Déshérence
Quinzième semaine
Jeudi 28 mai 2020 :
Journée anesthésiée, anesthésique ; anesthésie cérébrale, musculaire ; mollesse autoritaire, invincible : les automatismes surveillés de quelques clics endormis, de quelques bâillements mérités – la langueur matinale, les errements sur la toile, au hasard des habitudes, des râleries, des divertissements professionnels, entretien des coutumes cristallisées avant les déploiements du téléconfinement, sauts d’adresse en adresse, refuge en refuge – la torpeur ; la sieste, carrément – la promenade digestive, le métabolisme réveillé – circonvolution de la toute-petitesse de mon monde – impatience stérile grêlée d’hésitations morales, d’habitudes morales condamnant à la respectueuse inaction, l’effroyable inaction totale, rivée à l’écran, absurde écran d’où observer les agitations, les silences collégiaux – qui travaillait ?
Ensevelissement dans le cocon, le linceul de solitude, de liberté affranchie des servitudes lasses de la télésurveillance ; enterrement dans le cénotaphe aménagé, mon appartement grimé en salle de cinéma pour personne, en bar à bières pour personne, pour ma solitude maintenant que l’urbain rentrait à son bercail, dans son catafalque primal d’obéissance, maintenant qu’il se refermait – au compte-gouttes, avec toute la prudence, la docilité qui le caractérisait, maintenant qu’il grouillait, muselé, dans mes rues, sur mon territoire, maintenant, je m’en retournais à mes silences, mes murs repeints, illuminés, ombragés par les nuances, par les jeux, les plans, les réverbérations cinématographiques – hypnose moderne, masques éphémères croqués sur les murs, sous l’escalier, aux poutres, au plafond, les lueurs, les clartés, les contrastes se répercutaient en écho sur les propretés, les fraîcheurs peintes du tombeau – l’hypnose attentive, enfoncée dans le moelleux du fauteuil ou du canapé s’illuminait des bulles légères puis appesanties de la bière – l’alacrité, la passion, l’affabilité des premières gorgées s’engourdissaient dans le silence écrasé, immobile, somnifère des brouillards épaissis, épaississant les décharges usuelles, les efforts visuels de tel film – confronter un film aux engourdissements de l’alcool : s’il y résistait, s’il continuait d’attiser la curiosité, d’attiser l’émotion, l’intelligence, on pouvait tresser les lauriers de son mérite, de sa capacité insomniaque.
Sagement, balourd, je mouvais ma carcasse, j’éteignais les mauresques, j’éteignais les délices, j’éteignais la curiosité, l’alcool supportant difficilement un troisième film, une troisième curiosité à animer – j’écrasais ma carcasse dans le savoureux suaire, sur les autels d’Hypnos et de Nyx, entre les mains de Morphée.
Vendredi 29 mai 2020 :
Échange épistolaire : dans les cachettes informatiques, dans les embrasures de cette nouvelle veille de gras week-end, dialogue avec un camarade, un offusqué, un révolté – théorique, bourgeois, docile, réservé, immobile –, un révolutionnaire d’espace ouvert, aimable, poli, autodidacte influençable, aux théories simples, cultivées aux antiennes marxistes, aux pré-digestions contemporaines, médiatiques, journalistiques, arrosées de vidéos et de blogs répercutant les rugissements d’une sphère de déclassés révoltés, de déclassés matérialistes, jaloux, jalousement égalitaires, de révoltés avares, partageurs des avarices, partisans d’une grande avarice égale, équitable, partisans contradictoires des diktats populaires – un peuple à éduquer, à éclairer doctement des lumières gloutonnes du partage universel, des propriétés volées, des artifices bétonnés. Camarade avançait ses théories, buttait contre mon flegme littéraire, contre ma digue spirituelle, mon refus d’obtempérer, d’obéir aux rentiers du parti, de m’agenouiller sous la bannière rouge. Son désespoir exterminateur (extermination physique, morale, spirituelle) ne guérirait jamais l’accablement, la tristesse glauque et maquillée de nos heures ; son désespoir exterminateur, son système mécanique préfigurait les cauchemars futurs – rassurais-je –, son idéalisme exterminateur (rien n’indiquait que les expériences communistes passées fussent les pires) augurait trop radicalement les douleurs que fantasmait le système mou, glissant, tiède – qu’il en prît donc le parti ! – ; la tiédeur modérée suivait ses jupons, sa dentelle, son anéantissement. Cela l’interpellait un peu, pas très loin, ça ne secouait pas sa certitude, son matérialisme, son fantasme exterminateur, ça n’interpellait qu’un sens fourbu, mal aguerri, le paradoxe – cela l’interpellait que le système tiède, l’affreuse masure capitaliste, l’obséquieuse douairière libérale préparât ses lubies, d’une manière non moins implacable, exterminatrice. Je me faisais prophète de la patience des rouges : il valait mieux user ce système inflexible drapé de tous les oripeaux, de toutes les loques faisandées car il accomplirait bien plus efficacement le rêve rouge de la grisaille mondiale – quelque chose comme un faubourg biélorusse, chinois, une grise éternité ubiquiste.
Et ainsi occupions-nous l’indigent après-midi, en décryptage des révolutions ; en termes encore amicaux, moins imagés et francs – malgré mon obstination qui n’offrait aucune prise, il enchaînait génuflexions, dogmes, antidotes, superstitions – tentatives de conversion aux principes actifs du malheur, à la catalyse du désespoir des hommes, des haines thésaurisées. Finalement, je devais supporter (assez amicalement, mais plein d’ennui) une sorte de vilenie réactionnaire et sentimentale, facile et vieillotte, un plat coagulé dans sa bourbe, réchauffé par les micro-ondes des déclassés revanchards, des diplômés pour rien psalmodiant continûment leur grisaille rouge afin d’au moins gagner par défaut (orienter le système). Tout ceci concluait quelques embardées contre l’évidente surcharge horaire, contre les fausses libertés horaires, contre l’inactivité rémunérée obligatoire, l’inactivité salariée, socialisée – encore un point pour moi, contre le besoin de communisme rougeoyant : on se contentait des communismes verts, marrons. Sourire, exclamation du sourire par écrans interposés, lorsque je dévoilai mettre un terme à notre échange politique, stérile comme un débat, stérile comme un après-midi télétravaillé, pour dégourdir mon squelette, pour faire ma promenade quotidienne – sauf interférences.
Le quartier secouait quelques dizaines d’anémiques discrets, squelettes muets renforcés de leur inévitable muselière – qu’on repoussât l’hypothèse du courage renouvelé, neuf anémiques sur dix (moi et qui ?) affichaient leur obéissance, souffraient la petite chaleur vespérale dans leur bouillon plastifié, breloque bleutée, miracle jailli des ombres de la pénurie, breloque morale cousue main, forteresse morale des inquisiteurs sans théologie, sans force, sans foi, sans loi, sans honneur, sans dignité qui arpentaient quartier et magasins en quête de denrées autorisées, la muselière comme outil expiatoire de ces flagellants ringards, nuls comme tout ce que notre ère parodiait, produisait. Les cadavres, les sursis statistiques du cimetière arpentaient mon voisinage, arpentaient mes rayons avec la mollesse, l’hésitante démarche débile d’animaux encagés, ils arpentaient mon horizon, fronçaient des sourcils inquiets, hagards, frissonnaient à la vue mystagogique des virus, microbes, ribosomes renouvelant leurs sens. J’entendais des mépris, l’opprobre fielleuse, impolie des vieillards, la haine facile, contagieuse, moutonnière, les mépris moralisateurs, accusateurs de ces inquisiteurs pestant contre les hérésies désignées par Pontife-Pharaon, excités à mort par les cadavres démantibulés des adeptes, par le génocide aphasique ; l’avenir des sales vieux ruisselait dans la buée de leur bâillon – il y avait de sales vieux de tous les âges, des sales vieux forcés, des sales vieux honteux, des sales vieux fiers, arrogants, zélotes de la muselière, domestiqués cent pour cent, héros de la soumission, passionnément soumis, soumis à toutes les sauces, d’autres sales vieux pitoyables, rabougris, timides. Je tirais la langue – car j’en avais encore une – à une sale vieille encapuchonnée, avec sa capote sur la bouche, qui avait maugréé son mécontentement médical sous mon nez – elle était minuscule, tassée comme le mollusque dans sa coquille, dans son jus baveux, salé, vaseux, croupissant comme un vieux mollusque avarié.
Samedi 30 mai 2020 :
L’hypothèse d’un jour entier avachi navrait mes reins, agitait un curieux besoin d’aventure intérieure, domiciliée, calfeutrée – le ménage de printemps s’imposa, s’inscrivit en majuscules comme une provocation (ne pas rire) et retarderait la séance cinéma jusqu’à sa plus parfaite complétion. L’appartement suintait la propreté mais regorgeait encore d’amoncellements, d’abandons, de détritus vestimentaires, regorgeait déjà de recoins poussiéreux. Activation solennelle, short, chaussettes remontées, fenêtres béantes, béance et ventilation ; activation organisée, nettoyage conséquent, tapis maltraité avec candeur, grandes bouffées de fumée, des crachats, des toux salissant l’air sinueux, jaune, doré, du matin généreux de ce samedi fui par toute la ville. Seul, je proposai une agitation, un brouhaha citadins, un remue-ménage de circonstance, un passe-temps urbain et solitaire, principalement marmonné par l’aspirateur happant les moutonnements poussiéreux. Le ménage, aussi implacable, déterminé et complet fût-il, n’occupait que misérablement la journée d’un locataire doté d’un gros studio à mezzanine ; la réouverture des différents placards et des cartons m’imposa un nouveau jeu : ranger l’intégralité des réserves, bibliothèques, caisses, aliments, condiments, bidons de la maison. Détestation : plier, ranger le linge ; petits plaisirs : emboîter les bouteilles et les récipients de produits ménagers, d’outils ménagers – lectures délassantes des pictogrammes fabuleux, du danger, puanteurs chimiques à renvoyer dans leurs oubliettes. Immense plaisir et joie enfantine : trier la bibliothèque – thématiquement et alphabétiquement. Un nuage de poussière souleva une salve d’éternuements – poussière fine, reposée, endormie comme une croûte, coagulation du temps et de la saleté, fin pollen éparpillé par l’idée, par l’écartèlement de mon ennui, dilaté par cette occupation naïve, cérémonielle, empreinte de vieux respects, de souvenirs délicieux, enterrés, électrisés par la courbure, par la couleur, par le toucher de tel ami oublié, enfoui par les réparations, enfoui pour éviter les éclats, les foudres, les flammes d’Ébéniste. Le transport, le tri, la caresse du chiffon, le classement minutieux, les gestes minutieux, répétitifs, le déferlement des saveurs littéraires retrouvées, la revue des poètes de l’adolescence, des poètes mélancoliques, des romanciers poètes, des romanciers psychologues, philosophes, des philosophes littéraires, au verbe exigeant, aphoristique, aux images tranchantes, les saveurs des découvertes allongées, sur le lit, le petit lit de mon ancienne chambre, vaste, acidulée, ventilée par le chant de l’Orient, par les percées, les taches lumineuses, l’éclairage matinal, les lectures matinales, fausses grasses matinées, opalescences adolescentes, boulimiques, voraces – que n’avais-je l’intelligence, l’acuité actuels et la frilosité, l’inflammation nerveuse de la jeunesse ? –, et découvertes allongées dans telles chaises longues des étés campagnards, paresses fécondes, bronzage cérébral, sentencieux, artistique, lyrique, vrombi des raz-de-marée musicaux, paresses allongées dans l’harmonie de mon coffre-fort, allongées dans mon mépris hautain mais honnête, oreilles fermées aux plaintes parentales, aux incompréhensions, aux motivations parentales – certains s’imaginaient la lecture comme une inactivité (symptôme d’incompatibilité profonde, métaphysique, essentielle) comme un loisir loisible – car la chose m’occupait plus que les partiels, activait plus volontiers ma prise de notes, mon enthousiasme, ma curiosité, activait plus volontiers mon ingéniosité de futur ingénieur.
L’ingéniosité passée, frelatée, ridiculisée en télétravail, avec réunions tertiaires, tierces, aberrantes, l’ingéniosité enhardissait la mémoire, le désir de mémoire, enhardissait fouilles et excavations, déterrait des paragraphes, des incipit, des conclusions, des prosodies, des symbolismes, des rêves, des sentences, des métaphores – l’ingéniosité s’amusait de ses vieilles gloires, patiences, persévérances, de ses plus prestigieuses victoires, ressassait les béatitudes intellectuelles, les vanités évincées par les fadeurs post-estudiantines, les fadeurs, les leurres professionnels, passionnels, les leurres larmoyants de stupre timide, les vaudevilles atténués, dénués de piquant, les romantismes bas, décharnés, rabougries par les turpitudes montagneuses, les neiges éternelles de l’apoptose française, assoupies dans la déréliction française, dans la grisaille mondiale, dans le rougeoiement de la grisaille mondiale, dans le vaste désespoir rougeoyant à tous les horizons. L’ingéniosité dégourdie, amusée par ce jeu sympathique n’oublia pas les obligations de la séance de cinéma et abandonna les restes littéraires, éparpillés ou encore lovés dans le carton ; délectation nocturne, égaillée en songes enfuis, en sommeil opaque.
Dimanche 31 mai 2020 :
Les joies enfantines de la veille s’essoufflèrent déjà ; restait l’assiduité morne d’une invention, d’un mouvement déjà épuisé ; guenillé d’un pyjama, l’opérateur triait machinalement les tranches, soufflait la poussière d’un vieil ouvrage, toquait le fond des étagères, infiltrait les étourderies laissées en plan, les récalcitrances camouflées, rhabillait ses murs dénudés par les grandes restaurations – choc des livres sur le bois, résonances, timbres, cadence du dimanche impalpable, fuite immatérielle distraite par l’inventivité enthousiaste de la veille, déjà métamorphosée en pleurésie spleenétique, en souffrance imaginaire (diabète, anémie du cerveau mollement régalé par le classement sérieux, facile et indolent ; cerveau maigrement récompensé par l’épreuve intellectuelle). Ironie grandiloquente des tomes non lus, patients, méprisés par les faiblesses, muets malgré les pulsions, les vieilles pulsions, les vieux orgueils intellectuels – trier l’accumulation du retard, trier l’hémophilie irrattrapable, trier l’incorrigible paresse et ses arguments, ses préciosités, ses excuses – travail, ennui, fatigue au fronton de cette biographie.
L’autre moitié de la journée en pyjama fut colorée par le rangement de vieux CDs – vieux comme des artefacts antiques, vieux comme des inutilités, des babioles lourdes, à la densité plus éreintante que celle des livres –, et un carton de disques endolorit ma musculature endimanchée, flegmatique, une maigre élongation à la jointure de l’épaule et du biceps, par-là – pas d’expert sous la patte, pas de jargon jargonneux à vociférer. Par goût du changement et de la difficulté, l’opérateur en pyjama choisit un ordre chronologique, établit une frise historique, une histoire de sa musique, de la renaissance française aux larsens contemporains – histoire vaine, collection vaine, condamnée par la cohabitation, par les soupirs de Colocataire, par les concurrences sensuelles, sonores de la télévision – l’évocation du spectre de Colocataire nimbait des colères théoriques, des effusions désordonnées de l’encéphale, le spectre hululait lointainement, crottait le paillasson mémoriel, son propre souvenir, souvenir néfaste, attristé par le bruyant silence, par les remontrances et incompréhensions, par les écoutes solitaires tapies dans le silence des écouteurs, des solitudes opposées.
Les disques futiles, oubliés, les déchets en sursis évoquaient toute cette souffrance silencieuse, toutes ces concurrences et encombrements acoustiques, toutes ces batailles décibéliques pour le règne du faux silence, pour le règne du bruit tolérable, selon les goûts modérés du plus indigent – l’indigent triomphait par l’outrecuidance de son mauvais goût, par la pression massique de ses vulgarités partagées, par la masse illimitée de ses alliés, copieurs, parasites suçant immodérément les pis du communisme intellectuel – l’indigence culturelle, ministérielle, l’indigence des trophées, des producteurs, l’indigence du volage, du marchandage, de l’efficacité, du bruit global, interplanétaire.
Énormité des coffrets, des boîtes savamment accoudées ; vertige du fleuve musical, vertige des heures enveloppées par toutes ces mélodies sues, enfoncées dans un neurone ; vertige du rafraîchissement mémoriel, hésitation, immobilisme benoît – fallait-il tout réécouter ? Ne rien écouter ? Rouvrir le lecteur poussé à la retraite, au silence par les technologiques, les floraisons transportables, minuscules, les rapetissements, les boulimiques conforts auditifs modernes, informatiques.
Boulimique, fat, semi débile, à l’ombre d’un vigoureux zénith, fanfaronnant en mon domaine – quartier vidé par les boulimies chômées et les inquiétudes médicales –, fanfaronnant sous les platanes orageux, au vent fouetté par une brise fluette, je posai mon séant et contrôlai les badauds du Parc – mon Parc. Statistiques : légère hausse de la fréquentation quasi intégralement muselée –rigoureusement ou de travers, muselée au coude, au menton, muselée intégrale ; déclinaison des bâillons. Boulimique, donc, j’écoutais un album déniché, dépoussiéré et rangé après une piqûre de curiosité ; après une recherche et quelques clics, j’écoutais la résurrection des émotions, des vives sentimentalités précédant les vingt ans – quelque part en classes préparatoires, quelque part dans ma Renaissance classique – puisqu’il fallait désigner cette musique ainsi ; puisqu’il fallait mettre Debussy et Monteverdi dans le même panier d’ignorance. Ignorant et vaniteux, j’avais tenté de briller auprès d’une muse, d’une délicieuse violoniste que j’apostrophais gauchement, comme si mes découvertes d’alors justifiaient l’outrecuidance de mon instinct timide, gauche et silencieux. Surprise par l’assaut maladroit de ce fantôme qu’elle ne devait même pas voir – lointain supérieur d’une année –, elle moqua sans politesse mes maigres et fragiles – comme des jambes de myopathe, telles étaient alors mes muscles esthétiques –, mes frêles orgueils de piètre sachant – moqué pour méconnaissance, pour timidité mal circonvenue, pour enthousiasme déplacé. J’avais manifesté un beethovenisme empoté, mal dégrossi, entonné un hymne fleurant le noviciat, démasquant l’impéritie d’un enthousiasme déplacé, manifestation douchée par un mépris humiliant – puisque j’avais avoué ne rien entendre à la septième symphonie, la malicieuse muse aux beautés froides douchait de son mépris mon idiotie déguenillée et dans ma nudité confuse, elle infusa un nom, une sommité, l’agent révélateur des ors de cette glorieuse musique. Penaud, curieux, vexé, j’achetai derechef le disque prescrit et infusai l’art, la décoction médicamenteuse – il s’agissait de guérir mon incurie, de ne pas rester en état d’infériorité esthétique ; je disposais encore de cette énergique vanité intellectuelle. Ainsi découvris-je la septième, qui prit enfin un relief aigu, qui enfonça loin dans ma sensibilité ses fulgurances, ses déchaînements ; ainsi découvris-je Carlos Kleiber. Il venait d’hausser cette symphonie méprisée au rang de merveille, tremplin d’une inflammation musicale tenace, toujours d’actualité, déclic primordial.
Dans cette douceur estivale, dans la caresse des chaleurs courtoises, sans sueurs ni étourdissements, j’auscultais à nouveau le diptyque symphonique, l’album épiphanique. Double référence [Kleiber ne marquait-il pas chacune de ses prestations du sceau de l’immarcescible, de l’absolu triomphe, de l’indépassable ? A étudier] : Cinquième symphonie : malgré les tambourinages, malgré les facilités offertes comme des écueils, comme des haies, Kleiber maintenait une finesse, une rondeur farouche – l’épreuve et le malheur brillaient d’éclats subtils. La cinquième symphonie méritait son statut mythique – vigueur pratique, psychologique et narrative, malgré des sagesses que le génie n’avait pas encore renversées, contournées. Transition, valable pour les deux symphonies : lien musical, liant musical irréprochable – sans emphase, à la clarté délicate, à la précision délicate – réponses et dialogue des ensembles, murmures des vents. Septième symphonie : Kleiber survolait les répétitions, apaisait leurs retours, appuyait la fulgurance, défiait la facilité pour constamment soutenir l’énergie déséquilibrée de cette pièce – maintien de la tension, du rythme, science des transitions – tenue de l’orchestre, tenue et subtilité qui dépassaient mon entendement – mon entendement musical souffrait d’une surdité technique totale, que je déplorais vivement, là, trônant avec mes écouteurs sur un banc – seuls l’esprit et les sens – on voyait, on respirait, on entendait évidemment, on délirait. Que dire de l’allegretto ? Pièce domestiquée que tout le monde dirigeait identiquement (même sensation pour la neuvième – consensus écrasant) – on parlait volontiers de clarté et d’équilibre, de la vive impression de perfection, de l’indépassable – que dire d’autre ? – le presto était barbant, et Kleiber n’y changerait rien – Beethoven avait faibli dans son art de faire oublier ses répétitions, de faire oublier le recyclage des thèmes – transitions languides, pâles – on captait les sautillements, l’emphase des cordes, l’épaisseur du volume, les couleurs scintillantes de l’orchestre. Si Kleiber aimait tant à présenter cette symphonie, c’était pour la transe volubile de l’allegro con brio : l’explosion frôlait l’emballement – le cœur s’emballait, angoissait, attendait, goguenard, mauvais, la faute – on espérait presque une chute dans cette divine supercherie endiablée – tiendrait-il cette cadence, cette alacrité cosmique, cette précision d’horloger fou ? Pas de faux-pas, pas d’inflexion – enfiler les fulgurances, les déchaînements – Kleiber faisait paître délicatement le troupeau des brebis folles – les rails du maître tenaient sous le roulis des folies – Beethoven monté aux cieux – Carlos montait la musique comme des blancs en neige, délicieusement forcené, île flottante, tour du monde en quatre-vingt secondes, plusieurs fois, aux altitudes interdites, petitesse de la terre, de la sphère, décomposition de la pesanteur – extase d’équilibriste, cœur en arythmie bizarre – Apothéose de la danse ? Qui danserait dignement cette inflammation ? Wagner n’avait pas entendu Kleiber – révélation de l’éther par des joies, des tentatives de révélation de la joie de Beethoven – le dernier emballement, montée en puissance fusant de groupe en groupe, élancements, rebonds, réponses, surenchère domestiquée – dernières paroles des cors ! Quelle évolution entre le Beethoven de la cinquième, de la septième, et celui de la neuvième ! – Purification des emphases, des effets de manche musicaux, des vieilles toges classiques pour applaudissements – monolithe sentimental, martellement sentimental – viendrait la science retrouvée, rafraîchie, surpassée, jachère féconde, fécondée après la science retrouvée de la fugue, du contrepoint, la science grandie de la transition, du parcours psychologique – cette science palpable dans la neuvième, plus encore dans la dernière sonate, les derniers quatuors ou les variations Diabelli, cette jachère féconde généreusement abandonnée à la postérité et aux élèves du dix-neuvième siècle.
Lundi 1er juin 2020 :
Fin des rangements, des étalages et tris de mes collections ronflantes, ensommeillées, fresques murales domestiquées – déjà presque plus de place ; un prétexte pour revoir le fidèle, l’illustre Ébéniste ? – fresques vaniteuses, vanité bien ordonnée...
Souvenir de la jeune fille violoniste vite éteint, anémié par la résurgence des prestations de Kleiber, par l’écoute assidue, bucolique de la veille, heureux rappel esthétique replongeant mon instinct vaporeux, égaillé en mille découvertes dilettantes, moins bien imprimées que les exaltations adolescentes, que les exaltations du transport boulimique catalysé par la fougue cavalière, unique du seul chef qu’on aurait du mal à ne pas qualifier de génie – pour son originalité ? Pour son érémitisme ? Pour ses portes claquées ? Pour l’étroitesse provocante de son répertoire ? Pour la couleur, pour l’énergie, pour l’humour, pour la luminosité de ses prestations insurmontables ? – Et quel répertoire ? Une idée, une indignation contre ma paresse ? Je m’étais contenté de ma collection matérielle, de mes quelques achats timides, dûment collectionnés et rangés, dûment consommés et digérés, relégués par les écoutes dématérialisées, plus dispersées, à la fidélité moins acharnée, au sérieux inconstant, à l’émotivité impatiente. Détourné de Kleiber par l’outrage des répétitions monomaniaques, par la surenchère vorace, insatiable, quasi religieuse, détourné par les concurrences et la curiosité infidèle à son maigre catalogue, l’auditeur profane s’insurgeait, réveillait son attention et se plongeait dans l’étude exhaustive avec une heureuse attention ravivée, un appétit ravivé par la découverte retardataire. L’ignorance brillait sur l’écran, inexcusable, arriérée, la paresse s’accusait et contemplait les sommes d’œuvres snobées par ses faiblesses (ses forces ?) ; l’ignorance dégueulait une liste moqueuse, insultait mon orgueil – minuscule grosse tête en comparaison des mensurations titanesques de ma paresse –, insultait ma piètre science, ma piètre expertise, mes enthousiasmes passés, mes envolées et dithyrambes romantiques ; l’ignorance affichée, dévoilée insultait mon ignorance satisfaite, veule, engourdie. Listage de mon ignorance, planification de sa réforme – la dématérialisation palliait les ruptures de stocks, la rareté, la disparition des copies – ; il s’agissait d’occuper les torpeurs du télétravail, d’animer le vide sonore.
J’abordais une grande rétrospective en l’honneur de Carlos Kleiber en commençant par son premier enregistrement officiel déniché, audible : le Fifre enchanté d’Offenbach, délicatesse humoristique, non dénuée d’un piquant anti-bourgeois, d’une ironie piquante que le bon bourgeois impérial devait applaudir respectueusement, délicatesse qui fleurait la formule, la recette pécuniaire, lourde de facilité, allégée d’une subtile comédie moliéresque, bringuebalant ses références musicales et littéraires, l’orchestre n’offrait guère plus qu’un accompagnement généreux aux soubresauts théâtraux – quiproquo, fantaisies, rebondissements comiques, fin heureuse, résolution heureuse : un seul lésé, le procureur Popelinet ; épousailles de l’audacieuse Coraline avec le sorcier flûtiste – soldat Ribogert – ; et Monsieur et Madame Robin maintenaient l’harmonie bourgeoise de leur mariage ; dur d’y lire l’intensité ou les prémices du génie de Kleiber, entre les récitatifs cabossés par le bruit des acteurs, des actions, du parquet cabossé, et par la piètre qualité des soutiens orchestraux, mal enregistrés, écrasés par la volubilité un brin bavarde du bel canto léger mais bien ficelé, bien tendu, joliment poétique.
Puis le Mariage aux Lanternes : bouffonnerie bucolique, sociale, campée entre une ferme et un arbre : Guillot, le paysan rabrouait sa cousine Denise, attristée, oisive, frôlant la neurasthénie ; bavardages des femmes du village, moqueries ; Guillot apparaissait comme un benêt alcoolique ; virevolte des opinions, des amours : Guillot lut une lettre d’un oncle, désignation de l’emplacement d’un trésor, joie, compliments des femmes, médisance en berne – à l’Angélus Guillot creusa et ne trouva, près de l’arbre, que sa cousine endormie, le trésor promis par l’oncle, sorte de gourou matrimonial qui avait aussi désigné l’emplacement à la jeune cousine – bonheur simple, pas de quoi en faire un plat, nous dit le quintet final. Une jolie espièglerie, une source de comique, une parodie – bien exécutée, de l’importance de maîtriser ce que l’on parodiait.
Enfoncé dans le fauteuil, je laissai crever le jour derrière les rideaux déjà fermés, sans solennité, sous les réverbérations, les narrations cinématographiques – réponse, dialogue des rétrospectives – il me tardait d’explorer, d’enchaîner les découvertes, d’égrener les œuvres – à contre-courant, aux heures où les prisonniers osaient ressortir leurs museaux bâillonnés, je m’enfouissais dans les plaisirs recouvrés de la solitude la plus impénétrable, la plus inutile – ah ! Le silence, les bras ballants de mes semblables à l’évocation d’une œuvre d’art.
Mardi 2 juin 2020 :
Longue matinée de jérémiades, borborygmes, complaintes ; on disséquait l’heureux jour chômé, dégustait des cafés et pauses mérités, interconnectés, transportés par les électromagnétismes multinationaux – longue matinée urticante, démoralisante, à combattre fermement, à ventiler sans hésitation ; reconnaître l’ennemi, l’approche louvoyante de l’inactivité stérile [on dirait un discours politique], débrancher tout professionnalisme vain, toute illusion vaine, sortir des pièges et ravages démoralisants, secouer l’agonie démoralisante. Organiser un à-côté, contrecarrer le désarroi brumeux, exaspérant du télétravail sans travail.
A-côté numéro un :
Chère violoniste méprisante,
Apprenez incontinent la grande estime que je porte désormais au mystérieux et fantasmagorique Carlos Kleiber, selon l’enseignement rugueux, humiliant dont je souffrais à votre contact aigre-doux – car, intimidé par vos grâces, par les remous palpitants de la volupté, par les craintives démonstrations de mon désir, j’ânonnais mon incurie, j’épelais sottement les quelques fragments rudimentaires de ma vanité musicale ; vite rembarré, renvoyé dans ma nervosité sentimentale, me restait l’amertume de l’échec galant et esthétique. Croyez bien que l’outrage était commandé par l’ardent besoin de partager mes fraîches connaissances, mes fraîches révélations – car la musique relevait de la sacralité la plus édifiante en cette heureuse adolescence hypertrophiée –, et que j’évacuais ledit outrage dans l’humiliation la plus complète : j’allai incontinent entendre ce chef recommandé, « Carlos » – curieux prénom, oxymorique –, qui devait manifester la pétrifiante splendeur de cette septième symphonie, sujet de votre courroux. J’écoutais, étourdi, la justification de votre éréthisme, de votre rejet et, pour parler franchement, j’oubliais alors vos atours, vos atouts, votre chevelure, vos mains, la couleur intrigante de vos yeux ; j’oubliais l’argutie et la moquerie, oubliais ma défaite intime ; je régénérais ma fierté, revigorais mon flux sanguin jusqu’à l’arythmie, jusqu’à l’angoisse extatique : dernier mouvement de la septième.
Je profite aujourd’hui d’une nouvelle tentative de réparation de ma négligence intellectuelle – étude sérieuse, planifiée, attentive de chaque prestation du génie dont vos lèvres dévoilèrent le nom, étude de la postérité compliquée, de la mythologie dithyrambique –, je profite de cette étude pour requérir vos soins, votre science : sourd à la moindre note, à la moindre tonalité, aveugle aux timbres, aveugle aux instruments, je requiers votre délicieuse présence, je requiers la saveur visible de votre peau que je caresserais tandis que votre bouche déclinerait doctement et suavement les mérites de telle interprétation, statuerait précisément de sa supériorité éternelle, géniale – quel autre chef mérita cet épithète ? Quel autre chef entendait la musique comme il l’entendait ? Tant qu’à faire et tout de go, je requiers votre main, vos plus intimes secrets, vos plus gracieuses perfections ; je goûterais les miels éloquents de vos mérites – j’ai à vous offrir les préciosités d’un appartement magnifiquement rénové et meublé avec goût, le salaire déroutant, absurde d’un télétravailleur forcé, d’un forçat, d’un bagnard lovant son séant sur son tas d’or dématérialisé.
Au souvenir réveillé par le contact musical du fameux chef, vôtre, très ingénument.
Lettre pour personne, pour une personne resurgie, au physique probablement enjolivé par le flou temporel, au patronyme fondu dans les tournants de la mémoire – ladite violoniste ne recevrait jamais cette missive abracadabrante. Je refusais les services du voyeurisme en ligne qui eussent probablement résolu mon oubli.
A-côté numéro deux : la Traviata, mille-neuf-cent-quatre-vingt-quatre, Florence : lors d’une mondanité parisienne, Violetta s’enflammait et honorait la volupté, la musique, la joie, la vie malgré les assauts de sa maladie ; répondant à sa détresse figurée par un malaise, Alfredo lui promettait le soutien d’un éternel amour. Installé aux alentours de Paris, vivant au-dessus de ses moyens, le couple devait régler quelques comptes à la capitale ; arrivait le père d’Alfredo qui demanda à Violetta de renoncer à son fils, de lui rendre la saveur de sa vie familiale, de sauver le bonheur matrimonial ; émue, forcée, Violetta consentit et s’enfuit. Le couple se retrouvait rapidement, au milieu des douceurs d’une nouvelle soirée mondaine ; esclandre : Alfredo accusa le baron de convoler avec Violetta, de menacer son amour, le vainquit au cours d’un jeu d’argent et jeta la somme aux pieds de sa mie ; déshonneur, mépris des spectateurs, promesse de vengeance du Baron ; quiproquo sentimental entretenu par son père et par Violetta. Cette dernière entra en agonie dans sa chambre, seule ; elle espérait maladivement le retour d’Alfredo à qui elle avait révélé ses sentiments et l’arrangement avec son père. Retour de l’amant, ému jusqu’aux larmes par la faiblesse de Violetta ; arrivait encore le père d’Alfredo, très touché aussi, venu embrasser Violetta « comme sa fille », pour honorer son courage et blâmer sa propre conduite ; solennelle bénédiction de Violetta, dernier délire – elle se vit guérie, debout, enjouée – et décès.
Grands et beaux éclats des airs toniques, émouvants, probables épreuves pour chanteurs, déchaînements du bel canto rutilant, on comprenait la frénésie italienne, les apoplexies démonstratives, nationales des spectateurs tourneboulés par cet étalage sonnant, assez juste sentimentalement quoique assez mal soutenu par l’orchestre : les coutures psychologiques, les évolutions narratives obéissaient aux avancées de l’action, du drame – Verdi était un excellent dramaturge, ou entouré de bons librettistes –, mais la musique pâtissait encore d’un statut d’accompagnatrice trop pudique, trop facile et éloquente, rhétorique : quelles étaient donc ces grands sursauts tonitruants servant l’agonie de Violetta ? Sa mort réclamait-elle ces prérequis aux applaudissements ? On ratait une immense mort orchestrale, l’ondoiement douloureux de l’extinction. Au lieu de cela, timbales, chamades burlesques, assourdissements quasi barbares. Temporellement voisin de Lohengrin, l’œuvre souffrait de la comparaison avec les trouvailles d’un Wagner dont les opéras commençaient à percer lentement – déjà l’Allemand colorait la narration de subtilités orchestrales, vraiment neuves, arcs-boutants plus solides, plus méritoires, plus subtiles que les rodomontades italiennes. Une grande œuvre cependant – raison gardée, émotion bue – n’échappant pas au reproche. Échappaient aux reproches la pertinence des chœurs – pas dénués d’un sens dramaturgique, narratif –, les monologues enlevés, brûlants, déchaînés, les duos, trios, quintets, courts et intenses, Verdi brillait par une économie de la répétition. On avançait glorieusement dans ce drame tragique. Tendance à la situation forte, au déchaînement émotionnel qui occupait l’espace et le temps, animait le drame – contre les opéras copieux, lents, déployés.
La force des chœurs et les sinusoïdes de l’orchestre dévoilaient la baguette de Kleiber, baguette chaudement, convulsivement applaudie par l’auditoire transi – imposition d’un rythme, d’un phrasé délicat, lié et remuant à la fois, douceur enchanteresse des accalmies, pépiements des vents, pépiements respectueux des inflammations chantées. Si la voix disait plus que la musique, Kleiber imposait sa patte, allégeait, unissait la danse de la voix et de l’orchestre, lançait les pétulances des cordes, les malices aiguës des vents, tenait la tension musicale à égalité avec les déploiements de la tragédie, les déploiements sentimentaux, romantiques de cette pièce à l’héroïsme appréciable, incarné – bon point pour Verdi.
A-côté numéro trois : contemplation musicale des gouttelettes intermittentes, étonnantes, taquines de cet après-midi pourtant uniformément ensoleillé, trois paquets malvenus, cotons hydrofuges larguaient leur cargaison, jetaient leur déplaisir sur la ville coupable – de quoi ? – de tout ! Les gouttes séchées par la rudesse estivale des trottoirs, je descendais et me perdais, au gré des malheurs architecturaux et esthétiques, au gré des pâtés presque toujours abîmés par une absurdité, un désaccord, un bubon ; ou par d’immenses et franches effusions grandiloquentes parasitaires, grotesques, absolument inhumaines – les humains s’y déplaçaient toujours rapidement, poussés par les courants d’air, par le dynamisme désagréable des zéphyrs, des bises, des ouragans artificiels ; hommage haineux à la rue Garibaldi, tranchée du malheur, barbelée d’immondices hétérogènes, inconséquentes, affreuses masures ternes, décalées, bourreaux des perspectives respectueuses, bourreaux de l’intimité des rues organiques. Par défaut, par tribulations automatiques, lentes, savoureuses – savourant méchamment les termitières à lécher sur le chemin –, par tribulation automatique, je surgissais place Edgar Quinet, par l’Est décomposé, éventré par la laideur, face à une moitié Nord-Ouest délicate tout juste transpercée par une tour d’angle verdâtre, à l’angle arrondi ; art déco décati surveillant l’épouvantable église Saint-Pothin, rafistolage honteux, épais comme ses colonnes gigantesques, minuscule et ceinturé comme sa nef ombreuse, aux styles bigarrés, mal branlés, enchevêtrés par d’odieux architectes – ô le plafond d’ébène, ô ciel cauchemardesque… –, tourelle veillant le lycée Herriot – pourquoi pas Quinet comme la place ? ; Herriot méritait un collège ou une école maternelle ; petit orgueil local ; l’autre flairait un républicanisme plus conséquent, plus ardent, petit Victor Hugo, page d’influence tournée par les lustres fatidiques –, lycée, pavé anecdotique, quelque chose de germain, de nordique, d’épais ; préférence aux immeubles cossus, ces spécialités lyonnaises, comme la tarte aux pralines ou le saucisson brioché. Je touchais une spécialité architecturale, un accessoire déterminant, que je croyais n’avoir décelé nulle part ailleurs qu’aux fenêtres des édifices rhodaniens : tous les regards, les centaines, les milliers de regards vitreux, opaques et mystérieux, tous ces yeux rectangulaires, sertis, maquillés par telle moulure, telle ferronnerie raffiné selon la pompe locale – et l’avenue de Saxe se targuait d’une haute pompe bien léchée –, tel garde-corps, tel tympan néo-classique, tout l’attirail habituel des façades dix-neuvième, tous ces yeux se peignaient d’un lambrequin bleu, vert, parfois rougi, une paupière tombante, un témoin de l’ensommeillement, d’une émotion larmoyante ; des visages endeuillés, pleurant le massacre des bâtisses innocentes, des petites dernières vitrifiées par les folies immobilières des trente glorieuses, des trente affreuses, trente salopes, glorieux putannat immobilier, chirurgie inesthétique, dépeçage immérité, précoce, irréfléchi que l’écologisme urbain aimait à multiplier – le béton et l’acier rengorgeant les architectes validés par les déchets chromosomiques de telle commission bureaucratique –, dithyrambe au lambrequin lyonnais gardant sa jalousie, au lambrequin simple, à la dentelle la plus raffinée, joliment forgée, émaillée de délicatesses si inutiles qu’elles côtoyaient l’art, la pièce de musée. Le nez en l’air, j’énumérai les lambrequins : même les immeubles les plus fades – à condition qu’ils datassent d’avant l’épidémie de peste immobilière – arboraient l’accessoire, cachaient leurs jalousies, leurs volets automatiques, mochetés remarquables, trahissant les débandades pandémiques – angle rue Fénelon, palais blanc et bleu, lambrequins et garde-corps au diapason, fioritures ornementales, moulures et pâtisseries nacrées, voisinage admirable d’un immeuble rosé, lambrequins carmin – cours Lafayette châtré par idéologie, couloir morne fonçant vers tous les bubons de la Part-Dieu – encore une application affichant l’état précédent des choses, l’état prébubonique des villes, peinture d’horreur des démolitions irréfléchies – car la modernisation urbaine avait prouvé certaines vertus, il s’agissait de ne pas ériger des poubelles, des fissures géométriques irréfléchies ; l’art-déco honorait encore un semblant d’humanité, empruntait encore un semblant d’estime locale ; l’art décoratif se pliait encore à la tradition du lambrequin mais le voisinage tranquille, la délectation outrancière du béton abandonnait l’astuce, oubliait la spécificité du regard lyonnais – immeuble art-déco décrépi, littéralement décrépi : chutes de ciment, croûtes de béton, deuil pollué, moisissures sous le cordon – longue façade septentrionale odieuse, juxtapositions foireuses, léprose disparate – hétérogénéité s’ajoutant à la laideur des unités, des blocs, des gros blocs, des énormes blocs, architecture du bloc – tours d’une centaine de mètres, un zob débile planté sur le toit, dessous évasé, des putréfactions grises, du vieux béton pisseux, vomi par les pisses célestes, deux barres grotesques, étrangement minuscules, étrangement lilliputiennes malgré l’entassement de milliers de lilliputiens – balcons lilliputiens, blocs lilliputiens – j’en avais marre – ce qui me frappait, c’était la petitesse grotesque de toutes ces choses, l’homonculisme déroutant de ces déserts faméliques, de ces entassements pour lilliputiens – au milieu des angoisses de la rue Garibaldi, de cette place de l’Europe – la bien nommée –, des velléités ridicules des touche-ciel, au milieu : l’école élémentaire Jean-Jaurès – ne pas rire, sorte de grand-mère daubante, au portrait placardé à chaque coin de rue – l’école et sa joliesse fraîche, sa toiture, la rutilance des tuiles – le massacre des toitures – j’en avais marre.
A-côté numéro quatre : Falstaff, mille-neuf cent soixante-cinq, Zurich : à l’auberge de la Jarretière, l’énorme Falstaff moquait la colère revancharde du docteur Caïus et chantait ses amours imaginaires : satisfait, enflammé, il rédigeait deux lettres à Alice Ford et Meg’ – deux belles femmes du village – et les faisait porter. Dans la maison de Ford, les femmes tinrent conseil pour jouer un tour mérité au soupirant bedonnant et les hommes informèrent M. Ford des prétentions et menaces de Sir John Falstaff. Dans un tohu-bohu bien entretenu, Fenton et Nanetta, la fille Ford, proclamaient leur amour, les femmes complotaient une farce et les hommes échafaudaient des attaques plus fermes. Quickly la mégère, informa Falstaff des immenses détresses amoureuses d’Alice et Meg’ et M. Ford, déguisé, enjoignit Falstaff à conquérir sa propre femme en son nom, contre une juteuse rémunération. Apprenant que Falstaff était déjà invité par l’espiègle Alice, le mari déguisé éructa un ouragan de jalousie qui manqua de le perdre. Suivit la farce moliéresque : Falstaff introduit chez les Ford devait se cacher derrière un paravent, puis dans une panière, et était enfin défénestré avec le linge pour échapper à l’ire aveugle et inefficace du mari quasi cornu – M. Ford n’hésitant pas à chercher l’obèse dans les tiroirs de la table. On apprenait l’angoisse de Nanetta, que son père voulait marier au fat Caïus, mais qui préférait convoler avec Fenton derrière le paravent, au risque d’agiter encore plus la jalousie de son père, prenant les ébats des jouvenceaux pour la volupté corruptrice de Falstaff. Le dernier acte présentait un Falstaff désabusé, pleurant le méchant tour qu’on lui avait joué ; Quickly, encore, invitait le gros chevalier à tomber dans une nouvelle bouffonnerie orchestrée par Alice. Ford et Caïus fomentèrent un plan pour fiancer ce dernier à Nanetta, qui tiendrait le rôle de la reine des fées dans la supercherie concoctée par Alice ; Quickly, encore, scrutait ces messes basses. Dans le parc de Windsor, s’avança la bedaine de Falstaff déguisée, drapée d’un vaste manteau, attifé de cornes de cerf. Le charmant obèse s’élançait une nouvelle fois à l’assaut de l’intransigeante farceuse, assaut repoussé par la mise en scène bouffonne, costumée, enchanteresse, comique. Surgit la reine des fées et son attirail de lutins, fées, satyres, etc. ; frayeur puis repentir de Falstaff, insulté, moqué de toutes parts. Le gros exubérant châtié, c’était au tour de M. Ford de souffrir les truculences de sa femme : le mari jaloux bénissait les noces de Caïus et Bardolfo, déguisé, et de Nanetta et Fenton, déguisé. Conclusion, dernier air composé par le maître italien : « Le monde entier est une farce ».
La médiocrité de l’enregistrement – 1965, bien avant l’explosion du succès de Kleiber le Jeune – empêchait de statuer quant aux grâces du chef, du prodige en gestation ; la médiocrité de l’enregistrement permettait tout juste de sentir les merveilles enfilées par Verdi : rivant le clou de sa carrière et de l’opéra-bouffe, l’Italien chantait une comédie hilarante, sardonique, brillait encore par l’avancée farouche de sa narration – qui s’ennuierait un instant ? Qui souffrirait la trop lente expression, l’expression étalée, les digressions étalées ? – L’Italien chantait une comédie bucolique, bouffonne, une farce aux mille reflets, un bouillon que mon manque de science de l’opéra italien décomposait selon des filtres moliéresques, mozartiens ; la force de Verdi, c’était de toujours avoir un air, une mélodie furieuse, vespérale, solennelle, grandiloquente, intime, lyrique, sardonique, pétillante, bedonnante pour embrasser la théâtralité vivace explosant sa sève – et l’orchestre de virevolter, de décliner les perles, de revenir en fanfare, de narrer les délicatesses, les excitations, les facéties avec une justesse et une économie paradoxale : Verdi lâchait ses bijoux sans les dorloter, sans les chouchouter, sans tourner autour de ces petits pots dorés ; il sacrifiait ses sublimités sans les retenir, partageait de nouvelles couleurs plus subtiles, plus précises que dans la Traviata. J’étais conquis et réécoutais toute la soirée des extraits sous différentes baguettes, mieux enregistrées, moins barbouillées de crépitements, de toux des spectateurs. [Étonnante capacité de l’Italien à rester hermétique aux avancées, aux élucubrations wagnériennes tout en développant un sens du drame, de la théâtralité aussi inventif].
Mercredi 3 juin 2020 :
Réveil soudain, inespéré, déphasé de la hiérarchie télétravailleuse ; réveil d’un enthousiasme normalisé, baragouiné avec peine, lu avec peine ; patience et soupirs, froncements de sourcils ; les indigents illettrés, sorte de rebut de collège dirigeant les services tertiarisés, adoraient le contre-sens, adoraient brutaliser le sens de leur propos dans une simplicité, une stérilité langagière parfaitement contre-productive. Voilà une missive qui soulevait plus de questions qu’elle n’offrait de solutions : pas d’ordre, pas d’idées, pas de propositions ; des hésitations positives, des affirmations vagues ; l’expéditeur ployait sous la pénurie lexicale, condamnait son lectorat – moi – et repartait gober une pause-café, reportait les délibérations à une réunion de deux heures, à un futur lointain – la rentrée de septembre, l’horizon des budgets, l’horizon providentiel, prophétique, mystique de la fin des futilités pandémiques. Je pouvais rendormir mon ardeur passagère, nul besoin de la raviver, il s’agissait de souffrir quelques assemblées préparatoires – futiles – et de patienter, d’essayer de conserver un zeste de pertinence, d’essayer de conserver l’ardeur passagère que l’entreprise télétravailleuse désirait retarder et dorloter car l’idée enflammait – très mollement – les neurones aléoutiens de mes capitaines de navire procéduriers et empruntés. Mon zèle s’en retournait en sa silencieuse demeure, jetait son dévolu sur d’autres exaltations, intimes, personnelles, aux satisfactions immatérielles, indénombrables, non normalisées, inaptes aux réunions, inaptes aux bavardages – puisque personne ne s’intéressait jamais aux propos non professionnels, non baragouinés, qui dépassaient le seuil de ma bouche. Alors mon zèle put savourer les plaisirs de l’écoute musicale assidue, rémunérée par l’incurie du télétravail – j’aurais sans doute put m’enfoncer dans les frissons intellectuels de l’écoute assidue depuis le bureau de mon espace ouvert, ouvert sur le vide farouche, sur le silence farouche des tertiarisés tristes. L’écoute assidue étreignait avec force les œuvres écoutées distraitement, en accompagnement, en routine, en coloration autorisée, en liberté autorisée par les silences, par les miradors du travail en batteries. Quelle liberté autre que son choix musical, son choix d’isoloir demeurait au travailleur en batterie ? Le télétravailleur profitait de nouvelles largesses, la largesse de pouvoir faire tourner sa musique au grand air, et très fort ! L’écoute assidue passait au premier plan conscient, occupait, malaxait la matière grise, affûtait l’esprit, raccommodait l’excitation des synapses endolories, handicapées par les paresses ; l’écoute assidue injectait plus profondément les images, les associations, imprimait les scénarios, les mouvements, gravait le souvenir des palpitations, des tachycardies musicales – accro au chant de la Reine des fées de Falstaff, je devais écouter assidûment l’Otello du héros national italien.
A-côté : Otello, mille neuf cent quatre-vingt, Londres : Chypre, esplanade d’un château au bord de la mer : Retour d’Otello – Othello ? – dont l’esquif bravait la tempête, les mâchoires agitées de l’eau ; on annonçait la victoire de ce glorieux chef contre les Musulmans. Rodrigue épris de Desdémone, épouse du triomphateur, fomentait avec Iago la chute de l’officier victorieux. Tumulte joyeux des Chypriotes propice aux ruses d’Iago qui alcoolisait savamment Cassio, capitaine de la garde, autre possible adorateur des grâces de Desdémone ; gonflé de vin, Cassio s’en prit à Montano ; on frôla le duel mortel. Otello surgit et calma les adversaires, dégrada son capitaine turbulent et savoura la tranquille intimité avec sa femme, après que la foule se dispersa ; ils chantèrent les exploits passés du héros et les promesses, l’idéalisme de leur amour.
Une salle du château, plongeant sur un jardin : Iago, imperturbable fourbe, poursuivait son complot contre Cassio : il poussa Cassio à supplier Desdémone : qu’elle intervînt auprès du général en faveur du pauvre homme saqué, puis il monologua sur les qualités et les plaisirs de sa méchanceté, de sa ruse. Surgit Otello qu’Iago s’empressa de subvertir ; il planta les graines de la jalousie en lui montrant l’entretien de sa femme avec Cassio ; chant populaire félicitant les beautés, les douceurs de Desdémone – angoisse d’Otello qui commençait à carburer au poison nommé jalousie, d’autant que son épouse, l’apercevant, vint intercéder en faveur du dégradé. Colère d’Otello, malgré les charmes, les politesses de Desdémone dont le mouchoir blanc était ramassé par Iago, qui prévit de l’utiliser contre Cassio, objet arraché aux mains de sa femme Emilie, amie de Desdémone. Otello chargea Iago de prouver la trahison de sa femme ; Iago lui chanta encore quelques noirceurs morales ; Otello fulmina et promit sa vengeance.
Dans la grande salle du château : on annonçait l’arrivée d’une ambassade vénitienne. Otello, encore berné par l’inévitable Iago, brusqua Desdémone, venue défendre Cassio, encore ; il se cacha et assista aux manigances d’Iago qui fit parler Cassio, afin d’engraisser la jalousie de son chef. Cassio sortit le fameux mouchoir, dont il chanta les merveilles, dont Iago chanta la funeste apparition, dont Otello tira encore motif à fulminer. Remercié pour ses services, Iago était promu capitaine. Arrivée des ambassadeurs et des autres protagonistes ; grande colère d’Otello qui interprétait méchamment chaque propos de Desdémone et le retournait contre elle ; il menaça de la frapper : Esclandre de la foule, des témoins. Otello annonça, faussement, qu’il était rappelé à Venise et nomma Cassio gouverneur de l’île ; Iago lit le contenu de la missive et se proposa de tuer Cassio, tandis qu’Otello se répandait en calomnies contre Desdémone. Dans le tumulte, Iago et Rodrigue élaborèrent l’assassinat de Cassio et partirent. Otello, fou, fit fuir toute la foule, malgré une dernière marque de fidélité de son épouse, puis s’évanouit ; triomphe moqueur d’Iago qui piétina l’inconscient.
Chambre de Desdémone : Détresse et tristesse funèbres de la fidèle malmenée qui se remémorait la « chanson du sarde » avec sa fidèle Émilie. Elle pria, et se coucha ; entrait Otello qui, après l’avoir encore accusée et maudite, l’étouffa. Agonie de Desdémone dans les bras d’Émilie, alertée. Cassio n’avait pas été tué mais avait plutôt terrassé Rodrigue. Iago était enfin démasqué par sa femme et pourchassé dans le château. Otello se tuait sur le corps de sa femme, d’un coup de poignard, après avoir pleuré sa méprise.
Quelle œuvre, quelle folie, quelle énergie ! Du démarrage en trombe, dans la tempête, dans les craquements du navire, dans les chants de la foule angoissée et joyeuse à la fois, aux tragiques fatalités entretenues par Iago, Verdi déployait une fresque tendue, solennelle, bouffonne, bavarde, rapide, puissamment efficace, spectaculaire, rien qu’à l’écoute, Verdi cousait un chef-d’œuvre, creusait une adaptation formidable, qui n’avait pour égale que sa géniale inspiration – tutoiement futile des génies, par-dessus l’épaule des indigences. Le héros national, le vieux sage – sagesse : il en fallait pour réduire le scénario à sa plus pure tension, à son énergique tragédie, pour maîtriser l’angoisse, la réalité des magouilles, les errements d’Otello, pour surligner la fidélité et l’incompréhension, la méchanceté et la ruse, surligner de traits fins, de couleurs harmonieuses, d’économies d’effets, les péripéties et dialogues ; le vieux sage tissait un drame intense, sensible, guidé par un goût de la rapidité, de l’action, de la parole, guidé dans son harmonieuse vitalité par les exaltations splendides parsemées avec un tact spectaculaire : le duo fermant le premier acte entre Otello et Desdémone, témoignage de leur amour, témoignage maltraité par la suite, preuve bafouée, souvenir éventré, déchiré par les griffures de la jalousie, le duo si noble, doux, doux et fougueux, assaisonné par un translucide chromatisme, liant toute cette sentimentalité bouillante : le duo – encore – d’Otello et Iago fermant le deuxième acte, duo de la colère et de la jalousie, l’hydre funeste, de la ruse flatteuse, du mensonge hardi, des preuves falsifiées, des angoisses créées, spectacle navrant, immense, spectacle de quelques minutes intensifiées par ce grand air invincible, gloire de la jalousie, gloire de la morgue, poussé par les fulgurances, les embruns énervés de l’orchestre, les superpositions prodigieuses des voix, l’assemblage dramatique, musical, vocal – et les derniers accords funestes couverts par le délire de l’assistance. (Apologie égale de Kleiber – thème vocal d’abord énoncé par les cordes (deux fois) puis dramatisé par toute sorte d’habits, de finitions etc.) – et c’était ainsi tout le temps, à tout moment, par surprise, ou par logique, par sagesse, les embrasements surgissaient, éclairaient, corsaient la tragédie, la jalousie, la folie, la violence, la bonté, l’amour, le mépris. Verdi était un hyperréaliste, un poète hyperréaliste, descriptif, parcimonieux, étendant ses effets, un hyperréaliste très lointain des métaphysiques éthérées de l’autre génie de dix-huit-cent-treize – loin de la mythologie, de la rédemption, des douleurs immatérielles, des quêtes délirantes, théoriques, philosophiques ; peinture du crime – des crimes –, de la tempête, de la victoire, de l’alcoolisme – comme dans Falstaff –, de la jalousie et de la fidélité – sentiments palpables, sanguins, vivaces, très raisonnables dans leur déraison. (Seul Siegfried constituait un personnage verdien – si l’on poursuivait la comparaison).
Je n’avais rien fait d’autre – au sens le plus strict – qu’écouter deux fois de suite l’opéra, profitant des silences de ce mercredi indigent, de la léthargie totale et bienvenue de mes collègues. Surgi de mon atmosphère studieuse, récréative, passionnée et remuante, j’allais m’ensevelir dans le fauteuil, dans la bière et le cinéma à domicile, sans publicité, sans personne. On sentait l’approche lente, noire, l’amas gondant de promesses diluviennes. Les promesses lointaines s’agglutinaient résolument, contrastant avec la flamme des toitures orangées, foudroyèrent et inondèrent rituellement la rue et le silence mystérieux des fenêtres contrites, éteintes, le lambrequin en larmes. Eclats vociférants, éloquents du monstre céleste, désormais camouflé dans la nuit répandue, épaisse, masque épais étouffant la rue, la réduisant, l’inondant d’un jet cataclysmique, l’inondant d’une panique rigolant dans les caniveaux, rebondissant sur les trottoirs immobiles, las, mitraillés à l’envi, nus, débiles, noirs. Le réverbère éclairait toutes ces noirceurs concurrentes, alliées pour le massacre, l’inondation citadines, orchestrés par les colères nuageuses, châtiment orchestré ; nécessité, purification des crottes de chien laissées par les agents muselés, purification de la crasse citadine, de la crasse régionale, nationale ; il faudrait toujours lire les oracles d’un orage, son contraste, sa force, ses cibles, ses décharges colériques – en toute mauvaise foi.


