Déshérence
Septième semaine
Jeudi 2 avril 2020
Je croisai le bonhomme fidèle à l’horaire, absent, les paupières rougies, le regard blanchi par la fumée de sa pipe. J’avais laissé Ébéniste terminer l’ouvrage ; il avait promis d’en finir. Je multipliai les sorties, débonnaires, gaillardes, non-attestées sur l’honneur ; je testai les bancs, jugeai leur emplacement, leurs expositions, leur confort – différents modèles de bancs, du traditionnel six-planches vert, aux guenilleries métalliques modernes, en passant par les plots sans dossier, et autres joyeusetés contemporaines –, leur vue, leur promesse contemplative, leur agitation alentour, leur nuisance sonore, leur pollution humaine. L’instinct emmagasinait ses sensations ; il fallait assouvir les longs quarts d’heure savoureux d’une lecture éperdue ; si l’univers conscient brouillait celle-ci, la note du banc se dégradait, si l’inconfort, le bruit, les gênes hominidées interrompaient prestement le parcours des mots, le siège était rejeté. Il fallait doser les températures – ces jours d’avril ressassaient une humidité mal éventée par les cache-cache aériens –, il fallait réguler le conditionnement des doigts, aiguillages intolérants des pages.
Hors les murs, hors le cloître trop parcouru, trop familier, la lecture se dilatait des heures ; savoureuse, sérieuse, appliquée, elle ravalait les retards accumulés, elle diminuait la pile des attentes repoussées – j’alternais, dispersais les ennuis, les lassitudes, engloutissais les genres : poésie, policier, pensées antiques, romans, poésie, journaux, récits, poésie, romans – intercaler de la poésie, des pauses ; je m’inventais des surprises, trimballais un sac à dos plein de bouquins alléchants. Quel voleur se satisferait d’une telle rapine ? J’imaginai la déception du pickpocket fouillant, médusé, les tréfonds de ce sac inepte, au butin si prometteur, pesant (pas d’or).
Ébéniste avait inséré la dernière plinthe, avait refermé le trou et complété le plancher : il m’attendait, un chiffon à la main ; il avait briqué l’œuvre et la surveillait d’un regard expert, sondait la surface, scrutait l’imperfection tout en débitant un bavardage fiévreux, un bavardage plein de fautes, de conditionnels, en alternance des temps – repos le lendemain ; il fallait que le plancher récupérât de sa naissance, comme un bébé affaibli par l’accouchement ; il viendrait arracher la moquette samedi, il fallait battre le fer, ne pas faiblir, s’acharner méticuleusement ; surtout, occuper les absences, les paralysies de l’emploi du temps vidé par Pharaon. Fatigué, il rassembla ses affaires, ramassa les restes, les rebus de bois et disparut, non sans avoir lancé un dernier regard analytique, sévère à son parquet endormi. J’achevai ma journée dans les hauteurs en sursis, m’attendant à voir le plancher se fissurer, projeter ses lattes, craquer, rompre – pas un bruit. De la pointe des pieds, je le frôlai pour la toilette nocturne et me réfugiai bien vite à l’étage.
Vendredi 3 avril
Vendredi silencieux – j’avais perdu l’idée du silence matinal, de la solitude matinale, heureuse et indécente –, vendredi de pure perte : le week-end était décrété par la somme des absences soit soudaines, goguenardes, soit planifiées, étudiées, médicales – tout le monde avait sa raison bien commode : face à la grande évasion, quelques impromptus tournaient en rond, tournaient leurs pouces dans le silence interposé des domiciles éloignés ; j’en étais ; on savourait ce chômage de facto, ce chômage rémunéré, tacite, su et quantifiable, on balayait quelque vieille poussière profitant du ralentissement, de la surgrippe du vendredi, de ce vendredi vaseux, embourbé dans l’apathie et l’indolence.
Je ventilai la lassitude, l’inutilité fate d’une telle matinée dans l’examen pénible mais contagieux qu’offrait la modernité accomplie et ubiquitaire. Spectacle morose du journalisme et des maussades abrutissements : chaque pige, chaque parole débitée par ses vidéastes ininterrompus, pompeux, experts du mensonge, chaque brève expédiée sous les signatures unanimes m’urticaient inlassablement, déchaînaient une haine stérile, placide. J’avais assouvi un pamphlet charnu, vert, impubliable – pouvait-on envisager d’écrire quoi que ce fût de publiable ? –, farouchement haineux, à l’insulte calleuse, à l’épithète sonnant, affront inavouable et vite enterré, qui n’aurait provoqué que quelques cris d’orfraie puis une indifférence pâteuse, convenue, un oubli rapide – le concept même de mémoire, de mémoire politique, collective, ne pouvait souffrir aucune actualité, s’effaçait quotidiennement. D’un doigt j’effaçai tout.
Je contemplai le parquet qui n’avait pas frémi, pas émis un craquement – était-ce de bon augure ? – et j’envisageai plus agréablement le remplissage de mon salon vide, fraîchement réchauffé par les reflets vernis, les dorures des nœuds, par l’assemblage plaisant des lattes. Terminant la matinée dans une féconde animation, je couchai plusieurs idées, plusieurs suppositions dans des croquis soignés par la vertu du temps à perdre, du temps à écouler avant de recouvrer les libertés confisquées par le gouvernement – le travail supposait de rester sérieusement vissé à son bureau (mes genoux), à son ordinateur, et les marches quotidiennes requéraient une entorse instrumentalisée.
Elle m’envoya quelques messages dérogeant aux règles du bonjour-bonsoir, de la routine éloignée : les politesses éloignées s’étaient parées de lieux communs frileux masquant difficilement deux bonheurs différemment, lointainement partagés, sous les hospices cadenassés de la solitude, déesse du retour à soi, des soi ragaillardis par les souvenirs de la personnalité adolescente, la personnalité sans partage, tout nombril, appétit, désir. Elle envisageait – présentement – un retour en ville, une fois les chaînes républicaines déliées, de rentrer en sa colocation ; elle envisageait les pourparlers ; je n’avais rien à refuser à ma colocataire, la raison et les raisons communes m’interdisaient de lui opposer quelque argument ; rien ne me pressait non plus ; en fait de désirs, ma solitude ne souffrait aucune nostalgie, appréciait son propre retour totalitaire, son emphase et sa mainmise. Je bottai pour plus tard, me fendis d’une explication, exploitant les travaux, me faisant, l’espace d’une grimace, l’avocat des distances contrôlées – l’emprise des charlatans immisçait son ombre dans ses méninges engourdis : la démence (la seule épidémie, contagieuse, maladive, pyrétique) miasmait de neurone en neurone, activée par les gros nez masqués des docteurs en sénilité. Elle n’envisageait pas de retour avant d’en obtenir la permission étatique, via une grande révélation mondiale : il faudrait l’autorisation de cent prix Nobel inconnus, les ronflements collégiaux de mille vieillards en pétoche pour qu’elle sortît de son trou, où elle s’était claquemurée avec sa mère – plaintes convenues contre le maton du bercail retrouvé ; il aurait fallu y réfléchir avant de paniquer !
Samedi 4 avril 2020 :
Arracher la moquette fut encore plus réjouissant que d’éclater le carrelage, et l’affaire d’une grosse demi-heure durant laquelle j’affichai enfin une utilité, une complémentarité accélérant les prévisions de mon Vulcain attitré – on descendit les restes de mon confort spartiate : j’envoyai le matelas et des amas de livres un étage en-dessous par-dessus la balustrade de la mezzanine et Vulcain de les réceptionner, à bout de bras gonflés ; j’arrangeai vaguement mon salon tandis qu’Ébéniste savourait le calme lacustre de son travail achevé, caressait du regard son parquet ciselé, sans un accroc, encore immaculé. La découpe de la moquette donna des suées enfantines : non sans plaisir éplucha-t-on cette carpette inconfortable, dont je n’avais jamais interrogé la pertinence avant ma table rase ; en locataire proactif, j’anéantissais cette sorte de gros tricot rêche, robuste, grattant, poussiéreux et rapiécé par nos passages quotidiens, abîmé par la lourde constance des meubles ; on déclencha un tourbillon, une nébuleuse de cendres volantes, de copeaux décoincés ; on libéra un million de scories allergènes, des volutes éruptives s’échappaient par les fenêtres, béances crachant les pourritures séchées, macérées, vieillies dans les rayons de cette ruche accidentelle. On roula sur nos épaules des parcelles de tapis, on les entassa dans sa bagnole et j’allai les jeter joyeusement à la benne la plus proche, pèlerinage régulier, non moins extatique qu’une longue marche christicole.
Un samedi de confinement : quelques familles hagardes, muselées – déjà on entravait les gosses, ces postillonneurs silencieux de pandémie –, arpentaient timidement leur rayon d’opération en quête d’une miche de pain, d’un rôti, fomentaient une sortie au carrefour market. Camouflé dans la voiture anecdotique – quoiqu’une des seules de la ville à daigner rouler –, je respirais la quiétude triste, maladive du quartier.
Il faudrait beaucoup de fatigue et d’alcool pour que j’endormisse mon ennui sur mon matelas affaissé, débile, dernier octroi de confort. J’organisai ma fuite, convainquant enfin un camarade de violer les interdits, d’attraper une bribe de courage et de faire tinter nos verres, remplis par ma générosité compensant l’incruste tardive, remplis par son intarissable réserve d’alcools, somme raffinée de cadeaux, trouvailles, achats, par sa cave étudiée, assemblée au gré de découvertes attentives, au gré des multiplications artisanales, de l’industrialisation commerciale des redécouvertes pseudo-artisanales. J’entassai amicalement, docilement dans mon estomac, dans mon foie délavé les digressions gustatives de mon docte savant ; je préférais les douceurs d’une bière simple, légère, d’une bière à engloutir, à boire plus qu’à manger, ressasser, digérer ; mon ami préférait mâcher son breuvage, comptabiliser les saveurs, les fioritures complexes, les fermentations épaisses. Le duel bulleux et bavard s’évanouit dans la contemplation sage, curieuse mais critique, bavarde, parfois moqueuse, de ses démonstrations : étude complète de sa bibliothèque vidéoludique, aperçu d’une cascade confuse et pléthorique, mal arrangée de jeux divers, conceptuels, ravalement de vieilles façades, réelles trouvailles novatrices, truculences, amusements, gestion des eaux, tournoiements épileptiques, charges de cavalerie, escapade, survie, construction, sortilèges, variété parfois jamais déballée, jouée ; j’étais étourdi, embrumé de bière, confondant les petits miracles enchaînés. Il multipliait les courtes démonstrations, laissait cette éloquence infuser mon ébriété. Mon appétit fidèle éclusa encore quelques blondes sans goûter aux amuse-bouche, aux diversités innombrables proposées par mon hôte, en piochant dans ses placards et son frigo de quoi grignoter. Je sentis mes paupières rougir, mon dos s’appesantir dans le fauteuil. Mon imagination galopait, loin des rires inconscients, des reparties automatiques : ce manège spectaculaire ravivait de vieilles idées, inspirations passagères mais ressassées : j’étais sûr qu’il y avait mieux à faire.
Il y eut les dernières recommandations, les promesses de circonstance, les salutations assoupies en bâillements, la complicité de dernière minute ; il y eut gradient rafraîchissant, les courants d’air des artères évidées, exsangues, les tourbillons autorisés par les cubismes stupides, sans lien, sans pensée, sans amour, des architectures maudites.
Dimanche 5 avril 2020 :
J’émergeai des vapeurs tenaces, les excitations post-partum contrecarrant les acharnements somnifères, les excitations scabreuses, méninges échauffées, gonflées dans leur cage, abêtissant, effondrant les édifices imaginaires, les ruinant, ne laissant qu’un marécage de décombres abrutis, quasi douloureux, et les suées nerveuses à la causalité incohérente, les suées malgré les ventilations radicales, malgré l’irrigation intense, préventive, dernier sursaut d’intelligence nocturne ; la couette épongeait mon humidité, ma crasse baveuse, mon énervement fluvial – je me levai sans sommation intellectuelle, manquai de m’évanouir sur le parquet, j’encaissai l’assaut physiologique des initiatives trop brusques, de la tension oscillant, le vibrion d’un feu-follet, j’envisageai une douche, la toilette complète, luttai, repoussai les forces ennemies, perçai l’encerclement mental, liquéfiai une grosse demi-heure hagarde, penaude, puis rassemblai mon apathie pour la vautrer à nouveau sur le matelas. Réhydraté, rafraîchi, lavé, je sombrai, rasséréné.
Sommeil abrupt, réveil plein de lucidité, de vigueur, d’humeur renouvelée, la bile évacuée dans les caniveaux des rêves réparateurs mais obscurs : il y eut des déraillements, l’analyse botanique de la flore encadrant le chemin de fer, l’envol d’un fer à repasser, et petite angoisse finale, commune : le fameux coup du sac à dos, des pattes cotonneuses, des entraves ralentissantes : après une course impossible dans les rayons d’un supermarché, un ami inquiétant posait une main plutôt amicale sur mon épaule, intention ingénue corrompue par les détraquements des engrenages neuronaux, des neurotransmissions foireuses. J’avais éclusé la matinée et me sustentai de quelques réserves simplexes. Anémie dominicale
Je ventilai les tentations ordinaires du dimanche, absurde journée des modernités salariées : l’ordinateur en vrac, les câbles ballants, nigaud débranché, chuintait des mélopées séductrices, des boniments qui mâchonnaient ma léthargie, qui suçaient mon imagination paresseuse, désireuse de s’oublier en chronophagie divertissante. Diversion de l’imaginaire.
J’arpentai le Parc de fond en comble, décryptai des parcelles laissées aux plaisirs de cinq passants, assez courageux pour défier une patrouille de flics absurdes, sérieux, mais peu zélés, impolis, patrouille de marcheurs machinaux peu désireux d’interpeler qui que ce fût. On avait fermé les serres – risques de contamination tropicale ? –. On avait fermé le jardin aux plantes malgré son plein air accueillant, ses parterres chamarrés, ses opulences florales, ses latinismes ubuesques, que ma mémoire s’amusait à ne jamais retenir – problème déjà évoqué. Évidemment, on avait interdit toutes les échoppes, et les manèges, la horde de Guignol, le zoo – les singes rageaient férocement, nasillaient des élucubrations, mécontents de ne pouvoir faire les fanfarons, de ne pouvoir secouer leur cul, leur queue, aux gamins hilares, aux parents faussement gênés. J’arpentai les allées lavées de leurs coureurs intolérants, lavées des colonnes de coureurs à écouteurs, à montre, à chronomètre, à performance. J’arpentai l’île, silencieuse, le train éteint – évidemment –, le vélodrome clos, le lac endormi, sans brise, sans vague, une grosse nappe verte, épaisse, quasi pétrolifère. J’arpentai la roseraie, soulageai ma fatigue, m’ennuyai savoureusement, somnolai en contemplation des cieux immaculés – pollution en berne – et des turgescences florales ; les champs visibles mélangeaient leurs nuances ; la pâleur poussiéreuse du plomb lyonnais s’était évaporée ; s’étalait le fier azur déifié par l’étoile narquoise, rappelant son diktat olympien. Contemplation allongée, lascive, contemplation sur banc rugueux – existait-il, quelque part, un banc confortable ? –, contemplation menacée par les douleurs des muscles écrasés, encore affaiblis par la convalescence alcoolique, contemplation post-alcoolique.
Lundi 6 avril 2020 :
Retour des vapeurs d’enduit, des mélanges, des percussions, des empressements d’Ébéniste. Chassé par ces rumeurs et pollutions diverses, je multipliai les graves outrecuidances professionnelles, légales ; sans daigner interroger le ministère de l’intérieur, j’aérai mes réunions du matin – mes réunions formelles, tout en formes – pour lesquelles ma participation pouvait se borner à un profond silence studieux, un silence docte, obstiné comme un reflet de la froideur d’avril, amusé par la vue des tortues s’écrasant les unes les autres afin de glaner quelques ultraviolets, ragaillardi par les caquètements des anatidés, incessants, cacophoniques, hommage à leur règne totalitaire par défaut, bonhomme, rois des prairies sans concurrence humaine, et dandinant leur arrière-train avec amabilité – j’aimai ces canards et ces oies bravaches qui m’ignoraient, sentant mon spleen, mon égarement, ma fugue du domicile bruyamment ratiboisé ; ils barbotaient, cancanaient des enfantillages, s’envoyaient des coups de plume, des rosseries duveteuses, dans les tourbillons des pollens, les blancheurs des marronniers, séchaient au soleil, plagistes replets, béats, bectant des cochonneries grouillant çà et là. Parfois une grappe de becs plats m’escortait le long d’une travée, en rouspétant puis divergeait, poursuivait une route sûre, déterminée, grégairement convenue par le troupeau, ou des oies s’égaillaient en vociférant, en m’invectivant : salaud ! dégage ! macaque ! primate ! homoncule ! qu’elles braillaient. J’aurais beaucoup aimé devoir faire participer ma ménagerie ornithologique à une réunion mais le téléconfinement n’improvisait pas ce genre de drôleries.
Je rentrai par le boulevard Anatole France et son gros lycée du Parc – secteur que j’évitais d’ordinaire en raison de sa pauvreté en banc –, énorme édifice à la pollution centenaire, assurément centenaire, à la crasse incrustée noircissant les rares fioritures de la caserne convertie. On s’étonnait des disparités de la salissure, de la disparité des budgets alloués au ravalement des façades engluées dans leurs pollutions collantes, l’aile nord arborant les strates accumulées, mélangées d’un siècle de noirceur citadine, des encrassements jamais contestés. On s’était enquit de la photogénie de l’entrée, de la perspective barrée par la pétulance épaisse des platanes. Quelques étudiants naviguaient – compte-goutte des laissés pour compte, des solitaires pris de court par les entraves étatiques et n’ayant pu fuir les pestilences de la ville abandonnée, des prisonniers de leur chambrette, d’irréductibles adolescents fâchés avec leur famille, des internes trop sérieux pour quitter leur mansardes –, quelques élèves de classes préparatoires perlaient par la porte entrebâillée, les lycéens étant probablement calfeutrés dans leurs télé-études.
J’étais heureux, surpris, amusé de voir surgir d’une fenêtre grande ouverte la face acariâtre, boudeuse, maugréante (même s’il ne disait jamais rien) du concierge, immobile bouledogue fumant des Gauloises sans filtre. Du temps de ma scolarité, tôt le matin, après avoir professionnellement ouvert les grandes portes pour la cérémonie quotidienne du pèlerinage géant – un petit millier de gredins en retard se rassemblant nonchalamment, joyeusement, paresseusement, précipitamment (selon le retard, l’avance, le plaisir, le déplaisir, la patience, la curiosité, la fatigue, l’entrain, la persévérance, la résignation, etc. des uns et des autres), dans les cours compartimentées du lycée. Bouledogue veillait, exhalant ses fumées et son mépris, son espèce de hargne injustifiée, collant bien à son métier, son rôle, exhalant son apathie palpable, son indifférence frustre et mécontente, il veillait fenêtres grandes ouvertes sur son stock de conserves alimentaires, sur son petit appartement, mirador d’où scruter les allées et venues des élèves studieux, des cancres, des révoltés, des intellos (selon etc.). Son règne implacable devait dépasser, englober celui de plusieurs proviseurs, il avait dû voir défiler des centaines de professeurs, des milliers d’adolescents, gamins et gamines en fleurs, sous sa moue blasée, sévère, sous le brouillard de ses grosses clopes, sous son austère surveillance. Avait-il une femme, une famille, pouvait-il sortir de l’enceinte du lycée, n’était-il pas coincé comme un minotaure, gardien éternel, gros cerbère muet ? Je ne saurais jamais.
Comme ces professeurs qu’on estimait vieux, un orteil à la retraite, mais invariablement éternels, subis par les cadets et benjamins, continuant d’étourdir de bêtises ou de lumière les témoins plus jeunes, le gardien arborait quelques rides supplémentaires, un embonpoint devinable à la rondeur des épaules, au regard avachi, voire brutal, quasiment mauvais, plus hagard, contemplatif mais toujours coléreux, maussade. Je ne connaissais pas le timbre de sa voix, non pas que je l’eusse oubliée, comme celle de tel enseignant habitant les limbes mémoriels, non ; jamais il n’avait causé, c’était un homme qui ouvrait les portes puis les fermait, et régnait accoudé à sa fenêtre. Rien à voir avec cette vieille brebis communiste, molle, professeur de mathématiques à grosse barbiche, blanche, épaisse, moyennement entretenue, dont la voix pâlotte – je me souvenais qu’elle était faible, douce, polie – ne surnageait pas dans le brouhaha général de sa classe distraite, quasi révolutionnaire – le vrombissement des bavardages couvrait sa logorrhée mal époumonée, logorrhée impuissante qui nimbait mes angoissants rêves du retour à la case lycée, quand ce n’était pas au primaire ; ces rêves inconfortables où je subissais un recommencement futile, contraint et décalé, rêves toujours braqués sur les mathématiques (ou le sport !), détaillés par les tables trop petites, les chaises crissantes, les sac-à-dos trop chargés, et le professeur éteint, assis à son bureau, psalmodiant son arithmétique qu’un déluge d’inconvenance enfouissait dans les ténèbres fiévreuses du dégoût, dégoût de la chute, des années consommées, dégoût du critérium et de sa gomme inopérante, dégoût des livres scolaires, des absurdités d’une réinstruction engourdie, oppressante, dégoût des pourquoi en suspens, dégoût de cette narration onirique foireuse, déconnectée des nostalgies heureuses de cette adolescence chérie, facile, adolescence riante, folle de rires et les quatre cents coups, minuscules coups, montagnes de complicité, adolescence voyeuriste, timide, bavarde, amicale, curieuse, frémissante, à l’enthousiasme incorruptible des explorateurs, tranchant leur terra incognita à la machette, caravelle adolescente à l’orée d’un nouveau monde odieux, stérile, mortel, sénile, grotesque, duplice, cynique, vicieux, pervers, tortueux, salarié, mécréant, impie, athée, inversé, inverti, pleutre, triste comme la mort, triste comme le néant bernanosien, triste comme le silence des dieux.
Mardi 7 avril 2020 :
Les citadins saturèrent rapidement ; on les entendait désormais maudire la campagne obligatoire, leur refuge, leur Eldorado pourri, décevant, trop isolé, nigaud ; ils étouffaient dans leurs vastes demeures, souffraient mille maux familiaux, agitaient un misérable poing contre les ordres, les oboles, les mépris étatiques – ayant simplement transporté leur urbanité dans les champêtres verdures alentour, ils s’abîmaient dans la routine simplexe du télétravail et des emplettes à l’hypermarché. Finies les promesses jamais tenues de la ville, finies le plaisir orgueilleux de la comparaison anonyme, des regards, soirées et fêtes anonymes ; la campagne manquait de frivolité, tout s’embourbait dans l’utilitarisme automobile et la somnolence sociale, entendue, locale – les mécréants s’indignaient de concert, agitaient les thèmes désespérés, fulminaient mielleusement, petitement contre leur emprisonnement volontaire, chantaient les nostalgies passagères puis omniprésentes, rêvaient à l’unisson des grossièretés de la ville, des consommations furieuses, des ersatz restreints : voilà à quoi j’occupai le vaudeville permanent qu’on nommait réunion. Plus personne ne travaillait, on partageait les facéties, les lubies fainéantes ; certains se désolaient des digues antisociales, d’autres vantaient l’isolement, la béatitude adolescente, la béatitude solitaire, stérile, narcissique ; les moins béats, stériles, solitaires, enrageaient de se voir enterrer, parfois avec un surcroît d’oncles, de frères, de marâtres.
Dur de parodier cette comédie, cette sinistre comédie inhumaine, triste, absolument désespérée, de répéter cette litanie plaintive et si mal exprimée, qui évitait soigneusement d’ausculter ses faiblesses – la première, d’avoir si piteusement, si précipitamment tremblé sous les injonctions glaciales du kraken étatique, d’avoir été, comme un gros banc de morues, capturé et disposé, en gros, en paquets informes et débiles. J’entendais leurs psychanalyses, leurs aveuglements, et les convictions étiolées – la moquerie comme œillères, comme anxiolytique, comme onguent des excuses, comme anesthésiant des rages de dents, etc. (à décliner selon l’indéfini des souffrances molles et morbides du temps).
Pendant ce temps, pendant ces décompositions improductives du temps, Ébéniste s’acharnait à achever la pose du parquet dans la mezzanine ; par intermittence, dans le rare silence offert par les harpies téléphoniques, j’entendais son opiniâtreté, quelques jurons crachés entre deux cous secs. Passé vingt heures, je l’expulsai poliment, ne manquait de railler poliment son échec – la nuit avait déposé sa couette, avait endormi le gros corps convalescent de l’ex-capitale. Je demeurais dans mon lit de camp, cerné par ma bibliothèque volante, écrasée au sol, éventrée, éparpillée selon les appétits, les rangements expéditifs, provisoires.
Sommeil fuyant, et pour cause : aucune énergie n’avait été dépensée.
Mercredi 8 avril 2020 :
S’il existait des journées, une immense majorité de journées durant lesquelles je travaillais peu, il en existait aussi dont la pure oisiveté revêtait une forme solide, cristalline et précieuse, en somme.
Il y eut l’évier de la cuisine, le ruissellement de la vaisselle, les contours opulents d’une douche, le décorticage de crevettes journalistiques, les interférences amicales, les fous rires distants, les complicités moqueuses ; il y eut le martellement d’Ébéniste ferme et régulier, drapant mon simulacre dans les scansions, les volutes du sérieux consommé. A midi, il sonna les coups du déjeuner en annonçant la victoire, en dévoilant un deuxième plancher aussi lisse et frais que le précédent, dont le vide chaleureux marquait les murs absurdes, crasseux, abîmés par les jeux d’ombre, par les léchouilles ensoleillées, par les coups hasardeux et l’humidité odieuse, pernicieux ennemi de tous les habitats.
La promenade bien accomplie, je subissais les assauts renouvelés d’Ébéniste, craignant de voir son seul client passe-confinement disparaître, s’évanouir dans les arrangements financiers, commerciaux : il s’agissait de déterminer mes besoins mobiliers, d’habiller avec goût, de proposer du sur-mesure, contre le prêt-à-meubler sans goût, froid, démocratique, consumériste ; il proposait, dessinait sur des bouts de cartons, des emballages divers, avec un gros feutre puant, de cette fascinante puanteur chimique, âcre et chaude, sorte de cancer gazeux, flottant, il dessinait des gribouillis, des perspectives quasi cubistes, des abstractions géométriques qu’il demandait de prolonger par l’effort de l’imagination, il simplifiait, s’empressait, multipliait les ébauches rehaussées par la technicité verbeuse, par les variations économiques, les vitesses de construction ; il fallait trancher, c’était ce que l’artisan exigeait, sabrer les coûts, les intempérances professionnelles, les largesses maniaques ; Ébéniste voulait reboiser tout l’appartement, de fond en comble, nuancier de toutes ses prouesses ; je signais pour trois nouvelles dépenses, mesurées, impératives, complémentaires de la belle clarté du parquet, de son duo de couleurs – Ébéniste m’invectivait d’ailleurs : me mettre en branle, acheter matériel et peinture, il usinerait le meuble pendant mes rénovations plastiques. Je recueillais quelques conseils, prévenais certaines difficultés, m’assurais de la possible assistance du chômeur en sursis. Je signais donc la confection d’une bibliothèque, de planches ouvragées, soutenues par des appuis originaux, à mon bon goût, bibliothèque longeant les trois murs, sur quatre étages ajustés, soudée en toutes ses parties, soudée aux placards – deuxième commande – du même bois, du même style, continuateurs et contrastés, rappelant le parquet voisin – je m’offrais des moulures, des frontons audacieux, des voûtes à l’inutilité prometteuse. Dernière commande : l’habillage du bar de la cuisine, fronton du salon, l’habillage de sa nudité débile, la nudité de ses grotesques matériaux, l’habillage des étagères intérieures, au diapason. Serrage de main convaincu, prise de mesures finales, regard entendu et gourmand d’Ébéniste, bonne soirée.
Défaillance sentimentale entraînée par un dialogue sans intérêt, empilement de sempiternelles politesses et convenances de couple découpé, sempiternels étonnements renouvelés : je camouflais mal les réjouissances de cette entreprise, l’existence et l’avancée de ces travaux – affront unilatéral, mépris évident, dépenses ahurissantes. Colocataire, la sous-locataire admise à l’écartement de ses jambes, la sous-locataire qui n’avait jamais participé aux bienfaits intérieurs, qui n’avait ni goût, ni envie, dont l’apport était un salaire et une télévision, meuglait – ça se lisait – des rabrouements, tricotait une crise de jalousie, moquait mon manque de confiance. Pressé de trouver une excuse pour ne pas répondre à ses méchancetés sans saveur – même pas la force, l’originalité du mot –, je m’endormis sur mon matelas, pressé de recouvrer les hauteurs de l’étage – respiration du parquet –, pressé par des méditations ironiques, circulant dans la bêtise de la revendication – pourquoi s’indigner d’une rénovation si bien menée, politiquement soutenue par le propriétaire, lorsqu’on n’avait jamais contribué qu’à l’avachissement d’un lieu ? Quand on souffrait placidement la rapide décomposition des masures locatives ? Quand on regardait les craquellements du plâtre, les trous dans la peinture, les chutes d’enduit, les souillures humides avec la placidité de la velle, de la velle pour télévision ? De la velle pour pilule, disposant des ardeurs masculines avec la placidité d’une crémière ?
(Que venait donc faire la confiance dans cette histoire ?)


