Déshérence
Treizième semaine
Jeudi 14 mai 2020 :
Livraison finale, dernier passage théorique d’Ébéniste. J’étais tout juste habillé, apprêté pour une indigence quotidienne de plus, une perle au collier des infatuations du télétravail. Il vint tapir mon mur de mezzanine quasi oublié, masqué par une pile de cartons et de vêtements mal arrangés, cartons éventrés par les besoins printaniers. Déconfinement, voilà la nouvelle ire bavarde d’Ébéniste : clients libérés, poltron revenant à leurs magouilles inévitables, retour des pinailleurs, des sachants, des ébénistes autodidactes, renseignés, autoritaires, économes ; retour des commandes inoffensives, peureuses, des arrangements au petit détail – frilosité ambiante, convalescence mentale. On téléphonait, on déblatérait à distance, on déblatérait sous muselière, avec mesures de sécurité, des diligences absurdes, cérémonieuses ; le client effrayé, comme poursuivi par une division d’agents gouvernementaux, se muselait, muselait son impatience et ses envies ; le système commercial était grippé de vieillesse, de rhumatismes – le langage d’Ébéniste était grippé, tacheté, perclus de terminologies révoltées. Je souriais, hochais mollement une tête approbative, raillais les retours avortés des tertiareux, des termites restées dans leurs espaces confinés – prolongeant leur confinement, aveugles aux ouvertures morales, aveugles aux plaisirs familiaux, aveugles aux enchantements possibles, aux miettes merveilleuses déversées par cette catastrophe illusoire ; pour preuve, je vissai quelques minutes mon casque audio sur le crâne de mon artisan, le laissai usiner ma penderie, affermir sa solidité, vérifier la précision de ses préparations – je le suspectais de bien plus travailler, de cacher son labeur sous une bonhommie bravache, sous une fierté gauloise, rudimentaire ; je le soupçonnais de forcer la main à la clientèle, sans bruit, en douceur, sans dénégation, il opérait calmement, d’autorité, après avoir laissé le client s’époumoner, décliner ses envies farfelues, ses mauvais goûts iniques, ses mauvais goûts dégoûtants pour l’orfèvre implacable, le vieux de la vieille, expert réel, d’atelier, agile, efficace, sûr, taiseux – sauf pour maquiller son art –, bestiole farouche et déterminée, s’exécutant sous conditions, prévoyant ses écarts, enfonçant diplomatiquement sa volonté architecturale – car Ébéniste n’avait guère interrogé mes appétences décoratrices et avait placardé les objets, sans invitation, les meubles selon son vouloir, selon sa sagesse primitive, primitivité acquise au cours d’années de commandes grotesques ou plaisantes, aimables ou indélicates ; il imposait ses vues primitives et sobres, établissait l’organisation mobilière, spatiale de ses acheteurs dans sa caboche méticuleuse. Il imposait le règne de son idée, défendait sa valeur contre les tentatives orgueilleuses, les tentatives de prouesses de la clientèle – passées mes premières maigres prescriptions, mes haines du géométrique, du médical, j’avais abdiqué toute contrariété et n’avais pas déplacé d’un millimètre ses trouvailles et fabrications – j’étais une bonne poire – ; je vissai quelques minutes mon casque audio sur le crâne de mon artisan qui s’estomaqua, maugréa, pouffa puis se tut religieusement. Il écoutait gravement les pépiements et hululements des poules diurnes, assemblées au loin, quelque part, dans un immatériel inévitable, assemblées pour jacter au sujet d’une réunion – sujet perclus, évacué depuis les balbutiements, les politesses d’ouverture –, le prélude abîmé, agonisé dans un dramatisme chancelant, le drame ouvrait ses rideaux sur un vaudeville niais, un vaudeville sans humour, sans amour, sans passion, sans triangle, sans charpente – restaient la théâtralité, la vulgarité, l’hypocrisie. Ébéniste avalait ces fadaises sans sourciller, constellait le poème moderne de petits chocs martelés, emboîtait les réglettes, les portes, les charnières sans fatiguer ; il écoutait cela comme on ruminait une symphonie chantant les flétrissures tertiaires – c’était un novice, un consciencieux, un homme qui travaillait de ses mains, qui établissait, qui ponçait, qui gagnait sa pitance non pas selon un contrat social, mais selon l’activité, la sueur, selon des mesures tangibles : on pourrait peser les suées de son front. En espion, comme dans un film policier, j’écoutais, invisible et complice, les déblatérations insipides, les flemmes du jeudi – on envisageait les prémices du week-end, on envisageait les prémices du déjeuner –, j’écoutai l’angélus affamé des mémères et pépères bienheureux, satisfaits d’écluser une grosse heure, de déborder sur leur emploi du temps rempli de vides. Sans commentaires, dans un haussement d’épaules laconique mais éloquent, Ébéniste me rendit les écouteurs – j’écrivis une politesse de circonstance simulant ma participation à ce marivaudage insalubre.
Tambouille distraite par la fin des travaux d’Ébéniste, par les nettoyages, les dépoussiérages et les bavardages : vive inquiétude existentielle de mon ouvrier : il n’imaginait pas des existences aussi entomiques, zoologiques ; il nous visualisait désormais entre la poule et la fourmi, la fourmi déboussolée solitaire, en manque de phéromones. Il n’avait pas envisagé le sérieux de mes saillies, leur acuité, leur justesse euphémisée ; s’ouvraient les désert spirituels, les déserts végétatifs de ces petits bourgeois en attente de mieux, payés, entretenus par des entreprises se chargeant du salut salarial, suppléments sociaux, promenades chroniques des chômeurs à responsabilités diffuses, effondrées, aux responsabilités diluées dans des montages technico-hiérarchiques lourdes, aux antipodes des promesses estudiantines – je guidais patiemment, lointainement ses élucubrations dynamisées par le râle de l’aspirateur, râle aigu et continu, gourmand ; sa prescience explorait, fouillait intelligemment, d’une intelligence simple, un empire barbare mais frileusement immobile (le spin !) –, son intelligence flairait toutes les saletés enfouies sous le paillasson euphorique du tertiaire bruyant, réduit au silence d’une simple pression digitale.
Il rangeait son barda ; j’invectivais. Réchauffé par sa juste description revigorante, je fulminais contre cet insectarium migrateur plus disposé à plier bagages, à se réfugier dans les interconnexions gigabytiques qu’à retourner en sa demeure, plus disposé à jouir du joug moral qu’à interroger son malheur. Je m’inscrivais en faux, opposais une indépendance isolée, une maigre et fébrile révolte armée de promenades insouciantes et de travaux privés illégaux, fermement proscrits par l’État sinistre, soucieux d’entretenir sa société déliquescente, foireuse, le cul barbouillé de frayeur. Rire frais d’Ébéniste qui me recommandait d’évacuer ce milieu, d’établir les bases d’une vie assainie, plus virile – voulait-il exprimer à travers ses conseils approximatifs, frustres.
Spleen : dans mon vaste appartement – un gros studio –, dans mon antre décoré, meublé, peint, tapissé, j’écoutai mes réunions digestives en arpentant les fenêtres, en arpentant du regard les caniveaux pisseux, les façades austères, pleurnicheuses, ces espèces d’énormes visages compassés, sévères, larmoyants, martyrs météorologiques suant de douleur muette, scalpés par l’écrasement muet de la pluie. J’entendais les problèmes, les avis remontés, les déclarations de principe, les empressements stériles, oubliés, non crus, les sommeils des paresseux, le silence des studieux – ce brouhaha polluait mon après-midi végétatif. Je n’intervenais pas, je n’interrompais pas les interruptions malpolies ou complices, les caquetages insignifiants, les instructions hésitantes ; je résoudrais mon emploi du temps, et celui d’autres protubérances sociales en quelques minutes, voire quarts d’heure (l’espoir au vingt-et-unième siècle), le lendemain matin dans le silence entropique, dans le décompte entropique des énergies matinales, humaines. L’après-midi était une friche contemplative, embuée de faux travaux, de faux colloques – je pouvais m’affranchir complètement, sans plus simuler, de mes après-midis sans que mon employeur – généreux contributeur des tranquillités collectives – n’en aperçût rien.
Vendredi 15 mai 2020 :
Hier soir, ma troupe d’amis avait délibéré : nous partirions en vacances communes, nous irions dégourdir les heures des déconfinements, les heures de la victoire, de la grande victoire conditionnée, incrémentielle, sous surveillance médicale, une victoire sous ventilation artificielle, ravivant la carcasse désossée, piquant le rachis ramolli des ouailles indigentes mal sorties de leur hibernation.
Des enthousiasmes braillards, inféconds, fragiles, il fallait produire une étude convaincante, étude tout juste interrompue par quelques alertes, gémissements obligatoires, quelques interventions qui demeuraient des parenthèses, des justifications bienvenues de mon curieux salaire, parenthèses obligatoires de ma promenade dans les montagnes alpestres, de mon examen des randonnées, des marches tracées sur de vieux souvenirs enfantins, adolescents. La sagesse profitait des heures matinales, de la fringale matinale, de la légèreté stomacale pour éliminer l’importance des labeurs et pour se réserver les protubérances inutiles, voire pour se réserver de secrètes libertés – mes soupçons augmentaient, ma liberté souffrait de concurrences visibles, sous-entendues – il s’agissait bien sûr de n’en rien dévoiler, un dernier boulon moral obligeait encore à camoufler les heures de pure désinvolture, soupçons de ferrovipathe passionnément réjoui par les emprisonnements, par les solitudes dont j’avais sondé l’exaltation, les réponses parfois lacunaires, les absences saugrenues – un amateur, un je m’en-foutisme moins maquillé, moins savant que moi – soupçons d’enfants chronophages, soupçons d’entraînements sportifs à l’intensité renforcée par l’ascèse gouvernementale – soupçons bienveillants, loin l’idée de dénonciation, d’une descente même, chacun à ses laconismes, ses ellipses, ses hypocrisies – il fallait entretenir l’hypocrisie – on ne pouvait décemment pas tonner haut et fort, collectivement, l’inutilité astrologique de nos travaux, il s’agissait d’une mesure morale, d’une concertation morale, télépathe, un silence, une collaboration active, totale.
Sitôt les obligations rassurantes – on se rassurait moralement en engloutissant les routines, en maintenant les tâches les plus visibles, en affichant la routine sociale de notre fonction, de notre poste –, sitôt ces routines englouties, sitôt les parenthèses refermées, je m’en allai méditer des vacances, nouvelle perle à mon collier de travailleur buissonnier tâtonnant jovialement, m’arrêtant aux paliers, aux paillasses des demeures convoitées – c’était l’impression qui découlait de ces visites fantômes, de ces cahiers des charges, vérifications, coups d’œil sévères, amusés, rédhibitoires. Je fusais de communes en villages, penchés sur les coteaux ensoleillés, assis dans les vallées vertes, ensoleillées, ou enfouies sous les frimas neigeux – publicité contrastée, diamétralement opposée sur l’orbite des saisons. Neige, fleurs, sapins, villages riants, géraniums rouges, roses, blancs, clochers savoyards, panoramas savoyards, rhododendrons, myrtilles, un bouquetin, chalets boisés rivés à leur pente, leur pelouse composite, propriétaire déclinant les avantageuses prouesses de leur bicoque assiégée par les soupirants discrets, intrus invisibles, parfois mesquins, pinailleurs, ébaubis de confort, urbains poussiéreux, encrassés de conforts acquis, tatoués jusqu’à l’os, dont la séparation serait vécue comme une amputation, propriétaires arborant les réductions, bradant leur palais pour réchauffer les ardeurs des confinés, les ardeurs des déconfinés à rebours, malgré eux, malgré leur mauvais gré, déconfinés poussifs à la frilosité nerveuse, augmentée par les embardées sinueuses d’un État guignolesque, cyclothymique.
Journée écopée avec douceur, déjà le soleil paresseux s’en retournait coucher ses orgueils derrière le paravent moqueur, stationnaire, grossier de la ville, barricades impétueuses, provocantes – le déconfinement précipitait le décès d’un printemps extraordinaire, bleuté, vivement ensoleillé, épuré, lavé des soucis de la surpopulation, des surconsommations, un bleu plein, d’un horizon à l’autre, azur imperturbable troqué contre la grisaille imperturbable, blanchie dans sa densité, alourdie par la lueur blafarde de l’uniforme matelas opaque, des journées diminuées, subies : un sage gouvernement devrait étudier ces auspices crépusculaires, moqueurs, sanctionnant ses instabilités de vieille duègne colérique, impotente, castratrice, sénile et jalouse.
Nouveau soir compétitif, motivé par Secrétaire général, où je profitai de jouer une civilisation mercantile, laissant voguer ses vaisseaux par-delà les océans, multipliant les valeurs ; thalassocrate décontracté, tenant la dragée haute à mon maître vidéoludique, je fomentai des diversions en partageant mes recherches vacancières du jour, mettant à profit les déclinaisons de mon travail – fier, j’arborai mes devoirs bien faits, soutins et résumai leurs mérites, tel un agent immobilier, bombardant l’auditoire de détails farfelus, provoquant quelque hilarité, provoquant une déconcentration passagère. La partie déborda longuement, s’enfonça dans les pénombres fumeuses, cérébrales, dans les remous bulleux de l’entêtement, dans les discours fumeux ; arguments et contre-arguments bataillèrent jusque tard, les troupes mordues par mes délires motivés y allèrent de leurs fouilles, de leurs découvertes – ainsi, dans cet entremêlement bruyant, dispersé et bavard, nous finîmes une partie ; alors que les luttes scientifiques, culturelles sévissaient, tuant le devant de la scène, focalisant l’attention des concurrents – moi-même j’atténuai vaillamment les flammes mordorées des géants culturels, résistai à leurs tentations, à leurs sourires carnassiers – moi-même, je triomphai diplomatiquement, entourloupe mal jaugée, mal jugée par l’adversité. Mon empire londonien, mercantile et pacifique assagit les vitupérations scientistes, artistiques et éteignit, dans un concert de récriminations houleuses, confondues, les concurrences bagarreuses. En résulta une copieuse agitation cérébrale, multiplication de ruades neuronales, superposition des images du jour, des concentrations trop agglutinées, des mirettes rivées à l’écran, domestiquées par l’intérêt vif, par la multiplicité et la lucidité des intérêts, par les stimuli roboratifs, matière satisfaisant l’appétit reptilien tout en flattant la conscience et l’intelligence, agitation parasitaire opposée à l’endormissement vigoureux du corps fourbu par une journée oscillant entre le canapé et le fauteuil, de navigation d’un bureau à l’autre, de dégourdissements volontaires. Les membres las, aplatis sur l’amical matelas, les paupières souffrant les manies du cerveau, les pulsions chimio-psychiques du ciboulot insalubre, séditieux, commandant toutes sortes d’élucubrations mentales, incontrôlables, passagères, ersatz passagers, éreintants, quasi douloureux – il fallait se domestiquer, fixer un délassement, arraisonner l’agité du bocal, lui faire déposer les armes, l’étourdir dans l’oubli, régénérer ses appétits, suspendre ses digressions, fixer l’imaginaire, monter consciencieusement les images, les vers, les poésies, les fantasmagorie, épuiser rapidement le paresseux organe qui ne ronronnait plus que par frénésie – l’incendie éteint, je m’éteignis, inconscient, usé, vainqueur par ruse, à la déloyale.
Samedi 16 mai 2020 :
Sous un soleil vigoureux, dans une fraîcheur toute matinale, gonflée par le glacis ennuagé de la veille, j’allai chez Ébéniste, dans sa caverne encore plus brouillonne et savamment bordélique qu’à l’ordinaire – ou était-ce le retour d’un ordinaire que les chômages confinés avaient assagi ? Bien luné, guilleret, ravi de me voir obéir à ses astuces – arriver tôt, payer mon dû astronomique et le laisser vaquer à ses réparations et commandes –, Ébéniste vissa ses lunettes, deux grosses loupes épaisses rapetissant ses yeux, abêtissant son regard ferme d’artisan, tertiarisant son regard qu’il enfonça dans un écran, dans la machine énigmatique qu’il abordait avec prudence : hautain, avec un certain recul préventif, une marge de précaution, sorte de geste barrière informatique, il cliquait de sa lourde main si agile d’habitude, rompue à toutes les besognes, il frémissait du coin droit de la lèvre, d’un soupçon de dégoût ; d’un soupçon de curiosité, il cliquait solennellement au grand dam de la souris, craquant plastiquement sous le doigt impérieux, d’une justesse inquiète. Il craignait les embardées informatiques plus que la peste, alors il n’osait aucun geste parasite, maintenait une attention soutenue, un effort concentré ; on visualisait la tension dramatique, le sérieux des pupilles rétrécies, crispées sur l’objectif lumineux. Ticket de caisse – j’eusse préféré les charmes d’une note manuscrite, une addition manuelle, avec retenue, avec discussion, entraide –, c’était fini. Fin de notre idylle révolutionnaire, de nos mercantilismes enthousiastes, de notre collaboration brise-vide ; il s’en retournait à des clientèles moins dociles, aimables, corvéables ; je m’en retournais à mon appartement cossu, ravivé, rempli pour personne, pour ma carcasse indicible, carcasse d’anachorète sans vertu, sans foi, agonisant social, perfusé salarial. Je payai, une coquette somme – euphémisme pudique –, le tapis et ses détails exquis, sa laine gracieuse, douce, caressante, le tapis représentant la moitié du budget. Je m’en étonnai, Ébéniste pouvait m’en dénicher un moins onéreux. L’orgueil piqué, je déclinai : qu’avais-je à faire de mes euros ensommeillés ? Je n’allais pas boursicoter, par flemme ; je n’allais pas m’embourber dans l’immobilier, les locations, les prêts, les travaux de Babel, par flemme ; je dépensais donc dans le mobilier, histoire de personnaliser, d’orner cette masure louée sans ornement autre qu’une propreté blanchie enfin révolue. Cérémonie d’adieux : retrait des gros culs de bouteille, retour d’Ébéniste le fier artisan, fini l’informaticien usagé, maladroit, brutal, serrage de main officiel, remise de chèque – rédigé avec bonheur et reconnaissance, le bonheur de rétribuer un travail palpable, matériel, pratique, utile, inutile, esthétique, accessoire.
Solitude par trop matinale, il fallait fomenter une occupation, élever des digues face aux pulsions d’ensevelissement, de désertion. A l’heure où les rues se réactivaient mollement, où de téméraires figures muselées, de terribles regards apeurés et venimeux écumaient par-dessus leur bâillon, écumaient leur rage pétocharde, leurs jugement préconçus derrière leur façade de pacotille, à cette heure de reprise molle, confuse, médiocre, un profond désir d’enfouissement, d’hibernation réactionnaire m’enveloppa. A l’heure où les commerces anciennement inutiles rouvraient leurs portes, ravivaient leurs devantures, où la ville au bois dormant réveillait son agonie, je me mis en quête d’un dernier accessoire, parfaitement inutile, pur condiment électroménager dont le gigantisme farfelu, parfaitement superflu, redondant, excitait ma prodigalité velléitaire. Il fallait acquérir une immense télévision, créer les conditions du prolongement de ma solitude, de mon confinement personnel qui s’étendrait par-delà les épidémies, les contagions carcérales puisque vivre en opposition de phase configurait mon tempérament. Il fallait créer des distractions plus satisfaisantes que l’engloutissement vidéoludique, hémophilie temporelle accaparant la volonté et l’imaginaire, déployant les ailes virtuelles au-delà des confins matériels, déployant une pression inconsciente, détournant l’envie, la passion – abdiquer les passions pour s’enivrer dans la plus médiocre ? La télé – fameuse ennemie du genre humain, ennemie documentée – serait maintenue au stade de projecteur, fascination de soirée cinématographique, excuse du confort mollement établi, copieusement snobé – que faisait un ermite désespéré d’un canapé, d’une table basse, de commodes Louis untel quand il disposait d’un trésor riche d’un lit et d’un bureau, d’une douche et d’un frigo ?
Errance au but flou, dans les rues baveuses, sur les trottoirs tachetés de flaques, tachetés par les couleurs d’un soleil s’invitant, craintif, menacé par ses adversaires vaporeux dont la toute-puissance montrait des signes de faiblesse ; les couleurs polaires illuminaient les façades, redoraient l’urbanisme éploré, souillé par les bruines et averses amoncelées, par le siège implacable. Insensible, hypercondriaque, quasi invariable, j’humais les embruns du séchage lent, discret, mélancolique ; la brillance s’imposait, lardée de moutons argentés et paresseux, débris moqueurs maintenant leurs menaces, renonçant difficilement à leur long règne.
Une première boutique bizarroïde, morcellement d’arnaques pour vieux riches, pour riches paresseux frôlant l’impotence, un amas d’objets pratiques entassés, suspendus au hasard, de la poêle au frigo, de la pile électrique à la trottinette dernier cri, en passant par le fer à repasser, l’écran de télévision, trop petit pour ma démesure. Prix exorbitant, j’occupai ma méfiance en comparant, mesquin, les prix affichés à des références lues à des vitrines virtuelles. D’un mauvais œil éloquent, je me détournai de ce piège grossier, fourbi pimpant, pariant sur la stupide indolence d’une clientèle engourdie, handicapée par l’âge ou l’abondance.
Le cours Vitton et ses minuscules trottoirs saturés de devantures affriolantes, puis le Roosevelt élargi, aux contre allées plus amènes, propices aux vagabondages, moins propres aux collisions et aux embouteillages de piétons, aux piétinements polis – le cours Vitton se crénelait de goulots, de méandres taillés par la répétition – une par bloc d’immeubles – des places de parking gardées par deux platanes noircis par les ondées, aux feuillages verts, là-haut dans les percées solaires, d’altitude, que barraient les toitures élevées, chapeautant quatre ou cinq étages de ferronneries endormies, de volets endormis, somnolant au-dessus d’une artère éteinte –, les deux cours n’arboraient pas la générosité adéquate à ma pulsion, ne distrayaient pas convenablement mon envie : le resurgissement des fleuristes, minuscules échoppes encastrées, profondes, étalant timidement leurs couleurs sur le trottoir, la réinvestiture des banques, des chocolateries et des coiffeurs, des friperies innombrables, le vide éloquent, patient de ces commerces réinvestis n’attisait aucune curiosité, aucune envie. Même déconfiné, l’urbain snobait ces magasins à l’inutilité certifiée et concurrentielle. Brasseries, bars, restaurants restaient condamnés, lieux de sociabilité odieuse, pandémique, pestilentielle, lieu d’accalmie, de rêveries et de bavardages, lieux prétextes – s’ils avaient rouvert, la foule disparue dans la campagne amorphe aurait rappliqué, aurait raccommodé ses silences, ses inactions ; l’atonie eût trouvé son remède.
Avenue Foch ou du maréchal de Saxe, égalité des platanes immenses taillés en pointe, hauts comme les immeubles, dessinant un ombrage épais, deux travées éloquentes, sombres malgré les réveils printaniers, duel d’agences bancaires. Par flemme, par souci d’efficacité piétonne, par lassitude des détours, par lassitude des promenades hasardées – quels secrets pouvais-je encore dépoussiérer ? Une statue mariale ? Un temple refermé ? De laides églises ? Il paraissait que de venteux halls d’immeuble valaient le détour –, par lassitude, j’empruntai l’avenue de Saxe afin de retomber au plus vite dans une voie rectiligne, cadenas du damier des Brotteaux, me ramenant chez moi. Le luxe régnait, aguichait d’hypothétiques proies ; une pharmacie avait dressé une tente et la sale foule du quartier s’y pressait, silencieusement, sage comme une colonne de pèlerins, sage comme une triste colonne de vieux très muselés, la queue basse, la tête basse, pressée de faire valider son rhume par l’État, pressée d’augmenter les statistiques journalistiques. Je changeai de trottoir, afin de ne pas apeurer ce lamentable troupeau. La peur était-elle contagieuse ? La muselière ne semblait pas prévenir l’épiderme de la trouille. La place Edgar Quinet et son lycée clos, son église close, son jardin ouvert mais vide, ses fenêtres idiotes, sombres, fermées, ses passants absents, ses bancs inoccupés, son bitume débile, ses vélos débiles, exhalait la fatigue, la morosité. Demi-tour. Demi-tour décisif puisque je tombai sur une devanture noirâtre, anthracite, défigurant modestement un bel angle d’immeuble, devanture vantant les trésors électroniques cachés par les vitrines miroitantes, obscures, publicitaires – augures plus favorables, drapées du sérieux, de la frigide et grave expertise. J’entrai. Dans un sous-marin, ou ce que je me figurais être l’intérieur étriqué, étouffant, gadgeteux d’un sous-marin, d’un sous-marin suédois, de Suédois milliardaire, entre le yacht chromé, aseptisé et le sous-marin à propulsion nucléaire : ronflements angoissants, obscurité totale, la rue n’ayant pas voix au chapitre dans cette salle matelassée d’écrans éteints – miroirs glauques, fades, imprécis. J’attaquai par surprise, déclenchai un sursaut chez le tenancier : algarade incroyable, médiévale, l’olibrius, tout mercantilisme oublié, me sermonna pour non-port de la muselière ; le contre-feu étonnant me cloua le bec et je commençai par me contenir, à me débrouiller en contenances affables – je déclinai les réparties faciles, débris d’actualités qui dormaient dans les oubliettes de mon ironie ; le quadragénaire pisseux, marmonnait des invectives, des certitudes depuis son bâillon personnalisé, peut-être cousu main pendant les siestes éternelles de l’incarcération générale, morale. Lassé, énervé, je court-circuitai le moralisme immoral du moralisateur : Voulait-il vendre une télévision hors de prix oui ou merde ? La covidémence échaudait ma nonchalance ; j’avais ourdi la question rhétorique dans un souffle, presque un murmure, très audible. Sa prononciation, son envolée, d’une neutralité de ton qui claqua le caquet du poseur, lui remémora sa fonction d’épicier, de prostitué salariée (même pas érotique !) : qu’il pérorât donc, qu’il défendît ses écrans géants, ses sonorités puissantes, ses décibels et pixels de volupté. Je le laissai discourir pour cette simple et mesquine soif : le voir postillonner dans son bavoir, l’humecter, renifler bruyamment, repositionner le cache-nez coulant toutes les cinq secondes environ, voir la buée risible, sentir mon hilarité froide, stomacale, intestinale même, couler dans mes organes, diffuser une rage exhilarante ; sensations contradictoires des nerfs sur le vif, sur le qui-vive cérébral de la réplique, cinglante et glacée, préparée, conçue, lâchée comme une gifle qu’on infligerait à un gamin insolent – le quadragénaire sénile n’était qu’un gamin insolent, plus exécrable encore par sa défense fidèle, canine, de mesures qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur muselière –, et des muscles détendus par le comique moliéresque de ce pantin sans visage, anonyme vendeur de télévisions sophistiquées, connectées, intelligentes, dernier cri, prouesses définitives périmées par l’actualité technologique. Il parlait ; je choisis une grosse bestiole tapissée de vertus et mis fin aux tortures de son museau bouilli dans son chaudron. La vue du chèque – le premier depuis la malheureuse libération ? – provoqua un sourire hargneux qui se devinait sous la couverture bucco-nasale, sous l’humide tapisserie faciale. J’embarquai le gros carton et cahotai, commercialement rassasié, bucoliquement rassasié par mon excursion matinale ; restait à bringuebaler l’inconfortable et pesante boîte ; quelques escales et réajustements obligatoires ralentirent ma trajectoire rectiligne facilitée par l’atonie ambiante.
L’intérieur idéal était achevé ; j’avais coché toutes mes cases arbitraires, j’avais résolu l’angoisse blanchie, redoré les fadeurs, absous les péchés visibles, les humidités voraces, réchauffé l’inconfort visuel, rassasié le confort mobilier, évacué les mornes asepsies, bigarré, orné l’atroce banalité ; j’avais conçu une pièce de musée, un mausolée à mon agonie, une chambre de palais, pour quoi ? – Pour qui ? – Gizeh pour ma solitude, Halicarnasse pour mon ennui, le monument hommage à ma mort lente.
Le samedi, les gens, la foule informe des gens, la foule horrible venue des cardinalités voisines pourries, bétonnées, inondait ordinairement, par habitude, par saleté le virage, le coude de Rhône où pétulait le charmant Parc de la Tête d’Or – j’allais renifler les austérités nouvelles : joie incommensurable, ivresse de solitude, regards mesurés, complices avec les badauds heureux, locaux savourant une once de liberté, le plaisir supposé qu’offrait la valeur foncière de tous biens onéreux ; hasard de couples tendrement réveillés, jouant aux amoureux, marchant silencieusement sous les marronniers, géants aux pétales déjà putrescents, jetant leur plumage dans les allées propres, désertées, à la virginité recouvrée. Des promeneurs calmes, timidement, pudiquement guillerets, souris malicieuses absorbant, chérissant ce précieux, rare souvenir ; tout se flétrissait en souvenir, nous construisions des mausolées pour souvenirs. Telle voisine photographiait ingénument les parterres floraux du jardin botanique, telle autre babillait tête en l’air sous les toitures arborées, des gosses rieurs s’agitaient, pirataient sur l’île du vélodrome, interdit, prison indéchiffrable, silence du petit train – les rails s’enfonçaient dans une friche épaisse. Des coureurs fluorescents, fugaces, stimulaient leurs endorphines, battaient des records – à noter l’horreur nouvelle que les solitudes froides, ventilées ne parvenaient pas à désamorcer : joggeurs muselés, trio de jeunes filles en fleurs muselées, demi-fleurs, insondables filles enlaidies, probablement laides, putréfiées mentales, extrémistes de la sécurité, à l’âge des audaces, des irrespects... La crasse habituelle des foules et de leurs détritus était reportée ; les charmes du parc jouaient son harmonie changeante, régionalisée ; fleurait la judicieuse saveur des allées rangées dans les prairies immaculées, non flétries par les vautrés, leurs tapis de plage, leurs pique-niques – quelques assis héroïques lisaient, d’autres assis se baignaient, lézardaient dans les suaves chaleurs qui s’affirmaient, enfin. Y avait-il seulement cent personnes dans l’enclave bienheureuse ? Je déchiffrais une réelle béatitude, tue, secrète – qui souhaitait le retour des foules déconfinées ? –, on savourait pudiquement dans l’espoir que nos pensées restassent impunies, on savourait l’absence des foules muselées toujours rivées à leurs masures.
De retour au cénotaphe intermittent, j’enfouissais ma léthargie dans le fauteuil et déployai la somme de mes délicatesses : depuis mon perchoir, les pieds sur la table basse, l’écran rugissant ses promesses, je répondis à l’appel récréatif ; le syndicat était réuni, je préparai le terrain de jeu et affaissai la nuit dans l’inertie oublieuse.
Dimanche 17 mai 2020 :
Volonté en berne, enneigement cérébral : sitôt levé, lavé et douché, je rassis mon croupion et avalai des débris culinaires en démarrant, sans même y réfléchir, de nouvelles parties, partagé entre l’exercice formel, l’apprentissage sérieux et le simple écrémage temporel, vaporeux, distrait, au simple bonheur de mon divertissement pascalien.
Divertissement maniaque, étiré, répété toute la journée avec une volonté assidue, assise dans les nouveaux conforts, les exubérants conforts achevés la veille. Divertissement enfoui dans l’orgueil du fauteuil, avachi devant l’écran déversant ses rutilances graphiques, obéissant à mes clics calmes, accoudés, décontractés : plaisir de la nouvelle carte, plaisir des rêves, des audaces et espoirs, appât des ressources, des promesses productives, des pastilles dorées, vertes, ocres – le cerveau succombait aux flux appétissants, imaginait déjà les gigantesques cités étendues, couchées le long des méandres fertiles, des plaines arrosées par des Nils auto-générés, arbitrairement, aléatoirement généreux ou dévastateurs – le cerveau évaluait le dénivelé, le volcanisme, supposait les premiers tours, ébauchait une stratégie, pourléchait ses inclinations toutes matinales, stimulées par l’habituel, par l’amoncellement, l’addition, l’architecture d’un empire pensé, conçu par la simple intelligence – car il s’agissait bien de renoncer aux réflexes, aux tendances trop ludiques, d’optimiser chaque tour, chaque déplacement, chaque formation ou construction, d’évaluer rapidement les adversités voisines, les possibilités et les craintes d’une guerre, ou les sourires accommodants, les délégations amicales visant à planter les graines d’une diplomatie pérenne, enrichissante – il s’agissait de miser avec le sérieux le plus tempéré, faisant fi de tentations diverses, multi-directionnelles, des tentations confuses, trop communes, il fallait se méfier des hétérogénéités superficielles, des feux de tout bois – il fallait brûler intensément la bûche, l’idée, l’user jusqu’aux crépitements satisfaisants des combinaisons réussies, multipliant, gonflant les chiffres multicolores, affolant les scores multicolores, assurant un prompt triomphe, une pompe fameuse, un record personnel à vanter auprès du Secrétaire général, jamais rassasié des victoires émérites de sa confrérie débutante. Je décidai d’en finir avec son hégémonie, sa science du chiffre, des actions secrètes, savantes, des tours ésotériques, convertissant énergiquement ses hameaux initiaux en un empire monumental, gendarme, vizir, marchand, astronome, entrepreneur. J’apprenais la concentration, les automatismes assouplis par l’éventualité, l’acceptation de hasards heureux, d’inconvénients à réparer immédiatement – jouer tour après tour n’autorisait pas la paresse, obligeait l’attention, par pics stimulants cadençant le renouvellement périodique des possibilités, des directions.
Première partie débitée avec fougue et rapidité – un peu de chance avait compensé mes erreurs ; je les humais, j’aurais pu, j’aurais dû faire mieux, je péchai par flemme, par certitude de triomphe, je me reposai sur les lauriers, sur la peau de l’ours etc., je passai des tours sachant qu’ils conduiraient mathématiquement à ma consécration, mon inévitable succès – je laissais une marge de progrès !
Deuxième partie : aux saveurs obligatoires de la nouvelle carte, j’ajoutai le défi de diriger une nation inconnue, voire repoussante par ses abords non familiers, ses forces obscures, ses défauts évidents, ses mécaniques plus rigoureuses demandant une concentration plus disciplinée, constante, requérant une minutie totale, la gestion détaillée d’une myriade d’unités, ou impliquant un style farouchement éloigné des habitudes ancrées par les civilisations préférées. Reconfigurer ses automatismes, faire vrombir les tambours de la guerre, préparer les logistiques invasives, ou raisonner en actions décisives très tôt dans la chronologie pluriséculaire, comprendre des mécanismes plus précoces que l’étude acharnée des emplacements des quartiers. Une série de succès, de constructions, de levées précoces auguraient une envolée décisive, capitale, à engraisser, à jeter sur le voisin malchanceux ou à façonner selon les méthodes plus originales. Je m’amusais, envahissais, ensevelissais l’ennemi sous une horde, sous mes sabots, sous des milliers de sabots fous, pandémiques, agressifs, invincibles, récoltais une moisson à thésauriser : le barbare vainqueur héritait rapidement un empire glorieux, étendu, riche de denrées diverses, de routes audacieuses, d’une géographie colorée, alpestre, désertique, arborée, chatouillée par les serpents fluviaux arrosant les conquêtes. Après le déluge, accalmie, gestion, assainissement, traité de paix avantageux. Léger endormissement après les adrénalines militaires, les microgestions attentives, la routine architecturale, l’intendance mercantile atténuant les braises du guerrier, du cavalier vitupérant, sculptant les royaumes sur son passage meurtrier et conquérant. Le conquérant assis, vautré. Moi, mon fauteuil, ma table basse. Une harmonie.
Harmonie rompue : l’oiseau matinal – des matinées confuses adolescentes, des grasses matinées détendues à l’extrême – surgit dans un brouhaha de notifications ; je reconnus l’animal : Secrétaire général débarquait tempêtant, sonnant tocsin et angélus, tout le toutim électronique, le tintouin exubérant, sonore, visuel, textuel. Je tançai sa léthargie inexcusable, moquai son énergie retardataire, narrai mes deux parties, provoquai une violente jalousie, l’incrimination de la concubine, du dimanche, de la veillée, etc. – car il y avait encore une panoplie d’excuses, il ne se pardonnait pas. Sa motivation débordant, il rameuta l’école, son audimat, tout en engloutissant son déjeuner – bruits de mastication –, tout en engloutissant une douche éclair – bruit de son absence.
Goguenard, machiavélique et discret, attifé d’une bière et d’un sandwich de fortune – magma demi-rassis enveloppant les décombres alimentaires du frigo –, je décidai de rejouer la même civilisation, d’amplifier mes réflexes, d’assouvir des facéties sanguinaires. Discret : éviter de narguer, de dévoiler son plan de jeu, ses velléités martiales, endormir la concurrence. Secrétaire général battit le rassemblement, technique habituelle des retardataires, des motivateurs invétérés, et on lança le compte à rebours ; les impatiences bavardes attendaient le dévoilement de la carte, fébrilité addictive. Cris, clameurs éloquentes, avertissements, émerveillements, plaintes, explorations sonores, vitupérées, provocations, prises de territoire, premières surprises, mésententes ou accords courtois, les taches d’encre s’épandaient, les empires naissants gonflaient leurs petits muscles et dans son coin ma horde échauffait ses sabots, fulminations, piaffements, impatience, une belle carte fertile engraissait la meute, déploiement secret dans les brouillards, dans l’aveuglement candide du voisin, ce concurrent sémillant, affairé en décomptes, en fortunes vantées, apologie des échanges, des caravansérails, des voyages, des civilités, avarice vicinale, des escadrons dûment commandés, soutenus par une réforme idoine, autoritaire, vindicative, soutenue par une société toute heureuse de nourrir son épée, Damoclès camouflée surgissant, de toutes parts, panique, tentative, achat de mercenaires, tardif, inconséquent, pacifisme trop précoce, déferlement, pillage, assaut, charge, victoire après victoire, annihilation du riverain malheureux, saisie sanglante des villes, des comptoirs enrichis de trésors, fin de la partie, je gagnais par forfait. Ma victime, pas trop fâchée, appréciait cette hargne savamment orchestrée, hargne théorique, appliquée, se faisait l’avocat d’une revanche, personne n’étant plus de taille à affronter mon double empire, ses deux capitales, ses deux revenus, mon armée léchait déjà les murailles prestement dressées par une victime prochaine, qui s’apprêtait à pâtir de mes augmentations, de mes découvertes et renforcements – forfait déclaré, triomphe, gloire récompensant ma hardiesse, cette façon guerrière de jouer qu’on évitait, tacitement, de trop viser. Surprise d’autant plus fantastique. Bavardages, certains se plaisaient à décliner leurs bonnes actions, les promesses avortées par mon ire insatiable, d’autres jugeaient leurs bourdes, accusaient la carte – comme le mécréant accusait son dieu, en dernier recours, dernière explication, explication finale, insurmontable, transcendante des malheurs, des difficultés, et pendant que la carte se faisait décortiquer, qu’on enjolivait ses saveurs, qu’on exagérait ses incidences, je servis ma bière réchauffée, oubliée pour cause de concentration, de gestion minutieuse, je bus ses premières voluptés, ses premières brumes un peu tiédies ; j’avalai donc le nuage de bulles, de mousse en entendant, rêveur, l’esprit encore affairé en calculs, en cavalcades, et l’esprit se tournait vers les futures exactions, s’activait la longue et impérieuse réflexion : qu’allions-nous jouer ? Déjà la salle d’accueil s’ouvrait, les pauses physiologiques se terminaient, on affichait ses hésitations, on changeait plusieurs fois, on s’emparait d’une civilisation abandonnée par tel soupirant, on communiquait sa panique alors que le départ approchait, les invectives pleuvaient sur les retardataires, toujours désemparés. Nouveau décompte, la troupe avait arrêté ses choix, nouvelle carte, nouveaux frémissements. J’avais choisi une civilisation biéreuse, qui autorisait une certaine décontraction, je laissais les éventualités de la guerre à d’autres, les rancunes grondaient, des royaumes contigus frottaient leurs frontières, débattaient de leurs légitimes revendications, j’arbitrais de loin, noyant mes lèvres, régulièrement, éclusais mes verres, entreprenais un aller-retour aux toilettes lorsque mes camarades étiraient les séquences temporelles, la partie s’étirait en promesses, s’étirait en scores merveilleux, la paix étirait les appétits, forçait des gesticulations neuronales, dilatait les efforts, faisait fructifier les efforts cérébraux, les alliances, les commerces, les attentes fleurissaient et notre Secrétaire général en bava longuement avant de parvenir à une victoire ténue, lauriers accordés in extremis, une vraie course à l’espace où deux empires concurrents jetaient satellites et modules voyageurs dans les confins de l’univers. Après-midi purgé, trois bières jonchaient le parquet, sagement dressées derrière mon fauteuil. Commun accord du dimanche soir, une brève pause bavarde, bruit des cuisines, des repas, des soupirs, des empressements, bruit des retours dynamiques, motivés. Le soleil s’écrasait, dardait ses lances, dardait ses avances snobées par mon engloutissement, le soleil s’écrasait tout seul, lentement, chaleureusement, le printemps étendait son agonie, mes murs se peignaient d’une chaleur doucereuse, le cerveau pétillait des chaleurs du breuvage, l’estomac se reposait sur les chaleurs d’un dîner roboratif, mais tout cela disparaissait dans un nouvel acharnement neuronal, ventilé par les gaz biéreux – la concentration s’acharnait en obsession, mais les erreurs, les rires, les blagues, les bières vidées distendaient l’énergie, distendaient l’obsession, distendaient la nuit qui s’épuisait, s’enfonçait inexorablement. Pas de victoire, trop de concurrences acharnées, trop de fatigues relatées, minuit sonnait et les corps s’engourdissaient – Secrétaire général entretint longuement les obstinés, les couche-tard, trouvait encore la faconde nécessaire pour élaborer tel plan, telle stratégie, décidait d’entamer des parties en équipe, visait des victoires plus triomphantes, plus radicales, conseillait encore les élèves, les sous-secrétaires, illustrait ses propos avec force liens, force captures d’écran. On validait poliment, personne n’avait la fougue requise, les arguments flambants, décisifs pour enrayer son disque, ses chants, ses incantations chamaniques. Je terminai ma bière en considérant vaguement – vague éthérée, languide, épuisée, mousseuse, j’étais une vague turpide, rougie par les chaleurs – considérant vaguement toutes ces mélodies, ces artifices en sursis. Je me couchais fort soûl.
Lundi 18 mai 2020 :
Curieux rêve, gluant, vif, précisément imprimé sur la pellicule mémorielle, rêve pressant son souvenir, pressant l’intelligence de l’étudier, l’esprit de le sauvegarder, rêve alambiqué, mais serein, savoureusement incohérent, savoureusement piquant, piquant les indolences mornes.
Rhône télégraphique, cinématographique, comme si le cinéma tressautant, poussif et merveilleux de ses premières décennies avait usé de la couleur et du son ; resterait la transition sèche, l’ellipse étrange, sans sous-titres, faiblesse de l’inconscient trop impavide. Je déposais ma fille à l’école – tête blonde – où est son élastique ? – sagement assise – entourée de deux amies hilares – facéties enfantines, maternelles – facéties camouflées au gentil regard de la maîtresse – maigre petit-déjeuner, remplir le petit estomac, au revoir de la main – saut dans une salle de classe – choix de la place près de mon aimable T. – saveur du lycée – lueur de néons – murs blancs crépis, blanchis par les blafardes lumières matinales, par les nuits exubérantes de l’hiver – tableau verdâtre, sombrement immaculé – fugue : songe des bruits de craie, des senteurs astringentes de la craie – remembrances floues, volupté de la craie – au bonheur des études sérieuses – quelque part en classes préparatoires – saisie de petits beurres – sachet pratique, trois pièces à mâcher résolument – je n’aimais guère cette simplicité riche, adoration de ma fille – j’apportai la pitance de secours – traversée d’un couloir, linoléum indigo, moucheté de saleté ou d’une variation inesthétique – dur à évaluer – je glissai ma tête dans l’embrasure, entre les corps des parents retardataires lançant leur progéniture – gaieté jubilatoire, complicité discrète – yeux plissés par le rire – les mèches blondes battant l’air et le visage – exaltation des trois petits chefs complotant de minuscules méfaits – j’abdiquai mon inconvenance paternelle – épargnai la honte, l’obligation, l’intrusion paternelle, la lourdissime charge parentale, la chiantissime manie parentale – retour heureux, communication du bonheur filial, du sourire filial – désenchantement – lourdeur des esprits studieux, des esprits minutieux enveloppés de doudounes, de brumes hiémales – débuts de bavardages – ma place était prise, connaissance anachronique assise, voleuse d’amitié – indifférent, vif, je ramassai mon barda – transfert en terrain neutre, isolé – table monoplace, à casier, très école primaire – moquerie de mon pire ennemi – rire conjoint d’un idiot, ancien idiot à grosses notes, probablement bardé de diplômes hui – mais probablement toujours si profondément idiot – idiot à thèse, à félicitations – l’ennemi : coriace, servi par une haine irrécouvrable, pure, mesquine, simple, acharnée, bilatérale, gonflée de mesquineries – haussements d’épaules – mépris heureux, débonnaire, supérieur, amusé – bien-être – cours de Français – au bonheur des prépas scientifiques – au bonheur de ma lecture, j’excavai une petite biographie carrée, un livre carré vert, kaki, militaire, composition esthétique curieuse, cadre funeste encadrant le portait photographique de Lucien Rebatet, en buste, regard déporté à gauche, un brin dédaigneux, nœud papillon bien vissé – [Je retrouvai, dans ma réalité, le livre incriminé par ma rêverie : un « digest » de Ponge, tout aussi verdâtre, carré, sobre et modique ; petit ouvrage humble mais bien ficelé illustré de photographies peignant la maturité quasi inconnue de ce poète dont on chantait encore les drôles de vers dans nos écoles mais dont la plupart des écrits tardifs restaient calfeutrés dans la pléiade] – le professeur s’approcha de mon éclat solitaire – jeune et blonde, gracile et sympathique – elle me distribua solennellement un prospectus, une publicité – papelard plastifié, luisant, une invitation, un faire-part éloquent de sobriété – nouveaux vers de Jacques Prévert – [où allais-je pêcher cela ? ] – émerveillement du monde artistique, évènement ministériel, tocsin des foules, des pèlerins en migration, direction le champ de Mars – j’en avais des prévisualisations, des flashs – canotage, marée noire, écho des rames, ondées sourdes, silence architectural, mastodonte architectural, poutrelle de musée nocturne, patte de mammouth, du béton, pétillements de champagne (bunker de luxe) – et Jacques Prévert ? – je repoussais, dans un coin de mon écritoire, l’exhortation culturelle, poliment sans mésestime – je soufflai même un merci honnête – je me désintéressai par concurrence déloyale – j’attendais la sonnerie, le glas des songes adolescents, des libertés individuelles, l’automne d’une journée assidue, studieuse, roborative – anciennes journées roboratives, anciennes joies de la connaissance, des amoncellements intellectuels, des stimulants divers, contradictoires, paradoxaux, anciennes curiosités vivaces, volages, feux follets papillonnant, butinant les sucres fortifiants des sciences et des mots, ancienne éducation libérale – ô le bel adjectif momifié – j’entamai ma lecture dont le sérieux taquin, empressé, légèrement provocateur, vaniteux, fut interrompue par de langoureuses tentatives – charme suave – le docteur aimantait mon attention, accoudée à ma table, faisant fi du monde goguenard, des bruissements goguenards, des extérieurs halogénés, le docteur m’imposa sa beauté, ses atours enchanteurs – l’angélique docteur étudiait, bravache, mon bouquin inattendu, voyant – excitation de la curiosité – obnubilation – effet du nœud papillon ? – fausse attention ? – défense stratégique ? – plutôt – l’ange éducatif accablait ma patience, ma chaste lecture maltraitée par les ondoiements, les déhanchements subtils – approches sensorielle – gros plan – parfum, fragrance, agrume – douce acidité, douce agitation sensorielle, émotive – contemplation, fin de la lecture – saveurs théorétiques – confusion des regards et des pulsations odorantes – j’auscultai cette beauté frappante, nouvelle, frappée d’une bizarrerie inexplicable, secret des modèles, des harmonies implacables – légère bizarrerie de la beauté – non pas que l’étrange fût garant des splendeurs et des charmes – je fouillais, profitant de ses sérieuses simagrées professorales – décortication de la chevelure enflammée par des reflets chaleureux, épinglés avec un soin maquillé, tressés nonchalamment, l’enveloppe du front couronnée, adoucie – pas de bizarrerie, de truculence, d’étonnement physique – les sourcils signalaient un déséquilibre charmant, étudié – une broussaille un peu revêche édulcorait l’implacable magnificence, l’implacable pureté épidermique – j’humai les soupirs de près les espiègleries confondues de cette muse caressante – maintenant assise sur mes genoux – moi l’étudiant, je trouvais les défauts de l’imparable beauté, le déséquilibre, la dissonance, le rivet paradoxal des charmes, impureté, humanité réjouissante, bonheur de l’imperfection, glorifiant le bloc plastique, le bloc adorable, adoré, féerique, la féerie enchanteresse qu’évoquait le minois, la frimousse mutine – faussement mutine, un frisson, un sourire futé – au coin des lèvres charnues, roses, arrondies, caressantes – au moins – lèvres qui vinrent picorer les miennes, par jeu, par plaisanterie sensorielle – du bout charnu, luisant, ingénu de sa bouche – perfections sans fausses notes – pas une cellule déplacée – de travers, c’était le nez – de travers, oh... très légèrement, trahi par l’asymétrie des narines – narines délicates, surveillant la droiture à peine penchée de l’arête solide, droiture implacable que le profil réaffirmait, rugissait – profil endurci plus pointu, aiguisé – largeur de mâchoire, rondeur du menton, support charmant des opulences labiales – presque anecdotique le minime dévers du nez opérait une magie collatérale – les yeux semblaient dépareillés, semblaient chuter des douceurs, des menaces, des trésors différents, complémentaires, fraternels – candeur bizarre amplifiée par un autre dévers, entretenu, volontaire, un dévers passionnément létal – dévers du sourcil, de la petite touffe narquoise, égayée, enjôleuse – le dévers du nez, la dissonance harmonieuse imprimait, sublimait la vive émotion, l’esthétique émotion – preuve de l’originalité de la nouveauté appétissante de ce visage inconnu, fabriqué par les méninges affairées, rouages de l’inconscient – nouvelle œuvre – art involontaire, naturel, providentiel – collision chromosomique – phénotype resplendissant – étourdissement des sens – glu des sens confondus, mélangés, asticotés par le toucher, l’odorat, la vue – et quelle fureur des baisers fugaces – la vue l’adoration le toucher des baisers – fin du rêve sur ces avertissements réfléchis, mes pudeurs pondérées : j’arguai du quand dira-t-on, des regards, des railleries, de l’impartialité – rire épris, angélisme caressant, câlin.
Matin écarquillé, affaibli par les nonchalances de la veille, éteint par les ors éphémères, fugitifs de ce rêve quasi oppressant, dont l’ingénuité contemplative, la candeur désarmante oppressaient ma routine débile, ma douche éclaboussée par le deuil de cette merveille éthérée, inventée, étrangère à toute connaissance, fagotée par fantasme, par les entrailles de mon imaginaire – imaginaire bien sympathique distribuant ses dangers sympathiques à mon corps, mon cerveau anémié par la bière et l’orgie virtuelle. Qu’on ne se méprît pas, l’étude théorique, baudelairienne, de cette plastique, de ce mirage sensible, était bien incluse dans le rêve – non pas une digression transformée, fumeuse, une récollection jalouse, avare ; les mots, la sensation des mots avait vrombi.
Onéreux télégramme onirique pour le récipiendaire embué dans les métaphysiques vaseuses, austères, un brin pontifiantes, onéreux pour ma salubrité mentale, défiant mon confort replet, facile et vain. J’élaguai des niaiseries, enveloppai le labeur de maugréements, de sarcasmes piquant la vacuité, de sarcasmes piquant la société, tout ce qui passait à portée de mon ire funeste : amis invisibilisés par le rhume des rhumes, Colocataire rabougrie dans une piaule mutuelle, recroquevillée sur sa vanité à elle, probablement encore plus médiocre, indolore, invisible que ma fierté piquée, et d’autres choses, d’autres bêtises ambiantes, contemporaines. Je pestais, râlais dans ma tourbe.
Sis sur mon trône, ragaillardi par les nyctalopies, avec bière et dîner complet, gros apéritif varié, amoncelé à diverses portées de bras, à divers efforts abdominaux, sis sur mon trône, j’intronisai mes amis en ma demeure, les accueillis sur mon écran, autorisai leurs grivoiseries, autorisai les politesses informelles, les salutations comiques, les automatismes peu émoussés par quelques mois d’avanie sanitaire. Efficacité faible de la réunion, d’abord envolée en souvenirs, en nouvelles, en inventaires, en psychologies ralenties par l’atonie générale, constat de la stase, répétition du violent besoin de s’aérer, de verdir le quotidien, d’être les pionniers des joyeusetés estivales, de profiter pleinement de l’arbitraire liberté, de cette liberté probabiliste, manipulée selon les aires d’urticaires des pharaons, selon l’intensité des foirades séniles du sanhédrin médical. Dans ce panier de velléités encore confuses, j’introduisais mes recherches, mes trouvailles du vendredi : deux personnalités : les suiveurs doctes, au refus courtois, au rare veto, aux besoins imprécis délicatement tus, trempant leur chips dans les condiments adaptés, mâchouillant d’un air savant, concentré, parfois détournés par les stimuli extérieurs à notre conseil ; les locomotives décisionnaires, que ce fût par enthousiasme, radinerie, fierté, éloquence, locomotives déballant, fouillant les avantages, refusant les inconvénients, établissant les échelles, attribuant les notes, évaluant la justesse des prix ; les suiveurs doctes faisaient montre d’une grande largesse monétaire, telle locomotive soufflait les vapeurs vertes de l’avarice, calculait prestement le coût individuel de chaque chalet, de chaque ferme retapée, telle locomotive cherchait un compromis confortable, cherchait assidûment les surprises bon marché afin de contenter tous les appétits, tous les vices – il fallait séduire la louve, le faune, l’hyperactif, le solitaire ; notre dévolu se réduisait, les cibles étaient éliminées par les commissaires immobiliers ; la réunion s’activait, tout se jouait, tout se décantait dans les derniers instants d’une réunion – d’où le succès proverbial des miennes, où tout s’épuisait dans le premier quart d’heure et, selon le tempérament bavard ou solitaire de l’auditoire, permettait de s’en retourner à son bureau ou de babiller allègrement. La décantation finale accoucha d’un dévolu de dernière minute, une trouvaille miraculeuse aux atours presque suspicieux, mais notre intelligence, notre étonnement concluaient à l’impréparation, à la naïveté du futur hôte ; enthousiasme général, réveil des suiveurs, absents, endormis dans un silence imposé par le tumulte des locomotives, enjouées, repues, contentées et fières. Unanimité chaleureuse, décisive, validation formelle, pouces levés, sourires, fin des blagues, fins des agapes, déconnexion des plus pressés, bavardages, histoires, contes et légendes, anecdotes jusque tard dans la nuit – ne restaient finalement que le Secrétaire général et moi, où nous doublions les organisations : promesses de nouvelles grandes parties ludiques, d’augmenter la cohorte des participants.
Mardi 19 mai 2020 :
Motivation étrange, réaction farouche, jaillissant dès le saut du lit : je décomposai, disséquai des années de médecine douce, de prophylaxie malheureuse, épuisante, mais malheureusement chérie par les reports collégiaux. Motivation en caleçon, motivation anorexique, tout juste interrompue par des étirements musculaires, des assouplissements mérités, éloquents, des détentes, cent pas dictés par le tournis d’une vive inspiration. Je multipliai le zèle, fécondai des folies, empilai des travaux prémâchés, gonflai ma fierté, gonflai mon empressement, canalisai mes énergies, mes trouvailles techniques, tentai de tout assembler, de tout rédiger avant le soir.
Soir ventilé sous le coucher de soleil, sous les humides hospices célestes – soir coloré par une satisfaction morale complète, par le fourmillement des idées – que je notai, d’un banc à l’autre, personne pour me gêner, la foule domestiquée continuait de s’en retourner à son terrier dès les prémices de la nuit –, satisfaction lavant les avanies, les torpeurs trop complaisantes des endormissements télétravaillés, zeste d’usure mentale offensée par la félicité intellectuelle, par la fierté intellectuelle se dorant la pilule, caressée par les dernières couleurs occidentales. J’épuisais l’agitation, l’effervescence en barbotant dans mon quartier éteint, les rues s’emmitouflaient dans la pénombre tiède, dans les promesses estivales, dans la quiétude aérienne ; les rues mordues par les auréoles jaunies soufflaient leur pénombre sodique, soufflaient la torpeur lourde, maladive, rehaussée par la chaleur ponctuelle et mordorée des lampadaires – l’azur frémissait encore, vivait encore, bringuebalait des cotons imbibés menaçants mais pacifiés, l’azur frémissait d’une fraîcheur spirituelle, souriante et les rues dormaient, déjà ensevelies dans la nuit.
Exercices informatiques concoctés par le Secrétaire général en réaction aux désistements du bureau habituel – tempo, combo, attention, persévérance, rapidité, stratégie, efficacité – je n’avais fait que travailler du lever au coucher. Dormir sur une conscience satisfaite, ragaillardie.
Mercredi 20 mai 2020 :
Veille de pont de l’Ascension : j’eusse dû demander à l’auditoire d’une réunion complètement ubuesque, visiblement planifiée pour se souhaiter un bon week-end partagé, la définition de l’Ascension, j’eusse dû interroger les vestiges culturels. Les décombres religieux ayant été déblayés, décombres révolus, la crainte de Pharaon agitait ses ouailles gallinacées – j’eusse pu demander ce qu’était un gallinacé –, la crainte de Pharaon agitait ses poules domestiquées par l’écran, rangées dans leur poulailler sur une injonction de l’écran, abolissant leur liberté sans frémir, sans révolte, sans caqueter, oubliant, par crainte, de caqueter, oubliant leur plus habituelle condition. Seul Pharaon éteignait le caquetage, liquéfiait les vanités ordinaires, les vanités tertiaires, les muscles gonflés, les gonflettes de bureau, Pharaon liquéfiait à l’envi ; un murmure de leur écran, une injonction et les poules s’enfermeraient à nouveau avec muselière, pour bien montrer qu’elles n’avaient pas de dents, pour bien tendre leur nuque molle au fouet de Pharaon, les poules caquetaient le bonheur du week-end de l’Ascension.
Fin de travail officialisée à partir de quinze heures, les mères prétextant ceci, les pères cela, les célibataires improvisant d’autres ceci, les derniers s’évaporant sans excuses. J’envoyai ma somme théorique, mon projet, ma pro-activité de la veille, allégée, affermie pendant les caquetages pré-vacanciers. Satisfait d’être débarrassé de cette fougue mentale vite embarrassante – un jour. Balle dans l’autre camp, celui des grandes décisions, des grands budgets, des besognes, des devoirs pour télétravailleurs.


