Déshérence
Quatorzième semaine
Jeudi 21 mai 2020 :
Pâleur des jours chômés du télétravailleur, du téléchômeur.
Vers midi, lorsque Secrétaire général s’extirpait de son lit ou de sa douche, lorsque le rappel était battu, les préparatifs débattus, nous entamions une nouvelle partie, fameuse, marathonienne, à bout de souffle, scrupuleuse, instants délurés, instants déconcertés, une grande guerre, froide, tiédie par quelques échauffourées frontalières, une guerre de remparts, de mirador, de provocation, de course à l’armement, d’alliances défensives, de velléités autres, spatiales, artistiques, commerciales ; la guerre était un trouble fait imposé par un barbare un peu attardé, jaloux, territorialement coincé ; guerre inactive épuisée dans l’oubli éternel, paix brûlante refroidie par les échauffourées, etc.
Après-midi ? Occis, exsangue ; sa terminaison déclinante et chaude enveloppait une balade salvifique, hasardeuse, sans le moindre but, si ce n’était de constater l’incurable abattement de la ville, où le calme d’une fin de semaine avantageuse vidait (vider le vide) encore les dortoirs abandonnés. Un après-midi en bras de chemise, une randonnée revigorante, prolongée par les artifices d’un mépris en quête d’exhaustivité, d’exhaustivités moqueuses, justifiées par l’exhaustif mutisme des comptoirs, des quais, des places, des musées, des portes immobiles, des volets baissés, des bancs inutiles, des pentes, des escaliers snobés, des tourismes châtrés, des points de vue sans photographes – étonnant bonheur misanthrope verdi par un mépris autre, violent, réactivé à chaque carrefour, façade, à chaque urbanité châtrée par le fouet de Pharaon ; que faire de cette ville déshumanisée, désertique où chaque oasis était un mirage, le mirage ventilé par les désespoirs et les obéissances assidues, votives ; que faire des angoisses d’une ville évidée, placardée, évacuée par les ardents chômeurs, déconsidérée par les foireux ? –. Pas un moteur ne contestait les pépiements allègres, ininterrompus des piafs guillerets, incontestés, rois camouflés des cimes furetant d’un nid à l’autre, animant la rue lugubre – malgré le bonheur du jour – de leur débilité cordiale, invasive – envahissements accompagnateurs des silences d’une humanité interdite. Grand étonnement, grande joie des piafs, consternés et railleurs, jugeant nos terrasses condamnées pour cause de rhume, nos parcs vidés pour cause de rhume, nos cours, nos trottoirs muselés, nos voix prétentieuses, orgueilleuses muselées par un rhume, atténuées par un bâillon – il y avait le port nonchalant, de traviole, le port décontracté, le port fayot – enfiler une muselière dans les parcs, dans les airs printaniers, dans les vents sacrés de la belle et douce saison, enfiler un filtre à café pour saluer à dix mètres l’autre habitant d’un quartier ; voilà l’obéissance, un peuple, tout principe, toute droiture (se tenir droit) abolie, et le fouet de Pharaon sur les dos voûtés – plus le coup était mollasson, piteux, crétin, aléatoire, odieux, signe d’idiotie et de faiblesse, plus l’infâme désespéré, esclave éduqué, formé aux lycées du savoir, des politesses obéissantes, des obséquiosités scientifiques, l’habile sachant se prosternait, fesses au vent, souffrait le courroux débile, souffrait les tâtonnements débiles de l’oligarchie pharaonique sans jamais sortir la tête, l’intelligence de son trou, de son château de sable mental. J’avais mon néant à combattre et l’engourdissement de la cité n’aidait pas à me divertir des divertissements, de mon poison, de mes pulsions automatiques, de ma pulsion désœuvrée – le jeu-vidéo était le dernier des désœuvrements, même l’ennui – pur, chimique – produisait, pouvait produire des fruits, des fruits paradoxaux pondus par des branches inattendues, secouées par une réaction, une sieste, une révolte – le jeu-vidéo abrogeait les possibilités, démantelait les conditions cérébrales d’une idée, échauffait les désirs dans la plus engloutissante des chronophagies – Chronos dévorant un de ses fils : moi, fils affaibli, assaisonné par les torpeurs, les embûches ludiques – pas une pensée n’échappait de cette concentration particulière, peccamineuse, paresse désintéressée, inconsciente, oisiveté sans espoir, sans rédemption. Seuls ceux qui monétisaient ce gouffre, qui thésaurisaient – sur le dos, le porte-monnaie de paresseux gloutons – un pécule, qui auréolaient leur vice stérile d’un professionnalisme, d’une volonté productive, se sortaient de l’impasse épuisante. Aucune occupation n’accaparait si complètement l’imagination, l’intelligence, la raison, la rêverie, la mélancolie, le spleen, la joie, l’énergie – la vaisselle amusait l’esprit, la marche aérait le dilettantisme, le travail générait son anti-venin, ses paresses expressives, ses séditions – le jeu-vidéo rayait les heures, rayait la pensée, l’être.
Vendredi 22 mai 2020 :
Travailler un jour de pont, passerelle bienheureuse célébrée par tout le cheptel, constituait un crachat télétravaillé, télétiré à la face de l’employeur, tiré comme un carreau d’arbalète perforant l’air immobile de ce vendredi engoncé, tiédi par l’insouciance généralisée, par les absences criantes, normales, attendues, tiédi par ma léthargie enjouée, rieuse, amusée par ma présence stupide, inutile – simple mépris calendaire, économie de congés payés, de RTT, malléabilité de la solitude connectée –, tiédi par la chaleur gonflée, rapide avançant ses générosités dès la matinée augurant les foudres de l’été, saluant les laborieux étirements de mon inactivité, le débile simulacre tiédi de la promenade misanthrope par obligation, par hallucination visuelle, promenade dans les rues inhabitées, sous les immeubles inhabités, les ombres nécessaires, rafraîchissantes, le bras de chemise ventilant difficilement les embrasements ensoleillés. Il y eut une famille de cyclistes, une seconde bavarde, communiquant par ordres et désobéissances, par défis et railleries, une ruée vite oubliée dans le silence ramassé, endormi des allées, des feuillages, des jardiniers endormis – sieste décontractée dans la pelouse séchée, râteaux et attirail abandonnés, lézards ronflants. Aux ponts, une minuscule foule, timide, vite éparpillée – dans le parc ou dans la ville – se taisait dans les goulots puis disparaissait dans les ombrages. Les badauds se croisaient, se frôlaient de loin aux zones de frictions de deux solitudes en transit, les badauds s’épiaient à distance – d’un rivage du lac à l’autre, d’un bout d’allée à l’autre, d’un banc ensoleillé à un autre, couverts rafraîchis par les branches suaves ; un badaud comptait les tortues, l’autre les canards ; un badaud comptait les roses, d’autres les canots abandonnés, interdits ; un badaud scrutait les lueurs de pétrole, les reflets orangés du quartier voisin, sur le miroir verdi, noirci par le calme implacable de son inactivité – même les canards et les cygnes respectaient l’implacable clame.
J’eusse bu une bière, j’eusse expédié cet après-midi estival, ce prémisse agréable, dans les pétulances liquides, dorées, si le gouvernement l’avait autorisé, mon patron croyant probablement que j’augmentais son chiffre d’affaire, mon patron surveillant peut-être mon statut – je prenais soin de simuler l’activité jusqu’aux balades les plus enchanteresses, jusqu’aux torpeurs les plus épaisses – ; il apparaissait que je surestimais les assiduités patronales – patron trop humain évadé en campagne, en ruralité secondaire etc.
Replié dans ma cave merveilleuse, sardoniquement réjoui, l’éventualité du travail s’égaillant, je fomentai une nouvelle distraction, décapsulai les bières, honorai le frigo et sa sempiternelle besogne, reposai mes petons dans la laine du tapis et entamai une rétrospective cinématographique, décidé à boucher des trous artistiques, des angles morts, à bonifier, à rentabiliser l’achat, l’écran, l’alchimie connectée de mon installation sophistiquée – depuis la délicate tour de contrôle, j’ordonnerais les festivités pénitentiaires.
Activité éminemment compatible avec l’absorption biéreuse, rythmée, égayée par l’absorption biéreuse– je me couchais demi-soûl, pétillant d’images et de bulles, m’endormais sans atermoiement.
Samedi 23 mai 2020 :
Rétrospective interrompue par la pénurie de bière, par les appels électroniques : Secrétaire général s’offusquait de mon absence, de mon snobisme, de ce dandysme nonchalant qui me faisait préférer la compagnie d’un réalisateur japonais aux promesses d’une bataille théorique, concurrente des champs catalauniques, des pluies de Waterloo, des tonnerres de Barbarossa, tumultueuse bataille à la publicité soutenue, déclenchée par campagnes, par vagues affolantes, par un siège continu, harassant un délicat samedi pluvieux.
Étude des bières : puissant retour à la mode, sentencieuse, onéreuse, concurrentielle mais visiblement ravivée par une demande non épuisée – exhaustivité des étals, variété des couleurs, des étiquetages, des qualités, des arguments, des souplesses, des couvertures, des médailles, des prix, du prix – j’organisai ma cave afin d’étudier l’alliance des bières et des occupations, de définir le couple alcoolique le plus distrayant ; léger et pimenté, déridé, délassé, assoupli par la bulle, diverti par la mousse – une science du divertissement.
Science stimulée par notre Secrétaire général du divertissement dont les connexions, dont l’étendue du bras ramassait de nouveaux adeptes – les sérieux habitués comme de débonnaires néophytes. Il s’agissait d’équitablement répartir cette nouvelle masse, ces nouveaux bavardages, de niveler la difficulté pour allonger agréablement les affrontements, pour autoriser des stratégies, pour neutraliser les plus ardents champions ; il s’agissait de répartir les boulets, les comiques maquillés en joueurs, présents par politesse, par amusement, pour égrener les tours et les blagues, pour ne pas suivre les conseils, pour ne pas accomplir de rendements extraordinaires etc. Une mêlée de douze joueurs, malaxés dans trois équipes jugées équilibrées. De catégorie deux, j’héritai d’un commandant fort belliqueux, tout affairé, directif, multipliant, répétant les conseils secs, requérant des efficacités concentrées, des mouvements, des explorations, des économies toutes dirigées vers un vaste conflit à faire éclater selon ses avantageuses promesses – fin stratège, évaluant à quelques tours près l’apogée de son élan militaire, l’apogée des chiffres et pourcentages de sa noble horde aguerrie, l’exigent exigeait de ses subalternes des précisions, des optimisations économiques à visée militariste ; il semblait n’attendre aucune promesse, aucune participation de notre part. Son but ? Annihiler par une courte blitzkrieg éléphantesque son voisin et par effet domino, dépecer tout le reste de son équipe, réduite à peu de choses, pendant que nos petites civilisations économico-utilitaires abreuveraient son courroux : multiplication planifiée des routes commerciales, des ports, des comptoirs, main basse sur les cités d’intérêt, main basse sur les ressources – augmentation des cadences, les galériens souffrant le fouet du commandant de bord, de plus en plus exigeant, de moins en moins diplomate, employant sans ambages les ponctions impératives, usant de nos trésoreries comme de son porte-monnaie, le tout pour maintenir, pour accélérer l’incursion de sa toute-puissance promise. Notre féodalité docile engraissant l’effort de guerre sans regimber, proposant quelques saillies humoristiques, profitant des silences studieux, industrieux de notre amiral, fendant les adversités voisines et les indisciplines internes – d’une blonde gouleyante et fraîche, je passai à une triple un peu épaisse, un brin écœurante, quasi rougissante ; déjà les sévices éthyliques ralentissaient, enjouaient mon obéissance, déclenchaient des complicités rieuses.
Brumes de la guerre, brumes de la bière : spectacle, grande épopée féerique, exhibition de talents, d’agressivité, de pugnacité défensive ; notre commandant déclencha les hostilités, globales, retentissantes, embrigadant les douze joueurs, par alliance et opportunisme – les subsides affluaient de toutes parts ; les combattants, les façonneurs du front engloutissaient les richesses de leurs partenaires ; des villes tombèrent, des divisions s’écrasaient, s’anéantissaient dans ma torve alcoolémie distraite par les escarmouches, les attaques en profondeur, les pillages, les tirs de barrage, le règne des espions, les sabotages en tout genre, les invectives scripturales envoyées par ceux trop inoccupés, occupés aux manœuvres psychologiques, propagandesques (mon directeur du soir était prodigieusement plus fort que moi, surtout dans la manipulation, l’agencement des troupes ; il se tirait de situations compromises, ou égales, avec un brio éloquent). Tumulte, remugles, poussées, poussières, ruines, haines, abdications, traités de paix, victoire par K.O., victoire par procuration, par subsides, victoire nonchalante, financière, biéreuse, en fauteuil.
Congrès, débriefing : après de nombreux départs, de chaudes félicitations et quelques traits d’humour, ne restaient que les amis les plus acharnés, et Secrétaire général, évidemment, content, retraçant toutes les péripéties de cette grande pièce dont il fut un des principaux producteurs. Satisfait malgré la déconfiture de son équipe, culbutée par notre barbaresque commandant, il étudiait savamment les erreurs, les statistiques, les oublis, les failles de sa stratégie, les faiblesses de son groupe et préparait déjà une revanche, envisageait encore d’autres recrutements pour élargir encore les énergies, les tactiques, les personnalités.
Dimanche 24 mai 2020 :
Rendormir une gueule de bois bien vissée, bien pâteuse était devenu une expertise, rendormir une grasse matinée interrompue par les agitations nerveuses, les vagues douleurs cervicales, l’inflammation cérébrale, le demi-délire réaliste, rustique, peu imaginatif, scabreux, banal, sentir l’entrée du silence dominical, total, ubuesque, pas un pas, pas un moteur ne résonnaient, n’entravaient mon rendormissement sophistiqué, étudié, voulu – courte marche, arrosage, rafraîchissement – rendormissement facile, encore impossible il y avait deux minutes de cela, refermant la conscience et l’imaginaire toqué. Second réveil exquis, lavé de toute tache, de toute flétrissure éthylique. L’esprit requinqué s’imbibait des fraîcheurs de ce printemps inconstant, des fraîcheurs pleines, aérées, circulant gracieusement dans le salon couru par le vent délicat – ondoiement des rideaux, hésitation du battant de fenêtre bâillant, avalant les saveurs solaires, les silences absurdes, entiers, immaculés. L’esprit requinqué s’avisait d’une contemplation oiseuse – sommeil de la rue, malgré la divine brise, la divine invitation, candide, caressante, hydratante, festive – les horizons immobiles, les embouchures de la rue immobiles, arrêtées, muettes.
Mutisme intellectuel : l’esprit requinqué mais faible, affaibli par le plaisir reptilien de l’habitude, se dissipait automatiquement vers les neutres ébats vidéoludiques, par réflexe, par inertie ; la pesanteur routinière du divertissement révélait l’esprit indolent, à l’imagination châtrée, dispersée, comme éparpillée aux quatre coins de l’appartement. L’envie de néant, de pianoter le néant, de cliquer le néant.
Mutisme intellectuel, hanté, harcelé par le démon amène, réveillé par l’étude des quatre coins de l’appartement : substitution de l’écran par l’écran, constitution d’un programme complet, intransigeant quoique modulable, assoupli par quelques flous à combler d’entractes divers, libres, revigorés par l’étude attentive, par l’attention artistique, par les déploiements d’une attention plus concentrée, plus réceptive, sensible et exigeante que l’attention aveugle, monomaniaque, que provoquait le démon amène ; constitution d’un programme, avec horaires, repos, promenade et expédients, un programme audacieux, compact, pétillant d’enthousiasme forcé par les réticences, les luttes contre le démon amène – programme suivi à la lettre : c’eût été déjà une horrible défaite que de déroger lors de cette première séance de désintoxication, d’excursion auto-administrée, administrée par le réveil des sens, des émotions toutes diminuées par la répétition des compétitions virtuelles, des appétits infinis, inextinguibles.
Premières séances de désintoxication : curiosité ranimée par les délices visuels, par les gravités japonaises, les nouveautés, les inspirations nippones qui avaient allègrement dégouliné – fadeurs et merveilles – sur les autres continents cinématographiques.
Lundi 25 mai 2020 :
Pesanteur à l’arrêt du travail, après une journée de pensées évadées, d’agonie mentale soulagée par la musique permanente, par l’envol régulier d’idées peu louables, de fantasmes banals, aimantés par les émoluments inamicaux, discourtois, solitaires des dernières semaines ; les idées s’évadaient pour se ferrer docilement dans les rets virtuels, solides, raclant les bas-fonds de l’esprit, engloutissant les échappatoires. Il fallut un surcroît d’évasion, une surconcentration guidant le songe, la bulleuse rêverie vers le programme vespéral, mentalement préparé afin d’éviter un endormissement dont la surprise provoquée favorisa le réveil d’une volonté anesthésiée – faiblesse spirituelle, acédie vague et vide ratiocinant ses vices, les bassesses du réflexe intellectuel, de la volonté primale, des réflexes premiers de la volonté contemplant les horizons de sa monomanie, de sa monodie, faiblesse spirituelle contournant les longueurs du télétravail pour s’imaginer accoudé devant un autre ordinateur, accoudé devant une autre série de stylismes plus chamarrés, plus agités, envoûtant les sens et le temps, malaxant et interdisant l’ennui, l’heureuse matière.
Entreprise de destruction d’une institution spirituelle, rien de moins, d’une dégénérescence spirituelle – car il y avait l’abîme de la consommation ludique : il fallait choisir entre l’épanchement et le rejet, réformer ses automatismes, ses envies machinales, améliorer ses appétits, forcer les habitudes ; chantier opératif à marteler de résolution, de persévérance.
Rafraîchir les tentations réflexes, automatiques qui m’avaient précipité d’un écran à l’autre, sans même un passage aux cabinets, d’une simple migration à la mezzanine, d’une simple montée d’escaliers ; rafraîchir les séditions indisciplinées, les entêtements nerveux, les réflexions raisonneuses, les monologues moraux fatigués par l’irrépressible léthargie du télétravail ; rafraîchir la persévérance dans le firmament bleu, à peine blanchi aux horizons, sous les volutes de chaleur battues par une ventilation excessive, soutenue, moyenne, éloignant encore les timides activités urbaines, les ouatant diligemment. J’épuisais les besoins quasi digestifs, physiques, physiologiques du démon amène et pliais, aiguisais la volonté pour qu’elle épousât ma réforme morale.
Préparation de la prochaine séance de sevrage : étude sérieuse, rêveuse, au comique rentré, muet, des déclinaisons biéreuses, des déclinaisons économiques, ergonomiques, colorimétriques, régionales etc. – j’optai pour l’inconnu, encore vaste, une terra incognita de savoureux éthylisme solitaire, gage des disciplines cinématographiques.
Mardi 26 mai 2020 :
Longue et absurde journée : égrenage complets, maladifs, nerveux, des lieux, des habitudes, des perditions de l’internet, et toutes les redondances soupirées : tour en rond, assouplissements, promenade, courses, caresses nuageuses, caresses venteuses, amoindrissement du lustre de Phébus handicapé par les concurrences – règne fébrile, occulté, disputé –, retour sur le canapé, retour dans tous les conforts de la maison, avachissements divers, géographie de l’avachissement, lectures et programme du soir, bières et habitudes de l’internet, fusions vidéoludiques, brouillons de punition, idées virulentes, frénésie cérébrale, obnubilation rassurée par quelques vidéos, quelques échanges avec Secrétaire général – pas de réunion, miracle délicieux mal utilisé par le paresseux qui eût dû profiter plus spirituellement de cette journée banalisée, banalement vide, inoccupée, réglée par quelques automates garants d’une léthargie indétrônable couvant de son vol ombrageux tous les recoins de mon labeur supposé, des libertés que je peinais à m’octroyer. Une faiblesse psychologique, mentale rivait mon attention aux outils de travail alors que mon esprit fuyait les plus naïves initiatives – entamer les rétrospectives, ne plus hésiter, dès l’après-midi, dès le matin si ces derniers présentaient ces souplesses absconses, ces augures de spleen avachi, inconséquent, infertile – quelque notification viendrait, si besoin, interrompre mon outrage invisible, non su, confidentiel, notification des bêtises, des interrogations bêtes du collège des télétravailleurs – collège qui sombrait dans l’assoupissement, les réunions s’amenuisant, les projets se terminant (achevés ou non, abandonnés ou aboutis) : Qu’en dirait le chiffre d’affaires ? Qu’en diraient les finances ? Une telle inactivité pourrait-elle rester impunie ? L’improductivité patente, révélée, d’une fraction si copieuse du corps social pouvait-elle être absorbée par la productivité non nulle, par les gains réels, sonnants ?
J’échapperais au chômage, le temps d’un projet, le temps de planifier, de chiffrer, de réaliser, de maintenir, de se réunir – deux ou trois ans, une éternité rémunérée. Un courrier de dix-huit heures trente, aperçu d’un œil morne, déconcentré, tourné vers les promesses cinématographiques, affairé par les automatismes terminaux d’un soir fermant la vacuité procédurière de l’inactivité tertiaire, un courrier feu-vert, pompeux, parfaitement ignare, drôlement ignare, d’une pompe diabolique, de cette pompe surréaliste et imbécile, de perroquet, d’intermédiaire, de commerçants sans autonomie ni connaissance, pompe enflée par cette bonhomie parasite, éperdue, vaniteuse jusqu’au délire – le jargonnage étant une marque spontanée du temps, on jargonnait comme Pharaon, comme ses sbires surveillant le cheptel en tout temps et en tout lieu, assommant la piétaille de leurs gros mots, de leurs rots mentaux, vomissant leurs plaisanteries, et personne n’avait plus le courage de leur rire au nez. Trop grande docilité face aux déversements abscons de connerie, de peur, de connerie dosée, écrémée – on écréma toute saveur, toute personnalité, toute substance pour s’assurer la pureté du jargon le plus barbare, aboutissement de la normalité normée. Les sbires ressemblaient à une prise électrique : trouée, plastique, moche, sans relief mais déparée, normée, millimétrée, usinée, copiée des millions de fois, visible mais indigente – ressemblance désavantageuse puisqu’on attendait d’une prise électrique qu’elle fournît de l’énergie. Entropie du sbire.
Mercredi 27 mai 2020 :
Austère mercredi, à l’austérité promue par le régime du soir précédent ; deux films, trois bières, dont la dernière fut gobée par avarice, par flemme du rangement, par affront.
Austère mercredi souffreteux, pitoyable, écrasé par une fatigue métabolique, enveloppement des digressions laborieuses venant élaborer, continuer le feu-vert de la veille. On se proposait d’évacuer des vieilleries, un vieil outil grabataire, pratique mais perclus, boutonneux, éruptif – les éruptions se déclinaient en plaintes, en menaces, en abandons, en pénibilités, en réparations, en travaux, rafistolages occupant par intermittences deux à trois personnes, selon la frénésie maladive du mille-feuille informatique. Je tapais dans la fourmilière : exsudation de malheurs, d’anomalies, d’archaïsmes enfouis, ignorés, pansés par des générations de stagiaires, performances catastrophiques ; à force de taper dedans, on se demandait comment cette bâtisse, cet empilement ronronnant sa routine pouvait encore digérer et recracher quelque information, quelque bénéfice – gagnait-on encore du temps à dialoguer avec cette machine ? – vieillissement informatique comparable à l’obsolescence cérébrale – jour idéal pour établir la comparaison. Très obsolescent, j’ourdissais de vastes élagages, des modernisations architecturales, des refontes, des développements, des destructions, des remodelages (de quoi étendre ma surveillance salariée).
Journée plus prolifique, moins vaseuse que craint – l’esprit s’engloutissait suavement dans ce zèle, dans ce labeur sérieux qui n’induirait peut-être aucune suite – à suivre ! –, journée sonnée par la bourbe stomacale, les céphalées fatigantes, ces misérables douleurs d’inactif, résolues par une chaude flânerie sans objectif, un dégourdissement ensoleillé, puis une plongée cinématographique, une apnée lapée par l’écran et ses rutilances.


