Déshérence
Dix-huitième semaine
Jeudi 18 juin 2020 :
Redondance de l’inactivité, usure et répétition de l’inactivité collective : un fameux outil – une surcharge pondérale informatique déplorable par ses faiblesses répétitives, son handicap insoluble – agitait une réunion, appelait à son chevet une équipe, un parloir d’abonnés stagnants, barbotant dans le sillage du monstre fumeux, toussant des avanies rauques, ébrouant sa ferraille, son impotente longévité de robot maladroit ; à son chevet, des légistes aux gants blancs, se refusant à autopsier l’agonique machine, ses zozotements, ses humeurs, ses vieux chagrins, ses hésitations mensuelles ; à son chevet, des légistes distants, touillant des cafés, surveillant l’outil alité par l’intermédiaire de palanquées d’outils – surveillés par d’autres légistes, d’autres équipes – ; les légistes élaboraient des paroles, remuaient des formules comme des magiciens espérant que leurs incantations corrigeassent le robot abruti par le tombereau de rustines, de sparadraps suturant sa méningite. Le robot bichonné, chouchouté par les sorciers sectaires sans pouvoir, heureux d’occuper des heures et des heures de palabres à son chevet, le robot épuisé tirait la langue, vomissait son code abscons, ses algorithmes enchâssés et ses engrenages fébriles, expectorait des miasmes que les légistes captaient comme des prophéties, comme les signes d’une grande intelligence, d’une merveilleuse justesse, comme le reflet de leur éminente sagesse – sagesse qui s’enquérait, une fois décortiquée et collégialement opinée, de prévoir les prochaines séances de tels hommages au robot, d’entasser des prévisions, des idées muettes – l’idée et, pire, l’action provoquaient une respectueuse aphonie ; le silence régnait dès lors qu’il s’agissait de penser une cure ; trêve de babil et d’atermoiements, la gravité enveloppait l’assistance et un cérémonieux enterrement validait des pelletés de chuchotements, d’outrages.
Le télétravail permettait évidemment de cantonner ces messes, ces comités nimbés d’une grave indigence et d’apprécier les répercussions d’une volonté grippée. Une démangeaison nouvelle écourta les interminables épilogues et m’activa en cuisine, non pas au-dessus d’une marmite, mais sous l’évier, sous les dernières digressions obtuses des légistes interconnectés, réverbérés par les enceintes. Épilogues et prodromes ; optimisation.
Silence soudain, harmonieux mais perturbant : on avait pris congé, planifié un prochain raout – ma conscience détricotait la pelote cousue par mes sens distraits. La cuisine dérangée, sans dessus dessous, exposait piteusement sa nudité débraillée, ses excréments accumulés piteusement dissimulés, honteusement dévoilés. Il s’agissait d’en finir avec Kleiber, aussi : Une vie de héros, de Richard Strauss, avec la Philharmonie de Vienne, onze mai mille neuf cent quatre-vingt-treize. Le héros devant ses travaux, devant l’épreuve divine ou profane, volontaire, puissant, plein de ressources, qu’elles fussent physiques, intellectuelles, morales, esthétiques, s’armait de ses outils, mesurait l’ampleur du labeur, retroussait ses manches, oubliait toute activité non héroïque. Au nombre des ennemis : la poussière grasse, engraissé par les chutes alimentaires, les préparatifs ratés, les imprécisions, les débordements, les maladresses en cuisine, mal épongées par tel cuistot pressé, par les ménages trop réguliers et satisfaits ; les écailles d’oignon, d’ail, d’échalotes, cendres de peau, fragments desséchés, débris archéologiques de vieilles agapes ; la crasse, témoin des bavures liquides, longeant les murs, les coins, les tuyaux fâcheux, tristement dénudés, exposés dans leurs absurde laideur, squelette tortueux tapissé de plaies ; l’effarante, l’inutile quantité d’objets dormant dans une cuisine, d’ustensiles, de boîtes, de détails ignorés depuis leur unique emploi, de bouteilles, flasques, flacons, pots, bidons garés, inconnus, asséchés, bouchés, collés, rongés par leur contenu inquiétant ; une tâche angoissante, mixture inconnue, croisement insane coagulé au fond d’un placard ; les placards ouverts, déplacés si possible, écartés de la zone, exhalant leurs odeurs mélangées et concentrées par le silence des nuits, par les expirations de leurs inutiles trésors puis par ma secousse. Dans le fouillis informe des objets, le héros s’apitoyait sur ceux acquis et délaissés par Colocataire – une accalmie, un silence indolent, un aparté attentif et charmé par les turgescences colorées, par l’assemblage disparate, moche, évoquant l’Oubliée, l’Absente, le frêle souvenir qui ne tenait plus qu’à un cheveu sensoriel, à d’étonnantes retrouvailles : la montagne bizarroïde, la pyramide de briques complexes susurrait des images voluptueuses, envoûtait non par la passion des senteurs mais par les souvenirs résiduels – incapables de se figurer une vieille saynète attendrissante, l’ennui et la solitude touillaient des denrées mémorielles disparates, des bribes lumineuses, et soulevaient la jupe d’Ariane, humaient sa chevelure brune, son éloquente chaleur, empoignaient les préciosités charnelles, le souvenir des soupirs, des sourires, des regards, s’agrippaient aux frissons, roulades, nuits, réveils, peaux endormies, bras tendus, aux photographies épisodiques projetant leur crudité charmante, jaunie comme un souvenir, opacifiant la réalité du champ de bataille ; il fallait jeter tout cela, comme les déceptions, les discussions oiseuses, les disputes sans relief, plus formelles, plus orgueilleuses que déterminantes, les voyages biffés, les nuits et les jours simples, ramollis, fatigués, calfeutrés, intimes, sociaux, dépensés dans cette cuisine, ce champ de bataille. Afin de calmer les nerfs excités par le surgissement, je diffusais en boucle le troisième mouvement, plus fort que l’aspirateur, plus fort que les jets et rebonds dans l’évier, que les grattements échaudés, que les voluptés du travail ironique – que le voisinage profitât de mon télétravail acharné ! Existait-il encore un voisinage ? –, les trompettes plus fortes que les cascades, les cors plus puissants que l’incessant reniflement de l’aspirateur, robot non agonique ; plaisir exquis : voir disparaître les copeaux, débris, miettes, poussières ; c’était un triomphe et une hécatombe, un massacre et une gloire ; un paix généreuse, historique déployait ses lauriers : la paix du logis, des bienfaits d’Ébéniste, des bienfaits de ma volonté triomphante, du télétravail et de ses largesses à explorer, des aventures exquises du télétravail qui tenait à cet ordinateur, lascivement abandonné, claironnant les motifs d’un vieil ennemi vaincu, la paix de la cuisine rangée, retournée à sa sage apparence, à ses placards muets et cachottiers, son frigo appesanti ; la paix et le repos : les ennemis estourbis, envoyés à la poubelle, au sac crasseux de l’engin allié, le héros se récompensait d’un déjeuner tardif, sans préparatif, exquis comme un pique-nique d’altitude, serein, moralement repu, ludiquement repu ; le repos, la paix et l’appétit. Une pause transformée en sieste, involontaire, non préparée, hypnose générée par la contemplation de l’escalier, de mon mobilier raffiné, par les effets de la digestion, de la musique rembobinée, des osmoses digestives.
L’Or du Rhin, à l’Opéra métropolitain de New-York et dirigé par J. Levine en juin mille neuf cent quatre-vingt-dix : premier son, premier accord, plus qu’un prélude, plus qu’un crescendo, une cosmogonie musicale – d’un mi bémol dans les basses, puis un si bémol, la différentiation s’opérait lentement, progressivement, les notes apparaissaient, une mélodie comme sortie d’un chaos chtonien, d’un magma aquatique, d’un remous particulier émergeait le mi bémol majeur dont les vagues nous déportaient, nous engloutissaient dans le mythe : trois filles du Rhin, trio gardant le précieux or divin, saluaient le métal archi précieux, le métal prophétique, cataclysmique. Nous étions dans les profondeurs rocheuses du fleuve, sous l’eau, et les filles rappelaient le charme trompeur, altier des sirènes (d’eau) ; appâté par leur chant frais et lascif, grouillait l’horrible laideron Alberich, sorte de gnome purulent, verdâtre, grossier, vindicatif, concupiscent et envieux – le portrait était dressé. Tour à tour, les membres du trio féminin moquaient sa maladresse et sa lubricité, sa laideur et ses désirs et, ensemble, évoquaient l’Or, saluaient devant lui le halo mystérieux, doré : une trompette douce accompagnait les triplées puis le motif de l’Or se déployait, solaire, sacral, justement coloré. Elles racontaient le pouvoir du dive métal (motif de l’anneau, entéléchie maudite de l’Or) qu’on ne pouvait forger qu’à condition de renoncer à l’amour... Ce que faisait Alberich, sans trop y regarder ! La première énonciation du motif de la renonciation se faisait douce et implicite, mais Alberich provoquait une tempête fatale, sombre et grave, une reprise cinglante et triomphante, provoquait la panique des Nixes, maudissait l’amour, vengeait le mépris ; malheur, sombre malheur, extinction de la scène, silence de l’Or mais grand tumulte orchestral, régnaient les motifs lancinant de l’amour, de la renonciation – on s’enfonçait dans la rage froide d’Alberich ; et puis l’allègement, le changement d’ambiance, de lieu, de scène ; on préparait un nouveau tableau : éveil musical ; on s’élevait doucement aux sons de cuivres charmants, et en conclusion, en prémisses, le motif de Wotan, du Walhalla par extension, haut, aérien, altier, clair et noble – il en méritait des épithètes ! (en complément, le rideau se levait sur un promontoire rocheux, lui-même surplombé par un château mystérieux, forteresse aiguisée, perchée dans les montagnes peintes en arrière-plan). Fricka interrompant les pensées du Dieu, interrogeait Wotan qui vantait les beautés, les forces de ce château qu’il avait fait bâtir par les géants. Elle, sa femme super chiante, réprimandait le Dieu à l’œil manquant, lui rappelait ses manigances, ses serments contradictoires, irréfléchis : il accorda notamment Freia, déesse assurant l’immortalité des Dieux, en échange de la construction de la forteresse – on frisait encore le récitatif, on narrait, on expliquait le scénario qui n’avait pas vraiment de mise en scène, et que la mise en scène, le drame mettrait en mouvement après ; encore un effort Richard ! –. Wotan assurait que Loge devait l’aider à tromper les géants, à ne pas céder la belle Freia ; ce Loge que les autres Dieux méprisaient ; entrait Freia, paniquée par l’approche des gros géants Fasolt et Fafner... On s’expliquait encore, elle redoublait sa plainte, appelait ses protecteurs, Froh et Doner ; motif éloquent et brutal, les géants arrivaient, moches, graves, présomptueux, un peu stupides, lourds. Fafner, un peu plus malin, débrouillaient les fausses promesses, les ruses de Wotan qui refusait de céder le gage. Emporter Freia affaiblirait les Dieux puisqu’elle gardait le jardin des pommes dorées – nectar d’éternelle divinité. Froh et Doner s’interposaient, bandant leurs muscles, agitant leur marteau ; Wotan calmait les esprits échauffés et saluait l’arrivée de Loge, le dieu rusé qui ne lui était finalement d’aucun secours : impossible de démêler les intrigues de Wotan. Méprisé par les autres, moqué et provoqué, il affirmait n’avoir pas chômé, lui : sur un assortiment de motifs déjà connus, il dévoilait l’étendue de ses connaissances : un nain avait forgé l’Anneau de puissance, avait dérobé l’Or du Rhin ; rusé, charmeur, enjoliveur, il insufflait la convoitise chez les Géants et Fricka notamment ; Wotan déclarait franchement vouloir s’en emparer et le livrer aux bâtisseurs de la forteresse afin qu’ils restituassent Freia. Sans plus attendre, ces derniers s’emparaient de leur otage et quittaient la scène, laissant un jour au roi des Dieux pour récupérer l’Anneau et le leur livrer contre la belle déesse blonde. Affaiblissement des Dieux, langueur, voile jaunissant la journée, moquerie de Loge –moins divin, non affecté – ; résolu Wotan l’emmenait avec lui pour aller dérober le fameux anneau à Alberich dans les profondeurs du monde des Nibelung dont les sons de forges, le martèlement figuré par l’orchestre évoquaient le labeur industrieux, celui d’une horde servile, esclave d’un maître insatiable amassant les profits métalliques. La nouvelle scène s’ouvrait sur Mime, frère malheureux d’Alberich, arborant fièrement un heaume qu’il venait de forger et qui offrait invisibilité ou métamorphose à son possesseur ; usant de l’Anneau et du fouet, Alberich dérobait le heaume, soumettait encore la horde, provoquait des effusions orchestrales soulignant son joug despotique et méchant ; Mime entonnait une plainte et racontait ses déboires aux deux arrivants : Wotan et Loge. Puis Alberich revenait, fouettant à tort et à travers, contemplant sa horde charrier son précieux butin, ses richesses innombrables ; énervé, suspicieux, il s’échauffait, échauffait Wotan, échauffait l’orchestre qui réintroduisait les motifs de l’Anneau et de la renonciation, n’échauffait pas Loge qui, rusé et amusé, se jouait de sa bêtise et le forçait à se transformer en dragon puis en crapaud, tout cela au grand amusement de Wotan. Les deux dieux saucissonnaient Alberich et le ramenaient sur les sommets avoisinant le Walhalla. Conséquemment, on entendait une transition musicale inverse à la précédente ; de la forge, des profondeurs souterraines, rougeoyantes, malheureuses des gnomes, on remontait vers les mirifiques noblesses des cimes. Wotan exigeait l’Or des Nibelung ; Alberich acceptait, espérant sauver l’Anneau... dont il se servait pour commander la horde – double motif – puis, évidemment, Wotan exigeait le heaume et l’Anneau en gage de liberté. Alberich l’accusait de duplicité, de vol, de profiter d’un crime qu’il n’avait pas osé commettre ; indifférent, le dieu borgne lui arrachait l’artefact et libérait le vilain gnome qui s’empressait de maudire l’Anneau et tous ses possesseurs – puissant motif de la malédiction, prévision funeste de toute sorte de mésaventures –, puis s’en retournait, jaloux et amer, dans ses ténèbres. Réapparaissaient les autres Dieux, sur un crescendo du thème du Walhalla, interrompu par l’inquiétude de Fricka. Pour faire vite : les géants ramenaient Freia, espéraient leur juste paiement : on comptait, on amoncelait l’or devant Freia afin qu’elle disparût derrière la montagne de richesses ; voyant encore sa chevelure, les géants y ajoutaient le heaume... Eprouvant encore le regard de la belle déesse, ils exigeaient l’Anneau ! Triple problème, triple drame : Wotan refusait, par désir de puissance, Loge avertissait quant aux récriminations des filles du Rhin à qui l’Or avait été dérobé et devait retourner, Freia ne pouvait être libérée qu’en échange de l’Anneau. Refus réitéré de Wotan, forte évocation de la malédiction, et soudain apparaissait Erda, déesse somnolente de la terre, avertissant Wotan des affres qui menaçaient les Dieux ; maîtresse du destin, visionnaire, elle prévoyait textuellement le crépuscule des Dieux, implorait Wotan de céder l’Anneau afin d’en éloigner la malédiction. Curieux, le dieu voulait en savoir plus, espérait de plus amples explications mais la déesse s’en retournait à son sommeil souterrain. Fièrement, il cédait, faisait libérer Freia – ce qui induisait, en accord avec sa joie, un motif prémonitoire des amours de Siegfried et Brunehilde –, abandonnait l’Anneau aux géants qui se partageaient le butin, un instant seulement, car Fafner matraquait mortellement son frère afin de s’emparer de tout le trésor des Nibelung, sous les yeux des Dieux, de Wotan qui comprenait le sens des avertissements d’Erda – évidemment, motif de l’Anneau, de la malédiction, mais trônait en prolongement de cette intervention, le motif de l’annihilation. Wotan méditait tristement sur les couts d’acquisition de son palais, de sa forteresse réfugiée dans les cieux ; quelque peu résigné, il se reprenait et invitait les Dieux à l’y rejoindre, à monter avec lui ; pour cela, il demandait à Froh et Doner de nettoyer le ciel, l’accès au château. Grande fin lyrique rehaussée par les rappels orchestraux, la beauté des chants de ces personnages sans autre intérêt ; un arc-en-ciel se dessinait, auréolait la forteresse... Au loin, les filles du Rhin entonnaient leur lamentation ; Wotan les ignorait, s’en moquait, Loge restait seul à les écouter, alors que les Dieux montaient dans la solennelle et splendide déclinaison du motif du Walhalla, déclinaison fière, glorieuse, conclusive. Rideau et applaudissements.
Vendredi 19 juin 2020 :
Journée au chevet du robot alité : conséquence d’une intolérable oisiveté – intolérable selon plusieurs points de vue : le mien, témoin, victime et complice de cet ennui bu, dispersé en épreuves, en occupations annexes ; celui de l’employeur, non su, mais théoriquement outré par mes agissements, mes non-agissements goguenards –, conséquence de l’oisiveté et des réactions morales à son atonie, réagissant à la réunion impuissante de la veille, je me plongeai dans une excentrique et silencieuse journée abîmée dans le sérieux le plus grave, à la grave et secrète probité protégée par l’affichage du statut « occupé », marqueur social, outrage professionnel ne dissimulant pas la sieste ou la réunion – dont l’utilité était à débattre – : correction, rafistolage, des opérations expresses, simples, retardées par les léthargies, des opérations enfantines, quasi amusantes, exutoires trop longuement snobés ; réparation de données, élagage des arborescences, purge, lavements ; revues des bévues, des vieux rhumatismes, ponctions, opérations, cicatrisation, je me permis un vernissage, je conclus élégamment, par préciosité, par amabilité, presque par amour pour le robot méprisé, alité, souffreteux, dénigré, puant, mais utile, impavide, inamovible, bouc-émissaire des discutailleurs invétérés. Ce zèle humanitaire, bénévole puisqu’illogiquement opéré hors des sentiers battus de la réunionite, contre ces sentiers, hors des budgets délimités, bénévolement englouti au détriment de mes activités officielles, quasi officiellement arrêtées, endormies – j’empiétais sur de possibles orgueils, mais la lassitude, la détresse, l’inactivité domiciliée avaient eu raison des patiences collectives, des patiences des légistes décortiquant encore la carcasse pétaradante de l’humble robot dont les inventeurs se détournaient avec un peu trop de pusillanimité. Pour corriger cette pusillanimité dûment payée – pusillanimité qui convoquait régulièrement un caquetage intense, un concert gallinacé, puis l’oubli, la revoyure, l’inaction saluée, soulagée et satisfaite –, il fallait ajouter la juste rémunération d’une journée d’ardent travail – j’osai affirmer avoir ardemment ferraillé, ne m’octroyant que de rares et éphémères pauses ou étirements, écartant l’hésitation, l’aide externe, contournant autant de vaines discussions, d’embuscades anesthésiantes, oubliant les archives scandaleuses du procès intenté au robot. Le coût du robot simplificateur égalait-il, surpassait-il le salaire d’un humain, d’un sous-robot de chair et d’os, de cellules imparfaites ? Un humain balourd, possiblement chiant, bête, râleur, ironisant sur la dureté, la répétition quelque peu lassante de sa tâche, cependant capable d’un sursaut, d’autocorrection, bavard et sympathique à la machine à café, subalterne léger dans ses ambitions, lourd et aimable dans sa conduite – ce genre de barbarisme archaïque que ma corporation prenait soin d’écarter de son quotidien, de rabrouer, en plus de les masquer, de les vaincre. Il faudrait demander à un gestionnaire des ressources humaines – qui devait s’y connaître en amas de cellules, en circulation, en coût, en rentabilité humaine –, à un comptable d’établir le différentiel, de mesurer l’économie, le gain réel généré par le robot – je n’en savais fichtrement rien, mais la question stimulait ma douce paix d’homme rassasié par le labeur, par l’ardeur échevelée, par la soirée fumeuse, nuageuse, passant ses éponges, son troupeau d’éponges gonflées et sales au-dessus de mon apnée... L’idée s’évanouit comme elle se serait évanouie de la tête du supposé comptable, pas du tout amusé par cette hypothèse, ces calculs, tout juste déridé par l’humour rhétorique, pas du tout disposé à discuter de ce potentiel paradoxe financier – qu’on en dépensait du temps au chevet des robots !
La Valkyrie, toujours à l’Opéra Métropolitain, toujours sous la baguette du gros Levine bouclé, toujours en juin mille neuf cent quatre-vingt-dix :
Plongeon direct dans les affres d’une tempête, d’un vent colérique et hostile brassant quelques malheureux humains – on réentendait le motif de Donner, furieux, augmenté, rapide –, puis l’essoufflement le répit, la dilution complète dans l’action (les préludes en étaient-ils encore ?). Nouveau motif : Siegmund, las, engourdi par une mélancolie tenace, tragique, entrait dans une cabane forestière pour s’y réfugier, entrait dans un foyer calme, boisé où crépitait un feu... En contrepoint, apparaissait Sieglinde, habitante du logis, apitoyée par le sinistre et triste bougre qui venait d’asseoir son chagrin chez elle ; l’amour naissait, évidemment, et les développements orchestraux dilataient déjà la pitié. L’oreille attentive reconnaissait quelques traits tristaniens, les futurs débordements finaux de l’acte. Siegmund narrait son malheur qui le suivait partout et Sieglinde le rassurait : celui-ci trônait impitoyablement sur cette demeure (assez subtile, à double niveau, car en plus de leurs malheurs personnels, précédents, le malheur actuel et commun, c’était Hunding, le mari acariâtre et méchant, le chasseur fui dans l’âpreté de la tempête, malheur qui pourchassait Siegmund, vivait dans ce logis). Le motif du malheur des Velsung (à suivre) était rabroué par le cor d’Hunding s’en retournant chez lui ; surpris et mécontent, il voyait que l’importun ressemblait à sa femme pendant que son lourd motif menaçant faisait peser un danger funeste. Siegmund poussait une nouvelle plainte : son père « le loup » lui avait appris à chasser après que sa mère et sa sœur eurent disparu, puis celui-ci s’éclipsa à son tour – évocation lente et triste du motif du Walhalla –, il avait tenté d’aider une jeune femme, avait tué ses frères au combat, subi les vengeances des habitants, fui, bouclier et lame rompus devant le danger pressant ; ainsi espérait-il trouver quelque refuge en ce lieu. Hunding reconnut là son ennemi, celui qu’il traquait justement ; respectueux des coutumes hospitalières, il offrait une nuit de gîte au pauvre homme mais avait hâte de reprendre la chasse le lendemain – l’orchestre épaississait sa brutalité farouche –, et allait conséquemment se coucher. Encore une lamentation de Siegmund relevée par l’apparition du motif de l’épée, épée plantée dans un tronc d’arbre servant de colonne vertébrale à la hutte, épée livrée par Wotan – nous expliquait l’orchestre –, épée tissant espoir et tragédie... D’ailleurs, Siegmund se rappelait son père, pleurait son abandon mais sa dépression était coupée par une glorieuse effusion de trompettes qui dissolvait l’angoisse de l’orphelin. Il divaguait un brin, mêlait l’apparition de l’épée à son amour naissant ; vague d’espoir, vague de courage renouvelé, dont l’épée figurait l’écho, la visée ; rasséréné, il se couchait au coin du feu... Mais revenait Sieglinde qui avait broyé quelque puissant somnifère pour alourdir le sommeil de son mari ; elle invitait Siegmund à quitter la maison puis narrait un épisode : un voyageur – motif de Wotan – drapé dans un long manteau avait planté une épée dans le tronc, défiant les hommes, les compagnons d’Hunding, un voyageur avait prophétisé qu’un seul homme pourrait se saisir de l’arme et ceux présents y avaient épuisé leurs forces. Assez évidemment, exalté par l’orchestre, Siegmund tirait la lame de son enclume ligneuse, au bonheur éperdu de Sieglinde. Les deux s’épanchaient dans un magnifique dialogue empressé, un frisson épique au lyrisme urgent – il fallait fuir, il fallait s’armer au plus vite, vidé les mots déversés par le cœur, dialogue qui s’étendait en une vaste digression bucolique, romantisme terminal, romantisme d’urgence à la facture plus intense, justifiée et humaine que les rodomontades idéalistes de Tannhäuser ou du Hollandais volant : c’était le chant du printemps, l’apaisement, l’accalmie, une sérénité passagère qui enflammait les sens, la faconde de Siegmund débordant d’un enthousiasme fébrile. Ils se reconnaissaient enfin comme jumeaux, se reconnaissaient comme amants et Sieglinde nommait enfin ce frère – Siegmund (Vainqueur), ce qui faisait pousser au jeune héros revigoré, décidé : « Siegmund heiss ich, Und Siegmund bin ich ! », sommet de fierté enjouée, d’espoir et d’amour fouettant le sang du louveteau abandonné ; il se saisit de l’épée – sur une curieuse évocation du motif de la renonciation, la renomma Notung (détresse) puis s’époumona amoureusement avec Sieglinde : bonheur, espoir, mélancolie, tendresse, amour, joie nuptiale, gloire de Siegmund, enchantement – le romantisme était parfait et clos, s’évanouissait dans le printemps et le deuxième acte.
(Du génie de Wagner : colorer deux amours d’apparence similaire – Tristan et Iseult, Siegmund et Sieglinde – de nuances musicales – langueur contre urgence – qui les différenciaient essentiellement ; la syncope irrésolue, la tonalité chamboulée, la langueur contre l’aveu honnête, l’inflammation printanière et poétique, le lyrisme romantique simple, désespéré mais direct, franc.)
(Du génie de Wagner qui sous créa le motif de Siegfried, le motif de Notung, dans ce premier acte de la Valkyrie pour accompagner l’exploit de Siegmund et y préfigura le refrain qui surgirait un opéra plus tard.)
(Où l’amour de Siegmund et Sieglinde paraissait bien plus sain – même en y considérant l’adultère – que celui de T&I, et remportait une franche adhésion.)
Un prélude qui brassait des idées de l’acte précédent – l’épée, l’amour, l’échappée, puis tamisait l’ambiance : on se déplaçait chez la Valkyrie, chez Wotan, on revenait aux moutons de l’Or du Rhin, à ses complications et intrications plus graves. Wotan expédiait donc sa fille, Brunehilde, aider Siegmund dans les combats qui l’attendaient. Enthousiasme guerrier, vif, fidèle, obéissant de la jeune déesse guerrière partant avec fougue, bouclier et lance aux poings. Motif de la colère de Fricka, la chiante, sorte de Colocataire olympienne – « éternel orage, éternel souci » soupirait Wotan – suçant l’inspiration, l’éloquence de Wagner : elle venait défendre les lois du mariage, demandant instamment la mort de Siegmund, la victoire d’Hunding, cocu à soulager. Palabres, justifications, débats : Wotan se désintéressait progressivement de l’affaire et cédait face à la hargne mauvaise et hypocrite de sa Colocataire. On piétinait, on pataugeait dans la triviale humanité de ces Dieux pinailleurs, ne brillant pas vraiment par la pertinence de leurs arguments ; heureusement que Ludwig et surtout Morris – toujours excellent acteur – donnaient du leur pour épuiser ce long procès. Fricka était pugnace et sournoise, blessant Wotan par l’utilisation du pion Hunding, sermonnait à tout va, convoquait la morale à tout va. Wotan souhaitait créer un héros pur et libre, capable de mettre un terme aux malédictions, vantait les mérites de l’amour véritable. Abattu, car sa femme revêche notait justement que le destin de Siegmund était trop paré d’interventions paternelles, Wotan abandonnait encore son fils, ce héros en devenir, aux foudres de Colocataire. Revenait Brunehilde dont l’enthousiasme se brisait sur la lassitude de son père : il se plaignait d’être « le moins libre de tous », refusait de renoncer à l’amour, se confiait à sa fille, exposait du scénario : Brunehilde, fille d’Erda que Wotan avait engrossée au cours d’une visite présentée comme divinatoire, était la première des valkyries, combattantes récoltant les héros afin d’en constituer une sorte d’armée montée au Walhalla dans le but d’empêcher le Crépuscule des Dieux (motif du besoin des Dieux, sorte d’aggravation de celui du Walhalla). Wotan s’était rendu esclave de pactes qu’il avait contractés et espérait, planifiait l’arrivée d’un héros libre, valeureux, dont les exploits briseraient l’engrenage fatal de la malédiction sans subir le joug des pactes et des interventions divines... Siegmund devait être ce héros, mais trop lié au destin de son père, trop aidé, il était inévitablement lui aussi frappé de la malédiction – et le motif de l’épée n’y ferait rien. Le dieu désabusé devait détruire ce qu’il avait échafaudé. Brunehilde s’y opposait, s’opposait au mépris de Fricka, à l’abattement de son père (l’étincelle, la liberté), elle refusait de sacrifier celui que Wotan aimait sincèrement : colère de Wotan que la menaçait, lui commandait d’obéir ; il sortait, énervé. Attristée par l’ire de son père, elle monologuait, se résolvait à obéir à contrecœur. Changement de scène : Sieglinde et Siegmund erraient, fuyaient, s’octroyaient une pause ; un interlude déployait les plaisirs de l’étreinte, interlude interrompu par la panique, une sorte de folie prophétique de Sieglinde – encore une association de l’amour et de la mort – qui visualisait la défaite de son amant et s’évanouissait, épuisée et délirante, délire chauffé par l’approche d’Hunding dont résonnait le cor de chasse alentour. Tout s’assombrissait et le motif peu amène de l’annonciation de la mort épaulait Siegmund qui se penchait sur le corps évanoui de sa mie. Brunehilde observait le tableau – évocation de la marche funèbre du Crépuscule, même genre d’abattement mortuaire, thème triste des Velsung, thème vaincu de Siegmund – puis invitait Siegmund au Walhalla où il trouverait le repos et échapperait à la mort, où il pourrait voir son père et jouirait des beautés de maintes femmes... Évidemment, le malheureux préférait rester au chevet de Sieglinde, résigné mais courageux, prêt à mourir pour la protéger. Apitoyée, Brunehilde proposait de protéger la femme et sœur, mais Siegmund préférait la tuer et se tuer plutôt que de subir la honte d’à nouveau la voir subir le joug d’Hunding – énonciation d’un motif tristanien. Un peu dépassée et convaincue par la passion des amoureux, la dive combattante se résolvait à les aider tous les deux et sortait d’un élan enthousiaste et confiant. Doux chant de Siegmund, rassurant sa mie endormie, ravivant les douceurs du printemps, rassemblant son courage et partant aux devants d’Hunding. Le combat s’amorçait, Siegmund tournoyant autour du gros chasseur ; revenait Brunehilde, soutenant son brave héros, mais Wotan surgissait, tempêtant, furieux, abaissant les défenses de son fils, brisant son épée (leur épée) et offrant la victoire fatale au fat représentant du serment conjugal. Calmé, il prenait Siegmund dans ses bras et veillait son agonie rapide, grave et triste... et d’un geste foudroyait Hunding, l’indigne valet. Il tournait son courroux contre Brunehilde qui avait fui à cheval, emmenant Sieglinde.
(L’action de la deuxième scène était beaucoup plus ramassée, intense et dramatique ; on sortait des explications à vues narratives – la volonté de Wotan, les rouages de la malédiction, les objectifs philosophiques, la justification de Siegfried : malheureux Siegmund qui ne triomphait qu’ainsi, vainqueur par sa progéniture, par son amour, son courage inflexible, libre dans sa résolution, libre de libérer Brunehilde.)
La très fameuse chevauchée qui, en plus de constituer une mémorable pièce musicale, servait de transition scénaristique puisque les cavalières de Wotan rappelaient la hiérarchie, leur rôle, exposaient leur fidèle obéissance, puis décrivaient la fuite de leur sœur, Brunehilde, et laissaient voir le respect craintif qu’elles éprouvaient envers Wotan. Plus qu’une marche, la chevauchée communiquait une ardeur collective, la fraternité guerrière, un certain goût de l’exploit, une agitation et une crainte tout aussi collectives : en bloc, elles refusaient d’aider leur sœur pourchassée, le spectacle de la fuite, l’hypothèse de la furie de Wotan les tétanisant, handicapant leur chevauchée. Sieglinde, esseulée, inconsolable, désirait mourir, rejoindre Siegmund dans l’au-delà mais Brunehilde la convainquait de vivre, de se cacher dans la forêt, d’enfanter le héros qui couvait en son sein – héros dont les promesses tonnaient : motif de Siegfried, motif de l’épée, puis la première apparition du mystérieux, mystique motif de la rédemption par l’amour amorcé par Sieglinde, future conclusion de la Tétralogie ; qu’elle enfantât cette « divine consolation ». Par ses évocations, ses « prophéties » enflammées et enthousiastes, Brunehilde façonnait le nœud structural de la Tétralogie : vie, nom, amour et mort de Siegfried. Fuite de la future mère, arrivée de Wotan : il pétrifiait le conclave de guerrières qui, bien qu’apeuré, cachait un moment leur sœur au regard orageux du dieu. Vaincue, résignée, elle s’avançait et subissait l’ire de son père : plus aucune tâche ne lui serait confiée, elle serait dépourvue de ses forces, de ses attributs célestes, elle dormirait éternellement, attendant que quelqu’un vînt la vaincre, la posséder. Les sœurs, après avoir vainement défendu sa cause, s’égaillaient selon l’ordre de leur père. S’amorçait le long dialogue entre père et fille, où la colère cédait lentement à la pitié, où les mailles filiales, l’amour paternelle resurgissaient, où la fille se défendait encore en soutenant qu’elle accomplissait les vraies, les profondes intentions de son père (volonté réelle, inconsciente, frustrée), elle défendait l’amour des Velsung, l’héroïsme buté de Siegmund, choses qui l’avaient émue au plus haut degré, avaient forcé sa désobéissance – l’image de la rédemption des maux, des malédictions dans l’amour généreux et passionné des Velsung, des enfants de Wotan, liberté condamnée par la Colocataire, symbole de l’étincelle humaine, d’une détresse salvatrice. Wotan opposait son pessimisme, souffrait les malheurs de l’isolement, de la malédiction, s’affligeait de sa tristesse. Se faisant plus intime, suppliant son père, Brunehilde implorait qu’il n’autorisât qu’un héros, le plus vaillant, le plus grand, à vaincre les défenses de l’antre où elle sommeillerait ; qu’une forêt de flammes cachât son piton, que seul le courage le plus sûr entrât dans la forteresse enflammée ! Les motifs du sommeil de Brunehilde, des flammes de Loge circulaient dans l’orchestre... Touché mais toujours résolu, tristement résolu, Wotan saluait sa fille, l’endormait dans un adieu tempéré mais déchirant, d’une grave poésie musicale brassant les embruns du courroux, une résignation désenchantée, une fierté paradoxale, un amour tristement tu. Il acceptait de revoir sa punition, d’y incorporer cette condition qui appelait le puissant et héroïque motif de Siegfried qui résoudrait cette prophétie plaintive de Wotan : « Un seul libérera la fiancée / Un homme plus libre que moi ». Complet, immense, le motif de la rédemption pénétrait Wotan, tout l’espace musical et scénaristique, étendait, répandait sa logique, son éther conclusif, répondait à la lourde angoisse du dieu et semblait fustiger et résoudre ses idées, ses pensées et ses actes. Baiser d’adieu final sur le front : Wotan endormait sa fille ; une détente, une douceur s’attardaient, sa peine et sa résignation nimbaient l’espace musical ; il convoquait Loge qui dressait le rempart de flammes (motif) ; il regardait sa fille allongée, l’équipait de sa parure guerrière et dans une succession, un gonflement lent, doux et puissant, dans l’intrication des motifs et de leurs variations, il saluait, immobile, silencieux, divinement résigné, le corps assoupi, le corps déshérent de sa fille condamnée à l’hypnose éternelle, au salut le plus hypothétique. Il fallait s’imaginer remettre en jeu sa fierté la plus sacrée, livrer son enfant – Brunehilde exultait comme une enfant quand son père acceptait d’alléger sa peine – aux roues d’un destin qu’on se résignait à laisser fleurir sans tutelle. En plus de l’imaginer, Wagner l’avait mis en musique, avait concocté une effusion sentimentale délicate, un atermoiement intime et plein, brûlant comme le chagrin le plus sauvage, le chagrin volontaire, déjà ravalé, englouti, impuissant (Wagner pompier ? A d’autres parcheminés de lieux communs).
(De l’avantage du spectacle : il était bien difficile d’appréhender toutes ces nuances, tous ces arrangements filiaux, d’appréhender la subtilité des motifs, leur emploi contradictoire parfois, paradoxal, prophétique, leurs nuances durant ce long duo dont l’intensité brillait à l’écran, emportait l’émotion, tandis qu’il avait jusqu’alors paru plus étiré et longuement plaintif – à la simple écoute. Au bonheur des assiduités.)
Samedi 20 juin 2020 :
Conflit de paresses : lutte amère, intestine, cérébrale entre la paresse du samedi – la léthargie des libertés oisives, oiseuses, des pépiements immoraux, des largesses domestiquées, de l’oubli désorienté, des fatigues psychiques, des morts chronométrées – et la paresse du télétravail – l’idiotie de l’inutilité, du néfaste, l’automatisme frénétique, la satisfaction lombaire, stomacale, économique, l’action faussement réfléchie, les réflexes stimulés, la palabre, les pépiements amoraux. La paresse du samedi perdait du terrain, abandonnait des tranchées, des casemates pourtant bien bâties, snobait ses incuries délicates, ses néants cristallisés, inamovibles et sereins, semblait-il. La semblance de la paresse sabbatique, saturnienne s’étiolait, maugréait son plâtre ; effilocher les heures de rébellion nerveuse, les heures avachies à tergiverser, à fouiller les entrailles de l’inactivité indélicate, à fouiller la paralysie morale, la paralysie physique – loin la neurasthénie, les syndromes : il s’agissait de tâter méthodiquement les circonvolutions mentales, les embardées sans volonté, les idées assises, fatiguées d’avance, les bâillements de la basse faiblesse. La paresse du télétravail secouait l’épouvantail temporel, faisait miroiter ses abysses rétrécis, ornières aveugles ; une hypothèse : télétravailler le samedi et chérir encore Robot. Cependant, qu’aurais-je fabriqué de mon lundi ? Il s’agissait de dissiper l’ennui.
Le désœuvrement aidant, je le (mon ennui) posai dans un bar où j’engloutis quelques pintes ineptes. Qu’espérais-je ? Qu’on m’apostrophât ? Qu’on me tînt la jambe ? Que d’inénarrables habitués plus renfrognés que moi daignassent m’accorder la moindre attention ?... J’échangeai les conventions de mise avec le tenancier.
Siegfried, toujours à l’Opéra Métropolitain, toujours sous la baguette du gros Levine bouclé, toujours en juin mille neuf cent quatre-vingt-dix :
Né d’un bourdonnement grave, formulé dans les lourdes pensées de Mime qui sondaient les profondeurs de la forêt de Fafner, le prélude ravivait de vieux souvenirs – les géants, Mime, les Nibelung – tout en énonçant des nouveautés, des projections : le dragon, la forge, la rancune tenace, l’envie tenace de Mime qui, de sa triste forge, convoitait toujours l’Anneau croupissant dans l’antre du dragon, son voisin inamovible, endormi. Les motifs se répandaient, s’interrogeaient, se moquaient, se tançaient. Solitude des Nibelung, labeur du forgeron, ressentiment, Anneau, Notung. Tout était dessiné, esquissé du moins. Que le brouillon prît sa forme !
Mime pestait dans son atelier, martelant de mauvaises lames, que le jeune Siegfried brisait à tour de bras, et s’avouait incapable de reforger Notung, dont il gardait les fragments. Débarquait le jeune homme, revenu de sa chasse matinale, enjoué, viril, héroïque, sur son motif déjà conçu – comme lui – dans la Valkyrie : le naïf orphelin ramenait un ours – suggéré, non figuré – à la grande trouille du nain pétochard et rusé. Siegfried, fier, impétueux, débordant de fouge, se plaignait vertement de la nullité pratique, paternelle, artistique, professionnelle de Mime – malgré le génie de ce personnage, qu’on établît clairement que c’était un gros naze. Moqueur, le jeune homme se demandait pourquoi il revenait auprès de ce gnome moche à qui il ne ressemblait pas, se demandait où étaient père et mère. Mime répondait par la plainte, geignait son mérite, simulait l’amour – dont le motif ironisé planait. Finalement, il racontait les circonstances de la mort de Sieglinde : après avoir enfanté et nommé Siegfried, elle avait confié le nourrisson à ce Nibelung qui rôdait dans la forêt (en quête du trésor perdu, évidemment ; malédiction de l’Anneau, évidemment) puis était morte. Le père de Siegfried avait rendu l’âme dans un combat dont ne restaient que la mémoire et les bris d’une épée prouvant la véracité du récit. Siegfried, ragaillardi par cette trouvaille, ordonnait au nain de reforger l’épée incontinent et repartait dans le bois. Sa joie et son entrain s’épuisaient en angoisse, celle de Mime, impuissant face au glaive rompu, aux fragments rompus. Dommage ! car Mime espérait qu’avec une bonne lame Siegfried défît le dragon Fafner et lui permît de s’emparer de l’Anneau. Sur ce, entrait le Voyageur – Wotan, évidemment, même Mime s’en doutait –, un chapeau penché sur l’œil, qui proposait un défi de sagesse au gnome bavard, que le rusé acceptait, persuadé de battre ce dieu importun et ironiquement condescendant. Wotan, calme, sage, s’amusant aux devinettes, agitant la nervosité de Mime, affichait une hauteur, une intelligence qui l’auréolaient d’une grandeur divine et puissante plus prégnante que lors des deux premiers chapitres. Pour expliquer le scénario déjà écouté – sept heures d’opéra –, Wagner établissait un jeu de questions ponctué, coloré par une exhaustive réminiscence de motifs venant amplifier le souvenir. On retraçait le fil de la tension dramatique : les Nibelung, races souterraines, laborieuses, s’étaient emparés de l’Anneau par la renonciation d’Alberich ; les géants se l’étaient approprié et Fafner, transformé en dragon, veillait sur son bien mal acquis ; les Dieux, gnomes clairs – Wotan était le positif d’Alberich –, régnaient grâce aux serments que la lance de Wotan – qui le faisait reconnaître définitivement – conservait, gravée de runes, de contrats. Au tour de Mime de subir l’interrogatoire : Quelle était la race préférée de Wotan ? – Les Velsung, évidemment ! Mime avait menti à Siegfried en prétendant ignorer le nom de son père car il le désignait, résumait l’amour de Wotan pour Siegmund et Sieglinde. Puis le dieu reprenait, exposait subrepticement son plan en demandant quelle épée pourrait tuer le dragon ? – Notung, évidemment, manipulée par Siegfried. L’ironie de Wotan grossissait : Qui allait reforger les fragments ? Mime n’en savait rien ! Il perdait donc au jeu ! y perdait sa tête, que Wotan avait la bonté d’offrir à Siegfried ; il prophétisait, au grand mystère de son débiteur, que seul celui qui ne connaissait pas la peur pourrait rassembler et refondre le fameux glaive. Le Voyageur laissait sa victime entamer un monologue fébrile, paniqué, dément alors que l’orchestre évoquait en arrière-plan le feu de Loge – que Wotan avait convoqué ? pour aider discrètement Siegfried ? ou Loge était-il automatiquement dans les feux de la Tétralogie ?... Le paroxysme de la folie de Mime était éteint lors du retour de ce fils adoptif qui exigeait instamment Notung. Mime, les bras ballants, avouait son impuissance et détournait l’ire du jeune loup, tentait de lui inculquer la peur : peine perdue : bois obscurs, animaux terribles, dragon bouillant, venimeux, rien n’impressionnait le brave garçon. Il désirait plutôt s’en aller estourbir le reptile géant, lui montrer de quel bois il se chauffait. Conséquemment, sans trop y réfléchir, il se mettait au travail, réunissait les morceaux de l’épée et s’attelait à la forge : ardente scène, refrain enlevé (« Notung ! Notung ! Neidliches Schwert ! »), précis, éclatant des sons de la forge, du chant du forgeron, sons positifs, vainqueurs, vertueux ; on ravivait Notung, on chantait son cœur à l’ouvrage. Mime babillait des conseils que l’apprenti n’écoutait pas, préparait dans son coin une potion afin d’endormir – tuer – Siegfried après qu’il occit son ennemi. Le motif de Notung gagnait en virilité, en force – Siegfried était plus éclatant que Siegmund, méconnaissait la peur, la mélancolie ; toujours, quelques phrases de Loge qui avivait le feu, chauffait les métaux, attisait les flammes, son élément. A noter que Siegfried Jérusalem forgeait réellement une épée sur scène – le métal était rougeoyant, il le martelait, l’aplatissait. Le chant de Siegfried – des Siegfried – écrasait les intentions, les monologues rusés du gnome, écrasait de sa force les grimaces plaintives et machiavéliques qui n’avait que des fourberies avares en tête. Les deux compagnons-malgré-eux exultaient, triomphaient : On irait tuer le dragon, on récupérerait son trésor, l’Anneau reviendrait à Mime ! Siegfried fendait l’enclume d’un puissant coup de Notung puis courrait sus au dragon, lame au clair.
Le deuxième acte entamait sa course par une calme et sombre image musicale du dragon, dont le destin était lié à l’Anneau, à la malédiction, à l’annihilation. Alberich en surveillait l’antre, inlassablement, espérant un jour récupérer l’objet convoité. On retrouvait l’espiègle Voyageur qui venait taquiner l’autre nain teigneux et obnubilé par le trésor. La haine de ce dernier était plus tenace et âpre ; il tentait de déjouer les ruses tissées par le dieu camouflé. Wotan s’en amusait et le prévenait : il ne voulait pas interférer, ne voulait pas corrompre le destin de Siegfried ; il observait – mon œil ! –, il prévenait simplement son vieil ennemi des convoitises de Mime et réveillait le dragon afin que le gnome rancunier prévînt Fafner de l’approche d’un héros venu l’estropier, ce qui déclenchait l’appétit du géant mal réveillé, alité sur son trésor. Le Voyageur s’en retournait en ses hauteurs ; Alberich jubilait, persuadé de bientôt recouvrer son bijou, et Fafner se rendormait.
Au son du cor, porté par une fière et bucolique mélodie, Siegfried entrait accompagné de Mime qui continuait de ressasser les dangers parant l’écaille du dragon, qui continuait d’essuyer les moqueries du héros ; n’en pouvant plus, le jeune aventurier le repoussait et s’offrait une pause pastorale, écoutant le murmure de la forêt, la joie, le pépiement de la forêt qui lui faisait imaginer ses parents, désirer revoir sa mère. Il fabriquait un pipeau avec un bout de roseau pour dialoguer avec un oiseau haut perché mais n’en tirait que des sons éraillés, grinçants. Il saisissait son cor et entonnait de nouveaux airs tout siegfridiens, mélangés au motif de l’épée, ce qui réveillait, faisait grogner Fafner, sorte de monstre dégoûtant, gluant, tentaculaire – de la difficulté de représenter un dragon à l’opéra ! Sans trop de détours, les narquoises reparties de Siegfried servaient de casus belli à l’inévitable combat rendu par le mélange des motifs du dragon, de la forge, par le jaillissement, le triomphe de celui de Siegfried qui perçait le cœur de la bête, y enfonçait une Notung revigorée. Vaincu, agonique, Fafner interrogeait le jeune homme impétueux : Qui était-il ? Puis il narrait gravement, tristement, le destin des géants dans une lenteur funeste, expiatoire, engloutissant la mémoire de « Fasolt und Fafner » – doux, grave et mélancolique phrasé qui me saisit fortement. Enfin, il prévenait Siegfried des mauvaises intentions de Mime avant d’expirer. Par mégarde, Siegfried portait du sang de dragon à ses lèvres, ce qui lui donnait la faculté de comprendre le chant de l’oiseau – délicieuse voix, haute, allègre, tombant des cimes de la forêt. Il apprenait alors l’existence du trésor, de l’Anneau et du heaume ; il descendait dans la grotte, laissant la scène à Mime et Alberich qui se chamaillaient évidemment au sujet du butin avant de s’éclipser de nouveau, craignant la remontée de Siegfried, bardé des trésors les plus importants, salué par les motifs de l’Or du Rhin, des Nixes ; la peur lui restait inconnue et l’oiseau le prévenait à son tour contre les ruses de Mime qui revenait, souriant mais orné de mauvaises intentions. Siegfried entendait la vérité, les vrais buts des phrases sibyllines, fausses, et ce malgré le redoublement de ruse, de fiel de son détestable mentor ; tout le monde comprenait les manigances de Mime alors qu’il croyait entourlouper le jeunot, qu’il essayait en vain de lui faire ingurgiter sa potion somnifère. Le motif de l’oiseau soutenait notre héros, traduisait les méchancetés du gnome. Perdu, impuissant, ne comprenant pas pourquoi Siegfried esquivait si facilement ses pièges, Mime devenait hystérique et, las de ses bassesses, le Velsung l’abattait – nouvelle victime de la malédiction de l’Anneau. Fatigué, le jeune homme s’allongeait, la tête contre un tronc, se plaignait de sa solitude ; on sentait poindre le désir amoureux et l’oiseau lui indiquait aimablement le trajet conduisant à la plus digne des femmes ; Siegfried le remerciait et s’élançait, guilleret, en quête de la promise, sur une fantaisie orchestrale mêlant le chant de l’oiseau au désir de notre héros.
Des vents, des brumes du Walhalla, Wotan descendait, allait interroger Erda, la déesse narcoleptique de la Terre, étourdie dans son sommeil. Le dieu borgne souhaitait interroger la maîtresse du destin – ainsi parlait le prélude. Bleutée par l’éclairage, vaporeuse, vaguement réveillée, Erda paraissait translucide, répondait vaguement aux pressantes questions du Wotan, venu « acquérir de nouvelles connaissances », désireux d’enrayer « la roue du rouet ». Erda commençait par évoquer comment, déjà, il l’avait réveillée, vaincue, avait obtenu d’elle Brunehilde, qu’il avait punie alors qu’elle personnifiait ce qu’il aimait le plus. Finalement, il venait plutôt exposer son plan, ses réflexions et intentions : sur le motif de l’héritage des dieux, il annonçait se désintéresser du sort des humains, du sort du libre Siegfried, insouciant, méconnaissant tous les dessous des traités et malédictions ; motif qui préfigurait celui de l’alliance réunissant Siegfried et Brunehilde, qui laissait justement la place à celui du héros dont le destin se résoudrait sans plus d’intervention du dieu borgne ; au contraire, il s’attendrissait sur ses exploits et répétait ne pas vouloir l’entraver de son joug – passage qui se concluait par une évocation du motif de la rédemption, puis par le renvoi d’Erda à son sommeil, intervention sans grand intérêt narratif. Dans l’accalmie orchestrale, Siegfried arpentait la montagne cherchant le rocher de la vierge endormie, chemin dont Wotan barrait l’accès. Le Voyageur riait de sa naïveté bourrue et revêche – amusé, attendri, fier, résigné, Wotan n’avait jamais été plus grand que lors de cette scène. L’impétueux héros, pensant que le vieux sage se foutait de sa gueule, menaçait de l’estourbir, de chasser cette énième « vieillard qui [lui] barrait la route » – explosion de rire d’un télétravailleur fraîchement confiné, fraîchement déconfiné par la gérontocratie des énièmes vieux. L’orchestre exposait la sympathie de Wotan pour la frustre naïveté, la colère farouche du jeune homme empressé de trouver la femme promise par l’oiseau, même s’il était finalement attristé par les menaces répétées de Siegfried. Il tentait de l’impressionner narrant comment le maître des corbeaux avait dressé la muraille de feu, avait enfermé la femme endormie ; imperméable à la peur, Siegfried tranchait la lance de son divin aïeul avec Notung et recevait l’abandon résigné, l’héritage de Wotan (Brunehilde !), aïeul qui s’enfonçait dans les ténèbres, cédait le terrain au téméraire, un léger sourire aux lèvres... Une longue transition musicale exprimait la confusion, la découverte des lieux, le désir amoureux, l’étonnement, l’incompréhension du garçon qui ignorait la peur ; il trouvait finalement le corps armuré de la guerrière endormie. Petit à petit, il défaisait l’équipement de Brunehilde et explosait soudainement : « Das ist kein Man ! »... Immense surprise, la femme ! Grand frisson, confusion amoureuse. Il confondait amour et peur, appelait sa mère inconnue à l’aide – « Pense à moi ! Aide-moi ! » – pour affronter cette altérité inconnue. C’était un tombeau de raccourcis géniaux. Apeuré à l’idée de la réveiller, il l’embrassait après maintes hésitations, après s’être galvanisé ; il l’embrassait « même s’[il] devait en mourir ». Suspens orchestral puis crescendo accompagnant le réveil de Brunehilde, accompagnant la pétrification attentive et abasourdie de Siegfried ; éveil merveilleux, flash lumineux saupoudré de notes de harpe nuançant la luminosité stellaire – « Heil dir Sonne ! Heil dir Licht ! ». Ravie de rencontrer le fils de Sieglinde qu’elle avait aimé avant même sa naissance, elle épanchait son extase, puis sa tristesse : dépourvue de pouvoir, elle contemplait son amour inutile, sa faiblesse insultante. Oubliant sa peur, Siegfried la rassurait, vantait ses exploits, le parcours qu’il avait accompli à sa recherche. L’idylle naissait, la confiance grandissait, l’amour grandissait, par étapes, les défenses de la vierge effarouchée – il y avait de cela – cédaient sous les charmes, le courage, la fougue, le désir de Siegfried – où l’on usait de la métaphore du ruisseau. En contrepoint du ravissement amoureux initial, s’installait une résolution plus complète, plus intense et finale. Brunehilde oubliait son passé de Valkyrie et épousait le destin de son héros, de son sauveur ; l’extase se prolongeait pour le pur plaisir musical, dans une communion musicale et un ravissement ostentatoire, pour aboutir à l’apogée du glorieux chant d’amour où les cris passionnés répondaient aux motifs les plus éblouissants, nuptiaux, éblouissant l’ouïe, le spectacle qui n’avait plus qu’à baisser son rideau.
(Apothéose que seule une immense science musicale, une immense maîtrise de la narration et de la composition rendait non ridicule ; tel Gauvain sur le fil du rasoir, Wagner flirtait constamment avec l’accident, le ridicule – devais-je interroger mes collègues quant à cette adresse ?)
(Merci à James Morris ! et adieu ! au Walhalla !)
Dimanche 21 juin 2020 :
Le désœuvrement se mordait la queue, les paradoxes de l’ennui : il s’agissait de dépoussiérer la léthargie, de rétablir un ordonnancement encore mal rétabli après les rénovations précédentes qui s’étaient satisfaites d’un enfouissement, et on déterrait les reliques, les boîtes étouffées dans le placard. De vrais tombeaux, des coffrets interminables bandaient leur munificence futile, silencieuse, assoupie – que voulaient ces compilations forcenées, exquises, fruits d’un ingénieux souci de plaire, de vendre, au moins ? Wagner, Verdi, Liszt, Mozart, Ravel, Bach et autres noms fameux, mausolées du mausolée, allées poussiéreuses, stèles verdies de mousse : certaines tombes demeuraient inviolées, cellophanées, aguicheuses mais anachroniques : elles vantaient les concertos, les symphonies, les opéras, pesaient le poids de l’exhaustivité, des biographies, bibliographies, des lauriers immarcescibles de la gloire artistique, mais demeuraient inviolées, tristes cadeaux, achats débonnaires, idéalistes, gourmands, dernières dépenses, derniers snobismes d’apprenti savant, derniers enthousiasmes grandiloquents ; l’inévitable toile avait ombragé les réalités mercantiles, tactiles, avait minimisé dépenses et efforts, intériorisation et mémoire : les noms, les numéros de belles sonates manuellement répétées jusqu’à la boulimie, résonnaient encore, évoquaient par la mystérieuse alchimie neuronale les forces, les splendeurs vives, les torsions émotives bues et rebues. Si l’habileté de mon cerveau pouvait être remise en cause, le déclin des corrélations musicales et descriptives semblait devoir être mis au discrédit de l’omniscience, de l’omniprésence et de l’omnipotence de cette jungle épaisse, puante, dangereuse, peccamineuse, colorée de denrées grasses, gratuites – de moins en moins –, collectées avec aisance ; aisance funeste, facilité déconcertant les concentrations fanées, anachroniques – que retenais-je de mes nouvelles découvertes ? de mes derniers oublis, déjà ? Combien d’écoutes, combien d’heures avant que je n’imprimasse le nom, l’âge, la géographie, l’histoire de tel artiste méritant ? – car le malheur, c’était que l’art s’oubliait aussi, s’évanouissait dans l’ignorance factuelle. Il fallait étendre l’écoute assidue.
(A quoi bon déflorer les emballages de certains coffrets vierges, puisque deux clics et une courte recherche suffisaient à faire surgir le même souffle, évitaient la ronde révolue des sorties et rangements, ces idolâtries, déclenchaient une cascade ininterrompue, aisée ?)
A force de jeu, le jour s’oubliait ; à l’usure du jeu, découvertes, redécouvertes, effervescences éludaient l’absurdité du jour, les timidités coites de l’ensoleillement pour rien ; fouilles forcenées, excavations, comparaisons, dérives, annotations, accalmies, enchantements, béatitudes, lectures, documentations, critiques, contre-critique, pensées fugaces ou déployées, apesanteur encagée, atemporalité, épaisseur du vide un peu comblé.
Le Crépuscule des Dieux, toujours à l’Opéra Métropolitain, toujours sous la baguette du gros Levine bouclé, toujours en juin mille neuf cent quatre-vingt-dix :
Court prélude, long prologue, premier tableau : l’éveil musical se calquait sur celui de Brunehilde lors de l’acte précédent – de la suite dans les idées –, par trois fois l’orchestre se réveillait comme une Valkyrie endormie, respirait les splendeurs des cimes, des altitudes précédentes puis s’enfonçait, inflexion à la troisième reprise, dans les pénombres terriennes du royaume d’Erda ; pas de Wotan, pas de déesse de la terre – plus de Dieux. Trois Nornes, filles de la divinité chtonienne, filaient la corde du destin, y lisaient l’avenir. C’était l’occasion de rétablir le passé et de préluder l’avenir : des actes de Wotan, des serments de Wotan, de la lance de Wotan, du Frêne original dont fut découpée la lance, de la résignation du dieu borgne, de l’annihilation, de l’évocation du bûcher final qui consumerait le Walhalla, son dieu, ses héros ; elles feuilletaient les dernières bribes, rappelaient le resserrement dramatique, ouvraient les pages de la conclusion : après le rappel du destin d’Alberich et de l’Anneau, de la blessure de Loge infligée par Wotan (?!), du feu de Loge qui engloutirait le monde connu, la corde se rompait à l’évocation orchestrale du destin de Siegfried, se rompait en prédisant l’atmosphère, la pesanteur funeste des Gibichung – Gunther, Gutrune et leur demi-frère Hagen. Inutiles, lasses, vaincues, les Nornes s’en retournaient sous terre, se réfugiant dans les ténébreuses volutes orchestrales. C’était une scène en soi – le jeu des lectures, les interruptions, les contradictions entre les sœurs qui se passaient le fil à tour de rôle et chantaient le résumé sur les motifs, les airs associés. De la terre, du sommeil, nous nous élevions lentement, par touches, vers le rocher de Brunehilde, par le jeu des thèmes, l’un s’affaiblissant, les autres croissant : Siegfried effaçait l’atermoiement des Nornes, brisait la lecture attentiste du destin ; le couple vivait d’amour, de bonheur conjugal, et dans un crescendo d’altitude ionosphérique – que respirait-on ? –, un crescendo prenant son envol dans la blancheur céleste pour brûler comme une étoile, pour briller dans l’éternité formelles des beautés du monde ; court prélude, long prologue, dernier tableau : Brunehilde, malgré leur bonheur et la bonté de Siegfried, s’apitoyait sur le destin de son héroïque époux, l’invectivait : qu’il allât donc chercher la gloire, l’honneur, la victoire ! Que jamais il n’oubliât sa tendre et fidèle femme. Il lui offrait l’Anneau des Nibelung en gage – n’existait que la joie, le bonheur, l’idéal du futur, la confiance, la noblesse du cœur, la générosité, l’enthousiasme héroïque ; ne subsistaient que l’extase du couple, les déferlements de l’amour surenchéri qui, par débordements, saturation, libérait les deux héros (la liberté et le courage) à la splendeur des motifs, à la saturation musicale tout étudiée, dosée par étapes ; se mêlait la nuance, la couleur, l’énergie stellaire, radiante d’un art qui ménageait ses effets, les dissimulait dans une progression toujours logique, sentimentale, dialectique ; une ou des minutes (peu importait) de parfaite communion, symphonie et chant s’acharnaient à briller, concurrence toute rhétorique, et, comme un énorme nuage gonflé par les excitations des effets ménagés, préparés par la science wagnérienne, explosaient en une transe émotionnelle pure, que seul Wagner avait su créer – jusqu’au cinéma, peut-être. (Il allait au-delà, très au-delà du mythe, en recréait un nouveau, notamment par son intensité rénovée.) Succédait à cette épiphanie conjugale, un intermède musical nous bringuebalant, aux côtés de Siegfried, du pic de Brunehilde, des montagnes aux rivages du Rhin, aux côtés réjouis, gonflés d’amour de Siegfried, carillonnant de bonheur, marchant, cherchant l’aventure et la gloire au bord du fleuve majestueux et des doux rivages cosmogoniques, harmonieux du Rhin. Se présentait alors le domaine des Gibichung, assombri par les motifs qui infléchissaient dangereusement la colorimétrie béate – Anneau, renonciation à l’amour. On tombait chez Gunther, le pouvoir, et Hagen, la sagesse. L’un et l’autre semblaient se respecter autant qu’ils se méprisaient, demi-frères envieux. Hagen rappelait à son royal frangin qu’il n’avait pas de femme et que Gutrune, leur sœur, restait également célibataire. Le sage avançait constamment ses pions, agitait sa sagesse plus que rusée, apocalyptique. Il subjuguait frère et sœur, proposait que Gunther épousât Brunehilde, la plus noble des femmes, et que Gutrune se liât à Siegfried, qu’on aurait préalablement conquis à la cause par quelque subterfuge – bonhomme pas recommandable. Satisfait, Hagen s’époumonait pour appeler Siegfried, dont on entendait le cor guilleret au loin – le motif de la séduction, des séductions de Hagen, réfrénait l’ardeur de notre héros, comme il réfrénait d’ailleurs la volonté de Gunther. D’abord, Siegfried et Gunther étaient frappés d’une franche amitié, puis Hagen interrompait l’hôte au sujet des trésors des Nibelung – Heaume, Anneau, évidemment –, puis Gutrune revenait, proposait à l’invité une boisson funestement présentée par l’orchestre. Notre naïf et assoiffé héros buvait à sa chère Brunehilde, puis tombait bêtement fol amoureux de Gutrune. Activant tout seul les plans des comploteurs, effaçant pour eux les difficultés théoriques, il se proposait d’aller chercher son ancienne épouse, de la ramener à son nouvel ami afin de gagner la main de Gutrune. Sur la lance de Hagen, les deux comparses prêtaient serment d’amitié dans un beau duo masculin dont la franchise révélait une louche tragédie. Ils partaient derechef en quête du rocher de la Valkyrie, sous le regard méprisant, sous les pensées revanchardes et haineuses de Hagen qui monologuait sur son triomphe à venir : l’Anneau lui reviendrait. Et de ces lourdes, féroces, méchantes pensées, on retournait aux douceurs de la solitude de Brunehilde – le bonheur conjugal avait cédé à une mélancolie encore souriante. Le motif des Valkyries troublait sa tranquillité pensive et Waltraute, une sœur, venait lui narrer les derniers agissements inquiétants de Wotan : enfermé dans le Walhalla avec les autres dieux, il dépêchait les héros qui débitaient le Frêne du monde, rassemblaient les rondins en vue de l’incendie final ; résigné, il n’avait qu’un vœu : que Brunehilde restituât l’Anneau aux filles du Rhin afin que la malédiction fût levée et que les dieux s’éteignissent dans la paix. Incompréhension de la Valkyrie déchue qui refusait de toute façon de renoncer à l’amour, de renoncer au symbole de l’amour de Siegfried, et exigeait le départ de sa sœur. Déluge de motifs car se présentait un inconnu, qui avait fendu la muraille de flammes de Loge ; grave angoisse de Brunehilde ; c’était Siegfried, déguisé en Gunther, caché sous le heaume magique. Démêler les motifs devenait complexes, la confusion régnait, tromperie magique ; l’envahisseur méconnaissable et toujours charmé par la potion venait réclamer Brunehilde. Submergée par la honte, elle maudissait Wotan et ses dessins, se faisait facilement dérober l’Anneau et s’éclipsait, soumise, vers la grotte où Siegfried-Gunther devait s’unir à elle. Otant son heaume – il fallait qu’on fût sûr –, Siegfried tirait Notung et clamait que l’épée serait garante de la probité de cette nuit de noces (curieux serment contradictoire qui rappelait le mythe de Tristan et Iseult, dans lequel le sens était plus logique et corrélé par la suite). Hagen triomphait thématiquement et la malédiction de l’Anneau avait lourdement plané sur cette fin d’acte.
A l’ombre des pensées de Hagen, à l’ombre musical de son ressassement revanchard, d’une revanche froide, méticuleuse, de la sage vengeance, des solitudes, des ruses soignées : entrait Alberich, père de Hagen, venu revigorer – le fallait-il vraiment ? – la haine contre Wotan et son héroïque descendance. Apparaissait le motif du meurtre suivi d’un apaisement sombre, obscur, triomphe patient à la noirceur chamarrée. L’aube naissait, dissipait l’enfermement musical de cette avant-scène, cette apnée dans le brouillard turpide et violent ; s’annonçait le retour de Siegfried et Gunther. Notre héros toujours subjugué s’empressait de réclamer son tribu, Gutrune, en remerciement de son dur labeur : tromper Brunehilde tout en la possédant, malgré l’absurde serment sur Notung – au grand plaisir roublard de Hagen, au malheur de Gutrune qui se laissait difficilement convaincre que l’espiègle héros avait sauvegardé sa communion spirituelle avec la sœur de Gunther. Hagen réjoui par toutes ces nouvelles, convoquait éloquemment les vassaux des Gibichung : qu’on vînt aux mariages, qu’on sacrifiât aux dieux et qu’un bût et mangeât ; appel dans lequel se mêlait le motif de la fin des dieux, puis celui du mariage précédant l’arrivée du Gunther et Brunehilde. Vaincue, tête basse, elle comprenait, interceptait beaucoup d’incohérences funestes : dardait sa vengeance à la vue du stupide couple Siegfried-Gutrune, croissait l’angoisse à la vue de l’Anneau au doigt de Siegfried – c’était donc lui qui l’avait vaincue, se faisant passer pour autre. Hagen s’empressait de surenchérir par quelques grincements jubilatoires, de faire entendre le témoignage accusateur de Brunehilde, de défendre cette femme volée, spoliée contre le brave Siegfried encore complètement ahuri... Autre ahuri : Gunther ne comprenait rien à ce qui se déroulait sous ses yeux, autre pantin des manigances de son frère, pantin sans philtre, assez touchant et honnête dans sa terrible naïveté égoïste. Brunehilde enrageait, en appelait aux dieux, exigeait un jugement, un serment : Siegfried lui avait volé l’Anneau, l’avait possédée – épée au fourreau – : il était son véritable mari. L’animosité croissait ; sur la lance de Hagen – malin, toujours dans les mauvais coups –, Siegfried prêtait à nouveau serment (trombone grave), Brunehilde prêtait serment (trompette, haute et intense, comme fêlée) : que le menteur mourût par cette lance... Siegfried, après avoir demandé à Gunther de calmer sa femme, s’en allait festoyer avec Gutrune et la cohorte des vassaux ; le motif du mariage, de la fête laissait le premier plan sonore à de nouvelles manigances. « Quelle rage démoniaque se cache ici ? » demandait justement Brunehilde, et Hagen d’évidemment lui répondre, d’étendre les filets de sa toile d’araignée : qu’on parlât de vengeance, du sujet de leur vengeance commune, et elle de se moquer de lui : on n’abattait pas Siegfried si simplement : il ne tournait jamais le dos au danger ; seule la ruse, la duperie pouvaient vaincre ce héros (mélange de tendresse et de colère) ; Gunther s’opposait à l’idée du meurtre mais ne convainquait personne. Hagen lui faisait miroiter les pouvoirs de l’Anneau. Finalement, les cœurs revanchards s’unissaient dans un grand emballement orchestral, dans des envolées fatales, aiguës, sciant les graves ténèbres de l’heure, envolées qui défrisaient, édifiaient : on assassinerait Siegfried le lendemain, à la chasse, et on prétexterait d’un accident pour réconforter la pauvre Gutrune – dindon de la farce hagenienne. Ironie complète : le cerveau du complot en appelait à Wotan, requérait son aide. Revenaient Siegfried, Gutrune et les festoyeurs, revenaient les narquoises félicités du faux couple, mais triomphaient les remugles méchamment réjouis de Hagen. (Acte épais, dense, énorme et résolument dramatique, comprimé, installant toute la tension tragique finale.)
Cor de Siegfried, menaces de Hagen, fantaisie forestière sur les motifs du héros et du Rhin... On reconvoquait les beautés cosmogoniques ouïes il y avait si longtemps déjà. Scène charmante des Nixes chantant l’Or perdu, interrompues par un Siegfried venu se reposer sur le rivage. Les sœurs lui réclamaient logiquement l’Anneau, afin de mettre fin aux malheurs qu’avait déclenchés Alberich. Évidemment, il refusait, répétant les exploits qui lui avaient acquis le puissant artefact (dont il ne faisait jamais rien !). Moqueuses et suaves, elles rigolaient de son avarice : elles lui contaient le destin du possesseur du maudit objet convoité, lui prédisait une mort toute proche, l’imploraient une dernière fois de leur remettre le précieux or rhénan. Il ne croyait rien de leurs menaces ; elles se retiraient, préféraient se préparer à voir Brunehilde – curieux mais subtil présage, menaçant à bien y penser ; mais Siegfried ne pensait visiblement pas à grand-chose. On entendait le cor des Gibichung au loin, Siegfried leur faisait écho, les invitait à le rejoindre. Arrivaient donc Hagen, Gunther et quelques vassaux accompagnant la chasse ; grondaient la vengeance, le danger. Hagen offrait à boire à Siegfried mais Gunther voyait du sang dans la corne ; interrogé par Hagen, Siegfried narrait ses exploits, sa maîtrise du langage des oiseaux, qui permit de triompher des ruses de Mime et de trouver le rocher de Brunehilde. Faux complice, faussement intéressé, Hagen l’invitait à boire le breuvage qui lavait alors les effets du philtre antibrunehildien. Libéré, animé par le souvenir de son amour, le héros réveillé contait sa traversée du feu, sa conquête de la Valkyrie endormie, chantait sur les motifs de l’amour le plus sincère. Hagen lui montrait des corbeaux de Wotan qui volaient au-dessus d’eux et demandait si l’ornithologue aguerri comprenait leur apparition, et lui plantait sa lance dans le dos, en hurlant « Vengeance ! ». Gunther qui comprenait enfin toute la laideur morale du piège et des ruses de son frère restait atterré. Sur le merveilleux motif du réveil de Brunehilde, Siegfried entonnait un hymne final, son propre réveil mortuaire à sa bien-aimée – souvenir de la vue, du baiser, de la vie de l’être aimé, souvenir du sourire. Il mourrait. Sur la pathétique, l’emphatique et splendide marche funèbre, Gunther – humilié et triste – et ses vassaux emportaient lentement la dépouille du héros : un déluge cohérent de motifs tissaient une pièce éternelle, nouvelle, hommage de l’opéra au héros, hommage interne, grandiose hommage à la musique, à la tragédie – le motif de notre amical héros retrouvé et perdu transcendait l’œuvre, activait les déchaînements musicaux à suivre – enclumé dans mon fauteuil, délabré par la décharge émotionnelle, la précision pathétique, le bouillonnement épique...
Hall des Gibichung : Gutrune, angoissée, croyait entendre le cor de son mari, cherchait le réconfort auprès de Brunehilde, absente. Débarquait Hagen, réveillant la demeure et terrifiant la pauvre victime complice de son malheur. Sans vergogne, il lui annonçait précipitamment la mort de son époux d’un jour et sortait la carte de la blessure à la chasse. Gunther, ramenant le corps de Siegfried, l’accusait, le traitait de « sanglier maudit » ; le vilain frère avouait, affirmait avoir tué conformément au contrat signé sur la hampe de sa lance, exigeait l’Anneau, tuait son roi et frère sans sourciller, en vertu de sa hargne invincible. Mais la main de Siegfried se relevait, repoussait Hagen qui essayait d’arracher la bague tant convoitée. Arrivait enfin Brunehilde, vraie femme du héros assassiné, de l’aveu même de Gutrune, prenant en charge son dernier voyage, invoquant la majesté des dieux, préparant un bûcher funèbre (écho du bûcher du Walhalla) ; il avait fallu que la malédiction emportât son admirable époux pour qu’elle comprît le danger que représentait l’Anneau, l’urgence de le remettre aux filles du Rhin, Rhin près duquel Loge devait déchaîner le brasier ardent, avant qu’il n’allât embraser le refuge des dieux ; tout commençait à se fondre dans le motif de la rédemption par l’amour, lumineux, large, cosmique, embarquant les destins, les passés, les thèmes dans son effusion finale – Loge, l’Or du Rhin, les Nixes, l’amour de Siegfried et Brunehilde, la fierté de la Valkyrie, l’héroïsme de Siegfried, le Walhalla : tout se dissolvait dans la conclusion musicale, dans ce raz-de-marée musical engloutissant la noirceur de Hagen sous les lumières incommensurables du grand amour rédempteur, ce nouvel horizon, rachetant les fautes des dieux et des hommes, sous le gigantisme étincelant d’une aube immatérielle.
Lundi 22 juin 2020 :
De la cohérence scénaristique et philosophique de la Tétralogie : Sous le tour de force, sous la colossale entreprise musicale, brillaient les feux d’un énorme, d’un sincère et maladroit assemblage philosophicoreligieux, d’une substance métaphysique voulue, travaillée, magnifiquement barbouillée de musique : c’était là, sous le tour de force, sous les inventions, les airs, les flammes, les fugues, la spectaculaire musculature dramatique que grelottait le squelette branlant de cette forteresse artistique : Wagner purgeait son penchant pour le mythe, ses penchants, ses idéaux hétéroclites, ses philosophies, ses révolutions avortées, et ornait la purge des plus innovantes trouvailles, des plus radicales inventions sonores. Ne dépassait-on pas, considération technique, les cadres de la musicalité ? Wagner peignait le monde, aspirait religieusement, dogmatiquement à considérer, à interpréter, à mesurer les temps de la vie : Siegfried, de la conception à la mort, incarnait le courage, la fierté, la naïveté, l’amour, la peur de l’Autre, la joyeuseté, la débonnaireté trahie, la prime beauté virile et subissait les vagues revêches du complot, de la trahison, de la duplicité et de la ruse pour mourir assassiné, pour mourir et sublimer les visions de l’amour véritable, unique, sincère, complet, irradiant, pour mourir en héros, solennel, pleuré, porté en triomphe paradoxal ; Brunehilde, dont on connaissait aussi la généalogie, la vie et le trépas, campait une sorte d’Athéna – combien les dieux nordiques, germains de Wagner ne manquaient pas de dévoiler son amour de la tragédie et de l’épopée grecques –, une Valkyrie farouche mais droite, à la droiture révolutionnaire, à l’indiscipline magnifique (« il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre » Bernanos), protectrice, amoureuse, charitable, débordante, humiliée, trahie, malmenée. Par-dessus tout, elle servait de moteur fatal, de liberté fatale, tragique, elle souffrait les bienfaits et les retombées de ce don curieux, insolant, cette lame fendant les fils de la destinée ; elle sonnait la révolte, lisait les intentions profondes, prophétisait les joies futures, renvoyait ce testament nouveau à sa genèse originelle, ou à sa consommation finale ; Wotan, épais, amélioré d’opéra en opéra, maugréait sa résignation, sa colère, ses malédictions, ses désirs, et signalait aussi sa bonté, son humour, sa ruse délicate, sa force délicate – dieu vaincu par le héros – ; Alberich répudiait l’amour, la Valkyrie le défendait jusqu’à en perdre ses pouvoirs, jusqu’à trahir l’ordre paternel et divin, mais accomplir ce qu’il ne pouvait produire : un homme libre ; Hagen, Mime, Alberich convoitaient l’Anneau, l’Or, élaboraient des plans vicieux pour s’en saisir au détriment des héros, usant de leur naïve appréciation ; Brunehilde consommait l’œuvre, libérait le monde, les dieux, les hommes du joug de la malédiction ; la mort et l’amour dansaient sur le bûcher du monde, la mort annonçait l’amour, l’amour se sublimait tragiquement dans la mort, la vie, l’espoir, la lumière, la rédemption naissaient aux alentours des cadavres encore chauds, des drames tout juste ensevelis ; l’amour n’existait réellement qu’entre deux mortels, deux couples mortels, finis, et la rédemption émergeait d’une parade nuptiale mortuaire.
De la tempête saisissante, du flot régénéré de l’orchestre, de la beauté plastique et des intentions spirituelles débaroulait une liste de questions tracassantes : Pourquoi le retour de l’Or du Rhin auprès des Nixes ne sauvait-il pas les dieux ? Pourquoi le crépuscule était-il inévitable ? Pourquoi Wotan voulait-il « enrayer la roue du rouet » ? Pourquoi cherchait-il à mettre fin à la malédiction si cet acte ne changeait, en définitive, pas le destin des dieux ? Pourquoi Brunehilde se sacrifiait-elle pour les dieux et exigeait-elle la fin du Walhalla alors qu’elle avait enfin rendu l’Or aux Nixes et donc mis fin à la malédiction qui condamnait divinités et humanité ? D’ailleurs, dès l’Or du Rhin Erda n’insinuait-elle pas que si Wotan restituait l’Anneau à ses propriétaires légitimes, le crépuscule serait repoussé, voire éclipsé ? Plutôt que de répondre au problème directement posé par l’Anneau, Wotan semblait prisonnier de « péchés originels » qui entravaient ses plans, ses visions – elles-mêmes assez obscures. Tout le monde lui reprochait une faute, une méchanceté, l’ordre ou le désordre, ses choix, ses propos et, conduit par l’idéal, une certaine grandiloquence, Wagner avait-il choisi de consumer les dieux avec Brunehilde et Siegfried dans ce crépuscule venu purifier l’inextricable lassitude du Voyageur. Conscient de ces problèmes, il s’était satisfait des splendeurs musicales générées par ces incohérences.
Réalité du ridicule, tiédeur des réalités ondulatoires : mes collègues oublieux, les pères râleurs, les mères vitupérantes, les indifférents moqueurs glosaient : les cohortes familiales avaient réintégré leurs quartiers urbains, avaient renvoyé la marmaille au bahut ; ils s’étaient finalement vite soumis au ridicule tancé... Il s’agissait de s’auto-conformer, de ne pas s’écarter des fidélités habituelles, de remodeler l’indicible petitesse des hommes libres d’obéir, d’apprécier le cloisonnement urbain comme on avait digéré – leur fallait-il plus qu’un cycle digestif pour se reformater, se conformer ? – la dissémination rurale. L’humeur réajustée, folâtre, satisfaite savourait la beauté des intérieurs, des domiciles rétablis, la douceur du calme, l’exhaustive implantation commerciale, la magique concentration du télétravail urbain – les arguments flottaient, baguenaudaient au gré d’intempéries intellectuelles ; la teinte rosée de leur délire embaumait, fleurait les traumatismes circonflexes, promenaient des handicaps spectraux luisant dans cette aube nouvelle, dans cette luminescence idolâtrée, savourée comme une puissante hostie, fleurait l’acharnement de l’obéissance. On osait ricaner – soupape, flatulence – de l’édifiante stupidité qui consistait à convoquer les écoliers en tout genre un vingt-deux juin après avoir écroué toute cette frange dangereuse de la population, réduite à sa réalité scientifique : un risque vectoriel.
(Besoin artistique : des représentations cinématographiques des opéras, utilisant tout l’arsenal de cet art vaguement prophétisé par Wagner, non pas du théâtre, de l’opéra filmés mais bien la radicale transmutation des opéras dans l’œil d’une caméra experte et maîtresse de cette technique enchanteresse, que Wagner aurait sans doute adoubée, qui aurait stimulé ses entreprises polyartistiques. On usait de la musique, on associait, on copiait en mal ou en bien les techniques les plus évidentes – de l’emploi du motif fans le cinéma – ; les tentatives purement cinématographiques se comptaient sur un doigt et demi : un certain Syderberg (film complet, tentative totale) et Karajan (opéra filmé pour l’écran – pas de public, volonté filmique). Pourtant, la chose ne paraissait pas si impossible, si compliquée, s’y prêtait par son expressivité, ses déchaînements dramatiques, sa poésie, l’ampleur émotive, la profondeur intellectuelle. Était-ce une peur, un manque de moyens, l’absence d’inspiration, de vocation, ou plus bêtement la longueur des pièces, la crainte du ridicule consistant à filmer des actions chantées, supposément lourdes ? Une imagination moderne, volontaire, visionnaire pouvait bien rénover l’esbroufe qui agitait la putridité des théâtres, des hauts-lieux – ces masures – de l’opéra wagnérien. Ajouter ces deux tentatives à la rétrospective.)
Parsifal, encore à l’Opéra Métropolitain de New-York, toujours sous la baguette du gros Levine, en mars mille neuf cent quatre-vingt-douze :
Le premier thème imbriquait trois motifs – dont le sens ne s’éclaireraient exactement qu’avec l’opéra, qu’avec l’action, mais dont les couleurs, la senteur généraient instamment une plongée, une respiration anachronique et religieuse dans le mythe – : d’abord une évocation eucharistique, puis une prémonition des aventures et mésaventures de la Lance et en fermeture – très longue et distendue –, la souffrance d’Amfortas. Les choses, les images, les sons vaguaient lentement, ondulaient lourdement et légèrement à la fois, s’épuisaient, renaissaient. Le motif de la foi, fort, à la trompette, surgissait, effaçait les lueurs musicales, nous préparant à l’apparition du Graal, étendait, gonflait sa puissance, son ambition, contemplait sa magnificence dans un long crescendo immatériel. Extinction. Retour des souffrances d’Amfortas, de la souffrance, des luttes : dialogues frissonnants conclus par le motif de l’agonie, conclusion des angoisses aiguës des cordes, et tout s’épuisait dans une lumière apaisante, dans un apaisement éthéré et gestatif, dans l’imperceptible commencement de la première scène : Gurnemanz et des écuyers, sous les rappels de motifs, surtout de la foi, s’abîmaient dans une prière matinale et silencieuse. Au réveil du corps, le sage homme décrivait l’approche de la litière d’Amfortas, blessé, usé par une blessure inextinguible, affligé d’un mal tenace ; aucune potion, aucun baume ne réparerait ce stigmate fatal – travail des motifs – et lueur d’un espoir, inconscient : celui du fou pur. Comme un contrepoint, un repli, d’autres écuyers décrivaient l’arrivée du Kundry, son affolement musical, sa dissonance angoissante : elle ramenait un onguent pour Amfortas, un nouveau remède à tester, un remède déterré en Arabie, en terre hostile et turpide ; Amfortas arrivait, affalé dans sa litière, provoquait la pitié de Gurnemanz et se lançait dans un chant bucolique se ravissant des splendeurs de la forêt, du matin lacustre, espérant goûter le réconfort matinal. Si les remèdes échouaient à soulager le pauvre pécheur – association du motif de Klingsor, vilain homme à paraître – celui-ci se rappelait une phrase comme une prophétie, un mantra : « Pitié rend sage le chaste fol ». Enigmatique. On présentait le baume de Kundry, servante sans repos, ambiguë, tiraillée, peu loquace, refusant les remerciements, affirmant finalement que le remède ne pouvait rien. La procession s’éloignait et les chevaliers moquaient Kundry, restée là. L’homme sage la défendait, expliquait qu’elle parcourait les contrées dangereuses afin de les aider, intermédiaire tenace ; intermédiaire maudit, répondaient les autres, méchante sorcière païenne, pécheresse. Exposition du motif du Graal, puis de la compagnie du Graal, liant le destin de Kundry – recueillie par Titurel, père d’Amfortas – à l’ordre chevaleresque. Gurnemanz expliquait : Amfortas, séduit par une femme, avait goûté et consommé le péché, s’était fait dérober la lance sacrée, avait été marqué d’une blessure hémophile par Klingsor. Lance que Titurel, roi pieux, avait reçu avec la Graal en récompense de ses combats contre les païens environnants – association orchestral de l’agonie d’Amfortas à celle du Christ. Titurel avait fondé une compagnie, érigé un temple pour protéger les reliques mais avait dû exclure Klingsor dont on ignorait le crime, mais qui s’était mutilé et avait souillé le Graal – motif sournois, ensorceleur, tragique. Depuis, il usait de sa magie pour nuire à l’ordre chevaleresque – motif prémonitoire du jardin des filles fleurs, de la tentation matérielle. Âgé, Titurel remit sa charge à son fils, Amfortas, l’enjoignit à récupérer la lance, mais c’était plutôt Klingsor qui semblait étendre son empire et menacer de s’emparer du Graal. Gurnemanz répétait la prophétie annoncée au nouveau gardien du Graal : « Pitié rend sage le chaste fol, sache attendre qui j’ai choisi », reprise par les écuyers, diffusant une accalmie délicate… éventrée par un motif énergique, provoquant un vent de panique et de commentaires : un jeune homme venait d’abattre un cygne au bord du lac. Mauvais présage. Entrait Parsifal, naïf, heureux de sa chasse ! et son motif, jeune et héroïque. Gurnemanz lui expliquait sa bêtise, lui montrait le regard éteint du bel animal, le présage de paix dont s’émerveillait le roi. Ému, le jeune homme brisait son arc de dépit et présentait ses excuses. Il ne savait presque rien, ne pouvait que citer le nom de sa mère : Hergeleide, qui faisait réagir Kundry. Il expliquait son histoire : son père était mort au combat, sa mère avait tenté en vain de l’empêcher de devenir chevalier ; enfant plein d’ardeur, il se souvenait en avoir vu, avoir été impressionné et être parti à l’aventure, laissant sa mère ; il ignorait visiblement les notions de bien et de mal, agissant au petit bonheur. Sans douceur, Kundry lui apprenait que sa mère était morte et semblait insinuer qu’il était la cause de son chagrin et de son décès ; brutal, il s’en prenait à elle, voulait l’étrangler mais le brave Gurnemanz la défendait, défendait la sincérité animale de Kundry. Détresse du sauvageon quelque peu soulagée par la tendresse de la femme : elle lui servait à boire et faisait dire à Gurnemanz que « le mal par le bien est vaincu ». Mais elle s’estimait maléfique, perturbée par de noires pensées, par ses souvenirs et en quelques borborygmes délirants (« Schlafen... Schlafen »), elle s’éloignait. La procession, le cortège du roi passait non loin. Gurnemanz invitait Parsifal au banquet du Graal (« Qui est le Graal ? ») car il supposait qu’il était le chaste fol vanté par la divine prophétie. Grande – le mot est petit – transition musicale, astucieuse transition scénique, décorative : les arbres, les troncs de la forêt devenaient les piliers du temple sacré du Graal ; pénombre et recueillement ; une atmosphère ecclésiale ; le Graal et la foi, en crescendo, en éloquence, retour de la religiosité du prélude, des enchevêtrements dialectiques : foi, espoir, blessure, agonie, détresse, Graal, lumière, ténèbres : une nouvelle lumière, la marche, les cloches, l’accueillaient : on naviguait aux frontières d’une irréalité, d’une sacralité pourtant bien figurée. Que Parsifal écoutât bien ! (motif du fol coincé entre des bourdonnements de cloche.) Vaste chœur des chevaliers venus assister à la Cène. Des raies de lumière chassaient la poussière et tombaient sur le reliquaire... Chœur des anges, nouvelle association de la blessure d’Amfortas, de sa souffrance à celles du Sauveur. On assistait à une consécration, à ces angéliques préparatifs : Titurel, presque d’outre-tombe galvanisait son souffreteux de fils, las de répéter la cérémonie, préférant se réfugier dans sa douleur, affaibli, découragé par son péché qui était tel que sa souillure bavait physiquement, que seul un autre pouvait encore aider à résorber. Une longue complainte d’Amfortas le faisait s’apitoyer sur sa blessure éternelle, sa plaie irrévocable, son sang indigne, le faisait plonger dans l’abîme du désespoir... Dans un grand accès, il demandait grâce, espérait l’absolution, remettait sa vie entre les mains du Blessé parmi les blessés... Réponse angélique : « Pitié rend sage le triste fol, sache attendre qui j’ai choisi, garde l’espoir, remplis l’office aujourd’hui ». Réponse de l’orchestre : motifs de l’espoir, du pur fou. Et Amfortas de s’exécuter lentement, de consacrer le Corps et le Sang dans le Graal ; et les chevaliers de communier en rendant grâce en chœur. Amfortas, indigne, s’abstenait ; Parsifal, ému, demeurait silencieux ; le chœur des anges entonnaient : « Prenez mon Corps, prenez mon Sang » ; la poussière dansait dans le faisceau céleste ; solitude d’Amfortas, blessé, épuisé ; beauté plastique, médiévale, d’une simplicité si profonde des alliances orchestrales... Restaient Parsifal et Gurnemanz, après qu’on raccompagna Amfortas – association du fou pur et du Graal – : Gurnemanz était déçu par l’inaction, par l’aphonie navrantes du jeune homme, lui reprochait de n’avoir rien tenté pour le salut du roi, de ne même pas avoir posé une question. Il le laissait seul mais les anges de le contredire : « Pitié rend sage le chaste fol, joie à qui sait croire » et le motif transcendé de la foi, de s’associer à ceux du Graal et du fou.
Autre acte, autre ambiance : de la vilenie de Klingsor : maléfices, magie, danger, tromperie ; le motif du pécheur répudié s’opposait à celui du Graal, objet de sa haine et de sa convoitise – jeu contrapuntique, distorsion harmonique. Le rideau se levait sur l’escalier menant à la salle haute de la tour de Klingsor où le personnage maléfique, décrépi par les turpitudes étudiait l’arrivée de Parsifal, puis réveillait Kundry, l’invoquait par une sorte de rituel inquiétant. Effroi de la femme à la vue du lieu – cris dissonants. Il se servait d’elle pour corrompre, tenter les chevaliers ; elle n’avait aucune emprise sur lui car il s’était châtré pour accéder au Graal – la souillure – et avait donc tué tout désir sexuel. Klingsor se montrait inflexible, résolu à faire tomber l’ordre protecteur de la coupe sacrée alors que Kundry présentait des velléités de désobéissance, préférait s’en retourner à sa nuit, son sommeil... Elle semblait cependant séduite à l’idée de séduire Parsifal dont l’approche se faisait entendre : Klingsor appelait sa garde puis décrivait avec une joie malsaine comment le preux décimait ses soldats ; il décidait finalement d’envoyer Kundry à ses devants. On était musicalement et scéniquement transporté de la tour au jardin des filles fleurs, jardin de délices rempli de femmes affriolantes, séductrices, voyant avec une indifférence lascive Parsifal occire leurs amants, et s’empressant d’essayer de le charmer. Malgré la beauté débordante des filles, malgré le charme musical, plastique judicieusement et suavement assemblé, l’aventurier ne comprenait pas les avances des filles, et les chassait d’une désarmante naïveté. Kundry entrait, bien vêtue, plus belle, appelant Parsifal par son nom – ce qui évoquait sa mère à ce dernier. Elle lui rappelait son passé, faisait son instruction – florilège de sous-entendus –, mélangeait hardiment le souvenir maternel aux approches caressantes, aux débordements sensuels, lui rappelait les bonheurs de l’infant, puis contait comment sa mère avait essayé de le protéger de son inévitable destin, avait essayé de l’éloigner d’une mort similaire à celle de son père. Parsifal s’apitoyait sur le sort de la pauvre femme et s’en voulait de l’avoir oubliée, se laissait bercer par Kundry qui continuait de profiter de l’atermoiement, de l’émotion de sa cible pour l’embrasser, prétextant prolonger les soins maternels. Après un court abandon, une fracture : puissante association du baiser à la blessure d’Amfortas. Parsifal criait : « Amfortas ! La plaie ! La plaie ! » après la courte embrassade. Il comprenait, associait la blessure hémophile au péché, aux séductions de Kundry. Mails il sentait que sa douleur n’était pas qu’une copie de la plaie du roi malheureux : c’était une souillure pire, plus générale, plus intense, salissant le Graal. Il voyait la coupe, le sang divin ; lui prenait le désir de nettoyer sa faute, toutes les fautes : il s’accusait de faiblesse, de compromission. Sa faute déjà l’entravait, faisait peser un joug terrible. Il reconnaissait les séductions environnantes en communiant à la faute d’Amfortas et résistait aux nouvelles avances de Kundry qui l’accusait de méchanceté, usait d’artifices – motif de la magie – pour entreprendre de nouvelles tentations : elle l’invitait à consommer pleinement la faute, à céder aux plaisirs avec elle afin qu’il se sauvât – argument peu probant. Il la repoussait encore et affirmait même qu’elle devait changer, se soigner, l’aider à retrouver Amfortas afin de le sauver, de se sauver également. Nouvelle vision du Graal et légère évocation musicale de la scène du Vendredi Saint de l’acte suivant. La sorcière, l’initiatrice, la pécheresse, la révélatrice énervée par le nouveau refus intransigeant de Parsifal appelait Klingsor et maudissait le héros : Que jamais il n’atteignît le refuge sacré ! Qu’il errât pour l’éternité ! Klingsor jetait la lance contre Parsifal mais il la saisissait au vol et d’un signe de Croix détruisait le château dans un puissant tumulte orchestral. Il se tournait finalement vers Kundry, s’écriait qu’elle savait où le trouver si elle désirait être réconciliée puis s’en allait. Fin de l’acte : un roulement, un accord matérialisant l’anéantissement du vil mage.
Dernier acte préludé par des merveilles chromatiques peignant l’errance du chevalier, ses années de solitude, de vaine recherche. L’égarement teintait la foi ; Parsifal tenait la lance. Long pèlerinage ponctué d’espoirs, de peines et de déceptions. Tout fusionnait dans une polyphonie époustouflante charriant les motifs de Klingsor, du Graal, de la foi, de la lance, charriant leur métamorphose, leur unité complémentaire, leur inévitable logique. Seul, Gurnemanz entendait une plainte, un soupir de Kundry. Le printemps était là. Que Kundry se levât ! Mais il craignait qu’elle fût morte. Il multipliait les preuves de bonté ; naissait un nouveau motif : l’expiation, interrompue par Kundry, son réveil, son cri. Il la trouvait changée – était-ce l’influence du Vendredi Saint ? – ; elle puisait l’eau à la source alors que fleurissait le motif de la calme prairie. Sur une altération feutrée, gonflée de peine, arrivait Parsifal, en armure sombre, tenant la lance. Gurnemanz apprenait à ce chevalier errant que le jour et le lieu était sacré ; Parsifal, pas encore reconnu, plantait la lance dans le sol et priait un moment – motif de la foi, mélangé à une longue réponse personnelle. Finalement, il retirait son casque et, sur le motif du fou pur, Gurnemanz le saluait ; l’objectif, l’obsession, la pensée du héros nous étaient divulgués : le Graal. Le sage homme reconnaissait également la lance sacrée dont le porteur racontait succinctement ses années de quête vaine – succinctement car le prélude avait déjà tout dit. Joie de Gurnemanz qui rendait grâce pour cette rencontre et affirmait que le Graal n’était pas loin. Il racontait les peines qui l’accablaient : Amfortas, plongé dans le désespoir, ne servait plus le Graal, ce qui avait provoqué la mort de Titurel. Parsifal s’accusait d’avoir provoqué tous ces maux, puisqu’il n’avait su que faire lors de la cérémonie à laquelle il avait participé. Kundry voulait apporter de l’eau au jeune chevalier pour soulager sa tristesse ; Gurnemanz l’interrompait et expliquait que la cérémonie pour Titurel approchait, qu’on sortirait le Graal, tout en aidant Parsifal à retirer son armure noire. S’ensuivit une scène magnifique de sens et de beauté : Kundry lavait les pieds du héros qui la bénissait solennellement en retour, dans un apaisement progressif, collectif ; la femme puis le sage l’oignaient de l’huile, puis le dernier le proclamait roi, lui le chaste héros, le héros de pitié – déploiement d’un splendide motif sacerdotal de Parsifal, confondu dans celui du Graal. Son premier acte : baptiser et laver Kundry, baptême qui s’achevait par le motif de la prairie en fleurs, introduction à un interlude musical, dit du Vendredi Saint – splendeur de la paix, splendeur sacrée et bucolique à la fois, « charme neuf » chantait Parsifal, « beauté et gloire paradoxale » continuait Gurnemanz, enchanté par ce jour de deuil, de silence, de recueillement. Parsifal déposait un chaste baiser sur le font de Kundry et la relevait. Midi : c’était l’heure d’aller rendre hommage à Titurel : Gurnemanz drapait le nouveau roi d’une cape digne de son rang et le conduisait vers le temple. Transition scénique similaire à celle du premier acte : la prairie se transformait en église, sinistre, désolée. Des chevaliers portant le Graal et le cercueil de Titurel chantaient leur deuil, leur double deuil. On déposait Amfortas, accablé par les imprécations des compagnons désireux de voir le Graal ; l’implorant d’un grondement menaçant d’officier. Le roi désespéré se plaignait encore, se confondait dans la honte, désirait mourir. On ouvrait le cercueil et son abattement grandissait encore, le poussait à demander à son père de le soutenir depuis l’au-delà, de prier pour lui, l’espoir – en motif – le reprenait lorsqu’il peignait le trépas et l’ascension aux cieux. « Fais ton office » répétaient les chevaliers. Délire morbide d’Amfortas : la plaie, béante, le mauvais sang, le poison... Qu’on le tuât ! Arrivait Parsifal qui, sans plus d’hésitation, royal, thaumaturge, guérissait enfin la blessure du roi fautif en le touchant du bout de la lance qui l’avait saigné. Soulagement. Il le remplaçait comme gardien du Graal, non sans l’avoir béni et remercié : de lui, il avait appris la pitié. Motif majestueux de Parsifal, guérison d’Amfortas qui se joignait humblement aux autres fidèles. La fin dépassait l’entendement : dans l’éther opalin des couleurs, des enchevêtrements polychromiques, Parsifal remettait la lance à Gurnemanz et, face à une confrérie agenouillée, officiait méticuleusement : consécration, retour des voix angéliques, conclusion de la prophétie, mort extatique de Kundry... Les motifs d’espoir, de Parsifal se dissolvaient dans ceux du prélude du premier acte. « Rédemption au rédempteur » – en sauvant Amfortas, en reprenant le flambeau, Parsifal rachetait et se rachetait lui-même ; il régénérait une éternité.
(Les sursauts de douceur de Wagner dans cette fin d’acte ; parfois, on attendait un crescendo mais c’était un diminuendo insolite, sublime qui rehaussait encore la beauté musicale.)
Mardi 23 juin 2020 :
Prolongement des vitalités, des curiosités du dimanche : cartomancien, je piochais, goûtais des ébauches, des poèmes, des apartés, des articles, des anecdotes afin de raviver des souvenirs perturbés par les rotations du sablier, afin d’assouvir un appétit effervescent ; l’anecdote en-soi n’avait guère d’importance – tels brouillons plaçaient Perceval au chevet de Tristan au cours du troisième acte, sauvaient Wotan et son Walhalla des flammes rédemptrices terminales, par exemple –, validait plutôt la justesse narrative, la science dramatique de Wagner qui osait jusqu’à l’incohérence et camouflait celle-ci sous les beautés cataclysmiques distrayant, un temps – parfois indéfiniment – les esprits les plus alertes. Il fallait rendre hommage aux hommages si justes, mérités, précis, raisonnablement enflammés, raisonnablement rhétoriques, lyriques, des contemporains français, à l’illustre panthéon des maudits : Verlaine et Villiers de l’Isle-Adam, surtout Mallarmé aux étouffements raccourcis, et surtout Baudelaire à l’ébouriffante éternité, rarement dépassé dans l’art de l’humble hommage – la lettre – et dans celui de la critique – ô le bas-fond, la fange sécularisée, risible, jaune, verte, vomitive, la gerbe fanée. Paradoxalement, l’esprit français – « strictement imaginatif et abstrait, donc poétique » aux dires de Mallarmé, contemporain du maitre allemand qu’il conviait par différence, par jeu –, cet esprit français personnifié par nos modernes les plus vivaces tressait d’immarcescibles lauriers au recréateur du mythe, de la pesanteur légendaire, lauriers moins rabougris, partisans, parcellaires que ceux des innombrables idéologues réchauffant leur vitupérance à l’ombre du géant saxon. Les écrits de Baudelaire brillaient d’une sagesse, d’un labeur qui confinaient à l’humilité la plus brillante, l’humble intelligence qui perçait, piquait, enfilait les vérités, les illuminations, les révélations ; on n’avait jamais rénové, réinventé cette forme, pour autant qu’on lui restât encore un peu fidèle. La sagesse convoquait Liszt, Berlioz, Gaultier, relevait tels instants biographiques capitaux, essentiels de la vie de Wagner – avec quelle pertinence ! presque prophétique –, étudiait l’homme, l’artiste et son art sans jamais dégouliner dessus, tout en déployant les filets de sa pensée – il en fallait du recul et de la subtilité – puis expliquait littérairement les forces, les attraits d’œuvres musicales – Tannhäuser, Lohengrin, le Hollandais volant –, avant de se permettre de digresser sans juger ; l’art wagnérien n’était qu’un support et servait plus d’arme contre l’odieuse époque frelatée ; à l’évidence, Baudelaire avait trouvé un génie, dévoilait positivement les innovations, les prouesses musicales illuminant l’incorrigible modernité de cet art, prenait à témoin le lecteur de ses plus intimes émotions, des effets subis au contact de cette luminosité neuve, inconnue, et pourtant reconnue, bienvenu, accueillie avec émerveillement et tendresse, même ; mais, malgré l’épaisseur de l’article, il parvenait opiniâtrement à limiter la somme des jugements, à dénicher les vérités toutes vives que ses pairs s’obstinaient à manquer. Plus tard, il y aurait aussi Proust ou Rebatet – et tant d’autres, toute une descendance.
(Hors contexte, et c’était malheureux :
« Aucun musicien n’excelle, comme Wagner, à peindre l’espace et la profondeur matériels et spirituels. [...] Il possède l’art de traduire, par des gradations subtiles, tout ce qu’il y a d’excessif, d’immense d’ambitieux, dans l’homme spirituel et naturel » (subtil et excessif, Tristan et Iseult, Siegfried et Brunehilde)
« En effet, sans poésie, la musique de Wagner serait encore une œuvre poétique, étant douée de toutes les qualités qui constituent une poésie bien faite ; explicative par elle-même, tant toutes choses y sont bien unies, conjointes, réciproquement adaptées, et, s’il est permis de faire un barbarisme pour exprimer le superlatif d’une qualité, prudemment concaténées. »
« Un artiste, un homme vraiment digne de ce nom, doit posséder quelque chose d’essentiellement sui generis, par la grâce de quoi il est lui et non un autre. »
« ...ces badauds qui croient toujours faire acte d’indépendance en aboyant à l’unisson. » (ô les unissons !).)
Parsifal, film de Syderberg, Orchestre de Monte-Carlo et Chœur de l’opéra de Prague :
En guise de générique, un long travelling filmait des photographies de bâtisses détruites, d’églises détruites – très probablement des stigmates de la seconde guerre mondiale –, sur quelques bruits, fonds, nappes orageuses, quelques effusions de l’opéra et cris de Kundry. Défilaient en blanc les noms des participants : acteurs, musiciens, chefs, producteurs, régisseurs, assistants – on était bien au cinéma.
Le prélude s’épanchait d’abord sur une maquette de temple, d’église en ruines, déchiquetées par les bombes, ou le temps, puis le travelling un peu chaotique illustrait visuellement ce qu’on apprendrait verbalement, musicalement : l’enfance de Parsifal, le deuil de la mère, les chevaliers ; un spectacle de marionnettes dépeignait la chute d’Amfortas, sa blessure, son péché, sa triste maladie (pas d’évocations musicale de la chute dans le prélude ; la consommation charnelle avec Kundry, le vol de la lance étaient corrélés à la noblesse du Graal... Quel raté symbolique et interprétatif, déjà ! Quel besoin d’imager au préalable de qui serait doublement expliqué ?... Faire triplon ?... Même l’épisode de la chasse au cygne y passait). Au final, on apercevait la mère de Parsifal morte puis une marionnette (de qui ?) pleurait à côté du masque mortuaire de Richard Wagner (soupirs et lassitude, déjà)... Puis des marionnettes du compositeur, cinq, six... Les raccords bizarroïdes s’enchaînaient. Apparaissait un jeune Parsifal, éphèbe châtain, portant puis laissant une jeune fille comme endormie sur ses deux genoux recroquevillés.
Entre de gros rochers, Gurnemanz expliquait donc ce qu’on venait de voir à ses écuyers, dans la pénombre matinale, dans la douceur du soleil rasant les cimes de grands sapins ; un long et lent travelling épousait le repos de la prière. L’arrivée de Kundry : marionnette la dépeignant chevauchant puis un fondu la montrait émergeant d’une source d’eau, se relevant dans les décombres environnants ; elle amenait un nouveau remède ; aussi, elle portait une couronne d’épines. On amenait un Amfortas très maladif, blanchâtre, suant de fièvres insanes, brun, les yeux cernés ; un cadavre en sursis. Une tache de sang maculait son drap blanc et il restait allongé tout en déclamant sa plainte. La bizarrerie de Kundry était démesurément surjouée – elle mangeait des feuilles fanées, roulait dans les décombres. Gurnemanz répétait encore à ses écuyers le spectacle de marionnettes, écuyers lascivement vautrés dans la forêt, déjà endormis par la nuit – forte pénombre anachronique. Des travellings giratoires, circulatoires et une lueur bleutée dynamisaient mollement le jeu impavide du Gurnemanz (pourquoi ne pas avoir surimprimé les images du prélude à ce moment-là ? par exemple). Là tout était désincarné et lent, plus encore que dans un opéra, qui souffrait la longueur inévitable de ce beau récit, que le cinéma aurait pu transfigurer : là, des fonds de couleurs : blanc, rouge, en guise d’évènement, de surlignage facilement symbolique. Arrivait Parsifal, adolescent à jolie tignasse mi-longue, fendant un brouillard rougi entre deux parois de rochers, tirant un beau cheval blanc par le licol. Un gros plan cérémonieux dévoilait sa naïveté, sa noblesse, sa jeunesse, son imprudence, son ignorance ; puis on sentait l’intérêt croître chez Gurnemanz, et la méchanceté, la provocation poindre chez Kundry. Parsifal manquait d’étrangler Kundry, la poussant contre un grand établi, un échafaudage médiéval – qui ne pouvait pas être là. L’attaque se fondait en étreinte passagère, évasive. Après avoir silencieusement soulagée Parsifal en lui offrant de l’eau, Kundry allait se blottir dans le creux d’un énorme rocher pour dormir ; et Gurnemanz emmenait l’adolescent voir la cérémonie, la compagnie du Graal. Ils marchaient pendant la transition musicale, défilant devant de grandes fresques murales représentant une femme tenant la lance, puis une vierge Marie majestueuse et sombre à la fois, puis ils circulaient dans un grand flot d’étendards, de maintes provinces impériales, allemandes, peut-être étrangères, puis quelques fanions d’ordres religieux – ne pas rater la subreptice croix gammée... Le temple dominait des travées retorses dans lesquelles la caméra restait enfouie ; circulaient les compagnons de l’ordre du Graal se dirigeant solennellement vers la salle principale. Une procession de jeunes gens blanchement vêtus amenaient Amfortas ; des anges figurés (un peu comme des statues médiévales, ternies mais colorées, immobiles, assis sur les colonnes de l’église) ; et Titurel en parure royale, du fond d’une crypte demandant à son fils d’officier. Amfortas, assis sur un trône, au pied duquel gisait le cygne abattu, avait des allures de sénateur romain décadent, agonique. Rien ne dynamisait sa longue plainte (aller-retour de travelling) mais un symbolisme coriace auréolait la prophétie du chaste fol : des anges (pas sûr) perchés sur un immense livre, puis des femmes marchant près d’un immense masque mortuaire de Wagner, puis une jeune femme armurée, couronnée, une grande croix dans la main, le Graal dans l’autre, contre la hanche, déposait le calice – régnaient plusieurs atmosphères, plusieurs localités, géographies disséminées, pénibles à saisir, à analyser, impossible à bonnement apprécier. Symbolisme creux et volontairement compliqué qui ne franchissait pas le seuil de mes pores pourtant aguerris. Décortiquer les outrances. Comme moi, Parsifal ne comprenait rien (et on le comprenait ! Qui aurait osé interrompre cette débauche disparate, grotesque jusqu’au ridicule). Gurnemanz le rudoyait mais un ange à la robe rougie par le haut (soit) rappelait les promesses de la prophétie ; seul dans un cirque rocheux assez lunaire Parsifal demeurait enfoui dans les derniers accords de l’acte.
Deuxième acte : Parsifal vêtu de rouge, armé, protégé par un bouclier à l’effigie de la Gorgone, passant devant une immense croix, épaisse, menaçante puis s’enfonçant dans le royaume de Klingsor, roi avachi dans son trône, sur la lance dans un espèce de bordel architectural qui s’ouvrait pour faire apparaitre Kundry, invoquée, se levant depuis une couchette tapie dans le sous-sol – aussi, il y avait encore un masque funéraire de Wagner aux pieds du trône de Klingsor ; aussi, il y avait une grosses statue figurant un pénis tranché auprès du mage fou, au cas où l’on ait pas compris ses mots pourtant sans équivoque ; aussi, le réalisateur prenait en fait le spectateur pour un abruti, il prenait le parti de tout dévoiler, surdévoiler, sans parcimonie, sans réflexion ni finesse : le cinéma ne lui servait qu’à expliciter par images creuses le su, à surenchérir sur l’évidence jusqu’à la troubler, la voiler d’une accusation, à fouiller les recoins du symbolisme le plus désuet, parfaitement inutile, son cinéma desservait l’opéra, le texte, le drame, le mythe et la musique car il renfouissait sous son imagerie débile, maladive, les adresses, les raccourcis wagnériens : Il saignait de symbolisme abscons ; c’était l’Amfortas du cinéma, beuglant des plaintes, du sang, baragouinant des allégories évidentes, multipliant les nœuds cérébraux, faisant de l’opéra sa marionnette, sa poupée vaudou où il plantait ses malheurs, ses fantasmes rétrogrades, gonflait des biceps artistiques éthiques. Parsifal et les filles fleurs : des laiderons avachis sur des... oui, des rochers, évidemment et encore ! Mais devant un grand tableau de Jérôme Bosch, cette fois ! Attention, on ne rigolait plus. Les filles tenaient des marionnettes (lassitude). Le jardin des délices était une ruse insane, un déjà-vu chiantissime, une banalité de plus du langage de cet analphabète perdu dans une ambition hors de ces capacités (impéritie). Filles séduisantes comme des sirènes défraichies, comme une odeur de poiscaille. Kundry apparaissait sur un escalier doré, drapé de bleu, ceinte d’une robe médiévale élégante. Elle faisait disparaître les autres filles (à écrire très vite) dans une boule de cristal puis Parsifal et elle roucoulaient leur échange déterminant : Kundry choyait une marionnette pour singer l’amour maternel, le jeune éphèbe perdait son costume – dix-huitième siècle – et simplement vêtu de blanc se laissait bercé par les séductions de la fausse mère qui, lascive, alanguie, ouvrait sa robe, offrait un sein au jeune homme où elle le laissait se blottir après l’avoir embrassé. Là, enfoui dans les promesses de la luxure, il comprenait le péché d’Amfortas, le péché, la faute. Conséquemment, il fallait remplacer le Parsifal masculin par un Parsifal féminin : sous l’œil torve d’un nouveau masque funéraire géant du compositeur, une jeune femme venait prendre la place du premier Parsifal. J’avais beau tenter beaucoup de contorsions, j’avais beau lutter contre l’a priori, la chose n’avait pas de sens, n’apportait rien, restait immanquablement incompréhensible, inintelligible malgré des efforts, une bonté d’âme, une patience effrontée – efforts et patience qui occultaient le film, l’opéra ; rien qu’un opéra filmé bizarrement, invisibilisé par les décombres, les maquettes ratées, les ruines d’un cinéma muet, croyant débordé d’idées, croyant dévoiler, expliquer, mais l’apprenti sorcier corrodait l’œuvre, surajoutait des erreurs interprétatives, s’abimait dans la contemplation de son asthénie ; pire qu’Amfortas, c’était un Klingsor : châtré, impuissant, convoitant le Graal (Parsifal) et le corrompant par sa mutilation (ce film), vaine, minuscule, flétrie, anticinématographique, antiwagnérienne, art déformé, difforme, masure rocailleuse (des rochers partout !). C’était donc une femme qui repoussait finalement les avances de Kundry (diminution symbolique de la volonté vertueuse, du refus de Parsifal ; eh oui ! gros benêt, fallait y réfléchir ! Puisqu’il était plus dur, plus vertueux pour un homme de comprendre sa faute et de lutter). Le duel verbal entre Kundry et Parsifal (femme à voix de ténor) s’étirait en bâillements (le budget mental, intellectuel, l’intelligence étaient dissolus dans de mauvaises idées, mais le spectacle, l’art, eux, pâtissaient d’impardonnables lenteurs, convenances). Quand Klingsor venait au secours de Kundry pour tenter d’estropier Parsifal, c’était le Parsifal viril qui rattrapait la lance, tandis que son double féminin emmenait le corps évanoui de Kundry ; les deux héros passaient sous les jambes d’une immense statue dont on ne devinait que les pieds, pendant que les cloches du temple sonnaient. (Nous avions compris depuis belle lurette qu’il n’y avait plus rien à comprendre, que les images étaient inconséquentes – c’était le drame : tout était finalement inconséquent, puisque toutes ces images folâtres, faussement radicales n’arrivaient finalement à générer aucune émotion nouvelle, ne dévoilaient aucune vérité lumineuse ; c’était au contraire un assombrissement, assombrissement par auto-idolâtrie.)
Aussi mégalomane fut-il, Wagner demeurait plus humble et sincère que ce genre d’artificier stérile.
Le prélude du troisième acte agglomérait un tas d’âneries déjà vues : Parsifal, homme ou femme, peu importait, déambulait sous des statues, sous des murs illuminés en rouge (déjà vu, déjà vu), parcourait des ruines (déjà vu), puis Gurnemanz dans les rochers sortait de son logis (?). Il déterrait Kundry puis l’aidait à se réveiller, à recouvrer ses esprits. Débarquait Parsifal (femme) armé comme une sorte de spartiate et Kundry se voilait la tête à son apparition avant de s’en retourner jouer aux poupées pendant le discours et la prière des autres personnages. Rien de particulier concernant le sacre de Parsifal et le baptême de Kundry (elle n’avait plus son voile ; à bout de symboles ?!) : des lumières rouges, des longueurs impavides sans intentions, pas la moindre idée pour cette scène essentielle, charnière – retour à l’opéra filmé. Les splendeurs printanières du Vendredi Saint auréolaient un tas de ruines et une fontaine. Transition. Des marionnettes délavées (Karl Marx ?). Parsifal ne tenait plus la lance mais une croix (contre sens). Gros plan sur un Christ à la byzantine. Cheminement jusqu’à l’escalier doré. Dans le temple, on sortait à nouveau Amfortas et on le laissait gémir seul dans la pénombre. Sur une voûte, surgissait Parsifal (femme) – tentative picturale : Kundry au premier plan, émue, silencieuse, la compagnie et Gurnemanz agenouillés autour d’Amfortas, Parsifalette debout en arrière-plan ; alors revenait l’adolescent avec la lance et les deux personnalités chantaient le miracle qui guérissait Amfortas (aussi, Kundry désormais couronnée se couchait près d’Amfortas). Lumière, fumée, des rochers, les deux sexes de Parsifal s’enlaçaient... Images de la partition de l’opéra aux côtés des corps d’Amfortas et Kundry avec une statue de la vierge Marie, comme dans une crypte royale... Fondu sur un crâne squelettique portant une couronne impériale byzantine, fondu sur le Festspielhaus de Bayreuth enserré par les bras de Kundry... Ne pas rire. Quelle vanité !
Mercredi 24 juin 2020 :
Il fallait composer un panier sobre, intelligent, nourrissant mais chronométré par l’approche lente des vacances ; il s’agissait évidemment de maitriser les stocks du frigo, des périssables bienfaits refroidis. Dans une foule renouvelée – réapparition de jeunes gens à la voix éraillée, au duvet non masqué, insolent, moche, à la virilité goguenarde, dégingandée, aux tenues uniformes (unisson excentrique), à l’affligeante nonchalance, pétrifiant les derniers âges, les croulants mâchonnant leurs dioxydes, roulant des orbites méchants, prostrés dans la terreur éloquente bien qu’ignorée par les paires, les trios d’adolescents vidant leur monnaie pour adoucir la stupidité de ce retour forcé, pour se réjouir de la stupidité –, dans ce gradient de l’effroi, je méditais au gré des automatismes culinaires : était-il bien nécessaire de poser des congés ? D’abord effet de manche, sarcasme intellectuel, la question s’imposait dans mon système stellaire : ne rien faire – façon de parler – à la montagne, ordinateur allumé – façon de parler. Et plutôt que de dépenser les précieux jours conquis à la langueur de mes ennuis, pourquoi ne pas ardemment travailler ce chômage quasi-intégral et consumer mon précieux dû pour l’inévitable retour au poste de travail – ne serait-ce pas le temps approprié pour dépenser le pactole ? Un téléphone portable suffisait à étourdir les colloques, les causeries quotidiennes, à détourner l’ire stérile, les soucis interdits, les lourdeurs toujours renouvelées ; mais par principe, je répugnais à polluer mes probables embardées infantiles du joug fumeux des incontinences cérébrales, des sabotages, des fiascos réunis.
Ainsi roulaient les préoccupations du télétravailleur sentant approcher les prémices de l’été, des divagations amicales, des réunions différemment calibrées, humant les promesses, inspirations orangées. Les congés payés et le remplissage soucieux du frigo.
L’Or du Rhin, mis en scène, supervisé et dirigé par H. von Karajan, avec la Philharmonie de Berlin, en mille neuf cent soixante-dix-huit :
L’ouverture s’écoulait sur un font peint surtitré : le Rhin et ses méandres alpins coulaient entre les montagnes ; Alberich dérobait son Or, se jouait des Nixes, non sans avoir d’abord renoncé à l’amour ; mais la malédiction de l’Or entrainerait la ruine de quiconque le posséderait.
Un fondu s’enfonçait dans l’eau, dans les tumultes profonds du fleuve pendant le crescendo orchestral cascadant la première scène : Sous un effet aqueux, les filles du Rhin suspendues à des câbles papillonnaient, fluorescentes, autour de l’Or et de son aura majestueuse : Alberich, très repoussant, gobelinesque, parfaitement hideux, bavait sa hargne du bas du rocher, grouillait dans le limon. (Les acteurs-chanteurs ne chantaient pas en jouant mais étaient doublés, par eux-mêmes, ou par d’autres ; on sentait une liberté de jeu plus élevée que dans d’autres mises en scène – choix similaire à Syderberg (qui n’usa que d’acteurs entièrement doublés ; quitte à ne faire que filmer un opéra, le parti pris de Karajan était plus humble et intéressant – légèrement réactionnaire, légèrement novateur ; s’opposant aux manies désordonnées du temps, il usait des moyens filmiques pour redorer l’interprétation, simplifier l’interprétation wagnérienne : les plans étaient sobres mais bien ciselés et plus précis que lors de mises en scène théâtrales, visiblement étudiés ; on prenait plus de largesse vis-à-vis des acteurs, du chanteur écouté et regardé que chez Syderberg qui se réfugiait dans une ennuyeuse atonie dès lors qu’il devait ranger son symbolisme obèse ; c’était un opéra filmé, une idée, une tentative rabrouée : ce Ring ne serait pas achevé)). Apparaissait l’Or brut et lumineux, chaude protubérance métallique ; apparition réussie, fondue dans les clartés du soleil, dorant l’eau ; les mouvements des Nixes méritaient mieux, aurait mérité une audace approfondie, une innovation plus souple et naturelle – mais plutôt que de décontenancer, que de vrombir des fadaises, la mise en scène stimulait l’idéalisme, imposait moins de retenue, faisait entrevoir les possibilités cinématographiques d’une vraie patte aguerrie, maitresse de son ambition. Dans un emballement assez vif, Alberich renonçait donc à l’amour et s’emparait de l’Or ; un nouveau fondu nous faisait grimper des remous du Rhin aux altitudes du Walhalla surimprimé, bâtisse blanche, haute, dressé en flèches rocailleuses. Des rocailles plus granitiques servaient d’ensemble basique à la scène ; les dieux étaient bien joués, très bien chantés, les inflexions de caméra dynamisaient les reproches de Fricka ; les géants, moches comme des poux, terreux, échevelés, souvent peints en contreplongée, imposaient leur lourdeur ; l’arrivée de Loge sur son motif constituait une jolie réussite : marchant de profil, un peu narquois, sûr de lui, il examinait la scène et se jouait d’emblée des exigences de Wotan (court plan séquence astucieux). Les costumes auraient mérité une précision, un rafraîchissement plus digne du regard accru, intransigeant de la caméra, une caractérisation moins théâtrale, une adaptation au changement de medium. Le voile de fatigue des dieux était franchement raté – fumée rampante et filtre jaunissant l’atmosphère ; on voyait bien que Loge n’était pas frappé par le malaise. La descente au Nibelheim se faisait hors scène : la caméra descendait verticalement, auscultant les antres successifs de mines industrieuses, chaudes, crasseuses où les nains subissaient le joug courroucé d’Alberich. Quelques effets intéressants : Alberich disparaissait à l’écran lorsqu’il enfilait le heaume et son fouet frappait Mime de toutes parts, bien rendu par la vivacité des plans ; les regards de Loge et Wotan découvrant le pouvoir de l’Anneau ; les transformations d’Alberich en dragon – très ridicule, à dessein – et en crapaud – guère plus ridicule, à dessein – ; la peur simulée de Loge, l’ironie moqueuse de Wotan. Comme la descente, la remontée filmait les pièces, les ateliers, chambres, forges des Nibelung d’où le trio remontait jusqu’aux abords du Walhalla – crevasses de roches éventrées, ouvriers affairés, feux et métaux fondus. La malédiction d’Alberich ne proposait rien de neuf, l’affaire se déroulait dans une convenance sans entorse. Le motif du regard de Freia préfigurait subtilement les motifs d’amour de la Valkyrie notamment. Lors d’un curieux arrêt sur image, Erda apparaissait en surimpression, au creux d’un rocher, le visage vieilli, terreux et ensommeillé – on se demandait quel désir elle pouvait bien provoquer chez Wotan... L’hommage à la chanteuse entravait, alourdissait la mise en scène. Le meurtre de Fasolt par Fafner était violemment dépeint : trois grands coups de bâtons cruels et envieux aplatissaient le malheureux possesseur de l’Anneau. La fin n’offrait pas d’originalités, se contentait d’illustrer les beautés, les chants de Donner, de Froh et des Nixes, au loin, que Loge observait depuis la falaise, comme penché, plongeant son regard malin dans les eaux du Rhin – Karajan voulait-il laisser la belle part à sa direction musicale tendant à la perfection ?
(Wotan et Siegmund ne chantaient-ils pas un air très similaire : Wotan face au Walhalla, invitant les dieux à s’y réfugier de la nuit ; Siegmund affirmant son identité, s’emparant de Notung ?)
Resté seul, Loge se permettait un regard caméra et disparaissait dans les flammes.


