Déshérence
Douzième semaine
Jeudi 7 mai 2020 :
Des choses concrètes : Ébéniste, l’habitué, l’habituel, frappa à la porte et m’invita dans sa camionnette afin d’y analyser les intenses réflexions et remue-méninges de ses soirées. En guise d’échantillon de canapé, on décortiqua les baroqueries d’un fauteuil aux boiseries dorées, au rembourrage tendu et moelleux, le tissu pâle cachait ses subtilités dans un chromatisme, des réverbérations chatoyantes qui aéreraient les austérités imposantes de mes additions précédentes ; on additionnait les nominales flatteuses. La séduction prit et on bringuebala le rejeton, qui éclaira la pièce de son contraste idéal, de ses motifs courtois – l’entremise des motifs agrégés, des époques agglutinées avec attention, l’assemblage fonctionnait admirablement et les sifflements prémonitoires, prophétiques, enthousiastes d’Ébéniste signalaient les confirmations de son goût ajusté. On charrierait le canapé sous les hospices les plus pressantes, on consultait l’ajout d’accessoires essentiels, complémentaires, arpentait encore les merveilles empilées de cette grotte ubuesque, musée urbain caché, égoïsme amusant et délicat, on dégageait les plans d’une nouvelle penderie – un oubli, un trou stupide comblé par les cartons ahuris, éventrés selon mes besoins vestimentaires, littéraires, principalement, et les parures hivernales à l’abandon prudent, amoncelées, empaquetées entre les boîtes supposément éphémères et le mur indigent. On mesurait précisément, on évaluait les coûts, un projet rondement emballé, pesé, validé, expédié aux productions, aux ateliers.
Des choses immatérielles : bavardages lunaires, appesantis, presque essoufflés – par zèle, par terreur étalée, par prudence docile, facile, les têtes pourries annonçaient préalablement la prolongation inconditionnelle du télétravail dont on ne nierait plus les grâces, les bienfaits. Pour un temps, le temps que dureraient les méningites globales... Aux bavardages lunaires répondaient les applaudissements chauds, enjoués des plaignants inconditionnels du télétravail qui ne nieraient plus ses méfaits – dont le principal consistait en la garderie des enfants congédiés par leurs écoles. L’ennuyé radical coupait micro et oreillette, potassait sa poésie, redorait la toiture affaiblie de sa demeure, révisait l’installation électrique, échafaudait des désobéissances non pas civiques – le civisme ne rimait plus qu’avec délation, procès-verbal, superstition aux oreilles cirées du citoyen. L’ennuyé échafaudait des désobéissances minuscules, isolées, invisibles, échappait aux contrôles policiers, échappait aux réunions téléphoniques, informatiques, aux contrôles informatiques. L’insignifiance et l’agitation, mamelles des temps confinés dont la suture approchait et émoustillait les hères trop investis n’imaginant pas qu’on libérât les foules maladives, les vecteurs de miasmes, qu’on remuât les poussières de cette crise – qu’on restât sous le tapis, moutons grelottants, grincheux, dociles, pitoyables ouailles heureuses, satisfaites, enjouées par le malheur du voisin, le malheur commun, partagé comme un bouillon maigre. Il fallait réinventer le télétravail, telles étaient les éloquences que je n’entendais pas, dont je mimai l’écoute, assidue, surveillée, filmée, mais l’esprit s’esbaudissait en moqueries – réflexe ennuyé, purge, exorcisme défiant la pure folie – puis en dérapages rêveurs, en siestes vaguement écarquillées, à peine réparatrices, en sursauts fantasmagoriques irréels happés par la virtualité sentencieuse. La prudence et l’ennui laissaient les manettes aux pétulances d’un zélote, bien décidé à bruisser un projet, à ourdir des remplacements, des idéaux inutiles, inefficaces, à compliquer plus avant les emplois du temps, les obligations horaires, les freins chronophages ; les suradditions de futilité. Il fallait étendre la marginalité, installer son règne – j’en voulais énormément aux emballements globalisés, aux tendances imitant ma routine, venant y insérer des millions d’abrutis, y enfoncer les trivialités goguenardes de la mère de famille, du trentenaire stérile, végétalisé, anémier mes secrètes mythologies en les éclatant pour le bien d’insanes crétins, par pure jouissance autoritaire, pur délire fiévreux, expérience sociale. L’expérience montrait que la moitié des travailleurs ne servait strictement à rien d’autre qu’à se tourner les pouces et à multiplier des broutilles, des sommes de stupidités indolentes, surnuméraires, peccadilles sociales, restes de travaux d’intérêt général pour diplômés. Il fallait cimenter le télétravail afin que ses pratiquants ne se rendissent pas compte de leur parfaite incongruité, il fallait redynamiser la garderie – le devoir social, masqué par les interactions humaines du travail assisté, devenait trop criant, il était évident que n’importe quel collègue de mon niveau pouvait se charger de mon emploi du temps sans en souffrir ; j’aurais volontiers phagocyté deux collègues sans en souffrir, rien que pour anéantir la vacuité, l’épaisse angoisse qui frappait l’esprit sensible – on n’était pas préparé à l’inactivité décomplexée, sauvage.
Vendredi 8 mai 2020 :
Conclusions : les reproches se métamorphosèrent en décisions, en excuses inutiles, bavardes, détours de la vérité drapés dans un respect insultant : Colocataire continuerait de compter les vaches et les poules dans une campagne imposée, dans sa ruralité bienveillante et vaseuse, elle fulminerait contre la léthargie honteuse de la région, contemplerait les pluies, les gouttes, pèserait les vapeurs de son inconstance, rassemblerait et bercerait les épaisseurs des troubles physiologiques, et pesterait contre la gentillesse de sa mère, la générosité, l’appétit de sa mère ; j’espérais simplement ne plus être le récipiendaire de ses proses malheureuses, fulminations, exorcismes authentiques – qu’elle les jetât aux miroirs, à sa diablesse de matrone, à ses nouvelles passions, à ses vaches, son pré, ses coqs bruyants, aux clochers véhéments, aux bagnoles inévitables, obligatoires, aux faciès autochtones, qu’elle entamât sa vieillesse et se dénichât un brin d’indifférence, d’oubli, de cohérence émotive ; qu’elle oubliât les emplâtres éternels de son vague à l’âme sans sophistication, sans charme, sans romance, sans fierté, sans force, un vague à l’âme vague, vaseux, croupi comme une mare, verdi par la moisissure, par la fatigue précoce, par les mal-être tus ; qu’elle apprît à goûter une sage et douce indifférence, le futur proche – hypothèse gouvernée, étatique – n’offrait pas de retrouvailles larmoyantes, passionnelles, languides aux pleutres égarés, ventilés dans leurs résidences secondaires. Il lui faudrait goûter l’oubli ample, la solitude, le renouvellement, l’indifférence rassurante et dérangeante, à décortiquer – ce qu’elle ne ferait jamais, indifférence et oubli lui tomberaient du ciel comme une évidence, une circonstance bienvenue, utile, pratique, une saveur subite, la mort subite du romantisme farfelu, anachronique, usé par l’usure, par le piétinement sentimental, la mort du philtre, l’agonie de l’effervescence, la fin des éclats, des rires, des joies, la fin des plaintes, des larmes et des rancunes ; plus une goutte, le sortilège levé, l’horizon sans brume, sans émoi, l’horizon cristallin des possibilités, des sagesses, des nouveaux départs, ou des redites, l’action d’un nouveau philtre, d’un nouveau sédatif, interminable et condamné, souffrance languide à dénerver, à charcuter lentement, aveuglément jusqu’aux enterrements tragicomiques, jusqu’aux indifférences finales. L’indifférence finale auréolait la parade nuptiale avortée d’une clarté glaçante, putride, stérile – l’onguent puait le néant... s’il fallait se figurer l’odeur du vide spatial. Indifférence, enfantée par la pourriture, par le coma entretenu, alité, perfusé – un pourquoi cinglant sonnait, âcre, glaçant ; une froideur copieuse gonflait les veines, évacuait le moindre débris d’émotion.
Samedi 9 mai 2020 :
Assaut matinal : bruyant comme une meute policière, matinal comme une perquisition surprise, Ébéniste enfonçait la porte de mon séjour, braillait quelque salutation dynamique, héraut de sa propre chevauchée, héraut du lit tant attendu – on dévalait l’escalier au grand dam des voisins hypothétiques – avaient-ils déserté ? – l’immeuble respirait comme un monastère, un rare claquement de porte, des pas sourds, timides, le double-tour des cellules superposées.
Par morceaux à emboîter, par planches solitaires, dégingandées mais prometteuses, l’armature s’éleva à mon étage, les pièces détachées et leur avenir entéléchique soutenait la fébrilité du client, avivait l’hyperactivité de l’artisan ; les sifflements répondaient aux entrechocs secs, aux résonances musicales du ballet des poutres, des pieds, lattes et autres détails inconnus, pièces cabalistiques à l’ésotérisme indéchiffrable – l’initié les prélevait, les tâtait du pouce, les caressait une fraction de seconde, ne leur accordait pas un regard et les enfouissait dans je ne sais quelle encoignure susceptible – il éprouvait régulièrement la solidité de l’édifice, bramait un mécontentement. Je m’interposai, affirmai que jamais je ne secouerais si vertement mon esquif nocturne – l’autre de redoubler de tremblements, de secousses résolues, professionnelles ; pas de fureur ni d’animosité. C’était à considérer comme une réserve scientifique, une précaution sismique, une garantie analytique pesée par l’habitude, par la mémoire myotatique d’Ébéniste dont les muscles ressentaient le moindre nœud de bois, la moindre faiblesse ou tremblement.
Observation loisible, curieuse des précautions de ma dernière agitation sociale – je n’égrenais plus les jours de disette amicale.
Agitation d’un autre monde : celui des premiers degrés, des effusions inconséquentes, des vérités sèches, des pulsions franches – un monde de vieux défauts, de vieux péchés, et de vieilles qualités, embrumés par les interférences du nouveau monde, surlignés par l’hétérogénéité, par la praticité laborieuse, acharnée – un monde où l’ennui n’étendait son emprise qu’entre le dîner et le coucher – en encore ! –, où l’ennui était martelé, concassé, honni – un monde de commerce et de concurrence, de petites rues et d’indépendance, de travail silencieux, constant, sans félicitations intermédiaires, remontrances intermédiaires – un métier immobile, noueux comme un chêne rabougri, arc-boutant taiseux des forêts abandonnées, laissées à l’abandon d’une ruralité qui ne savait plus qu’en faire. Ébéniste était un anachronisme sympathique, bavard, au physique conforme à son métier, au regard aigu, aux débrouilles multiples, rebondissantes comme les duvets du chat – un anachronisme à l’abandon d’une urbanité qui ne savait plus qu’en faire – l’idée de retape s’amenuisait, volait en copeaux balayés par le rachat, le jet, le tri – l’éloquence écologique constituait l’occasion de rires furieux, irrépressiblement moqueurs. Des secousses l’agitaient à la moindre digression – il parlait aux planches, aux murs, aux chevilles comme on entretenait son jardin, comme on causait à un chat et j’ignorais souvent s’il était de bon ton de lui expédier une repartie ou de légitimer son ire d’une quelconque approbation – il lui importait peu d’infléchir ses colères, de magnifier ses interjections, ses sermons de nouvelles flèches, d’argumenter raisonnablement, poliment – rhétorique du ring, du gant de boxe, l’affirmation cherchait souvent à déclencher un réflexe chez l’auditeur, à provoquer une riposte – on cherchait la rixe qu’on en soutînt les conséquences ou non, un duel verbal perdu, échaudé, brûlant, les thèses empilées les unes sur les autres ne prêtaient plus à la moindre conséquence – c’était un vieux chêne courbé par les vents, les humidités qui fermait sa haie, son talus. Ma souplesse et ma patience, mes moqueries silencieuses, mes compromis timides, endiguaient des crues furibardes – sagement, je tendais les outils, les matériaux et constatait l’érection de mon lit – enfin.
Indécrottables amis tapis dans leur demi-frousse – encore une excuse de la paresse, une extension de son empire – qui refusaient toutes mes avances. On fomenta un succédané, socialisation, amicalité transmise par fibre optique, protégée par les intercessions du microphone – et cinq babouins de rugir dans mes enceintes, d’écouter mes malédictions acerbes, d’éluder leur frilosité en se réfugiant dans les éclats intellectuels et vidéoludiques – apéritif interconnecté, éclats des capsules, tintements des bouteilles, tout juste si on n’entendait le frisson des bulles, la dentelle de mousse vaporeuse – en grandes goulées, on échauffait l’esprit, lubrifiait la langue en s’envoyant invectives et provocations : après quelques tours quiets, un fanfaron tança, menaça avec véhémence, forma ses légions, aguerrit mille troupes mais la prudence, le souple doigté de ses voisins lui fit miroiter tel nirvana de chiffres, de broutilles, de statistiques, de futurs radieux – l’espoir d’une victoire plus éloquente encore. Ma concentration défaillit et ma respiration bâillait ; quant à ma bière, elle disparaissait, m’anesthésiait, dilatait une frénésie d’âneries bavardes, de mauvaise foi débonnaire, débitait les savoirs non appliqués, mal appliqués, histoire de redorer mon blason en berne – triomphe courtois du guide, du recruteur enthousiaste qui partagea sans ambages ses astuces, ses précisions, ses partis pris, qui ébaubit le conseil de crétins, de cent recommandations, automatismes – on digressait déjà, on déblayait des futurs mirifiques, de nouvelles parties, pleines guerres éblouissantes, de courses aux étoiles et grands chocs civilisationnels. Puisque les troupes faiblissaient, qu’alcool et fatigue amenuisaient l’entrain, que les critères de la victoire fuyaient le fanfaron premier, un retentissant embrasement mondial extermina plusieurs humanités sous les tapis de bombes, sous la ferraille des armées de tanks, dans une cacophonie goguenarde, sous les cris des vaincus, les grincements de dents, sous les hurlements des piquiers rabroués par une mitrailleuse, sous les pleurs des mousquetaires occis par les sorties aériennes de chasseurs à réaction – les premières victimes, abdiquant capitale et ordinateur, saluèrent et s’en allèrent dormir après s’être fait déculotter. Adorant digressé après son triomphe, le vainqueur sirota son whisky tout en dégoisant foultitude de conseils nébuleux, ésotérisme que seule la patience, l’apprentissage et l’intelligence pouvaient dévoiler.
Dimanche 10 mai 2020 :
Interminable échange dactylographié, instantané des missives sèches et brèves, prurit volubile d’Ébéniste. L’artisan espérait honorer toutes mes commandes avant la libération administrative, avant les retours exigeants des peureux, vantant l’alacrité joviale de ses avancées, de ses coups de marteau, de son art du ponçage, qu’en savais-je ? – Interminable échange affable mais brutal, mal orthographié, d’une familiarité mal ponctuée ; j’avais rarement témoigné d’une telle disparité émotive entre le parler et l’écrit d’une personne, un nouveau mystère que les habitués du clavier ne pouvaient pas se figurer – qu’on employât l’écran comme un outil, comme un pense-bête, une radio roborative, lente et silencieuse. J’étais certain qu’il se réfrénait, qu’il désirait époumoner ses lubies au téléphone, m’hurler ses triomphes charpentiers – sa bonté avait flairé l’outrecuidance d’une telle intrusion dans un dimanche matin inutile, vague et poussiéreux. Sa bonté l’avait condamné à manier le stupide clavier des télétravailleurs. Il était bien moins plaisant à lire qu’à écouter, à entendre plutôt, comme les reproches moraux d’une mère, les rodomontades d’un ami exubérant, les caresses vocales d’une maîtresse encore mystérieuse, des choses à entendre d’une oreille distraite, ironique ou complice. Lire une prose morcelée, percluse, lépreuse n’égalait pas cette joie voyeuse, divertie par les sagacités de l’honnête ferrailleur...
Un banc, deux septuagénaires : oscillant entre le décati et le misérable, ils occupaient le trône de leur dyarchie sinistre, bavarde et acariâtre ; deux septuagénaires imperturbables savouraient le climat du carrefour, les embruns et les bises du boulevard, comptaient, entre deux secrets maugréés, les feuilles éparses, humides, collées aux caniveaux, reposées par l’austère mutisme de circonstance, de confinement ; deux septuagénaires ressemblants, différents par quelques nuances de momification – tel vieux coiffait encore ses filoches blanchies, tel autre laissait ses boucles débiles auréoler son crâne chauve et luisant. On entendait, on devinait le ploc amusant des gouttes éparses de cette flânerie dominicale, le ploc chatouilleux que le crâne orgueilleux s’imaginait ne pas ressentir ; deux septuagénaires en crocs et sandales encrassées, en trenchs rabougris, mal reprisés, uniformisés par l’absence de soins, limés par les vents indociles, éloquents comme des statues de bronze, ratatinés comme des cadavres confits. Les vieux géants dégourdissaient leurs cernes, baladaient leurs regards éteints, avalaient l’enthousiasme dans leurs larmes suspendues, dans la froideur vitreuse de leurs yeux blanchis, tombants et voûtés. J’immobilisai ma course, coinçai mon séant sur les marches du musée Guimet, sentis ses coulées mouillées, ses courants humides, l’austère tristesse de sa déconfiture, de son abandon urbain, de la trahison urbaine ; l’édifice expirait des phtisies, des miasmes mortuaires, expirait sa jalousie justifiée, ses pierres lentement échangées contre un amas de tôle et de béton. Restaient les vélos pluvieux, les voitures endormies, scellées comme leurs propriétaires emmurés, au carrefour des pistes cyclables, sacrées ; restaient un bus absurde, vide, flairant la clientèle absente, et deux septuagénaires moisissant dans les mélanges météorologiques labiles, entre le bonze et le clochard – sans la sagesse, sans la misère. Restaient la crasse et l’immobilisme, le désespoir embué de masures spleenétiques. Quelques trop fragiles feuilles printanières pourrissaient, voletaient lourdement, s’écrasaient sans un bruit – labilité météorologique. Dispersion des gouttelettes, un épais rayon auréolait le duo de conjurés urbains, des conjurations décaties et impuissantes, sans éclats ; on ne percevait que des bribes sourdes, mâchouillées, probablement édentées – des conjurations flasques, lymphatiques, anémiées. Duo jaunâtre, olivâtre, selon l’ensoleillement ; aucune lumière ne flattait ces décombres, vestiges aérés, perclus de courants d’air, rouillés par les pluies, indifférents aux regards comme aux intempéries – mon observation naturaliste, indiscrète, impudente, à l’outrecuidance décomplexée par l’absence de témoin – l’impersonnalité urbaine se doublait d’une désertification propice aux espionnages, proies et chasseurs profitant d’un terrain de jeux simplifié, et des proies aussi aveugles, abêties, enclumées à leur banc dilataient généreusement mon chômage dominical.
Désarmé, sans livre ni musique pour écluser les aspérités du morne temps, mon heur affrontait sérieusement les élucubrations gestuelles – une gestuelle compassée, répétitive, stigmate des insignifiances partagées, des répétitions moroses qui cadençaient l’entretien des septuagénaires tardifs. Leur décrépitude volontaire, leur abdication claironnée chantaient les mérites de retraites dûment consumées en derniers soupirs, en dernières heures prolongées en vitupérences assourdies. Mon heur affrontait sérieusement la placidité immuable des crânes échevelés et défiait le couple incongru : nous attendions qu’ils quittassent leur nid ; qu’ils cessassent leurs roucoulements malheureux, patibulaires. Non pour usurper leur bidet, je craignais la transmissibilité de leur pathologie humorale, mais pour étudier leur parcours pédestre, leur démarche, leur silhouette ; iraient-ils s’ébrouer dans une rue voisine ? Sauteraient-ils sur un autre banc dont ils préféraient l’ensoleillement ? Se quitteraient-ils silencieusement pour errer jusqu’à leur demeure s’ils en possédaient encore ? J’appris, sans lever mon séant, que les deux automates se dispersaient sans effusion, vérifiaient machinalement la salubrité de leur banc attitré, se saluaient faiblement, d’un tremblement commun, évasif, et dodelinaient vers leurs halls d’immeuble, de part et d’autre du boulevard, des platanes et des lampadaires, l’un côté parc, l’autre voisin du musée, le banc en guise de goût central, de pôle attractif, d’Erfurt impérial. A petits pas grêles, caoutchouteux, ils s’enfouirent dans les environs cossus. Je restai nigaud, sans but, assis dans la pénombre grandissante, dans l’imposante torpeur du musée condamné, cerclé de ventilateurs grippés, cerné de malheurs et d’humidités noircies.
Lundi 11 mai 2020 :
La France – ne pas rire – entrait mollement dans une phase de déconfinement ; l’information de haute importance ébouriffait la pause-café des confinés exubérants, récalcitrants aux libertés recouvrées, ingrats geignards trop étourdis, psychologiquement torturés et déconfits, pour quitter leurs masures péri-urbaines, pour aérer leurs masures mentales – les orfraies meuglaient des mécontentements, pointaient des imprudences, calfeutraient les anciennes velléités, oubliaient leurs plaintes et jérémiades. Les libertés se négociaient au marché des émotions, et l’empressement, le catimini narratif de Pharaon et compagnie n’avaient pas suffisamment réveillé l’obéissance, n’avait pas nettoyé l’obéissance du cheptel oiseux – la truffe humide, le cheptel bovinait son confinement, malaxait l’ombrage délicat, les caresses flatteuses, ruminait sa discipline religieuse. La pompe du déconfinement n’impressionnait pas comme celle du précédent chef d’œuvre plus flambant, monumental.
Anciennement pressés de retrouver les appartements, les commerces riverains, les conforts urbains, anciennement vexés par les obligations féodales, les étroitesses spatiales, le spectacle de la campagne, mes réinventeurs de doléances désignaient les risques encourus, visualisaient de nouvelles hécatombes inévitables, catalysées par la dangereuse et inconsidérée décision de Pharaon le Psychopathe, qu’ils admiraient cependant sans faillir, sans jamais ourdir une messe basse, sans embellir leurs lamentations d’un vague espoir, d’une vague révolte – lamentation de hamsters, chatouillés, nourris, engraissés, dégraissés par le maître grotesque, inconstant, despote télévisuel, téléguidé, téléguidant l’amorphe hamster, électeur récriminant, sauf le jour de son droit, confondu avec un devoir agenouillé – urne cinéraire où le portefeuille hurlait « après moi le déluge ».
Cheptel bégueule, enfoui dans un inexpugnable fanatisme, indocile lorsqu’il s’agissait de rafraîchir son horizon morose, cheptel pris de court par ce roman trop modéré, d’une tiédeur trop habituelle ; malgré les efforts cinématographiques de Pharaon, malgré l’exercice guignolesque, les poses militaires, les bases militaires, les tentes camouflées, les civières vides, les muselières fluorescentes, malgré les projections blafardes, les gravités sourcilières, les discours martiaux, les victoires tactiques, les prudences épidémiques, le cheptel ruminait son autarcie, ruminait cette liberté absconse, encore gouvernementée.
Le cheptel de l’apocalypse manquée ruminait son chagrin, mâchonnait ses interdits, chérissait sa paille humide, humait sa pisse refroidie, s’enroulait dans sa pétoche et se rendormait assidûment dans l’espoir que rien ne se passât, après avoir éternué ses opinions, aussi conformes que celles des voisins – opinions de torturé, de convalescent encore secoué par les chinoiseries pharaoniques ; perclus, haletant, Cheptel éprouvait encore les oppressions, les jeux sadiques ; vaincu, châtré, rudoyé par les humiliations, les menaces, l’isolement, soumis à la puissance absurde, éléphantesque, bonhomme du gros état pyramidal, Cheptel se familiarisait doucement, penaud, avec les indulgences frileuses, il craignait encore les claquements de fouet, suspectait l’entourloupe ; prudemment, il repoussait de lui-même sa libération, il crierait victoire un autre jour.
Le cœur net : taquin, ennuyé, oisif, je me postai près du pont Churchill, flânai alentour : encéphalogramme plat : anémie urbaine prolongée. Quelques nouveaux passants apparurent, s’aventurèrent hors le périmètre, franchirent vaillamment la zone d’exclusion. Pas de folie, pas d’écho du départ précipité, pas de klaxons, ni de bouchons – gloire au télétravail ! Gloire aux enfermements ! Gloire aux volontés dociles ! Multiplication des muselières, réouverture de quelques commerces – du lundi –, bars et restaurants condamnés, tristes, laissant foultitude de terrasses détrempées par l’ondulation des averses.
Mardi 12 mai 2020 :
Institution du Civilization de midi fomentée par un équipage de télétravailleurs englués dans l’inertie, dans l’efficacité silencieuse et solitaire, englués dans la torpeur des interminables après-midis, des déjeuners engloutis, des siestes envisagées, parfois bues, englués dans les noyades digestives, les éthers mous de la rêverie, de la mélancolique. L’ingénieur, le diplômé de bureau ourdissait sa révolte, révolte du surprolétariat alité, perfusé – à domicile désormais – de candeurs, de bonheurs, de conforts, révolte ludique, infantile, nourrie d’un sandwich, d’une bière pour les plus agités terroristes, d’un entrain potache, d’un sens retrouvé du superflu, d’un bavardage amical, connecté, la bravade en bandoulière, l’énergie intellectuelle ravivée par un tableau des scores, par un podium où fanfaronner, d’où exclure les impertinents, les paresseux, les maladroits, d’où cracher des moqueries, d’où recevoir quolibets et menaces, déclarations de guerre effrontées, d’où pouffer, d’où manquer une gorgée de bière, d’où batailler pour la victoire ultime, le Graal méridien. Les âmes raisonnables, les révoltés matés rappelaient soudain la fin fatidique de la récréation ; entrée en gare des vapeurs collégiales, réunion ensuquée, réunions sans motivation, désespoir de buanderie, d’alcôve boudeuse, neurasthénique ; on croirait entendre les râles d’opiomanes affaissés, abandonnés à leurs hallucinations, à leurs langueurs isolées ; on s’injectait, on partageait l’ennui, communisme dématérialisé des ennuis décuplés, fondus, en sourdine mais criants comme le désespoir, chaque intervenant hurlait mollement ses afflictions, ses chagrins, son abattement quotidien, ses migraines cérébrales, intestinales, peu importait. Il s’agissait d’additionner les somnolences, d’étourdir l’angoisse, de multiplier les esquives mensongères, de continuer vaille que vaille le drame vaporeux, sinistre, insipide de nos assemblées inutiles, inopérantes, méprisées, méprisables, pourtant acceptées et chéries comme des déversoirs, des saignées temporelles, des pis-aller où certains brillaient par leur bruit, d’autres par leur silence – tous se félicitaient finalement ravis d’avoir participé à cette eucharistie lénifiante, d’avoir assoupli, gommé leurs aspérités, leurs espoirs, leur vivacité. Les crapauds faussement affairés autour d’une fausse mare s’en retournaient baver dans leurs refuges dispersés.
Scène ubuesque : livraison d’un frigo (hors du domaine de compétence d’Ébéniste) par un duo tragicomique, patibulaire, fainéant sous couvert de muselière. Énoncé d’un protocole (le mot) sanitaire dans les grésillements nasillards de l’interphone, énoncé élucubré dans un langage cimenté par les laideurs procédurières, étrangères, gutturales, laideurs filtrées par l’ironie robotique de l’interphone. Ces Messieurs espéraient déposer un frigo presqu’aussi grand que moi devant la porte de l’immeuble, prudence obligeait, paresse s’accommodait, espéraient l’y laisser afin que je le montasse jusqu’à mon deuxième étage. Ne pas rire. Les délicatesses foireuses, les débordements, les normes de cette épidémie d’imbécilité robotique me donnaient un courage enragé : je les sommai de grimper avec mon dû, les menaçai de refuser la livraison, d’exiger le remboursement, tout le toutim. Ils s’exécutèrent sans plus de palabres, assez aisément, rapidement, et posèrent l’engin impavide devant mon studio. Les précautions hygiéniques exigeaient que je prisse un de mes stylos pour signer leur papelard tendu au bout d’un bras, d’un poignet ganté. Les deux bâillons soufflèrent un remerciement, des politesses rustres, négligemment accentuées et disparurent dans leur anonymat.
Je m’en retournais à ma vieille capitale dépeuplée.
Vieille capitale dépeuplée se réveillant de son sommeil bistre, plombé, aux allures éternelles, percé par les assauts vespéraux, rusés du soleil, plomb réchauffé aux alentours de la nuit par les dernières séditions de l’Apollon défiguré tout le jour par le voile concurrent, acariâtre – les bancs séchaient piteusement, les murs bavaient leurs cloques, leurs bulles après les humidités défavorables. Les habitants entreprenaient des sorties autorisées, sautaient comme des puces de la pharmacie à l’épicerie chamarrée la plus proche, puis s’en retournaient prestement sans détour, sans envie ; les vents, les agitations feuillues des grands boulevards séchaient et redéployaient les platanes alourdis, aux troncs poisseux, aux écorces attendries ; les flaques stagnaient, joueuses, souriantes, fraîches de leur trop plein suintant, les incidences solaires trop languides, obliques ; triomphe aqueux, chant des humidités coalisées, victoire printanière, nocturne, urbaine, les ombres et les contours de la nuit urbaine dansaient dans les flaques, au loin, car il fallait chercher au loin les symptômes d’une survivance civilisationnelle ; au loin quelque voiture tapageuse fendait les eaux frivoles, étalées en pièges ridicules, abolis par la technologie, pièges échevelés par quelque voiture lointaine, devinée, perdue, évacuée dans un silence irréel, absurde que l’habitude cérébrale ne pouvait associer aux horizons visuels – toujours beaucoup de fenêtres éteintes, taciturnes, sans secret, puisqu’on imaginait aucune vie derrière tels rideaux endormis, telle vitre reflétant un feu rouge vain, superflu.
Mercredi 13 mai 2020 :
Il faudrait un carnet hydrofuge, une ardoise, un bloc-notes hydrofuge destiné à recueillir l’interminable carnaval idéel fanfaronnant, très stérile, évanescent, diffus, destiné à recueillir le bouillon difforme, magmatique, tempétueux des idées fringantes naviguant dans les buées de la douche ; il faudrait une épuisette pour repêcher les pensées sautillantes, s’effilochant, se dégradant après avoir coassé quelques instants.
Libertés consommées, grâce aux largesses d’un emploi du temps soporifique, en études diverses curieuses, compétitives. Auscultation des mérites, des difficultés, des objectifs des différentes civilisations à guider sur les voies du triomphe. Étude sérieuse, approfondie dans les méandres du tout puissant internet creusés par de vidéastes, volontariat généreux, exhaustif – des heures, des centaines de milliers d’heures tassées par une légion d’ardents savants, maîtres stratèges aux savoirs ésotériques, aux pensées réflexes, aux connexions idéales, raréfiant leurs erreurs, multipliant leurs scores, réussissant en quelques tours de main, en quelques tours efficaces des audaces concentrées, étonnant le quidam enjoué par les satisfactions faciles, les beautés sympathiques de constructions inutiles – l’inutile était banni, la victoire était le chemin – une sorte de travail, un apprentissage d’une pratique, une concurrence organisées, mondialisées, rémunérées – assez maigrement, maigre succès d’audience.
Impatience studieuse récompensée : à midi, l’équipe de la veille resurgit, réagita ses fanions, ses fanfares, ses fanfaronnades, les défis s’intensifièrent, les restrictions tombèrent, égalitaires, aveugles – éloge de la nouveauté, des explorations forcées – interdiction de rejouer le même peuple, obligation d’expérimenter une nouvelle civilisation. Passée la première demi-heure dégourdie par la nouveauté, les premières découvertes enchanteresses, les rapides embardées intellectuelles, les premières décisions fatidiques, les premiers écarts, les premières fautes, un sérieux silencieux, tout juste ponctué d’annonces, de tentations commerciales, régna longuement – soupirs, sueur mentale, provocations martiales, bellicisme inconséquent, interjections courtes.
Quand tonna la reprise, la fin de la récréation, quand la maîtresse secoua les plus fieffés zélotes, la troupe se déconnecta, abandonna en quelques bips le serveur des discussions techniques, des analyses techniques ; le décompte des erreurs, efficacités, des endormissements, des paresses, disséquait les scores variés, inexplicables car selon toute vraisemblance nos intelligences proches, tertiarisées, diplômées, auraient dû produire un score similaire, académique, quasi communiste – on professait un communisme intellectuel et ludique ; on s’étonnait des iniquités, on décortiquait éhontément les tribulations des retardataires, on s’offusquait des mollesses révolutionnaires, des camarades rétifs – on planifiait de nouveaux exercices, on condamnait l’impotent aux travaux forcés, aux répétitions, aux études, aux écoutes scrupuleuses – majorité relative du politburo, sédition interne des âmes joueuses, décontractées, dilatant le déjeuner dans les plaisirs physiologiques, dans les volutes d’endorphines faciles – le politburo plus alcoolisé requérait des doses plus fortes, plus savantes.
Membre du politburo, j’inaugurai une nouvelle étape de ma vie de télétravailleur, j’inaugurai une échappatoire sardonique – échappatoire chronophage, dont la souplesse autorisait un semblant de sérieux. Je poursuivais ma décontraction récréative, guettais d’un œil distrait les signaux professionnels – signaux cadavériques des paresses digestives, des paresses habituelles –, j’entrais solennellement dans une réunion, débitais mon incurie, applaudissais l’incurie collégiale, repliais mon cadavre sous les vivats cadencés des cadavres collégiaux – bruits de castagnettes, saturation électronique –, j’échauffais mes méninges récalcitrants, rebelles, exténués par l’inertie, la solitude immobile, les ravivais dans une autre solitude immobile, mais appétissante, appât délectable, embarquant l’encéphale dans des courses poursuites reptiliennes, des histoires de tours passés, consommés à la chaîne, frétillant de stimuli multicolores, automatisés, ordonnés avec science, irrévocables, catalysant une impétuosité de canapé.
Soir : retour du politburo, au complet, décidé à achever la partie engagée pendant le déjeuner, à subir le triomphe du secrétaire général, instigateur, motivateur, féroce opposant des séditions, réactionnaire, progressiste, implacable, il emboutit nos espoirs et inocula son soft-power malgré nos défenses maigrichonnes, anachroniques, pas assez sectaires – il détecta comme une envie d’en finir, une fin trop aisée, il moqua nos pacifismes, nos têtes basses comme nos félicitations officielles. Le secrétaire général désirait l’élévation commune, communiste des membres de l’Église convoquée, appelée aux élévations ludico-intellectuelles. Sermon de secrétaire général, homélie sévère, vitupération amicale mais professorale, grave, documentée.


