs rugueux, physiques, auréolés de boutades, de simiesques barbarismes, d’un lexique étranger, expert. Évocation des lits et sommiers, des baldaquins et draperies, incursion du client – véhémence molle contre le dépouillement tapageur, contre l’inertie patente –, opprobre, auto-flagellation, mise en concurrence astucieuse des professionnels alanguis, à l’indolence contrainte, électrisés par la recherche, électrisés par la décharge synaptique, hormonal, par les jouissances opaques de l’ouvrier invétéré, du ponceur patient. Bouteilles éclusées, après-midi ruiné, serments, mains sur le cœur, prévisions réjouissantes, horizons heureux.
Horizon bouché, bouchant chaque perspective urbaine de ses emplâtres ténébreux, obscurcis par l’écroulement solaire, horizon bulleux, noir, aviné, menaçant – je dilatai, ranimé par les enthousiasmes ébénistes, professoraux, presque médicaux – tiens ! et une table de chevet – sous les gros granulés célestes, dans les flaques, dans l’éclat des billes éphémères, je dilatai la mousse vaporeuse, la torpeur douce-amère, m’enivrai du coucher doux-amer d’un jour falot, coucher d’heures anodines, masses négligeables, décompte désespérant, je m’imbibai de miel mélancolique, je batifolai au gré de directions décidées aléatoirement, désorientées, je battis le pavé trempé, chassai les eaux, m’imbibai du crachat narquois des astres, astres comiques, rapetissant leurs lueurs, obligeant tels ermites lyonnais, voisins énigmatiques, furieusement inconnus, à signaler leur agonie d’une lueur de secours, électrique, répercutée par l’oiseuse blancheur de leur logis inesthétique – beaucoup de volets baissés, affaissés, moribonds, camouflage éloquent des fuites – triste nuit et le silence des fenêtres – de quoi rasséréner un vieux cœur étourdi, usé par sa propre langueur. Joies de l’hypnose collective, de l’arrosage du désert urbanisé.
Samedi 2 mai 2020 :
Réveillé par l’intrusion matinale et électronique de Colocataire qui ne réveilla qu’un ennui sentimental. L’idée qu’elle pût apparaître, réintégrer ma solitude me glaçait. Tentative érotique lapidaire, immatérielle, à l’aveuglette ; érotisme temporisé, attisé, poussé aux retranchements les plus brûlants, évalués avec froideur, avec une maîtrise hautaine, satisfaite – comme un joueur j’insérai des jetons dans la machine à sous, attendis les miracles incertains, surprenants, comme un médecin je disséquai les folies, les pathologies fébriles, fiévreuses du sujet en téléconsultation, j’auscultai les appétits voraces, voracité précautionneuse, tordue, inhumaine, voracité narcissique, masturbatoire, de miroir. Amour statuaire, des poses empruntées, des physionomies luxuriantes, lascives, amour statuaire de l’imagination photographique, des souvenirs grattouillant l’entre-jambe au chômage, s’inventant des désirs d’autant plus pressants, boulimiques qu’ils s’accommodaient des murailles géographiques, qu’ils s’inventaient des prisons, cellules monacales où frissonner de plaisirs veufs, veules, oniriques, solitaires, sournois, tardifs, improductifs, éperdus, douloureux, mélancoliques, cruels. L’orgueil frémissait, la fierté des regards, des moiteurs, des jouissances – le brasier des satisfactions, brasier consumant l’auteur, la moitié, l’obstacle, l’indéchiffrable métamorphe, l’indéchiffrable volonté, l’être à accueillir, dorloter, choyer râlait dans les étincelles noires de la consomption, mordu par la consomption des sens, des désirs ; étique, ruiné, odieux, vorace par habitude, alangui par paresse, refroidi par l’orgueil, l’autre réservait ses sourires, repliait ses bontés et ses grâces, l’amour habitait un no man’s land décharné, habitait le reflux nerveux, musculaire des étourdissements, le reflux des voluptés reprises – les mouvements n’avaient conclu aucun traité, aucune promesse, aucun armistice sentimental, spirituel, aucune entente, ne serait-ce que cordiale –, le reflux n’arrimait les cadavres, les masses mortuaires des dépassionnés condamnés à l’usure, à l’émiettement rassis.
La pluie faible et continue, faible jusqu’à l’insignifiance – la veste épongeait –, continue du lever au coucher hypothétique, imprécis du soleil, décimait les derniers velléitaires, les derniers farouches marcheurs du quartier (moi et quels inconnus ?). Claquemurés mes petits vieux dodelinant, prisonniers des villes, abandonnés par la famille, solitaires moroses ; claquemurés les rares pauvres pris de court par les artifices gouvernementaux, les demi-clodos attifés des même hardes, pouilleux à demi-fous, lorgnant les trottoirs, pensifs, renfermés, maussades ; claquemurée la jeunesse joueuse rabrouée par les fraîcheurs humides, ininterrompues. Miracle d’humanité, une voiture, sonore, que l’ouïe bardée de silences reniflait à des centaines de mètres, une voiture faisait chuinter les rues mouillées, chant amplifié par le mutisme outrancier – un boulevard, un cours ânonnait sporadiquement l’hymne déchu de leurs gloires interdites.
Dimanche 3 mai 2020 :
Dimanche sournois, opaque, de traîne ; impossible de décrotter les amis enrubannés dans les poussières du confinement – un respect honteux, une nouvelle excuse supplémentaire aux hésitations, aux refus ordinaires, jaillissaient sur les écrans ; crainte d’une goutte au nez, palpation des ganglions, chatouillement de la pomme d’Adam, auto-insinuation des frousses rampantes –, impossible de décrotter les habitués, impossible d’évacuer le chloroforme d’un jour sans but, tapissé de pluie incolore, infinie, plombé par les cieux écroulés, amassés très bas, stagnants. Aucune proie ne mordait aux appâts joviaux ; on se murait dans la résignation médicale, dans la suspicion zélée, on mesurait tel obscur mercure physiologique, on protégeait telle amante, parent, chien – les prétexte sociaux – contre l’obscure menace. Mystification intense, sorcellerie planétaire qui poussait l’indigent aux extrémités les plus grotesques, aux enfermements préventifs, aux louanges carcérales – n’entendait-on pas des psaumes quotidiens chantés aux bourreaux, des exultations télévisées, des gloires entonnées dans toutes les villes assagies, maternées ? L’indigent s’isolait, se sacrifiait, consultait à tour de bras, abandonnait son poste, fuyait le travail, la société, s’enfouissait sous les couvertures morales, hygiéniques – distribution de blancs-seings, quarantaine rigoureuse, hululements des rapaces jaloux ou craintifs. Médaille militaire des preux pestiférés touchés par les grâces de l’adversaire, fauchés par les terribles embardées du microbe, par les gouttes au nez invalidantes, handicapantes, pétrifiantes. N’importe quel tonique branleur, n’importe quel tertiaire fatigué s’auréolait du syndrome, s’élevait aux délices médiatiques, rejoignait la litanie interminable, quotidiennement égrainée, des bienheureux martyrs – martyrs innombrables, incessants, sans vertu, sans foi, sans courage, martyrs des nombrils foireux de la panique généralisée, mondialisée, affaissant les frontières inexistantes, l’inculture mondialisée, incapable de résister honorablement à la variation d’un rhume. Panique généralisée qui forçait l’indigent à se soumettre aux nouveaux protocoles, sans frémir, sans rougir, sans fomenter de massacres préventifs, révoltés – telle jeunesse aurait dû préventivement assainir les vieux esclavagistes geignards ponctionnant de tout leur sourire édenté, rafistolé par les générosités, les paradigmes sociaux.
Le rhume soulignait l’agonie cérébrale, l’avachissement cérébral, moral, ontologique des indigents : douloureux, souffreteux, pétris de caresses budgétaires, oublieux de toutes les préventions passées, judicieuses, bien senties, ne reconnaissant jamais le danger des pattes blanches – trop inculte, acculturé pour se remémorer les témérités, les audaces, les vérités prévenant la honte dans laquelle il se vautrait, l’indigent trônait sur son épidémie, glorieux putride, condamné par sa frousse, lui octroyant des choléras d’avance, des descentes intestinales, condamné aux morts solitaires, aux soupirs hurlants, aux dernières heures dégoulinantes, froides, glaciales, déshydratées ; l’indigent crèverait dans son coin, cloporte des usines de l’asepsie, enfermé à double tour, sa muselière sur le bec, coassant des malédictions, vomissant ses entrailles, repeignant son gourbis, crèverait d’inanité, de confort, de ponctions financières, d’obéissances farouches, de zèle administratif, plutôt que d’imaginer la liberté, plutôt que de s’imaginer sur les toits, sous les cieux radieux. La survie de l’indigent était administrative, politique, modérée, docile, d’une docilité entomique, néfaste, confuse, leurrant toute force ou conviction sous les ordres mauvais du totem des superstitions, sous les ogives de la cathédrale démoniaque qu’on appelait société – toute conçue contre ses ouailles.
Lundi 4 mai 2020 :
Retour à l’intense chômage prolongé. Retour au chômage domestiqué : logorrhée pitoyable des encapsulés de toute sorte : rage contre le mauvais temps, rage contre la progéniture, contre le rhume, poings levés contre la médiocrité des cieux, poings serrés, dents grinçantes, surexcitation nerveuse, aboiements, rougeurs, ruades, gesticulations, larmes. Je décryptai les litanies verbeuses, illettrées, coulant sur mon écran, coulant sous mes yeux gourmands, friands de les cavalcades absurdes des féaux aveugles susurrant la promesse angélique : la libération des macchabées approchait. Tel nervi agitait la promesse, la promesse de la promesse, tel institut obéissant évaluait – contre rémunération – la puissance de la nouvelle narration : on logeait dans les esprits l’idée d’une libération politique, communiste, morale, comme on préparait la parution d’un roman, d’un film, ou plutôt comme une nouvelle gamme de savon adoucissant. On ferrait le consommateur, le citoyen modéré, et on évaluait scientifiquement, statistiquement sa félicité, on laissait roucouler les rumeurs, les prostituées idéelles et on évaluait les concupiscences morales des sujets désœuvrés, fatigués par la grisaille du confinement ; passé l’enthousiasme, passée la peur grégaire, l’enfouissement rigolard, passées les joies perverses de la servilité commune, passées les moqueries et les applaudissements, la lassitude morne emportait les esprits, trahissait l’hypnose généralisée, usait le mythe communiste. L’ouaille communiste, le patient exsangue s’imbibait de rumeurs, goûtait le nouveau barbiturique avec vénération, respect, écoutait le nouveau conte élaboré par la tendre génitrice de tant de fadaises – entretien de l’hypnose, variation du roman : thème du déconfinement à réussir, à embellir, à louer comme on avait auréolé le confinement des atours de la sagesse, de la médecine, des arts politiques. Cela ne constituait qu’une variation thématique : soigner l’antithèse, lubrifier les couleuvres à faire avaler, colorer la méchanceté. La libération procéderait du même arbitraire souriant, modéré, progressiste, humanitaire que l’enfermement ; il suffisait de se parer du bien – il suffisait littéralement de se parer du bien –, du bien séculaire, publicitaire, inversé, barbare, déliquescent, obséquieux, paternaliste, intolérant, violent, massique, bruyant, il suffisait de faire du bruit, d’émettre des scories, des nasillements, des interférences, de postillonner des idées sous la couverture miteuse du bien, collection des méthodes, des destructions, passoire morale d’une ponérologie réinventant mystiquement toutes les vilenies que les siècles avaient purgées – retour à l’état de gros barbares, de mauvais barbares, multiplication de la barbarie, habitude, haussement d’épaules, défaitismes. On avait communié dans le délire, judicieux paravent, coûteux paravent ; il fallait rabâcher les prouesses gouvernementales, assurer la sagesse de Pharaon, sa sagesse globale, omnipotente, adaptable à toutes les incohérences, sagesse féconde, ineffable – ineffabilité due à l’analphabétisme des discoureurs précédés par leur langage stérile, leurs babillements d’attardés hydrocéphales ; je m’imaginais leurs cerveaux congestionnés par les vides bulleux, par les trous d’air, je m’imaginais leur gruyère congestionné – chaque trou cérébral indiquant une vertu étatique, une vertu télévisuelle, journalistique, médiatique –, médaille, passeport des indigences morales – encyclopédie des truismes, des imbécilités et sophismes –, admission à la promotion du savon adoucissant. Pharaon statuerait, selon les oracles de ses devins, en fonction de statistiques, de décomptes, en fonction de l’hydrométrie de sa grande cloche à fromage, de sa galerie de gruyères, en fonction des pluies, des vents.
Lundi époustouflant : l’agonie collégiale finissait de me distraire et j’avais éludé mon labeur, pris d’une fervente torpeur mentale, étourdi par les plaintes éternelles et répétitives – ils se plaignaient d’être libérés, désormais (le chien refusant la nouvelle pâtée avant de la bouffer). L’idée que mon heure d’intervention manuelle, nécessaire, encore inévitable, fût faite cet après-midi-là ou le suivant dessinait sur ma face un sourire indifférent, laissait direction et collègues éminemment indifférents – personne ne savait ce que je faisais.
Le soleil réanimait les habitués, les promeneurs assermentés, le décor humain de ces pérégrinations nonchalantes – réinvestiture, recouvrement des trônes, rabibochages à l’ombre d’un platane –, ombre bienvenue adoucissant les morsures d’un soleil bienveillant, illuminant ce lundi de télétravail généralisé. Chaleur abondante se glissant dans les rues séchant leur indolence ; coucher retardé, annonce d’un été encore lointain, annonce des malheurs écologiques – voilà comment pensait l’ère du temps, tout en désespoir, tout en peur, compter les morts comme les degrés, compter les degrés, les échelons qui nous séparaient de la mort, de la délivrance, compter les degrés de notre haine. Je ne comprenais pas que l’ère du temps se formalisât des décès de ses vieillards, ces vieux qu’elle désirait euthanasier, ces vieux responsables de son enfer mental, moral, ces vieux qui vieillissaient sur les bancs ensoleillés des Brotteaux, à baguette, à veste inutile, ces vieux frileux, loquaces ou muets, à demi-fous, abandonnés, solitaires, régnant sur leurs gigantesques appartements, ces vieux enfermés dans une ère, un souvenir révolu, dilapidé par la paresse et la lâcheté, ces vieux à l’héritage putrescent, déshérent, honni mais jalousé.
Mardi 5 mai 2020 :
Vrombissements téléphoniques matinaux : Ébéniste, avec force points d’exclamations, me vantait les mérites d’un lit ; un confort indescriptible, une symbiose architecturale, complément idéal des étagères toujours vides : il fallait en finir avec ce vide spatial, lunaire, avec les flottaisons vaporeuses de peinture ; il fallait combler les recoins des résonances, taire les échos, les ricochets et clapotis, témoins des enthousiasmes essoufflés, allongés sur les bas-côtés, enthousiasmes abîmés dans la sieste inactive, attentiste. Sieste et rêverie mobilière interrompue par les semonces professionnelles, par une nouvelle invention collégiale, une lubie dernière déjà démodée, critiquée, conspuée ; mais le zélote contemporain agitait le nouveau hochet en bégayant son délire. Il s’agissait d’améliorer les interférences sociales d’une équipe, de rendre quotidiennes ses arguties, d’organiser des palabres didactiques, chamarrées de post-it, de tableaux et tableurs, de notes congestives ; il s’agissait de congestionner quotidiennement les acteurs, en surveillant la moindre broutille, en définissant précautionneusement le moindre quart d’heure de leur activité, surveillance décomplexée, bénéfique, permanente. Chaque semaine – le mardi matin –, les serfs obéissants sommaient leurs élucubrations complexifiées, acidifiées par la routine imposée, malaxée à l’envi par tel sous-fifre d’envergure, sous-fifre agité, bouillonnant d’excellentes idées de paresseux, d’orgueilleux, d’avorton inutile, perroquet des modes, centriste absolu, tépide ultime, bienfaisant sans relâche ; bienfaisant sans discernement bienfaisant des malheurs, bienfaiteurs d’alourdissements – dont ses sbires devaient parer les déboires. Tour de table comique, sardonique, élusif, ponctué d’applaudissements obligatoires – j’applaudis à chaudes mains, par jeu, par provocation, de bonheur simulé, rougeaud, haineux, aux bords du fou rire maladif ; j’applaudis avec véhémence, avec bruit, avec la conviction théâtrale requise par la webcam obligatoire – qui simulerait le mieux ? –. [A noter que j’assistai librement à cette pantalonnade servile, mon statut transverse, supérieur, indicible, me permettant d’intervenir où bon me semblait. J’avais applaudi, n’avais entendu aucune information utile, avais consumé une heure d’indolente torpeur, j’avais anesthésié la matinée dans cet embolie stupide, j’avais tu la moquerie grimée pour la caméra, l’espion – bien évidemment Zélote ne flairait rien d’autre que la flatterie, les caresses, la reconnaissance.]
J’avalai mon déjeuner en pianotant de nouveaux automatismes – passion : gagner du temps à ne rien faire, objectif : sombrer dans la sagesse immobile du bonze. Ainsi avais-je résolu mes procrastinations de la veille, ainsi avais-je établi les bonheurs d’une future aube rosée, monodie douceâtre de l’ennui sanctuarisé. J’allais le dégourdir dans les batailles météorologiques, j’allais visiter Ébéniste l’intransigeant, multipliant les publicités affriolantes. La pluie chatouillait les trottoirs ensoleillés, chauds, et les traces des gouttes cédaient, séchaient avant que les renforts n’atterrissent.
Pour en finir, pour réactiver le chantier endormi, je déposai une liste formelle chez mon fournisseur enjoué ; j’essayai des élégances, de la subtilité, je gardai le cap d’un goût constant, appareillé, j’exigeai une harmonie immaculée. Glouton, curieux, l’artisan marmonnait des souvenirs, marmonnait ses idées en arpentant l’atelier, la réserve – j’étudiais ledit lit, et ne lui trouvait pas de défaut – c’était comme le vin ou la bière : il était bien, satisfaisant, obéissant à mon exigence. Je ne me figurais déjà plus la silhouette de la bibliothèque, de son futur encadrement. De loin Ébéniste braillait ses vertus, son confort, son coût – un confort sans défaut, une merveille donnée, l’habit de mes rêves, du bonheur, l’horizon de nuits princières, d’aurores duveteuses. J’approuvai avec obéissance pour mettre fin aux éloges fleuris, un silence respectueux, grave, enveloppait Ébéniste dès lors que le client validait, prononçait le dernier mot – pudeur lourde, religieuse, échange de carte bleue, sourire circonstanciel, indifférent, soulagement ; reprise des bavardages sitôt le ticket arraché, remis en mes mains.
On bavarda table de nuit, bureau, chaises, canapé, fauteuils, meubles d’apparat, de rangement, télévision, table de salon, table basse, tapis, confort, plasticité, mobilité, fixité, luminosité, rideaux. Je frémis d’abattement, me figurai les déboires, les choix, les délais, les livraisons, les impatiences, les déconvenues mais Ébéniste, ambulancier de mes peurs, obtint carte blanche, proposa d’en finir avant même que l’état ne daignât libérer les villes, les commerces inutiles, avant que mes hésitations n’évoluassent en retraites, en colères, en déception : c’était une éruption d’idées. Jaillissaient des dizaines d’objets de son catalogue cérébral : j’écoutais, étourdi par les fumées magmatiques, l’énième déluge explosif, la tempête d’épithètes hasardeuses, de subtilités absconses, au lexique inconnu (encore une redondance des jours). J’hochai la tête, incapable de me représenter les mots qui traversaient mon entendement sans laisser d’empreinte (comme le vocabulaire floral). Abruti mais content, espérant la prompte réalisation des rêves par procuration, je courais sous l’orage impétueux, les vents, sous les platanes affolés, les grosses gouttes triomphantes, sous les renforts bulleux, les flaques soulevées par les rebonds, les éclaboussures rares, hautes, sournoises – déluge des déluges.
Mercredi 6 mai 2020 :
Atermoiements épistolaires modernes : Colocataire l’évacuée dosait la pertinence d’un retour, d’un rapatriement au bercail des langueurs envisagé au gré des facéties présidentielles, au gré du roman poussif, tâtonnant, des foudres olympiennes – la piétaille se résignait à la libération, conditionnée, partielle, millimétrée, libération aux nombreuses entraves, aux angoisses aux hésitations tétanisées, méfiantes. Colocataire tâtait-elle un enthousiasme ? Un désir réciproque ? Un engouement ? Un manque ? Espérait-elle un rappel tonique, martial ? Une semonce virile ? L’indifférence bornait les échanges frugaux, réactivait d’anciens malheurs, écrasait silencieusement les questions vaines, écartait les orgueils camouflés, les narcissismes conjoncturels – la pesée des bonheurs, des malheurs, des bénéfices-risques, pesée jaunie par l’ennui copieux, par l’oubli, par la solitude extatique, pesée funeste, constat de décès, autopsie refroidie, étiquetage d’un doigt de pied bleui, givré par l’oubli, étiquetage d’un cadavre écartelé, aux os rompus, aux muscles déchirés, aux chairs pourries. La solitude revancharde, égoïste, oisive et périmée, animée par quelques soubresauts révoltés, animée par quelques truculences méjugées par la moitié dépérie, la solitude seule obnubilait mes récalcitrances, chassait les plaisirs d’une promiscuité gloutonne, énervée, d’une réconciliation factice, forcée, provisoire. On parlait d’un cadavre évidé, saigné, qui rebuterait les cancrelats. N’émettre aucune joie, aucun enthousiasme ; se contenter d’échappatoires, d’esquives à la politesse insupportable ; risquer l’esclandre plutôt que l’apaisement ; botter en touche, loin, fort, dans les nuées abstraites, furieuses, dans les futurs conditionnés, dans les éventualités, les modalités prudentes ; n’émettre que des refus sournois, des appels à la patience, diplomatie du mur, du fossé, des douves, du pont-levis, de la tour d’ivoire, de la solitude à double tour. Décision ajournée, catalyse échouée, violent désagrément.
Remue-ménage : Ébéniste désireux d’en finir pour moi, pour l’honneur de son client, sa bouée, son assistance respiratoire ; concert de remerciements, d’éloges commerçantes, j’accueillis un bureau – mais pas de siège, quel oubli ! Il s’en cogna le crâne du poing – et le logeai sur la mezzanine, en lieu et place de l’ancien, réponse évidente, simple – une planche ouvragée, ciselée avec délicatesse, une planche Napoléon m’informa-t-on, une lueur acajou, la solidité du chêne – même pas chère ! Plus rien n’était cher ! Spéculatif ou rien ! On pouvait se créer un musée pour quelques milliers d’euros, promis ! – Bureau sans chaise, donc. Je continuai encore de pianoter aux quatre coins de l’appartement, selon les importances des requêtes, selon le prévisible désagrément des réunions, selon la liberté bravache que je m’octroyais – voltigeur de l’ordinateur portable. Ébéniste, jura de me fournir un siège appareillé d’ici peu ; il renifla vertement pour signifier l’odeur d’une piste, me demanda respectueusement quelles étaient les prérogatives, les difficultés, les mystères et les secrets de mon travail – je devinai le fond de sa pensée hésitante : mais pourquoi ce type ne travaillait-il jamais ? Quel embarras de décliner la surveillance automatisée, l’assistance quotidienne à des entraves superfétatoires, la surenchère d’outils créés par faiblesse, par fatigue industrielles, de décliner mon statut d’assisté social camouflé dans l’excédent budgétaire des services superfétatoires.
Et lui de redébarquer (redondance plus que quotidienne, redondance des heures), improviste, bardé de nouvelles éloquences : en complément du bureau orphelin, le fauteuil adéquat, déniché, subtilisé à la concurrence amicale. Encore un chef d’œuvre au confort à vérifier – a priori contesté par le marchand ; l’assise soutenait les lombaires, obligeait la droiture, le maintien, solidifiait le dos, refusait l’affaissement, une assise impériale, princière, un orgueil que ne refuserait pas un télétravailleur de ma trempe, de la trempe d’un homme accoudé à sa fenêtre, lisant éperdument telles salves symbolistes, magnifiquement décadentes, d’une vieille décadence poétique, fantasmagorique, criarde, mère, sœur de cette décadence lépreuse, sénile, occidentale, modérée, tiède – une décadence d’agents tertiarisés, une décadence molle, de cierge fondu qu’un architecte malfaisant rafistolerait comme la peau d’une statuette déchue, gominée, plastifiée, équarrie. Ébéniste railla gaillardement l’étendue de mon déjeuner, de ma digestion – envisagerais-je une sieste ? – Franchement oui ! Les automatismes aux signaux verdoyants, les procédés validés, j’envisageais avec débonnaireté la prolongation de cette séquence littéraire décontractée, innocente, jusqu’aux obligations sociales qui jalonnaient l’après-midi – les termites du tertiaire n’envisageaient pas de passer une journée de télétravail sans caqueter des fadaises pseudo-professionnelles, ainsi coulaient la plupart des après-midis. Rigolade franche d’Ébéniste à qui je jetai mes clés, à qui je laissai tout loisir de décorer ma piaule tandis que j’irais me dorer la pilule sur un banc ensoleillé, profitant des saveurs printanières de la sédation urbaine : rien ne m’obligeait à demeurer enfermé entre quatre murs locatifs pour subir les jérémiades obligatoires, pour distraire ma lecture, pour simuler l’activité cérébrale. Précision mobilière : tapis persan, divers petits meubles à agencer, une table basse de grande allure.
Escapade délicieuse, ventilée, rêveuse, faibles interférences collégiales – je me permis de rendre muette leur glose sans but. Ébéniste assis par terre, sur mon nouveau tapis, une merveille rouge, carmin, saturée de mille fioritures alambiquées – volière exhaustive, rosaces florales, félins embusqués, arbrisseaux symboliques, une symétrie parfaite, une douceur veloutée colorant enfin les luminosités picturales d’une originalité, d’une brillance domestique décisive. Voilà un appartement habillé. Ébéniste caressait la laine soyeuse pour nourrir sa méditation : j’étais autorisé à défaire, réagencer son expertise, son humble autorité, à combiner différemment ces nouveaux meubles, mes nouveaux amis, mon décor. Je n’en ferais rien : où irais-je fourrer la table marquetée ? Palissandre et amarante, retins-je (le temps de l’écrire) ! Les échos de ses subtilités répondaient gracieusement aux délicatesses tressées, ses pieds, déjà, avaient incrusté leurs empreintes, martyrisaient solidement le drap molletonné – voilà une harmonie qu’il serait idiot de sacrifier. Tel agenceur, architecte audacieux incrusterait le tapis en diagonale, fourrerait dessus deux sièges métalliques, cubiques, ourdirait des méprises esthétiques – je m’en tenais aux évidences, aux échafaudages évidents, sérieux. Où irais-je fourrer les trois meubles ? – différents mais complémentaires, dialoguant depuis l’escalier, depuis la fenêtre. Le premier, occupant la soupente ascensionnelle doublait, rappelait les politesses, l’élégance de la table, partageait les formes, les fignoleries, dorures et marqueteries, le deuxième trônait près de l’entrée, commode docile, sage, discrète, oubliée mais d’une praticité quotidienne, essentielle, établi des clés cliquetantes, la troisième et dernière commode, plus épaisse, solide, coffre massif, aux couleurs identiques, isolait judicieusement l’accès à l’escalier, fécondait l’idée d’un couloir, fermait le salon, gardait la fenêtre, concurrençait la pesanteur du radiateur – grosse bedaine inamovible, échappant à l’ire du locataire révolté. Une petite table de nuit marquetée, joliesse d’angle, joliesse discrète invitait à l’installation d’un doux éclairage, attendait son canapé, m’informa-t-on, j’attendrais donc et ne bougerais rien.
Colocataire, redondances : Les rumeurs s’amplifiant, les hésitations copulatoires se métamorphosèrent en salves de reproches – reproches moraux pour commencer. Il fallait, il faudrait, devrait, modalité des jugements – de juge imparfait, immoral, incohérent, vendu à bas prix, relevant constamment l’indice de ses générosités, le prix moral de son entrejambe. Tout s’abîmait évidemment dans cette évidence qui pendait sous nos nez, tue par peur, par politesse protectrice, mais l’obus tomba ; je souriais à l’éclat de vérité, enfin, oblitérant les poncifs, les récalcitrances vaseuses, les circonlocutions mensongères, poussiéreuses ; les circonlocutions de nos arguties, satellites de l’épicentre génital, découvraient le désert sentimental, la terre promise asséchée, putride, lande désespérée, affamée, stérile où l’on regardait les heures défiler, les comètes fuser, les étoiles brûler et mourir sans un sursaut, lande où l’effritement desquamait des croûtes, des pans irréconciliables, irréparables sous les yeux navrés, les paupières engourdies, terrain vague abandonné, construction abandonnée, suintant sa ferraille, son ciment ventilé, moisi, où l’effritement opérait avant même l’édification d’une toiture, avant même l’inauguration – première pierre creuse, sans fondation, sans fondement – et il fallait consumer toute cette matière arrêtée sous les pluies acides de la déception, de la rancune sentimentale, des trahisons falotes mais invincibles – les amours falotes trouveraient un exutoire misérable.
(Cérémonie de réintronisation, d’installation nouvelle et contrapuntique du fidèle ordinateur : contrepoint technologique, colorimétrique, géométrique aux joliesses du bureau acheminé par Ébéniste. Fierté : maintenir l’allure proprette, savante, sérieuse, savamment agencée de la composition esthétique, cacher les câbles – dans la mesure du possible, de l’impossible –, régler la symétrie, la complémentarité des accessoires.)


