Déshérence
Seizième semaine
Jeudi 4 juin 2020 :
Grande et burlesque réunion, aussi comique que Falstaff, farce idiote dilatée par l’incurie et l’hésitation, par d’odieux commérages, l’odieuse frilosité intellectuelle du collège des abrutis – je ravalais fréquemment des rires, les enfouissais dans mon coude. Au lieu de digressions obèses sur les bienfaits des bons vivants, sur les vertus langagières du bon vin, j’écoutais mornement, perclus de gros fous rires mornes, décompressions moqueuses et rituelles aussi vitales que l’hydratation ou la respiration… Une heure et cinquante-trois minutes ; ainsi, le tertiaire humain élargissait les outrages de son bavardage écervelé, stérile, élargissait les outrages de ses confusions capricieuses, volages, inutiles, débitait sa débilité collective entretenue par la participation collective aux avanies de l’intelligence camisolée par les normes sociales, morales, intellectuelles, psychiques. L’indigence du jour : glose, arguments (façon de parler) : l’académie tertiaire usait de sa raison raisonneuse pour établir doctement un nouveau code couleur, pour statuer à plusieurs – environ cinquante-mille euros nets le mois, supposais-je – d’une minime évolution s’évertuant à corriger le code couleur d’une application ombrageuse, sénile, maintenue par les soins palliatifs d’une dernière tripotée de fidèles. Quid d’un rose soutenu ? Eh non ! Quid d’un rouge sourd, d’un jaune champagne – comme mes murs ?? –, d’une allure saumon, d’une verdeur altière, d’une noblesse pourprée, d’une proclamation azurée etc. J’ajoutais les épithètes fleuris, l’indigence du tertiaire humain se résumait à un vocable réduit, compassé, docte et mou, d’une mollesse congénitale à cette sous-humanité absolument consanguine – consanguinité des problèmes insignifiants, bêtise entretenue, communicative, accouchements compliqués par les tares génitales, par les tares nerveuses, grande nervosité du cheptel lorsqu’il devait organiser, fertiliser sa démocratie imposée – mode de l’absolue horizontalité absolument fausse, horizontalité du manant indifférencié dans la réunion, dans l’espace ouvert, l’espace nivelé. Arguments esthétiques, digressions chromatiques, souvenirs vagues, faux des complémentarités. Un etcetera interminable, minable, farce, vaudeville pour une balise, un en-tête – j’attendais le résultat de la délibération, j’attendais la débile délibération du jury des singes affairés, haussant le ton, usant de différentes manières rhétoriques, enfumage, logique, lyrisme essoufflé, autorité etc. Un etcetera interminable etc.
Préparé, je changeais ladite couleur en vingt-sept secondes et diffusais sa saveur en quatre minutes et douze secondes ; personne n’en parla plus.
Lecture d’une grosse brochure, ou d’un tout petit roman – petitesse à apprécier dans sa vaste polysémie, dans le vaste dictionnaire de ses synonymes aux intonations généralement négatives, j’en convenais –, un tout petit roman concocté avec paresse par un vizir de Pharaon, durant ses heures oisives (ferment supposé de l’art), toute dévastée par une surparesse, une narcolepsie fatidique : le kleiberien sachant tenir une souris ou doigter un écran n’apprendrait rien dans cette grosse brochure – biographie ratée, souffrant des platitudes d’une interview sans sel ; entretien raté, souffrant l’aphonie d’un narrateur inexistant, d’une intrigue sans but, réfugiée derrière l’image biographique, derrière de faux entretiens ; roman raté. Tout était rigoureusement raté (ils étaient si maladroits qu’on pouvait croire qu’ils le faisaient exprès) ; je m’étais fadé un raté de vizir, récompensé par un ou deux prix, courtoisies insignifiantes, inconnues même, médailles en chocolat obscures pour petit vizir qui occupait désormais son oisiveté en maladresses économiques, chômage forcé, interdictions entrepreneuriales, ou autre despotisme bureaucratique, qui agenouillait son oisiveté devant la duplicité de Pharaon. Hétérosexuel débile usant très maladroitement d’une vie homosexuelle pour colorer son navet – Monsieur le vizir aurait sans doute pu produire une œuvre plus méritoire, on subodorait un talent sans grâce, une élégance raccourcie dans le rang des normalités, des moralismes, des académismes sans fond, c’était bien là le seul compliment qu’on daignerait accorder à cette petitesse lue en deux heures, évacuée en quelques coups de stylo. Que nous disait le tertiarisé ultime ? Diplômé ultime, usiné par les engrenages pharaoniques, Vizir rassemblait une vingtaine d’anecdotes pour établir le génie lumineux de Carlos, les faisait sortir du vieux cerveau délabré d’un violoniste homosexuel ; Vizir accouplait quelques phrases lyriques, quelques images peu pertinentes – la hache, Marlon Brando –, enfilait des facilités, des démagogies, discutait d’à peine un tiers des œuvres dirigées, à peine un tiers des enregistrements du rare génie (trois mots même pas anecdotiques sur Tristan et Iseult, pas un sur les pourtant nombreuses prestations verdiennes, rien sur Puccini, Weber, Dvorak, Borodine ou Bizet) ; ni par le style, ni par la narration, ni par la tangible expérience d’une vie Monsieur le Vizir – petit comme le vizir d’un écroulement béat – ne démontrait le génie, n’émouvait le lecteur quant au génie, quant à son personnage, quant aux entremêlements d’une relation bien plus théorique et nécessaire que sensiblement organique, un à-côté parfaitement insignifiant et insincère, dogmatique.
A-côté : Un concert à Vienne en mille neuf cent quatre-vingt-deux, ouvert par la quatre-vingt-quatorzième symphonie de Haydn, primesautière, enlevée, aux basses fluctuantes, comme une menace lointaine, indolore, inodore, comme la possibilité évasive d’un orage durant un festival champêtre, festival très dix-huitième siècle, dont Haydn semblait conclure la marche, abandonnant le destin musical viennois à Beethoven, festival impérial, aristocratique, festival de l’oisiveté large, exubérante et polie, des politesses sociales, des sensibilités discrètes, des subtilités mondaines, des banquets calmes, verdoyants, pétulants de corset, de robes à panier, d’ombrelles, de tricornes enthousiastes, de simagrées et courbettes, d’un formalisme riant, non sans une profondeur enchantée, non sans l’élégance des vies raffinées, des mets exquis dégustés d’un bout de doigt, entre deux sourires ivres d’abondance – on s’abandonnait aux paresses digestives, en petits groupes, en amicales siestes, on folâtrait sous les cumulus blancs, les troupeaux célestes défiant l’azur immatérielle, épaississant l’ombrage des arbres, on sommeillait dans les souffles agréables d’un vent d’après-midi, on rigolait avec son voisin – c’était l’andante, savoureux, soulevé par son thème chaloupé, guindé mais entraînant, on chantonnait sous les grâces apolliniennes – soudain, par habitude, pour honorer l’étiquette, on dansait le menuet, une facétie inévitable, réveillant les entrelacs, réveillant les corps ravis par les effusions de leur imagination, on dansait des préciosités cadencées, on se tenait par la main, on froissait l’herbe grasse, on écartait nappes et couverts, sourires aux cavaliers – la bacchanale étiquetée.
Et deux fragments de Wozzeck, de Berg : Acte un, scène trois : chromatismes de mauvaise augure, propulsions dans un autre siècle musical, sans sommation, sinistre et douloureuse langueur des cordes, fluctuations désaccordées des vents et autre cuivres, tracé sinueux, des intrusions par-ci par-là, angoisses, suées froides, vague à l’âme, appel des soldats, martialité dégingandée, dissonante, plainte froide d’une femme s’échaudant, échaudant ses sentiments contradictoires, échauffements dissolus dans le quasi-silence bizarre...
Acte trois, première scène : Pièce chamarrée, tous azimuts de la détresse, du mépris trichés par des va-et-vient déroutants, des déchaînements envieux, une voix criarde, grave et aiguë, étrangement grinçante d’une sorte de Kundry exagérée, épaulée par un orchestre décervelé, dénervé au scalpel, la chair à vif, transi par un effroi inexplicable, inexorable (Aucune idée du scénario de Wozzeck)(Manque du dernier fragment).
Septième symphonie de Beethoven (la pièce la plus dirigée par Kleiber ? ôtée sa prédilection pour les opéras – des dizaines et dizaines de représentations du Chevalier à la rose ou de la Chauve-Souris), mille neuf cent quatre-vingt-deux, Orchestre d’État de Bavière : répétition de la prestation de mille neuf cent soixante-seize dont je disposais physiquement et que j’avais tirée de l’hibernation. Aux aguets, affûté, parfaitement libre de tout travail, bien qu’à d’autres aguets – rien en vue ! –, j’attendais patiemment de déceler une variation – le pourrais-je ? –, l’esprit concentré, tout dédié à cette écoute comparative, studieuse.
Je rassemblais le souvenir encore prégnant et chaud, récemment réchauffé, je rassemblais les braises rougies par le soufflet, le dépoussiérage. Fier, rassuré quant à mes facultés sensorielles – toujours vexé par mon incurie musicale –, je me délectais des contrastes plus saisissants, des basses bien plus audibles, travaillées, de l’audace rythmique enveloppée par des volumes sonores plus épais, et toujours cette précision, ce liant inspiré, filant l’éloquence, démêlant l’éloquence immatérielle de cette symphonie – de la constance, de la constance améliorée, de l’idée claire et améliorée. L’allegretto gagnait en personnalité, refusant le mysticisme, l’évanescence cristalline, Kleiber offrait un jeu d’ombre et de lumière, ténu, fragile, assombrissant les triomphes, lueur salvatrice éclairant la gravité, la solennité démesurée, piégeuse de ce monument légendaire – romantisme pur, acharné, sans égarements religieux, sans religiosité, philosophismes irrespectueux, sans jeux arbitraires des tempos, romantisme éloquent, tangible. Même le troisième mouvement se voyait rehaussé, retravaillé, rafraîchi par une légèreté accrue, par une concurrence des cordes et des vents. Et dans le quatrième mouvement, Kleiber trouvait encore matière à sublimer ses efforts, son interprétation : une folie furieuse, un avion décroché, manquant s’exploser sur la paroi vitreuse, boulimique, austère de l’océan, avion miraculeusement tenu dans ses pirouettes, avion dont on craignait la dislocation, la faute, l’écrasement, avion qui s’envolait pour un nouveau tour, chantant sa frénésie, ses fulgurances, hérissant la nervosité de l’âme, le souci de l’âme toute remuée par ce prodigieux extrémisme, cet attentat cosmique, brillant par sa clarté quasi-incohérente – les grands, les immense chefs avaient ce talent d’imposer des rythmes, d’ourdir des échappées, d’oser telles lectures sans jamais réduire la sonorité particulière d’un instrument, sens jamais oublier un pupitre, une note, d’ourdir des sinuosités frôlant la déroute, nécessitant patience, entraînement, précision ; s’il fallait élire une perfection – un temps, un style, une mode et l’objective beauté sonore –, on choisirait cette prestation.
Vendredi 5 juin 2020 :
Cher Vizir (maintien mérité de l’anonymat),
C’est en tant qu’expert de la paresse – si c’était un sujet d’expertise, j’aurais toute ma place en ta compagnie sur les plateaux télévisés, pour décortiquer cet ursidé débonnaire, inconséquent, cueillant les roses, fuyant les épines, pachyderme insatiable de facilités, nourri de refus, de haussements d’épaule, de lenteur, d’esquives, de retards entretenus, de science non digérée, de savoir abandonné sur la route –, c’est en tant que grand paresseux que je t’adresse cette missive : tu n’as pas assez travaillé, petit Vizir, minuscule Vizir, petit débris pharaonique. Je le sais, je sens la paresse des autres, je renifle la faiblesse partagée – qu’avait-on lu à la lecture de ta brochure, de ta strophe, de ton ramassis d’anecdotes biographiques, ton entretien ramassé, raté, ton roman inachevé, non commencé ? Tout est raté, frappé du sceau de la nonchalance, des facilités flattant l’ursidé satisfait, pétri de facilités. Moi-même, si grand paresseux, j’espérais – qu’espérais-je de cette quête ironique ? – une biographie plus saisissante – mais quelle biographie d’un génie, puisque tu établis d’entrée le génie de Kleiber, quelle biographie même romancée se cache dans un navet de cent pages ? –, un roman bardé d’anecdotes enrichissantes, d’anecdotes déclinées par un lyrisme frappant, par une plume enjouée, inspirée par le dithyrambe. Au lieu de cela, la fade relation homosexuelle d’un violoneux impalpable, plus théorique, politique que réel – réellement, rigoureusement créé, imaginé –, un personnage dont on ne comprend pas bien comment il pouvait partager l’amitié de Kleiber tant ses anecdotes, ses élucubrations biographiques manquent d’honnêteté, de désintérêt. Tu te lançais dans un slalom difficile, Vizir, plein d’embûches, un slalom plus compliqué que l’exercice de ton autoritarisme de nabot, de lèche-cul. Ton roman-entretien-biographie fleure la piquette, la copie de dernière minute, l’inspiration, l’hommage régurgité, débaroulé sur la feuille puis paresseusement touillé – de tes anecdotes, je n’appris rien, rien qu’une personnalité un tantinet curieuse ne pût dénicher en quelques lectures, en quelques vidéos. Et c’est là un plus sévère reproche : qu’un vizir ne daignât point activer son long bras, n’entreprît pas la moindre recherche, ne semblât même pas s’intéresser à l’ensemble de la matière aisément, gratuitement disponible, tout cela confinait au ridicule, à la supercherie – pourquoi ! crie-t-on dégoûté, ennuyé, non mu, non ému, par cette breloque gonflée de banalités. Mec ! Vizir ! Tu n’as même pas évoqué un nombre conséquent d’œuvres ! Tu as enfoui des pièces magistrales dans ta paresseuse vésicule ; ou est-ce de la pure ignorance, l’ignorance d’une paresse, intellectuelle cette fois, qui ne daignerait pas explorer les prouesses de son génie indéfini ? Comment peux-tu ne pas évoquer plus dramatiquement le fameux enregistrement de Tristan et Iseult, ne pas évoquer les trois prestations bayreuthiennes précédant celui-ci, ne pas évoquer la flopée merveilleuse d’opéras de Verdi, et Weber, et Carmen, et Mahler, etc. – un etcetera qui contient encore quelques pièces. Vizir, tu écrivais dans les pas d’un Ernest Newman, par exemple, mais aucune idée n’avait germé dans ta forme, car régnait le souci, l’éminent problème irrésolu de cette coprographie : tu n’as pas su quelle forme employer, quelle forme littéraire déployer pour cet exercice, tu n’as fièrement bâti qu’une masure branlante, minuscule, insalubre, une maison déliée, faiblarde, infondée, avec le toit sous la cave, les fenêtres sur le plancher, et un tas de cartons non déballés ; l’architecture, l’articulation fondamentale, l’idée formant, rassemblant les idées est insincère, calculée, squelettique, vide au point d’évider le livre.
Un paresseux irrespectueux
A-côté : Symphonie numéro quatre de Beethoven, à Tokyo, en mille neuf cent quatre-vingt-six : Transe nippone : les petits hommes frémissants, costumés, dressés à toutes les épingles possibles venaient toucher l’idole, effleurer sa queue de pie, serrer sa main leste et distraite pour les plus heureux, superstitieux d’entre eux ; génuflexions, sourires enfantins.
Une courte douceur alanguie ouvrait la symphonie, un adagio ample, coquet, prélude, maquillage quasi-comique, grandiloquence dialectique balayée d’un trait par l’inflammation, une explosion vivace, joyeuse – dès le premier moment, Beethoven perdait les pédales et éructait son mantra, débutait une nouvelle exploration lyrique, altière, une nouvelle canonnade, toutes armes sorties, chassant la belle colombe, le paon ou le renard qui avait emporté la joie : où se cachait-elle ? L’odieuse ingénue échappait à ce grand renfrogné sentimental, qui secouait ses orchestres en déferlante émotionnelle, qui secouait l’hypothèse du bonheur, individuel, mystérieux, spirituel, sentimental, lyrique, immatériel, peu lui importait – il secouait, il dépoussiérait l’âme, usant de tristesses rhétoriques, introduisant l’expressivité musicale petit par petit – au piano, dans l’intimité des chambres comme dans les envolées orchestrales. Kleiber s’amusait et souriait, commandant du tumulte slalomant parmi les lourdeurs embusquées. Il faisait de cette symphonie coincée, ombragée par les voisines, quasi-digestive, enfant ingrat des intégrales, une beauté apéritive, soignée, léchée, il en déduisait une petite merveille contrastée, enjouée et languide, gracieuse, en chuchotement romantique, une égérie du bonheur ponctuel d’un Beethoven à la veine glorieuse.
Symphonie numéro six de Beethoven, orchestre de Bavière, mille neuf cent quatre-vingt-trois : Une autre dimension, une autre sphère, une cour de grands, un de ces moments artistiques majeurs, étape marquante de l’expression musicale, de l’expression thématique, de la description musicale, du charme spirituel et charnel d’une musique, de la métaphysique d’une musique dont la somme ressentie, avalée par les oreilles, dégustée en kaléidoscope par le cerveau, dépassait outrageusement les pièces de l’engrenage – ondulations visuelles, transports respiratoires, transports d’adrénaline et autres hormones émotionnelles – pour en chant sacré, cette hymne pétulant, apothéose de la danse bien plus convaincante, bien plus dansante que la septième. Pour cette bucolique ample Louis choisit de déroger aux formes de coudre cinq mouvements, ou six selon la rigidité avec laquelle on considérait les trois dernières pièces – contemplation énergique, ensoleillée, contemplative comme une prière, énergique comme l’esprit, le dialogue d’une prière, concentrée comme une prière, comme l’ode dernière, première des grâces et atours, des générosités de la création, matérielles, impalpables, sensorielles, sensuelles, comme la poésie heureuse de l’homme et de son infinie grandeur, de son infinie petitesse, des joies métaphysiques de l’homme caressé par les douceurs graciles, fécondes, amicales de la flore confortable, de l’herbe duveteuse, de ruisseaux chantant, d’oiseaux chantant aux hasards de leur lit, de leur nid, jonchées d’abondances indescriptibles, passagères, délectations inconscientes, roboratives ; rougeoiement des synapses, échauffement ensommeillé, ensoleillé par les descriptions compagnonnes, guillerettes, les promenades, les délices d’une oisiveté printanière, les descriptions gonflant, mûrissant comme les fruits pendus aux branches, lourds, évocateurs, les thèmes suaves relarguant leurs audaces florales, les parfums enamourés ; l’abondance musicale copiait les voluptés immarcescibles du paysage, de la clairière, de la grotte, du rivage, les voluptés théologiques de ces clameurs joyeuses, des voluptés de la sieste, sacrées, caresses sacrées ; irruption langoureuse de l’ombre d’une femme, de la femme idéale, idéelle, abstraction – comme toute cette symphonie préexpressive, frôlant la réalité expressive d’une campagne secouée par les danses campagnardes, paysannes des pastoureaux endiablés par leur ingénuité simplissime, agitation du village, invitations, rires, sourires, sauts, gaudrioles, chopes de bière, robes, sabots, pieds nus, peu importait – ; accalmie, soif des regards, folie des cortèges interrompus, appels timides des observateurs ; accalmie, vent violent, pénombre, voile lointain, silence paniqué ; orage, déluge, foudre, tonnerre, sursauts dans la nuit précoce, dans la violence de cette nuit sans étoile, embrumée par les noirs amas pluvieux, agitée par la frénésie des branches, des vents hululant, dans cette nuit, poilue, trempée ; l’éloignement, l’essoufflement du danger, la clarté délicate, saisissante, le réveil, les rondeurs d’un apaisement, les roulements du tonnerre s’oubliant sur d’autres pâturages, d’autres vallées, traînant son cumulus comme une kyrielle de boulets, saluant d’autres festivités interrompues ; les visages aux fenêtres, les feuilles ruisselant, le soleil fier narguait la foule intimidée, abritée, désireuse de réinvestir ses bonheurs pastoraux ; résurgence de l’heureuse société des hommes, de l’heureuse harmonie vespérale, salut à la divine étoile, à l’horizon frileux, à l’égouttement irisé, aux ombrages mordorés, chant et nouvelle danse, ronde exubérante, expiatoire, fatiguée mais joliment tenace des corps amusés, ragaillardis par cette journée palpitante dont les pulsations résonnaient encore, dont l’énergie résonnait, gonflait les veines – la nuit tombait et endormait ce tableau, cette composition opulente – le public endormi, hypnotisé, émerveillé par le maestro en ratait ses applaudissements – où étions-nous ? semblait-il demander, de bout des doigts.
État d’agitation nerveuse, déambulation circonscrite à mon orageuse masure, mon orageuse caboche pyrolysée par les prouesses d’une orageuse caboche de deux siècles son aînée. Il y avait ma rue, son défilé turpide de bagnoles enclavées, immobilisées par l’immobilisme hygiénique ; il y avait les volets, les jalousies, les lambrequins pleurnichards de la façade d’en face, la bruine débile, les toits humectés, les tuiles brillantes, outrageusement orangées, ocres, gonflées d’humide vanité – l’orgueil manifeste de remplir sa fonction, comme un fonctionnaire agissant, entre deux torpeurs. Il y avait la torpeur blafarde du monde, la torpeur volontaire, agonie enthousiaste, les ruisseaux de larmes enfouies dans le caniveau, les zigzags impétueux des grosses gouttes folâtrant en avalanches – c’était ma pastorale, mon orage, mes éclairs, et ma danse ? et ma femme idéale ? languide, suave, allongée nue sur le tapis, par exemple. J’exigeais peu, l’amour, la fidélité, l’amitié, le jeu, la solitude diluée, douce, respectueuse, les instants de silence et de bonheur intime – l’utilité du mobilier, l’utilité du gîte, mon utilité ? –, une danse théorique, une parade intellectuelle, savante, souriante, désintéressée, lavée des lourdeurs, des chamades désireuses, voraces. N’importe quoi de la solitude. J’avais mes murs repeints, mes énervements, mes réunions de domestication, d’auto-domestication, mes aléas ennuyeux, mes routines ennuyeuses, un labeur immatériel, profondément inutile, vain, alpinisme du futile rémunéré.
Samedi 6 juin 2020 :
A-côté (un à-côté du samedi – un plein-dedans ?) : symphonie numéro deux de Brahms, philharmonie de Vienne, mille neuf cent quatre-vingt-huit : Une sirène alanguie caressait du regard les joies immenses, architecturales, portuaires du remue-ménage humanoïde, vivait les procurations d’un bonheur spectaculaire, technologique, torturait sa bile hésitante, sa mélancolie sous-marine en contemplant les beautés édifiantes, les érections audacieuses des voiliers chamarrés, orgueilleux, voguant, aveugles, goguenards sur ses flots, ses flots languides, sans sel, sans horizon, sans saveur autre que la caresse des poissons et les danses pâlottes des crustacés, des algues engluées dans la vase et tous les etcetera d’une fosse marine – secrète aux hommes, ces cruelles créatures fascinantes, cruelles créatures éructant des artifices, des expédients, des tentations immatériels. Le bonheur lacustre, son souvenir palpable luttait contre l’animosité, écopait la bilieuse nostalgie, tentait d’effrayer les méditations rêveuses, inadéquates, inopportunes. Approche furtive, ondoyante de la femme-poisson, condamnée aux bassins, aux chiures de mouette, aux arrêtes de poissons, aux palabres, aux vulgarités des marins ingénieux, démystifiés, condamnée aux approches sensuelles, aux écoutes indiscrètes, aux mélancolies lointaines, discrètes, aux larmes cachées, inconnues, aux détresses enfouies dans son jus, dans sa mer trop large, inhospitalière. Le monde coloré, les berges, les tuiles, les volets, les voiles, les caisses, les cris, les sifflements, les mots – et la couleur d’une musique, langage spirituel, discours polymorphe, intime, universel, tombé dans les oreilles de cette sourde aqueuse – et les remugles intimes, comme un courant néfaste, comme ses vidanges stomacales, comme son frisson atrabilaire, son fantasme désespéré – remugle retentissant, secouant – par des clameurs curieuses, par des ballades inconnues, aériennes, volantes, loin des bassins et de la crasse, loin des docks, des chiures de mouette, loin des brassées vulgaires, du spectacle humain, vulgaire, un autre émerveillement, un autre saisissement, vif, étouffant, sinistre et beau – un spleen céleste, une échappée, un silence copieux, une sieste, un sourire triste, l’agonie du jour, du témoignage heureux – contre le silence de la nuit, contre le calme factice de la nuit. Elle rêvait encore du pizzicato, du menuet tendre, politesse de salons, amour timide, fringant mais hésitant, les fleurs des femmes, ses fleurs à elle dont elle ceinturait sa chevelure, ses jambes allègres, ses danses chimériques, ses divagations diurnes, ses sourires tristes. Elle coulait sa morosité dans l’ouate, dans les reflets de ville, elle coulait dans cette mort épaisse et froide ; elle fuyait les rodomontades, les élucubrations joyeuses, trop oppressantes, elle fuyait cette énergie humaine, cette vivacité, cet espoir, cette vitalité musicale, ce monstre émotionnel, elle plongeait dans les nuits des mondes hétérogènes. Un dernier pépiement lui dessinait une fossette ; l’humain sabrait, attaquait, écroulait tous les horizons, chassait l’angoisse de son art surpuissant ; un dernier pépiement lui dessinait une fossette.
Plein-dans-le-mille : Symphonie numéro quatre de Brahms, orchestre de Bavière, mille neuf cent quatre-vingt-huit : Transfiguration de Carlos : un spectre de soixante-six ans bégayait, baguette en main, paressant dix ans de plus, un duvet blanc ratiboisé sur le crâne, bégaiement d’aigle desséché – et quels bégaiements ! Et les premiers sourires d’apparaître sur cette face rêveuse, résolument sérieuse et attentive, ce visage de romantique épuisé, ce héraut romantique magnifiait encore cette symphonie qu’il ne déprogramma pas – quatrième de Brahms, quatrième de Beethoven, septième de Beethoven, trente-troisième de Mozart et le Chevalier à la Rose, voici tout ce qui restait à son répertoire, voilà ce que les salles de concert devaient lui arracher ; il y allait stressé, angoissé comme un gosse piétinant ses premiers concours, rongé par une maladie tue mais visible ; l’anachorète souffreteux baladait sa baguette romantique, toisait d’un regard éperdu, d’une sévérité indémodable, d’une justesse invincible, pliait les orchestre aux exigences du parfait romantique, aux exigences de la plus parfaite symphonie romantique, romantisme sans préfixe, un académisme succulent, un académisme novateur, plein d’économies, de sagesses, de couleurs intimes, de brillance lumineuse – à l’inverse de la deuxième symphonie, la quatrième semblait maintenir les lueurs de bonheur, de la joie dans ses remous mélancoliques, ses variations, ses rondeurs, ses dialectiques, dans l’emphase thématique, dans la déclinaison thématique – plein des contrastes fulgurants de l’alacrité, de la délicatesse, du dialogue des corps, des fluctuations rêveuses, des respirations rêveuses – quand le respiration collait complètement au rythme d’un mouvement, quand le cœur s’emballait déraisonnablement, agité par les effusions de l’âme, non sise au sommet du crâne, mais bien enfouie dans le sang, en son épicentre. La plus grande symphonie composée depuis que Beethoven avait posé sa plume disait-elle autre chose ? Où était votre âme ? Où vit votre âme romantique ? La sirène y reviendrait.
Pharaon avait donné son assentiment, avait décrété d’un coup de sifflet que les restaurants, les brasseries rouvriraient leurs portes. Décret conditionné : l’esprit normatif, l’esprit infantilisant se devait de conserver la mainmise, se devait de moduler cette liberté rendue, d’étourdir de facéties, de carnavals, de bémols, d’hésitations sentencieuses, de colères despotiques son cheptel expérimental : seules les terrasses accueilleraient les énergumènes trop débiles pour se soucier d’une bière, d’un café, d’une bavette, d’un bol de frites (alors qu’on mourrait dans les statistiques), seules les terrasses ajustées, doctement aérées par la météorologie médiévale, doctement divisées, châtrées, accueilleraient le troupeau désireux de profiter des accalmies printanières, de profiter de l’air libre – l’air libre serait mesuré, théorisé, peint de miasmes dangereux, de miasmes tuent-vieux, absolument indigents, inoffensifs donc. Pas de bravade, pas d’engouement, pas de sérénité, pas d’effusion un brin libératrice ; il fallait goûter le sérieux compassé, médiatique de cette crise turpide ; la démence sénile refusait de fuir ses hôtes, elle sucerait jusqu’à la moelle la moindre étincelle, la moindre vague, elle encenserait jusqu’à la mort les précautions, les stridulations endiablées des cerveaux foireux, accaparés par les lourdes tâches digestives – digestion d’un peuple, cette candeur disparue, détruit par l’altérité, flétri par les parasites, voué à l’inexistence, au brutalisme, au tribalisme, aux joies sociologiques, universitaires, néfastes, mortelles, et guidé par Pharaon, monolâtre bavard, idole débile, décérébrée, vassalisée, client agenouillé, dirigeant le marasme, le bouillon liquéfié, en attente de lyophilisation ; le bouillon gluant, la potée beigeasse s’engloutissait dans la mort avec pour seul argument la somme des désespoirs intronisés, protégés, judiciarisés, financés, et chaque nouvelle trouvaille mortelle éclosait (pas d’imparfait à éclore, mais bon !) comme un bubon, sous les vivats des pestiférés, des putrides cadavres perclus, heureux de trouver encore une aire où incruster une nouvelle morbidité : métaphysique, dangereuse, mortifère, souriante, patiente, contagieuse, à collectionner, à montrer au voisin dans le bonheur collectif de mise – jusqu’au suicide, jusqu’à l’euthanasie, l’espoir éthique du contemporain désespéré.
Que de palabres inutiles, nécessaires pour réunir deux amis, quasi-voisins, au bar – ils n’avaient pas eu vent de notre libération conditionnelle et osèrent quelques prudences expertisées ; je me gonflais de moqueries et piquais leur couardise, avant d’atteindre leur fierté alcoolique ; il fallait sortir ces hussards-sous-les-toits.
A côté, pour patienter, dans l’attente d’une activité : Le Franc-Tireur de Carl Maria von Weber, Chapelle de Dresde, mille neuf cent soixante-treize : Quel livret indigent ! qu’on pouvait résumer d’un trait : Max, chasseur soudainement maladroit, désirant épouser Agathe et devenir gendre du garde forestier se liait à Kaspar, un sorcier inféodé au monstrueux Samiel, afin de fabriquer au cours d’un rituel démoniaque des balles magiques d’une précision imparable : six balles selon la convenance du chasseur, la septième selon le goût sanguinaire de Samiel, septième balle crachée sur Agathe mais détournée vers Kaspar par un saint ermite sortie de sa cachette : mort de Kaspar, heureuse rédemption de Max pardonné par le prince. La légende génitrice d’une telle vacuité prenait le parti du sacrifice de la jeune fiancée et de faire plonger le pauvre chasseur vendu aux démons dans la folie (un peu mieux !).
Weber se départait très convenablement, voire admirablement de ce navet quasi-enfantin : nombre d’italianismes, de francismes d’époque, de circonstance, du Mozart, du Chérubin, selon les préférences du compositeur, qui n’entendait pas grand-chose aux innovations de Beethoven, mais notait justement, paradoxalement, les écueils vaincus par le natif de Bonn dans son unique et copieux opéra. On entendait d’ennuyeux dialogues parlés, de jolis colliers bien tressés, bien perlés ; des airs convenables, parfois touchants, parfois guindés et sans grand relief – on entendait cependant d’étonnantes nouveautés, des saveurs très personnelles : Weber, fidèle à son sujet, fidèle à la narration, au thème, distillait des chants et des cors merveilleux, glorieux, vivants, illuminait une germanité fière, un élan quasi-naturel, du moins populaire, d’une emphase populaire, tirée des entrailles du cru, recomposée, magnifiée – on entendait des déclarations, surtout des monologues, portés par une nouvelle expressivité, une coloration originale, intensifiant les avancées de ce romantisme tâtonnant – on entendait l’expressivité des scènes fortes, notamment le rituel de la fonte des balles ensorcelées où Kaspar et Samiel comptaient ensemble les ravages de cette occulte alchimie – on entendait les forces et les menaces de l’orage, de la chasse infernale – on entendait les thèmes de l’ouverture se répondre, se rappeler à notre souvenir, réveiller notre intelligence, densifier la composition – on entendait une belle œuvre intéressante malgré son livret et la fadeur des personnages, une œuvre contrastée ne manquant pas de stimuler l’intelligence musicale de son siècle, des nouveaux auditeurs.
Un rideau de pluie, forte, quasi-estivale, forte de grosses gouttes rebondissant en éclats retors, un rideau de pluie translucide et purgé des brumes hivernales, des frilosités humides, une pluie simple, cinématographique, embêtante, une simple pluie d’été pressant le pas. Un désistement domestiqué effaçait un usage convivial : la désolation sinistre des troquets rouverts : des serveurs déguenillés, des originaux habituels, des originaux à la mode des originalités subversives de mise, des déguenillés étudiés, scrupuleux de leur laideur arboraient la muselière et surveillaient méchamment notre éthylisme forcené, absurde, provocant, déconseillé par maints experts, dépensier, abrité sous la toiture de cette terrasse sous haute surveillance médicale. Peut-être que la population, le magma difforme et pleutre, n’avait-elle pas ouï les gentillesses mesurées, les réjouissantes bontés de Pharaon le Bipolaire – pépère et mémère d’un âge indéterminé de la vieillesse, de la vieillesse immense, précoce et palliative, scrutaient depuis leur fenêtre éteinte, depuis la pénombre de leur forteresse nos élucubrations, nos retrouvailles, peut-être râlaient-ils contre notre imprudence, notre impudence, notre joviale fanfaronnade pluvieuse. Des agrégats et des vicissitudes du télétravail – du confort et de l’inconfort, de la solitude et du silence, du bruit et du parasitage, de l’inactivité, de l’inutilité. Le trio s’accordait, par étapes, par digressions, par exemples, par anecdotes – des occupations annexes, des passions soudaines, des laxismes discrets, des discrètes oisivetés, et de leur maquillage, des astuces du télé-oisif, des écarts vidéoludiques, des réparations et retouches, de la léthargie, des paresses cérébrales, des élans engourdis, enrhumés par l’immobilisme géographique, social, mental, des réunions, des truismes globaux – long exposé lubrifié par une somme arrogante, adolescente, déraisonnée de verres éclusés, récoltés par les muselés itinérants – quelques âmes vagues, effrontées avoisinaient – déjà, le flou impressionniste de l’alcool éludait la reconnaissance, bariolait, assombrissait la pluie nocturne – des faces heureuses sous les vivats des lanternes – les faces moirées, embuées et fuyardes passaient timidement, des silhouettes bâillonnées, bleues, blanches, luminescentes, éclairées ironiquement par les vivats des terrasses réveillées, des nuits pluvieuses réveillées – des silhouettes naviguaient entre deux torpeurs, entre les turpitudes – boire, boire relevait du salut moral, du salut esthétique, et l’éthique ? – les silhouettes éthiques s’en retournaient à leur sagesse peccamineuse, à leur lâcheté farfelue, endémique. Exposition de mes méthodologies rétrospectives, de mes acharnements cinématographiques, musicaux et littéraires, dithyrambe à la solitude – moqué par le duo contrariant, rappelant ma misère affective, sexuelle, les séparations affectives – ma défense fit plouf, échec rigolard, incompris, ces solitaires goûtaient différemment leur mise au ban, arguaient du besoin matrimonial, des plaisirs du concubinage, des bonnes ententes – mon cas particulier, ma sensibilité ragaillardie par les mousses avalées leur échappaient, leur décrochaient des rires bavards, mes emphases d’anachorète en permission résonnaient gauchement, frappaient le creux de leur opaque mépris – amical, peu subtil, arrêté, volage ; restaient les impressions comme les visages floutés, comme le rideau d’une pluie d’été. Pas de surcroît d’enthousiasme, de gel des solitudes – car ils n’étaient pas moins sauvages et fiers –, éloignement de ces cœurs bienveillants, de ces deux spectres sortis de mon souvenir, sortis de mon adolescence, réinvestis dans leur corps, dans leur réalité affadie de télétravailleur, d’hommes tertiarisés aux enthousiasmes châtrés, et insensibles aux miens ; inconvenances et imaginations restèrent sans lendemain, tombèrent dans l’oubli immédiat de l’embarcation alcoolique prise dans une ondoyante tempête pluvieuse, verbeuse – que de mots ! –, complice – il y eut le rappel des exploits passés, des tours d’Europe, et l’espoir solennel du prochain voyage – que vivait-on d’autre désormais ?
Dimanche 7 juin 2020 :
Le Chant de la Terre de Gustave Mahler, orchestre symphonique de Vienne, mille neuf cent soixante-sept : Dès le premier coup de clairon, de semonce du long poème symphonique pour deux voix, j’enfonçai ma torpeur engourdie, alourdie par une furieuse gueule de bois à ne pas déambuler dans l’appartement. J’enfonçai mes muscles délassés, mon crâne engourdi, martelé par la déshydratation, j’enfonçai mes nerfs dans cette suite d’élégies et odes déclinant la palette de la mélancolie – mélancolie païenne, nue, étourdie dans les feuillages, les pépiements, les mélodies nocturnes, les candeurs matinales –, j’enfonçai ma léthargie dans le drame des impressions malheureuses, colorées, changeantes, bruissant au gré des brises orchestrales, des tapis de mesures expirant leur langueur, au gré des fantasmagories irréelles, des pleurs lunatiques, des ombres lunaires de ce vide impalpable, de cette absence noire ; mes neurones bien enfoncés hésitaient, étudiaient les avances du sommeil, le charme, l’effeuillage hypnotique du sommeil, chamarré par les opiums de ce silence mortuaire, cet anéantissement poétique dans la glaise, les boues, les ruines de la Gaïa supposée, thème philosophique de l’embarcation mortuaire, et sur le Styx romantique, j’enfonçai ma gueule de bois, mes fuites cérébrales qui criaient des douleurs ridicules – quel ridicule mal que cette punition physiologique ! –, j’enfonçai mon attention étonnante, maintenue par un intérêt secoué ; je veillai agréablement sur l’embarcation duveteuse, dans mes flottements – et la terre, si lointaine, confisquée par le ciment, les goudrons, les charpentes de l’immeuble, du lit –, je flottai hors la terre, hors l’humus, hors la décomposition, l’anéantissement mahlérien – anéantissement trompé, retardé par quelques chamades audacieuses, par le monologue des réticences, des violences, des douceurs, des chromes cinglant l’horizon, cinglant les paupières, éclairant, angoissant la pénombre doucereuse, éclairant la rigidité somnolente de mon tronc embouti dans un lit de feuilles, dans un tapis herbeux gras, souple, abondant, mais froid, lugubre aussi – opulence des fougères, discrétion du dormeur, osmose de la faune, arrêt cardiaque du foie, en villégiature, rébellion atrophiée, ensuquée, rendormie du cerveau, paresse des sens déboussolés, décompositions des organes en flottaison cosmique et solitaire du cadavre abandonné, épuisé par les adieux du monde, les chants pluvieux du monde, des étoiles, des voûtes épineuses, des délires floraux, des jades exotiques – on ne savait plus bien ce que l’on devait admirer, fantasmer dans ces prostrations lyriques : les charmes délicats des cris noirs, sinisants ou l’import d’une faune caucasienne, dansante, farfelue, aux originalités nostalgiques dans la mélasse extrême orientale déchaînée, fantasmer les pluies du silence salutaire et irrémédiable, d’un salut isolé, inconnu, un ésotérisme anéanti dans l’éternel silence de la terre éternelle, impavide, le silence des engrenages de l’encore, de l’éternel et imputrescible linceul de l’oubli.
Concerto pour piano de Dvorak, avec S. Richter et l’orchestre de la radio bavaroise, mille neuf-cent soixante-seize : [Richter aura probablement cherché à jouer avec Kleiber suite à la forte impression produite par ses interprétations de T&I à Bayreuth en 1975] embonpoint schumannien vite sabordé par une fadeur sans pareil – mon crâne réveillé par cette sous-poésie de laborieux de la note souffrait les désagréments d’une semonce sans coffre, sans recharge, sans mortier, de gros voilier à cales vides, les canons stériles, essoufflés. Large demi-heure attendrie par les chuchotements du piano audacieux, demi-heure ennuyée par les orchestrations gourmées, parées de grossièretés déconcertantes, quasiment bêtes. Le finale atteignait les frontières du grotesque – croissance de l’inconfort, croissance des inconforts de la gueule de bois, sorte d’hypoglycémie contrariée, revêche, énervée et énervante – écho du concerto qui mériterait les mêmes épithètes. Seul le piano parlait ; l’orchestre minaudait des répétitions faussement musclées, intarissablement fades (une gratuité des effets, un retard expressif patent).
Symphonie numéro deux de Borodine, orchestre de Stuttgart, mille neuf cent soixante-douze : Ici on appréciait une vitalité débordante – animalité orchestrée, main au collet, etc. – qui réveilla ma sagesse allongée, reflua les spasmes criards de l’inconfort, les spasmes des manies, des lassitudes – les stimuli désagréables s’évanouissaient, égaillés par les pétulances pompeuses, les grandiloquences savoureuses, car la symphonie, la charge cosaque, le hurlement des trompettes folles, les coups de canon impénitents berçaient mon mal-être passager, remuaient une intelligence pâteuse, ombragée, bâillant nonchalamment, dorlotant sa petitesse, ses bévues alcoolisées, une certaine saveur de la gueule de bois, du rituel, des fadeurs ouatées, un délice assoupi, patient, arrêté – à condition qu’une musique parlât à cette intelligence surexcitée, décousue, tressaillant sous les assauts de la torpeur alerte, trop faible, trop artificielle pour cueillir les plaisirs du sommeil, sous les assauts d’une fébrilité trop inégale pour ensuquer durablement, paisiblement, pour anesthésier l’intelligence, l’affranchir des affectations sensorielles – je flottais, tous sens éveillés – à l’emporte-pièce – sans but, sans idée, dans ce dimanche, entre le plafond et le matelas, la musique, l’haleine dure, épaisse, âcre à mâcher lors des sursauts cérébraux, lors des échappées rompant les osmoses. Les jubilations russes, les crèmes douceâtres, folâtres soutenaient mon réconfort, ma détente musculaire, la distraction des sens ; le chatouillement de mon intelligence allégeait ma défiance, ma léthargie boudeuse – je reconnus des airs, des bribes ; on se moulait dans cette déflagration finale, dans cet enthousiasme franc, ces audaces franches, colorées, étincelantes – étincelles de forge, d’enclume grave, de gros marteaux, mais on détectait les frimas, les sophistications, les enluminures d’une inspiration éclairée, rougie, gonflée par l’éloquence, mais raffinée, refroidie par une science poétique, hardie.
La Chauve-Souris de Johann Strauss, avec l’orchestre de l’État de Bavière, mille neuf-cent quatre-vingt-six : Voilà de quoi détendre une gueule de bois, de quoi la divertir allègrement – ma naïveté, ma méconnaissance totale et un brin moqueuse en eut pour son grade : exactement ce que ma moquerie avait cousu par avance, exactement ce que les quelques aperçus – ces ronflements de premier janvier, ces viennoiseries cérémonieuses – m’avaient dévoilé plus jeune ; réelle surprise : Kleiber affectait un sérieux enjoué, un sérieux artistique irréprochable ; Monsieur aimait réellement diriger cette bouffonnerie complètement grotesque, lourde, bavarde, à l’humour théâtreux, une somme épatante de clichés verbaux, verbeux ; mais Monsieur Kleiber s’amusait, c’était un humour : cette sérieuse déambulation, cette sérieuse attention de tous les instants, cette alacrité orchestrale, cette tenue dansante, cette insistance noble, quasi amicale – curieuse générosité, contrat social amusant. Deux heures et demi de spectacle, de quiproquo, combien de quiproquo ? – je ne les compterais pas –, combien de déguisements ?, combien de supercheries ?, de jeux affectifs, de séductions officielles, officieuses, masquées, moquées, adultères, etc. achevées dans un tout était bien qui finissait bien ironique, fainéant – quelle fainéantise scénaristique, propice à tous les débordements, à toutes les sucreries viennoises, aux applaudissements circonstanciés... ponctuant tel morne vaudeville ! Quelle superficialité à-propos : couple bourgeois – Monsieur doit aller en prison pour outrage, Madame divertit son amant – un plouc –, la servante fomente une soirée chez tel prince russe – tout le monde chez le prince russe – alcoolisme, apologie, publicité du champagne, triomphe culturel français – cabrioles, danses, chants, cris, blagues, intrigues amoureuses masquées, etc. La fête du prince est le grand prétexte de tous les quiproquos, le carrefour des sensualités rieusement bonhommes, légèrement salaces, bêtement immorales – le stupre costumé ; le stupre banal et ennuyeux, resservi, tiède, fatiguant. Dernier acte épouvantable : scène « comique » – il fallait subir l’humour, l’idée de l’humour d’un Autrichien à livret, l’humour d’un Autrichien à succès – : des âneries, des pets et des rots, un gardien de prison beuglant – le comique de geste, de situation, de parole maladroitement, lourdement entretenu, malaxé par les lueurs du succès certifié. Deux heures et demi de beuglements allègres, dessinés avec toute la sagesse, la grâce particulière de Kleiber, et de son sourire difforme d’angelot difforme, de mystère planant aux ailes arrachées – l’anachorète onéreux modelait sa musique de circonstance – sort-on jamais de la pure musique d’accompagnement, de danse, de blague ? Mais il modelait avec plaisir, comme aimait à le filmer le monteur (intérêt majeur). Une œuvre qui ne portait bien que sa jovialité en bandoulière, jovialité grimaçante, jovialité des ensembles spectaculaires liés par une médiocrité à la jovialité forcée. Jovialité et après ?
...j’avais meurtri mon après-midi et, conséquences d’un en-cas ubuesque, anachronique et boulimique, de nouvelles forces inondèrent mes veines ; le cerveau revigoré, l’énergie centrifugée, je sortais :
De vieux moutons crasseux essuyaient leur boue sur les tuiles de la ville et le char orangé fulminait son ire chaleureuse, perçait, estoquait la débandade, rouait les retardataires de son ire vitale, rouait la chétivité de la capitale engourdie, léchant ses engelures, sa chétive et morne ascèse involontaire, sa chétive obéissance, son abandon obséquieux, raisonneur, pavé des plus hauts sentiments – odeurs infernales, mortuaires – ; le char arrosait une quiétude riante, baignait le soir gonflé d’écume, de buée échaudée ; une saveur de dimanche soir béni, grossi, envoûté par ironie – car la frilosité des chétifs emportait tous les scrutins : les rarissimes badauds (dont moi) longeaient des terrasses snobées, saluaient des serveurs désœuvrés, camouflés dans l’embarras bucco-dentaire ; les péniches ronflaient, clapotaient à quai, sur le roulis mat du Rhône verdâtre, constricteur indolent, pourtant labile, agité par des boyaux invisibles, peut-être dangereux, par des courants ancestraux, antédiluviens. Un frisson pour le déluge, pour l’engloutissement mérité – rire du char ironique toujours penché sur notre inactivité, notre capitale mortuaire, sur nos sarcophages d’obéissance contrite, sur nos chétivités farfelues, sous-humaines ; au-delà de la déception et de l’inanité ? Que restait-il ? L’humanité du cobaye, du rongeur, la carotte sous la truffe téléguidée par la moindre invention gouvernementale. Un dimanche soir, une invitation ardente, une ardeur ravivée par la copieuse collation, ravivée par les graisses, les protéines, les sucres ; un dimanche soir ravivant les flammes adolescentes, les régressions primales de l’alcoolisme enjoué, ivrogne, vainqueur – j’aurais volontiers perforé le souvenir de la gueule de bois, bu la boisson, frémi du grelot primal, du réveil physiologique tardif, du plaisir enchanteur de la première gorgée, du premier vice ; restait la frilosité du monde, la frilosité des télétravailleurs s’interdisant toute errance, facétie, s’offrant aux largesses ouvertes par leur nouvelle routine, leur nouvelle mollesse morale – qu’ils sombrassent un peu plus bas, au lieu de flotter comme des bouées inutiles, blanches, jaunes, béates, grosses, embonpoint ridicule ballotté par les courants ingéniés ; ils flottaient comme des noyés, cadavres imbibés et pourris à la bedaine violacée, gonflée et purulente – telles finiraient les cohortes de tièdes, ragondins moisis de laboratoire, flottaisons moisies au gré des convenances, des domestications les plus outrageantes – les bedaines outragées mais repues d’éthiques digéraient les vomissures d’âmes frileuses – rien n’avivait les frileux, aucun enthousiasme, aucun humour, le frileux croissait, multipliait son anonymat, ses bornes avançaient, avoisinaient mes pénates, un ami tombait puis un autre, congélation des ardeurs, engelures, pourritures, excisions ; le frileux vous aimait de ses déjections, crachait son humeur noirâtre, dégobillait ses pensées captieuses, justifiait constamment la profonde turpitude refroidie de son corps ramolli par l’entropie, rongé par la peur, un orgueil de la peur, une sorte de triomphe – il fallait voir le Rhône charrier des bedaines par millions – car ils étaient des millions de concitoyens (hein ?), rien qu’autour de moi, des milliers d’estomacs foireux vidangés des latrines au Rhône, brunissant égouts, quais, fleuves, mers ; les ventres ventrus à l’humeur, à l’humour glacées glissaient comme des rondins de scieries, comme des troncs coupées et gâtés, vers l’équarrissage, l’inconnu silence méridional, lointain, par-delà les ports, par-delà la confluence, vers un au-delà, un bonheur statistique. Snobé par les frileux – occupés à consolider leur glacière –, le solitaire bringuebalait sa bonne humeur, sa méchanceté sous les vivats chatoyants du soleil retardant son sommeil, son au revoir, repoussant son ennemi, sa sœur impatientée. Toute la chétivité d’une ville moderne dégorgeait ses horreurs vulgaires – chétivité du pavé, des trottoirs, des plots, des poteaux – ; on reconnaissait immédiatement une rénovation moderne à la gueule, à l’horrible gueule de son dallage informe, parfaite impersonnalité, parfaite rugosité plate, fade, rugosité barcelonaise, parisienne, londonienne, turque, ou provençale, bretonne, savoyarde ; on arborait désormais le même dallage inconvenant, offrant les mêmes réverbérations aveuglantes, inconfortables, laissant crever les rares arbres chétifs, petits cadavres branchus, malingres, nourris à la pisse des clodos et clébards – mêmes laisses, mêmes maîtres, mêmes coutumes, mêmes merdes, dernières parures des dallages merdiques. Le frileux normatif, normé – non pas normal, jamais –, le frileux normé aimait divaguer une originalité de façade dans son moule, dans son bocal, le frileux étendait son empire, surveillait cet empire difforme, rénovait son empire appauvri et gonflait la chétivité à tout prix – exhibitionnisme corrompu des avarices coûteuses.
Lundi 8 juin 2020 :
Frais, éveillé, benoît, inoffensif, le télétravailleur nanti de ses élucubrations du week-end, remis de sa liberté conditionnelle, conditionnée, bornée par les inactivités d’une ville endeuillée, par les inactivités d’amis frileux, le télétravailleur naïf alluma ses appareils et remua ses doigts lestes, déterminé à user les trois broutilles du jour, impatient de regoûter une assiduité musicale non sclérosée par l’agitation post-éthylique – un lundi rose et frais, guilleret, un lundi des fenêtres ouvertes, des roseurs aurorales, des reflets orientaux glissés dans les interstices de ma façade septentrionale – les reflets de cet été retombé dans ses digressions printanières.
Il fallait cependant passer par une formation psychologique, sécuritaire, environnementale, formation gloubi-boulga pour télétravailleurs en déroute, étouffé dans sa faillite solitaire Je me fadai plusieurs heures obligatoires, assermentées comme une balade confinée, heures dégorgées par une tripotée de profiteurs – formation sans heurts et sans humour, sans relief ; moi qui espérais naïvement une pluie de quolibets, une rébellion, j’en disconvins lourdement. Après quelques tentatives, quelques rires nerveux ou onomatopées aigres, ironiques, puis une saillie finale, sans écho, je me résignai : ils prenaient cela au sérieux ; ils s’offraient aux psychanalyses de groupes, aux soins téléguidés, aux confessions médicamenteuses, aux écologies, aux économies du vice ; les cobayes ligaturaient leurs entrailles vermoulues, leurs veines hémophiles, leurs larmes de sang congelé, dur, noir au son de quelques mielleuses promesses, au son des indigences du temps ; on claironnait des victoires, des méthodes, on analysait des vides, on s’enquérait d’ineptes détresses, de détresses de colibri apeuré, d’animal réduit aux caresses et au fouet – c’était la dose de caresse. Dès l’étalage du programme – témoignages, analyses, tests, discussions, conseils, mises en pratique –, je planifiai promptement une échappée : simulant l’écoute, l’assiduité, calmant dans le silence prostré mon mépris, signalant mon attention – surveillance exigée, personnifiée par un système de coches à valider au bon vouloir des prestidigitateurs –, cliquant sardoniquement pour valider des sagesses que je n’entendais pas, j’allumai une concurrence déloyale, savoureuse et me réfugiai dans l’assiduité musicale – quelques intermittences professionnelles pour montrer patte blanche.
Carmen de Bizet, avec la philharmonie de Vienne, mille neuf cent soixante-dix-huit : Kleiber éteignait les tonnerres d’applaudissement en lançant d’un claquement de baguette – inaudible – son orchestre, son opéra, le foyer, le feu délicieux de cette grandiose préciosité bigarrée, énonçant quelques couleurs, quelques poésies à venir – de cette capacité de Kleiber à toujours maintenir l’énergie et la douceur, la précision.
Séville – Moralès se promenait parmi la garde des soldats – arrivée (bien agrémentée par la sagacité de l’orchestre) de Micaëla qui cherchait le brigadier Don José, et Moralès de la draguer un peu, puis de se consoler dans le rires de son escouade – passèrent les enfants soldats déguenillés, courageux petits gamins à tricornes, à chapeaux de paille, la voix haute, fière, expressive et claire – encore du texte parlé entre Moralès et Don José – la garde des enfants décrivit ironiquement, joyeusement la relève des deux gardes adultes, professionnelles – invasion de jeunes gens indolents, d’une foule sensuelle qui chanta un poème langoureux et taquin – arrivait Carmen que tous attendaient et requéraient – l’amour était enfant de bohème, annonciateur, introductif – bien plus intéressant, important et délicat, astucieux, que ne supposait sa gloire abstraite – elle provoquait Don José en lui jetant la fleur de son corsage ; il la ramassa et pesta légèrement contre cette sorcellerie, ces petites manières – écho du chant de Carmen dans l’orchestre – Micaëla revint et apporta une lettre de la mère de José, et chanta la nostalgie de la mère soucieuse (belle mélodie, à propos) – duo de Don José et Micaëla sur le souvenir de la mère, du village natal – le baiser transmis le défendait contre les séductions ; il était un bon et loyal soldat – il embrassa tendrement Micaëla (sur le front) et celle-ci décampa, visiblement éprise – la lettre lui conseillait d’ailleurs de prendre la jeune femme pour épouse ; il sembla convaincu et pesta à nouveau contre la « sorcière infâme », l’envoûtante Carmen – agitation des cigarières à cause de Carmen ; les soldats l’amenait devant le Lieutenant, ce qui ne l’empêcha pas de redoubler de moqueries et provocations (air du Tralala lala) – Don José devait enfermer Carmen qui le charma : il la délia, avoua sa flamme ; revint le Lieutenant avec l’ordre d’arrestation : manigance pour l’évasion, un petit air de bohème pour étourdir les nouveaux gardes et elle s’échappa dans le tumulte général obstruant les soldats et leur Lieutenant.
Ouverture : comme la douceur vespérale espagnole, comme le réveil des énergies à l’approche de la nuit, poésie enflée par le rythme pesant des sensualités de taverne, amollies – Carmen chantait et éveillait les corps languides – accélération rythmique et crescendo expressif – curieux réalisme théâtral : une immense réussite ; collusion des arts (il fallut patienter, souffrir l’ovation bien méritée du public, silence !) – Vivat pour le torero, Escamillo, qui porta son toast à lui-même, à sa gloire, au danger, à l’amour qui l’attendait ; on chantait ses exploits, sa force, la force et la hargne du taureau – Escamillo espérait ravir l’amour de Carmen puis s’en allait, son air faiblissant, s’étiolant avec l’éloignement – les gens de la taverne prévoyait une affaire, un vol, une duperie ; Carmen refusait d’y participer, arguant de son amour fou, complet [la diction des chanteurs était handicapante, on ne comprenait rien à leur français] – Don José arriva, braillant au loin, provoquant la joie de Carmen ; mais s’ensuivit une dispute provoquée par le désir de Carmen de voir son José déserter et la suivre dans les montagnes : duo émouvant et sincère des amoureux déchirés par leurs idéaux – Arrivait le Lieutenant qui railla José et lui intima l’ordre de décamper ; José l’attaqua vertement au sabre : duel ; arrivait le public de bohémiens qui les sépara – des gredins emmenèrent le Lieutenant pendant que José se résolut à vivre d’errances avec Carmen et sa troupe (fin d’acte un peu lourde et trébuchante, enflammée mais sans la poésie préludant, sans l’énergie des envolées glorieuses, un manque de subtilité mélodique et expressive pour accompagner ce drame).
Réveil bucolique, solitude assez complète, chœur des contrebandiers qui naviguaient dans les montagnes, la nuit, qui entamaient un chant narrant les périls, les dangers de la contrebande d’altitude (combien de dangers prévenait-on dans cet opéra ?) – discorde filée entre Carmen et José : il désirait aller voir sa mère et elle moquait ses pauvres compétences de contrebandier ; les bohémiens tiraient les cartes : amour, bonheur, fortune (« Dites-nous qui nous trahira / Dites-nous qui nous aimera », très réussi) – Carmen tira les siennes : orchestre funeste : la mort, la mort de José... – la troupe partit avec les ballots, les femmes entonnèrent leur façon de gérer le douanier : chant joyeux et vainqueur ; José fermait la marche avec sa carabine et partait dans une autre direction – Micaëla surgissait et chantait la peur de ce lieu hostile et abandonné, de la femme maudite ; elle s’en remit au Seigneur (très bel accompagnement musical qui éclairait les élans de la jeune femme, son hésitation comme sa résolution, sa flamme, sa peur comme sa foi, aucune superposition forcée mais une grande complémentarité, complice, intime, noire mais matinée d’espoir, de courage) – José tira et rata Escamillo qui arrivait aussi, cherchant Carmen dont il était évidemment épris : les deux s’affrontèrent au canif ; Escamillo prit le dessus et décida visiblement d’épargner Don José, le gardant à sa merci – arrivait Carmen : le torero invita tout le monde aux courses de Séville, puis partit, fier, narguant José sur une réminiscence de l’air du toréador – on écouta encore Micaëla chanter la détresse de la mère de José (ode qu’elle faisait sienne par une confusion assez subtile et permanente, visant à déciller, à apitoyer José) mais celui-ci n’entendit pas, refusa de partir, par amour buté, jaloux, confus et vengeur – finalement, il suivit Micaëla quand elle dévoila que sa mère se mourait, tout en promettant de revoir Carmen dans un inquiétant et funèbre chromatisme – la gloire du torero résonnait au loin et José s’éclipsait lentement, non sans avoir encore scruté Carmen.
Retour à Séville : on vendait des accessoires et fruits devant les arènes, on observait les danseurs, la danse ibérique, solennellement guidée par l’orchestre qui ronflait de l’intime chaleur méridionale aux stances nerveuses amadouant la foule ; puis l’accueil des toreros, la marche qui se fondait dans l’air d’Escamillo pour son arrivée, puis qui reprenait son emballement (différents airs, différentes nuances selon les corps de toreros ) – Carmen bien vêtue échangeait les promesses d’amour avec son torero qui s’en allait jouter – passage acclamé du seigneur de l’Alcade, puis la foule, l’agitation s’épuisaient vers les arènes pendant qu’on prévenait Carmen de la présence de Don José dans la ville : elle restait pour lui parler – il la supplia de fuir avec lui : l’orchestre jonglait admirablement entre la tragédie et les résolution butées, les espoirs vains de José : certaines secousses et effets psychologiques alimentaient le drame, coloraient et épaississaient le dialogue un peu délayé – on entendait par intermittence les clameurs de l’arène, le triomphe lointain, proche d’Escamillo – joie de Carmen ; jalousie de José : elle lui jeta la bague qu’il lui avait offerte et voulut se précipiter pour s’unir à la victoire rugissante du torero mais Don José la tua, puis s’apitoya sur son corps dans un large accord ténébreux, bouillonnant.
Aucune ironie dans le traitement de cette œuvre, de ses contrastes, de ses inspirations ibériques – un drame sérieux, complet, vif, allègre et chamarré, varié, tragique et expressif ; un art mélodique certain, habilement trouvé et justifié, une science généreuse des fortes mélodies qui facilitait une immersion rarement déboussolée (seule la fin de l’acte deux bégayait des fadeurs longuettes).
Dédication du midi, du réconfort stomacal aux avanies psychiatriques, sacrifice du midi aux idoles managériales, aux élucubrations obligatoires, aux guérisons téléphoniques des gourous magiques ; dédication du midi à la rédaction de doléances enfantines, ridiculement sérieuses comme l’imagination enfantine, sérieuses comme l’imbécilité des humeurs vaincues, des réalités chamboulées, sérieuses comme la tristesse étouffante des débris humains. Le débris n’avait plus d’humour, plus de hargne pour bouder ces devoirs impudiques ; le débris n’avait plus souvenir de sa pudeur, ni de celle du voisin ; assujetti, en détresse psychologique, en détresse distancielle, épuisé par l’idée d’écoper sa solitude, le débris compulsait les doléances, studieusement, selon le canevas, cochait religieusement les cases, répondait avec zèle aux intrusions maladives des démagogues – autohypnose. Une tentative revêche fut balayée par quelques rires maladroits, sots, à côté de la plaque, insensibles au mépris mérité : j’inventai, avec une emphase morne, mi-sincère, mi-ironique, la grande difficulté, l’immense torture que dessinaient les méchancetés du télétravail – lieu honni, aimé, détesté, prostration et poing lié, etc. Seule la découverte de nouveaux trajets de promenade inquiétait mes jours, inquiétait ma conscience ; la résolution de mon labeur se réduisait à quelques automatismes et réunions aussi bavardes qu’inutiles, elles-mêmes réduites au silence le plus décontenancé, désarmé. Plutôt que la révolte, la dénonciation, la complicité, ils choisissaient le rire, courtois, sérieux, de mise, crampe intestinale, un pet psychiatrique – qu’on retournât aux exercices de la maîtresse.
La Bohème de Puccini au théâtre de la Scala de Milan en mille neuf cent soixante-dix-neuf :
Sans introduction, quatre artistes menant donc la vie de bohème chantaient et s’agitaient : ils pestaient contre le froid invivable de leur mansarde parisienne : l’écrivain brûlait son manuscrit, le peintre proposait d’incendier une toile et le philosophe d’aller gager ses livres – échec du concours d’amicalités, le dernier ramenait des vivres – on buvait, on bernait le propriétaire, le bien nommé Benoît, qu’on arrosait d’un peu de vin. Rodolphe, l’écrivain, tombait amoureux de Mimi, une voisine à bougie éteinte, tandis que ses amis l’attendaient dans la cour. Duo sentimental pour applaudissements.
Au quartier latin, peinture de la foule et des vendeurs divers... les bohémiens dépensaient quelque argent en cadeau – un bonnet pour Mimi. Entrée au café où apparaissait Musette, ancienne amante de Marcel, entichée d’un politicien ennuyeux – elle l’envoyait paître chez le cordonnier et séduisit à nouveau le jaloux Marcel. Les amis quittaient le café alors que passait une fanfare militaire – acclamations de la foule – on laissait l’addition à Alaindre, le cocu désemparé.
Une auberge en périphérie de Paris : Mimi cherchait tristement Rodolphe qui s’y était réfugié après une dispute – Marcel comparait les disputes des deux couples – Rodolphe sortait et donnait la vraie raison de son malaise : il craignait de voir mourir sa mie maladive – les deux tourtereaux entonnaient un hymne à leur idylle compromis et faisaient le serment conjoint de se séparer au printemps. Nouvelle dispute de Marcel et Musette, en contrepoint.
Les quatre amis festoyaient – souvenir des amours perdues – arrivait Musette qui ramenait une triste Mimi, percluse et faible – on prenait soin d’elle (en allant vendre ses boucles d’oreille) mais malgré la solidarité ambiante, elle décédait discrètement – grosses larmes pathétiques de Rodolphe – BrooOOOOoouuum – Rideau.
Perplexité sauvage, râleuse, énervée ; perplexité étonnée, abasourdie par une telle indigence – indigence scénaristique, comique, dramatique avant tout, dont la musique ne parvenait jamais à se départir, dont la pathétique hypertrophie flambait très mollement – succession de flammèches pauvres, blanches, bleues, minuscules flammèches frémissantes, poussives, soufflées par l’emballement monotone, frileusement réaliste d’un livret à la niaiserie empruntée, en grande partie empruntée à Verdi ; indigence sans mêmes les inflammations spectaculaires, bravaches, théâtreuses d’une Chauve-Souris, par exemple. Il s’agissait d’écluser l’ennui, de détourner l’ennui, de le fuir, de lui briser les genoux – pas d’en souffrir la pleine sensation, pas de mâcher cette resucée pâlichonne de la Traviata. J’indifférais face à la petitesse lourde, à la féerie interdite, à l’humour et à la joie interdits, je ravalais une émotion condamnée par l’enfilage de perles creuses, d’orchestrations molles, rembrunies, nourrissant une indifférence surprise de se voir si bien choyée. J’avais positivement, charitablement attendu une hauteur, une trouvaille qui aurait satisfait mon goût, mais rien.
Infantilisation et castration devenaient inévitables : pour bien conformer sa populace de débris, la hiérarchie (ne pas rire) avait fomenté quelques tests, quelques examens de bonne conduite, crachoirs des truismes ingurgités pendant la journée (une journée entière !) de réunions, colloques, messes, miracles. Écoute de la conclusion : truismes contents, satisfaits (ils truismaient) – il fallait imaginer une truie, à lunettes, à muselière de plastique, une truie docte, savante, grasse, approchant son groin baveux, humecté par son haleine coincée, approchant son groin, le collant à votre oreille et grognant ses truismes comme des régurgitations trop mâchées (la truie ruminait ses truismes). Je truismais : toute rébellion matée, je truismais des réponses attendues, je larmoyais à gogo, j’obtempérais une fontaine de larmes amicales, collégiales ; je réprimais mon mépris, je réprimais dans un sourire débile, amer, méchant, toute intelligence, tout bon sens ; je larmoyais à l’unisson, selon les prérogatives truismées ; j’assurais la bonne note professionnelle lors de cette exercice qui avoisinait la stupidité du code la route (Tuer un passant d’un grand coup d’accélérateur, tuer un passant à vitesse normale, s’arrêter) ou du catéchisme destiné aux élèves élémentaire – coloriages, sentimentalités ; quoiqu’un enfant truismât moins que cela, eût refusé de répondre à ses inconvenances. Il s’agissait de truismer avec les loups – des porcelets grognant les mamelles de l’assistance sociale, infantilisante.
Mardi 9 juin 2020 :
J’envisageai une pause soulageant les sévérités de l’écoute assidue mais un temps impraticable me clouait à domicile, rivait les clous du catafalque : une douche ravigote barrait l’horizon, épongeait les toitures moroses, réfrigérait les dernières hésitations estivales accompagnant le silence miraculeux de la routine la plus basique, réduite aux âneries les plus habituelles, incontournables, aux automatismes les mieux huilés, les plus efficaces – ô tout ce temps gagné pour rien ! Silence miraculeux des psychés estourbies, du traumatisme religieux provoqué par les prêches de la veille, silence des débris retournés dans leur tombe, retournés à leurs drames télétravaillés, penauds, édulcorés.
Concert du nouvel an à la Philharmonie de Vienne en mille neuf cent quatre-vingt-neuf : En quelques secondes, l’angoisse, le stress palpable de cette tête de rapace s’effaçait, effaçait sa pâleur grimaçante, et un sourire soulagé se dessinait sur le profil aquilin heureusement filmé par la vieille et traditionnelle production – une tradition ampoulée, cravatée, délicatesse mondialisée, s’immisçant dans les postes de télévision, vieillerie coquette, parfumée, doucereuse et doctement étudiée, consécration aimable, chaleureusement applaudie – une tradition musicale qui gagnerait en éloquence à s’aventurer sur les trottoirs populaires, sur les trottoirs de l’an nouveau, à goûter les liesses viennoises (existaient-elles encore ?), le froid hivernal, les braseros furieux, l’emballement d’une foule charmée par les valses élégantes des indéboulonnables Strauss – artisans des succès cérémonieusement répétés – dans un amphithéâtre improvisé, un piédestal éphémère ; écho des applaudissements aux fenêtres, aux balcons maltraités par le vent, par l’humidité, et Kleiber – et la main gauche de Kleiber pour aiguiller son orchestre costumé à la tyrolienne, qu’en savais-je !, pour canaliser les ondulations de la liesse charmante ; le hoquet du sourire de Kleiber, amusé par la délicate facilité de cette musique urbaine, de salon, musique des traditions endormies, des ébats sophistiqués, des chromes rétrécis jusqu’à l’indolence la plus décontractée – une musique à voir, à danser – et quel stupide Viennois, quelle stupide morosité guindée dans sa place, son fauteuil rembourré, guindé par son voisin guindé – une tradition heureuse où tout le monde semblait s’accorder aux saveurs les plus rondelettes, où tout le monde s’enivrait des bulles de ce champagne frais, pétillant, évanescent, apéritif sans repas, sans fête, sans joie – sans autre joie que celle peinte par les mimiques, les regards tendres, vaporeux du maestro tout de même décidé à fournir les plus belles, les plus charmantes rêveries – il n’y avait que lui dans cette salle pour danser, pour pousser la chansonnette dans son coin, coin observé par les milliers d’yeux trop béats, trop fiers de tutoyer la silhouette, l’obscure et rarissime silhouette dont l’attention robotique ne se laissait jamais emballer, ni par le sujet, ni par l’inflammation de l’orchestre, ni par son dynamisme – un sourire poétique, en une milliseconde, tournait à la grimace alarmée par telle bévue inaudible – qu’avait donc fait cette percussion ? Quel forfait avait bien pu commettre ce paisible cor ?... L’attentif télétravailleur reconnut l’ouverture de la Chauve-Souris qui surgissait du magma de crème comme une audace accomplie : la volante thématique, la couleur de la présentation, les augures d’une suite, d’une volonté narrative, une orchestration plus copieuse – et Kleiber de peindre, de dessiner telles arabesques, d’envoyer des signaux à la subtilité comique que l’habitude de la direction, l’habitude de la pièce cadencée, de l’orchestre commandé permettait – et Kleiber de s’éclater comme un gamin, de rénover ses grimaces de bonheur, d’arrondir l’énergie folâtre du jour, d’apaiser par un sourire douloureux un crescendo ourdi par un fautif resté hors champ, d’apaiser l’erreur fatale, énorme, qui cisaillait ce profil concentré jusqu’à l’angoisse, un isolement mystérieux et contradictoire, un isolement cérébral attirant tous les sens, déterminant l’inépuisable attention des sens – même un premier de l’an, même dans le regard attendri, bienveillant, miséricordieux, d’un public alourdi de miel, vautré dans les miels viennois, dans le chocolat chaud des valses et cadences, même sous les lustres dorés, sous les caméras indiscrètes – complices de mon plaisir –, les grâces du chef frémissaient d’une nervosité toute décidée, ne souffrant aucune faiblesse.
Des pièces s’enfonçaient dans une léthargie sensorielle, intellectuelle si profondes que, for les simples portraits du montage, j’aurais éludé, écourté ce spectacle trop sucré – l’art de doubler l’ennui, de se confondre dans l’ennui le plus complet, d’anesthésier son esprit, d’étaler son empire dans chaque recoin de l’indolence, de l’inactivité, de la paresse – l’esprit naturaliste et acharné, l’esprit moqueur, primaire, diffusait les larges débilités du travail domicilié, et s’épuisait dans l’observation des larges visages des violonistes, visages élargis par la pose, et les bouquets de fleurs au premier plan, et les bruits d’oiseaux, et les boîtes à coucou, à hibou, et ces pièces ressemblant plus à des excuses qu’à des créations artistiques, des exercices savourés, gobés sans peine par le protocole des cravates, le catalogue des pierres précieuses, des silences religieux, des applaudissements religieux – n’étaient-ils pas venus ovationner le Dieu Kleiber, l’Apollon, le Feu follet insaisissable ?, et tel pizzicato, et tel Csàrdâs, et l’orgue immense, doré, chromé enseveli sous les gerbes florales, sous les roses offrandes, les pulpes, les pétales débordants aux balcons, et cette musique populaire, cette mode sophistiquée par un compositeur, entérinée par l’éternelle répétition des cérémonies...
On gardait quelques obus pour la fin : c’était l’heure du Danube bleu, du réconfort, d’un Kleiber qui s’épaississait, se contractait sur sa musique, sur son phrasé éloquent, d’un Kleiber déterminé à orner ses desserts d’une brillance mémorable – dernier obus : la marche Radetzky et ses applaudissements, ses traditionnels applaudissements hypocrites, empruntés, maladroits que Kleiber se prêtait finalement à relancer, à recadrer un peu – tout était bien qui finissait dans un triomphe parfaitement mesuré, dans les vivats.
La décence imposait d’éliminer le reste de la matinée : la lecture non plus amusée, mais passablement irritée des grammaires et orthographes branlants de mes sagouins de collègues horizontaux – aussi troublement importants qu’insignifiants : tout dépendait du sujet, de l’heure, de l’heur, des attentes et besoins, du contexte tertiaire –, la lecture du lexique accidentel, contaminé, impersonnel, résonnait maladivement avec les amorces physiques de la faim, pourrissait les sympathiques et simples bonheurs insufflés par le spectacle viennois – synthèse de mots lourds, naïfs, usure d’un dialecte baragouiné, non nécessaire, barbelé d’une rude et moche politesse, synthèse de phrases rudes et moches, de familiarités rudes et moches. On constatait, on résumait les hésitations et doléances, les soupirs épais, on précisait les réunions, on remédiait à l’atonie des réunions, on respectait l’engrenage des protocoles – un quart d’heure à quatre yeux et l’affaire était entendue ; mais quatre yeux, c’était trop en deux mille vingt : trop de risques, trop de simplicité, trop de paroles de microbes, le risque d’une créativité, créativité formellement endiguée par la laideur des courriers, déluge incohérent, archivé, abêtissant que seuls des esprits complètement assombris pouvaient décortiquer sans un dégoût cérébral.
Concert du nouvel an, Philharmonie de Vienne, mille neuf cent quatre-vingt-douze :
Changement de Kleiber, changement de morceaux. Changement de Kleiber : blanchi, vieilli, pas épuisé comme lors des derniers concerts bavarois, vieille sagesse aquiline, perchée, haute, surveillant son orchestre délicat ; un Kleiber coiffé de touffes blanches et drues, coiffure témoignant des trois ans écoulés ; Kleiber encore mieux filmé par un intrus, un témoin discret capturant le monstre en contre-plongée, de face, capturant la dérive du bec ferme, capturant la brutalité d’une bouche cernée de deux grosses rides sérieuses, le sourire ou la grimace de deux grandes lèvres, la fatigue d’une main gauche moins véloce, plus routinière, capturant quelques excentricités expressives, l’attention délirante du regard, sautillant méticuleusement d’archet en trombone, capturant quelques danses éphémères, prolongements corporels des gribouillis dessinés par la baguette métronomique ; Kleiber marqué par l’âge mais plus décontracté que lors de sa précédente apparition, presque amusé, délicatement ouvert, plus sobrement guilleret, toujours aussi pointilleux, perclus de mimiques, maltraité par les fautes, les cafouillages inaudibles – tremblement de main gauche : cachez-vous ! – rictus aigu au coin de l’œil gauche : fausse note, arythmie ! –, sorte de douleur instantanée, plissement de paupières, rictus oculaires : je vous ai à l’œil !
Digestion très agréable maintenue en éveil par cette mise en scène pointilleuse et efficace qui ne lassait guère l’attention malgré l’usuelle inanité du divertissement musical : on notait les étonnants et rares instruments (pépiements d’oiseaux, percussions timbrées, petit clairon soufflé assez comiquement par Carlos : clairon éraillé, ridicule, sorte de corne pour stade football, de rugby, au grand amusement du public, de ma sieste suspendue à cette bonne humeur), on notait les applaudissements réguliers, fièvre secouant la torpeur, les sévices du déjeuner ; on appréciait le montage précis, simple, sans chichis, sans épilepsie, doux, adéquat, icônisant proprement le chef, la pression et l’obéissance des musiciens – quelques sourires nuancés, quelques tristes Japonais, l’énorme orgue tout paré de fleurs pâmées ; on écoutait plaisamment quelques pièces originales – marches et polkas, une valse énergique, presque symphonique –, originalité visible, audible, personnifiée par les surprenants instruments (voir ci-dessus plus des enclumes, ou le roulement des tambours) ; on admirait l’honnête, le sincère plaisir de Kleiber dont le statut de légende tant établi, recherché, adoré et adulé du Japon à Los Angeles (en passant par Vienne) ; on admirait le sérieux avec lequel le maître dirigeait ces pièces à la noblesse ampoulée, à la noblesse courtisane, flatteuse, une noblesse de robe, de champagne et de moka, de valses et de simagrées.
(Par les voix de son orchestre, Kleiber souhaitait une bonne année au parterre d’adorateurs bienséants, avant de lancer l’inévitable Beau Danube Bleu.)
Je finis par absolument m’ennuyer, plus la pièce était connue, surjouée, mémorablement imprimée, frappée des gloires viennoises, plus elle assombrissait mon enthousiasme – avachi, l’œil las, m’étant suffisamment délecté des grâces du chef des chefs, je ruminais ma léthargie, ruminais les poussières d’un après-midi tout juste entamé, engoncé dans l’inactivité collégiale, entretenue par les maladresses, les retards, les hésitations, les conciliabules – mantras intellectuels inhibant toute intelligence. J’en avais fini de mes pâtisseries, de mes desserts, je nageais dans le miel, la friandise, l’éloquence douceâtre des voluptés bourgeoises – et les applaudissements à Radetzky, la bonne humeur de Kleiber, les pluies débiles de juin, l’azur timide en gestation n’abreuvaient pas l’audace, n’alimentaient pas d’idée, je n’avais rien à broyer, rien à moquer, rien à entreprendre, le réveil des indignes urbains m’anesthésiait.
Mercredi 10 juin 2020 :
Rebelote : répétition de l’indicible débat concernant la colorimétrie de nos outils, répétition oratoire, fumeuse, parfaitement vaine puisque parfaitement redondante : même vexation, colère, silence, effusion, vacuité, même orgueil dissimulé, même dispute ; pour s’échapper on s’évadait par la fenêtre pour y estimer l’hydrométrie, la température, les plaisirs de la sortie, de la promenade dont l’hypothèse s’imposait, réaction physique activée par l’embonpoint mental, par la lourdeur noire des séditieux, des incuries banalisées, téléphoniques – évaluation positive, sortie confirmée, planifiée, raisonnablement, après le déjeuner, malgré les mécontentements jupitériens, les pluies de gouttières, les mornes baignades automobiles qui réveillaient le mutisme galactique, statique de la rue. Les écouteurs crachaient l’atonie criarde, insatiable, occupaient les silences de mes soupirs, de recoin en recoin, auréolaient du grésillement de moustiques mes occupations ménagères, superpositions astucieuses des pertes de temps, sublimations des corvées, corvée pratique – automatique, bressonienne, saveur des gestes, poignée de porte, langage digital, placidité concentrée, vaporeuse –, corvée intellectuelle – automatique, urticante, ironique, vague, désintéressée, désespérante. Affrontements : camp de l’immobilisme, camp du chambardement, camp des réformes modestes, camp du je-m’en-foutisme, camp de la colère dénonciatrice – quelques esprits revêches soulevèrent la bêtise inutile de ce forfait salarié, préférèrent quitter ce cloaque interconnecté, déconnecté, irréel ; j’évitai l’escalade, n’ayant de toute manière rien à faire ; restait le ménage qui se métamorphosait en prière révérencieuse, en sacralité – un surgissement salvifique évacuait ma turpitude comme elle poussait, évacuait le trop plein, prévenant l’accumulation ; évacuait les querelles stériles, dépoussiérait la mémoire, réchauffait mes muscles encrassés, réchauffait un zèle usé par l’agonie tertiaire. Un mal pour un bien, une réunion bonjour-au-revoir-bruits-de-moustiques et l’appartement brillait d’une jeunesse revigorée, mon musée alangui, mon sarcophage bénissait ma contemplation – retour à la fenêtre – et soutenait la préparation cérébrale de l’expédition.
Évasion programmée cadencée par l’éloquent démarrage – symphonie numéro trois de Schubert jouée par la Philharmonie de Vienne en mille neuf cent soixante-dix-huit – puis le ramage jovial, entre les clapotis muets de mes pas, et la vadrouille tenace, incohérente, l’esquive des gouttes, l’esquive de quelques passants affairés, raclant l’humidité des murs, humant la fraîcheur dans leur muselière, se glissant dans l’embrasure d’un commerce timide, mal-portant, flegmatique, anémié par les grandes peurs, et dans mes rues le zigzag farfelu, obstiné, variation orchestrée sur une thème, une idée, un grand tour perclus de détours amusés, de rallonges évoquées par l’inconnu, repoussées par quelque laideur, attisées par de nouvelles fascinations – l’horreur d’un curieux parking surélevé, et ses étages pollués dégoulinant l’extase pétrochimique, la purée noirâtre grisant résolument les vieilleries abîmées d’un art-décoratif périmé, déguenillé, affaibli par l’intempérie, par une brise charmante, dansante, moquée par une phrase de hautbois, par le rire guilleret d’une clarinette ; je flottai sur les violons et humai la bouillie rhodanienne, gonflée des boues célestes, des vomissures d’égouts, des débordements amonts, boues tortueuses qui globulaient des remous, charriaient sous les ponts quelques débris ligneux, saumâtres épaves, dans les tourbillons fangeux ; à la laideur du bouillon, je dilatai une contemplation solitaire, humectée par les brumes automnales et autres humidités volatiles, décalées, rabougries par la tiédeur d’un été tâtonnant – contemplation moqueuse, riante, appréciant l’engoncement alenti de la ville capitonnée dans sa chape pluvieuse, fendue par le torrent gonflé de vase, de limon fertile – pour qui , pour les contreforts, les parking, les quais immobiles et abandonnés ? Pour les ombres lointaines, masquées, fades, larvant péniblement, timidement jusqu’aux écoutilles des péniches, masures photogéniques, onguent simulant l’utilité fluviale ? – ; un raffinement me déporta jusqu’au quai : inhabituelle chasteté sonore cernée d’allegros – vivace puis modéré –, balises des observations sentencieuses, des dégourdissements réjouis, mouillés par l’intrépide et narquois crachin qui s’épaississait selon la géographie, selon les minutes, qui radotait sa torpeur, qui martelait les derniers autochtones rabougris ; curieux rabougris enfantés par la désolation sanitaire et la reprise frileuse, bêlante des activités, des frénésies ordinaires ; quel spectacle ! quelle charmante course voluptueuse, j’en frémissais d’aise ironique, je savourais l’idiotie larmoyante des enseignes mondialisées en berne ; on flairait la nécrose, le déficit, l’arythmie fatale des timidités commerciales ; des ombres bigarrées, surlignées par la lueur plastifiée du bâillon pérégrinaient, ombres locales, éperdues en déplacements obligatoires, ou en floraisons émerveillées : on découvrait des habitués – études des bancs – qu’on ignorait d’ordinaire, calfeutrés dans la masse grouillante du tourisme domestiqué et errements dépoétisés, grégaires, troglodytes. Ma balade aérée par l’absence de la fourmilière sautillait de flaque en flaque, de carrefour silencieux en place aphone, grippée, oiseuse – on ripolinait les vitrines, on soignait des mannequins, on placardait des merveilles, des laideurs, je sautillais du luxe éloquent, réussi à la plus sordide broutille contemporaine, les contrastes s’emboîtaient, se tutoyaient, s’invectivaient dans les rues, se narguaient par-dessus la chaussée, gardaient leur trottoir vide – une pause : pas âme qui vécût ; j’attendais parfois de longues envolées lyriques, je laissais couler l’oraison délicate de la huitième – Schubert, Philharmonie de Vienne, mille neuf cent soixante-dix-huit – avant qu’un badaud empressé ne débaroulât, silencieux, emmitouflé dans ce mois de juin automnal ; un parapluie surgissait, des talons atténuaient leur empreinte sonnante dans l’ouate pluvieuse, résonance atténuée. Les Jacobins chantaient pour personne, même pas pour moi presque enfermé dans mes symphonies, leur sourdine juteuse, le pétillement étudié rebondissait, éclaboussait la pluie sottement implacable, absurde, famélique mais inévitable – un creux bleu annonçait d’autres saveurs – mais la fontaine chantait son gazouillis inaudible, méprisé pour les foules repliées, congédiées dans leur carapace – l’altière sculpture dominait un calme ancestral, un calme que seuls les vieux conservaient, inconsciemment ; je pataugeais dans un vieux film, l’Armée des ombres sans armée, sans Allemands, sans résistants, sans combat, sans lutte ; les ombres de la pluie, des immeubles victorieux, ravalés, tançant les fuyards, rares insectes frémissant d’une porte à l’autre, honteusement, craignant l’ire invisible, inexistante, craignant les rafales du rhume, les hécatombes, les représailles morales, et tous les enfermés, et tous les dispersés dans leurs quartiers de campagne.
De Schubert à Mozart, des Jacobins à Bellecour, place consternée, embastillée de toutes parts, écrabouillées par le couvercle nuageux immaculée, et l’absurde gloriole de Louis le Grand ébrouant son canasson sous l’onde faiblissant, et la pourriture de feuilles déchues, mâchées par l’eau salie, dans la boue timide, rougeoyante de cette terre battue, de ce sable abstrait, moucheté de flaques languides, faibles, qu’un rayon évaporerait en un clin d’œil : restait à glisser une paupière, un orbite bleu dans la mélasse intempestive pressurisant le vaste champ délimité, rectangle sagement découpé, sagement ignoré, tendu d’allées à touristes, d’allées à consommateurs, snobées – je suivis un axe parallèle, un terrain vierge, dans l’andante cotonneux, berçant, adoucissant mon exploration, dans l’andante de la symphonie numéro trente-trois (Orchestre de l’État de Bavière, mille neuf cent quatre-vingt-seize), dans la noblesse étudiée, érudite, érudition de la facilité, simulacre merveilleux, côtoyant mon escapade sans but, sans lendemain, sans intérêt autre que de dégourdir l’ennui, de repousser les limites de la fainéantise rémunérée – et le menuet chantait sur le pont Bonaparte, et de valdinguer sous Saint-Jean-Baptiste, sillonnait les pavés glissants, les allées purgées de leurs invasions fourmilières domestiquées ; restait un minuscule filet d’ombres peureuses courant ci et là, lustrant les ruelles, clignotant dans les ténébreux détours, jaillissant d’une traboule condamnée, réduite en rez-de-chaussée ; allègrement, dicté par un nouvel allegro finale – une vieille norme –, une fluidité mélodique claire comme une pluie cristalline, une clarté clarifiant le jour épais, gourmé dans son spleen médicinal, météorologique – le Lyonnais, la ville entière, dormait en plein après-midi de juin ; symphonie numéro trente-six « Linz », mille neuf cent quatre-vingt-huit, Philharmonie de Vienne, et l’adagio trompeur, formel, agent de contraste déboulant dans le boulevard, céleste, joie débonnaire, généreuse enflée par la science du chef, science inconsciente qui murmurait sans repos, empilait les prouesses et les contrastes saisissants ; l’esprit élargi, les cours élargis par l’amorce d’un ensoleillement, les brillances aqueuses, les reflets de fenêtres opaques gardant les secrets de la frayeur, gardant les hésitations et les torpeurs, seul, j’arpentai silencieusement et l’esprit chantonnait cérébralement dans ma timidité sans variation, s’amusait des envolées de moineaux, de pigeons, des chutes de feuilles paresseuses, vertes de sève estivale, fauchées par les timidités de l’été, par la paresse de l’été – un trou d’air aérait la perspective, la rétrécissait, les platanes s’agglutinaient, se chatouillaient, et puis leur dialogue s’espaçait ; quelques âmes essoufflées par le bâillon déambulaient d’une supérette à leur porte, d’une pharmacie à leur refuge, flânaient tristement sous les parapluies moroses, un peu crétins, insensibles aux nouveautés réjouissantes, aux réjouissances célestes, âmes coincées dans l’arythmie, usées par les déconvenues, usées par les pluies, les lavements, âmes profanées, sottes, bêtes – animaux torturés –, âmes déconnectées, sourdes, endormies, âmes éteintes, débranchées des réalités, des plus triviales aux plus exquises, des réalités des sens à celles de l’intelligence. Des âmes à parapluie, contemplant l’intérieur d’un parapluie. Le presto final me poussait chez moi mais le goût suave de la désobéissance, la possibilité joueuse de dilater encore les normes de l’emprisonnement tertiaire me rejetèrent à la terrasse d’un troquet, à cent pas de mon domicile, mélange néfaste envahi par les scories du travail poussiéreux, des habitudes, des manies existentielles, et des prouesses de la fierté. Applaudissements.
La sagesse tertiaire commandait le retour discipliné, d’autant qu’un énergumène, un indolent gonflait ma messagerie de ses alertes, époumonait sa détresse, insistait, peignait l’urgence, la fatalité en des termes enfantins, babil élémentaire, sclérose surdiplômée. La sagesse tertiaire : prendre acte de ses pleurs, notifier l’abruti vagissant ses misères que ses lamentations étaient entendues, traitées, analysées, s’armer d’un casque, d’un ordinateur, d’une souris et décliner les réparations, les secours nécessaires à ce têtard gémissant. Autre sagesse : moquer l’imbécile qui chavirait dans une mare, se noyait dans sa baignoire et appelait le voisin en tambourinant contre la cloison, l’assaisonner d’une insulte bien sentie, mérité, salée, perdre son emploi – et encore ! on était plus à une lâcheté près –, hurler de rage, de rire enragé, amer et méchant, briser les digues de la psychopathie, concevoir des meurtres parfaits, défrayer la chronique.
Sagesse tiède : provocation adolescente : ourdir une facétie, élargir les entraves du télétravail, saigner le temps, ablater l’abcès ennuyeux, stimuler la léthargie en imaginant des désobéissances cachées mais insolentes – depuis la terrasse vide, évidemment, évidence d’actualité, léchée d’un regard tout juste mousseux, je téléphonai narquoisement à mon collègue désemparé paumé dans ses gadgets, crapaud bullant dans sa vase ; qui l’empêchait de dégourdir ses pattes ? d’aller boire un demi, de visionner un film, de patienter amicalement plutôt que de m’astreindre si vertement à son supplice insignifiant ? Pas moi ! Ébauchant une nouvelle routine, une routine provocatrice, consciente pour l’instant, j’inspirai suavement deux grandes goulées bulleuses, attendis la conclusion de la larmoyance langagière avant d’entreprendre la résolution. Lentement, dans une économie de mots qui dilatait les secondes perdues, d’une précision théorique, j’imaginais mon ordinateur, je retraçais les parcours électriques, informatiques, je surimprimais les images irréelles sur le moutonnement laiteux du ciel – je notais, entre deux soupirs de soupirant, l’accalmie, l’ouverture des délices d’un vent plus sec, plus courtois, une annonce – ; ma précision théorique suffit à ressusciter le bougre, boulot indicible, pierre tombale sans fleurs, sans fragrance, sans poésie ; babil sans grâce, bêtise sans candeur, infantilisme sans enthousiasme, sans jeu ; étude de la provocation : l’autre ouït mon incorrigible négligence, entendit le ballet de quelques rares véhicules – une camionnette déchargea des condiments, un chien jappa furieusement, le vent annonciateur secouait la conversation, berçait la plainte ineffable – à une époque où des flics avaient cavalé après des promeneurs hors périmètre pour les verbaliser, risquais-je le pilori pour délit de télétravail non domicilié ? Je ris un peu, jaune puis franchement ; j’essayai de faire venir mes amis vicinaux, essayai de les séduire, de les égayer en partageant ma dernière trouvaille, en les invitant : dénégation, tiédeur. J’avais eu mon écoute musicale assidue, ma promenade assidue.


