Déshérence
Dix-neuvième semaine
Jeudi 25 juin 2020 :
La nullité s’était installée, effarouchait tous les recoins de la routine, ensommeillait l’activité sans offrir de repos, dispersait les audaces frileuses, les contemplations amères, infortunées, oubliant leur objet conjuré dans l’ennui, ravalé par l’ineffable silence, la proximité narquoise du départ : la traditionnelle balade, l’aventure du désœuvrement, la marche qui se plaisait à vagabonder au gré d’une boussole aléatoire, changeante, heureuse de ses détours, séduite par la science du détour, de la spirale curieuse, cette marche souffrait la badauderie restituée, déferlant de ses pénates retrouvées de force, la badauderie gouvernée, arrimée à ses boulets, encombrant docilement le trottoir, le banc, le parc, la terrasse, la vue, le silence, la sérénité paradoxale des rues endormies. Le travail, même réinventé, désespérait par sa maigreur, par redondance rachitique et parcellaire, il n’occupait un cerveau discipliné, musclé par le souci de l’efficacité, que quelques minutes – chronomètre en main, une des rares expériences enrichissantes de cette léthargie omnipotente ; dix-neuf minutes matinales, sept dans l’après-midi. Une nervosité insalubre tournait ses pouces, dégourdissait des jambes lasses, multipliait les regards épuisés, arpentait maladivement les façades, comptait les voitures, s’émerveillait d’un changement, étudiait les manœuvres, les livraisons, les pas vifs ou les déambulations d’inconnus, de crânes méconnaissables, idiots, de chevelures fanfaronnes. La nullité contaminait l’ennui, tuait le tue-l’ennui, émiettait les velléités, les trouvailles de l’ennui, ressource saturée, gonflée, protubérante, abcès suant des incohérences, des jeux néfastes, des interdictions contradictoires – le sujet s’ennuyait des facilités, des activités ; revêche, il snobait les parades habituelles au désœuvrement, s’abîmait, s’effritait sur le canapé, au rebord de la fenêtre, traînait la nullité, l’éclatante et absurde, la solide et rare complétude du néant, égrainait la durée de cet immobilisme, de cette pesanteur autour de laquelle gravitaient les immeuble et les habitants, pesanteur qui contractait les idées, les rendaient sournoises, corrompait leur ingénuité, leurs images, violait leur sagesse, éludait leur intérêt, effaçait leur mémoire ; le sujet avait perdu la notion, l’essence de la kyrielle de pensées tangentes qui vint alléger son malheur, et gardait la noirceur, la putride infection de leurs déformations scabreuses, revanchardes, perverses, cruellement nostalgiques, tristement inassouvies. L’ennui cédait au vice : la pesanteur du nombril se complaisait, admirait sa souffrance, composait des hymnes, ruminait son indifférence, applaudissait la vanité des souffrances nulles, des indigences auto-entretenues. Touiller son marasme, y baigner ses pieds.
Vendredi 26 juin 2020 :
Préparatifs du voyage, préparatifs du demi-congé, de l’hypothèse calculée du congé : fébrile, impatient, boy-scout attendrissant, je remplissais un gros sac-à-dos d’accessoires nécessaires, de prudences météorologiques, des inévitables gadgets de contemporain déconfiné – l’utilité irrévocable de l’homme tenait en une brosse à dents et quelques vêtements, le pyjama par raffinement, l’ordinateur à cause de l’hypothèse calculée du congé. Minimalisme, abondance des biens – tout s’achetait, tout s’arrangeait, l’oubli n’avait guère de répercussions ; nous allions transiter du confort solitaire et urbain vers un confort coalisé et rural. Déployant l’hypothèse du congé masqué, déployant le zèle revigoré, m’activant afin de consommer la durée barrant les bonheurs de l’école buissonnière, j’opérai un ménage complet, lubie copiée non sans une phase de moquerie sur le comportement maternel, le conseil, la pratique répétés et étudiés malgré l’apparent désintérêt. Tactique, superstition dépoussiérant le gîte avant son long sommeil, avant l’abandon irrespectueux, avant les ébats allègres, estivaux, les espoirs touristiques, familiaux, les transports ensoleillés, les vivats, les agglutinements publicitaires. On cajolait, on tamisait, on soignait ce malade impotent, immobile, silencieux, le triste et fidèle ami ; les volets condamnaient les intrusions voisines, assoupissaient le lieu fondu dans les ténèbres apprêtées, fondu dans la mollesse d’un cycle tamisé, épaissi, indolore, incolore ; la pénombre enterrait l’habitat et l’habitant dans un orbite soucieux et impassible, un orbite enfoui, secret et détaché ; le nettoyage appliqué dénichait des poussières tapies, rabrouées dans leur quiet triomphe ; le frigo se vidait au gré des repas empressés – l’empressement régnait, désireux d’accélérer les inconforts de l’attente, d’achever une phase, de tournoyer les sommeils lunaires.
Le halo de l’écran, sans intérêt, sans urgence, le halo douceâtre, mutique, stimulus sans fondement, ventilait la nervosité cérébrale et, au bout d’une longue embardée inattentive, le besoin de ruminer les derniers jours : l’interprétation scénique – un non art, plutôt un apprentissage de l’humilité – de l’art dramatique wagnérien manquait cruellement d’originalité et de moyens, et les écarts, les tentatives ébouriffantes de renouvellement, de partis pris extrêmes puaient le fétide unisson des imbéciles, vautrés dans la mode, pétris dans leur nombril, pétris dans leur minusculité démoniaque, leur nanisme vitupérant : ici, on parlait des niais qui avaient tout bonnement ravagé des œuvres ou court-circuité un scénario en obligeant tel personnage à ressembler à une limace, à baver des jérémiades, en multipliant les symboles oiseux, troubles, les intellectualismes primaires, ridiculement convenus, insincères, compliqués mais sans profondeur, navrant la subtilité et le raffinement. Ces meurtrissures, ces attaques, ces méchancetés étaient si graves, laides, bêtes, maladives – il n’y avait rien d’autre à appréhender, à retenir que la maladive paresse, l’orgueil maladif de ces indigents cooptés au regard de la concentration de lâcheté qui alimentait leurs organes –, ces banalités urticantes provoquaient un vif rejet, inoculait l’antigène, stimulait l’immunité. Le classicisme assez kitsch des New-Yorkais, la réaction spectaculaire, starifiée, opulente, festive d’Américains usés par l’effondrement moral et mental bayreuthien et européen, méritait de trôner dans quelques bibliothèques de convertis, méritait son immense succès populaire – paraissait-il : des millions de téléspectateurs avaient branché leurs télévisions pour suivre avec appétit et fidélité la résignation de Wotan, l’héroïsme de Siegfried, la vilenie de Hagen, pour entendre et voir scintiller l’idéalisme wagnérien sur leurs écrans cathodiques. Les chanteurs-acteurs s’y démenaient, semblaient apprécier, aimer leurs interventions – pluriel, car certains jouaient différents rôles au cours des cinq opéras, inclusion faite de Parsifal – ; la mise en scène s’appliquait à respecter, à épauler la musique et le texte ; seuls les costumes et les effets manquaient de cachet, de fraîcheur. Et à propos de fraîcheur, celle de Glyndenbourne en possédait en abondance – la prestation de David suffisait, la mémoire de cette prestation suffisait à m’enchanter – notamment à considérer l’élégance plus raffinée, assez bien contextualisée des vêtements, la vivacité imitant habilement l’authenticité et la joyeuseté pétillante des scènes festives – l’originalité ne tenait-elle pas plutôt dans l’idée de rénover l’effet du spectacle, à amplifier et corroborer l’écriture ? Idée du spectacle d’où ne surgissait pas l’infâme nullité du metteur en scène, démiurge de pacotille, indigeste, indigent, traître écrasé par l’œuvre qu’il démantelait avec acharnement. Un spectacle rénové avec, ô miracle, de bonnes idées : Tannhäuser à Monte-Carlo : la danse y occupait une place complémentaire, n’oubliant pas sa présence voulue lors de sa longue et éloquente ouverture ; le duel entre l’idéal spirituel et les séditions de la chair ne manquait pas d’un réel intérêt visuel où la charge symbolique n’écrasait pas la narration sous les rages abdominales et les crises de rires hystériques ; la sensualité débordait, les pèlerins priaient, le sacrifice comptait, le décor se colorait et colorait les scènes, simulait l’écoulement saisonnier, chamarrait les luxures aphrodisiaques. Restaient les enfants pauvres, les souillures crasseuses : on barbotait dans une mauvaise idée vite éclusée dont on ne faisait jamais le tour, une idée envahissante et pauvre servant de prétexte à des nullités banales, des dénouements brouillons, embrouillés. Certitude était acquise : on n’avait jamais pondu de mise en scène à la mesure des œuvres et des audaces qu’elles ne laissaient pas de stimuler.
Samedi 27 juin 2020 :
J’égaillais les impatiences en roucoulant une forte grasse matinée, entretenue à la mauvaise foi, renforcée par des rechutes ténébreuses, par des divagations, des ricochets ; j’entendais les frémissements de la pluie, les jeux délicats du soleil qui éclaircissait, séchait les activations matinales ; je sentais gonfler une chaleur estivale, d’abord humide, fumant du trottoir imbibé, rétrécissant sa noirceur d’apparat ; je chassais la couette, ventilais ma position, pestais contre la moiteur subite et abrutissais les dernières minutes d’attente en préparatifs expédiés, calculés, lentement exécutés de manière à ne permettre qu’un léger sursis. Harnaché, lavé, revigoré, résistant aux moiteurs en déclin, je cloisonnais mon sépulcre, vidais la grotte, verrouillais une hibernation, saluais la future tranquillité de la poussière qui scintillait dans les embrasures.
Le coffre bien tassé – quatre gars devaient loger une semaine de vie miniaturisée –, nous partîmes à l’heure : au volant, Secrétaire Général Florent guidait la troupe joyeuse, braillant ses retrouvailles, sa bonne humeur circonstanciée, sa liberté vacancière – on ne manquait pas de railler nos endormissements contagieux, nos timidités confinées, chacun croyant ostensiblement être le plus courageux rebelle de l’embarcation. Sagement fixé, vissé – des détails, des gadgets, des achats préventifs engonçaient l’habitacle –, docilement rangé derrière le pilote calme et résolu, je taquinais d’un regard moqueur et interrogatif la longue plaine orientale qui se jetait de Lyon aux remparts des Alpes : j’ignorais parfaitement cette zone voisine, ces champs replets, ces clochers éparpillés, telle colline douce, tel pont silencieux, éludé en quelques secondes, aperçu, disparu, oublié. Le petit bolide dynamisé par la musique, par quelques interjections soudaines, par l’avalanche des idées et des enthousiasmes, des théories estivales, des prévisions, des dynamismes approchant – escapades, dîners, météorologie, altitude, découvertes culinaires, boulimie, baignade, souvenirs, sapins, reblochon ; l’exhaustivité débordait le cadre de nos possibilités, explosait les compartiments du quotidien. Le petit bolide grimpait les cols, riait dans les tunnels, planait sur les viaducs, sur les lacs, toisait la forêt fraîche, verte, barbouillée de feuilles et d’épines requinquées par les promesses de l’été, franchissait les départements, hésitait entre Jura et Alpes, tournait, léchait les vallées progressivement plus hautes, barrant l’horizon, barricadant les villes étalées au bord de l’autoroute, invisibles, numérotées, normées comme des repères, des kilomètres, des indices. Après l’autoroute et ses langoureuses contorsions, ses efficaces et larges contorsions, les lacets se resserraient, conduisaient notre petit bolide à une altitude moyenne, accueillante ; les lacets nous faisaient réveiller une myriade de villages, fendre des chalets, vadrouiller les déviations, les contournements barricadés de villas ; finalement Taninges, les ronds-points, une grosse église, quelques étages de vieux immeubles fermés, austères, contemplant l’infatigable circulation de cette croisée des routes locales ; les lacets garèrent le petit bolide au pied d’un chalet, d’une boîte automatique libérant les clés par la magie des interconnexions, des magies mécaniques, des magies sans mystère. En attendant nos deux derniers compères, l’un venant de Paris, l’autre de ses Ardennes nébuleuses, sans prendre le souci ou le soin d’ausculter le lieu, nous étant seulement donné la peine de vider le petit bolide, nous repartîmes dare-dare le remplir à nouveau : direction l’hypermarché du coin. Profitant de l’urbanité déguisée de la campagne – internet et les hypermarchés régnaient, les voitures grinçaient, klaxonnaient aux intersections, les journaux débordaient des étals, les bars attendaient les touristes récalcitrants, intimidés par les éloquences médicales ; nous étions l’exception. Si le touriste boudait encore les exquises mensurations, les éternelles mensurations de la montagne, l’autochtone comblait de sa volubile présence, de son indolence empressée, de ses caddies outrageants les travées, les stands : familles en escapade, vieux couples mornes, gamins éperdus, solitaires renfrognés, efficaces ; interpellations sonores, publicités, musiques ; fromages, alcools, viandes, pains, fruits, légumes, à l’unisson, nous garnissions notre chariot et le déversions dans le petit bolide – esclaffements, fausses maladresses, surenchères, rougeoiement du budget, bonhommies successives, heurts, chaos. De retour au chalet, deux nouveaux amis, la bande des six, les six compagnons – pas de la Croix-Rousse – réunis : deux arrivés, deux ambiances : Guillaume, pâle et calme figure déportée dans les méandres de la Seine avait usé du train et du bus, puis des bontés d’un Mieusserand ; Valentin, aspirant Ardennais, lové dans ses forêts et sa grisaille, fraîchement débarqué de son taxi payé par l’exubérance de ses rentes – son exubérance blafarde, barbue, cachée sous un vieux chapeau, un bob. Il restait des conforts à rétablir : Florent (Secrétaire Général) et un copilote s’en allaient louer une voiture – comment déplacer six compagnons ? – dans un village voisin, location informelle, ourdie par le truchement d’internet, de son expertise mercantile, satisfaction de tous les partis ; un quatuor rangeait les victuailles, constituait la réserve de liquides, s’émerveillait devant les générosités du chalet, temple de la semaine, prêt incohérent, trouvaille délicieuse. Le soir venant – un soir de solstice, long, bleu, ressassant la surexcitation jubilatoire, berçant l’accalmie progressive –, les volutes d’un barbecue charbonneux envahissaient le balcon directement sis au-dessus des fumées grasses et odorantes, épaisses, faisandées ; les volutes voilèrent un temps, embrumèrent la débonnaireté du Môle dont la pointe adoucie, vieillie, lessivée, remplissait immanquablement la vue de la terrasse. Règne de l’outrance, des bonnes humeurs exagérées, des retrouvailles laudatives, des explications amusées, des moqueries, des algarades vitupérées sans blessure, règne d’une amicalité sans heurts ni cahots, comme ininterrompue, coincée, arrêtée et figée, instantanément libérée, sans échauffement, sans politesse. La nuit tombait sur notre repas, sur nos brumes éthyliques, sur les préoccupations passagères, les silences décousus, les conciliabules, les provocations de la dernière heure, les prolongations de la dernière heure, sur les prévisions, les accords, les planifications.
Une journée à étapes, à ambiances, en morceaux, une journée multiple, colorée, une géographie chamboulée, une sociabilité chamboulée, solitude et ennui chamboulés – cela faisait des mois que je n’avais vécu des séquences aussi démarquées, claires, des agitations dont les ramifications et les détails fleurissaient dans les tourbes alcoolisées de ripailles exagérées.
Dimanche 28 juin 2020 :
Fatigue adolescente physique, méritée, quantifiable, justifiable, non grave, oubliée, ravivée par les adolescences nocturnes, achevant un cycle de repos servile, solitaire. J’étudiais ma cellule – une chambre de location – : un lit, une table de nuit moche, simplement laide, parfaitement médiocre, bon marché, interchangeable, ubiquitaire, indifférenciée ; une lampe blafarde, froide, un tableau générique parfaitement médiocre, une image consensuelle, une décoration pour rien, impersonnelle, appauvrie, volontairement appauvrie, niaise. Je la rangeai en me levant, en écartant l’heureuse fatigue, l’enfouis dans un placard coulissant, sous la réserve des couettes et oreillers ; essayer de penser à rétablir la décoration parfaitement médiocre lors du départ. La clarté diffusait par la fenêtre, les rideaux tirés ; les volets de bois, épais, costauds, s’auréolaient d’un rectangle de lumière pénétrant, matinal, de bon augure ; il s’agissait de se mettre au diapason, de résonner, de bourdonner en osmose ; j’avalais du jus d’orange à la cuisine, borborygmais des bêtises à tels voisins grognant depuis les pièces, les étages alentours ; tartines, brioches, cafés, jus, étirements, assouplissements, bâillements, râles, jobardises, rires courts, éternuements, allers-retours vains, hésitations, cris, aides, moqueries, explications, mastications, alertes, claques dans le dos, tour de rôle, douches, conciliabules, décisions, ombre, lourdeur matinale, enchantement alpin, azur prometteur, accueillant, invitation, grand conseil, unanimité : en voiture !
Dix heures bien sonnées – quelque part –, nous giclâmes de nos petits bolides garés à l’ombre de braves sapins gardant un parking improvisé, allongé au bas de la crête que nous devions grimper en quête de sommet. Assaut du Mont-Chéry : entame rude et amusante, contemplation des bouses fraîches, des fleurs fraîches, beaucoup de jaune, de vert, bien sûr, opulent, multitonal, barbouillé en taches, myrtilles mesquines, acides, pour plus tard ; l’ombre froide des sapins offrait des aires de pauses, de colloques, d’échanges de gourdes, d’échanges d’impressions, de bonheur vocal, d’exclamations fugaces, de respirations gonflées par l’effort – nous menions bon train, une histoire tue de fierté –, de sueur aérée sous la fraîcheur des ombrages, des épines guillerettes, claires, tendres, des branches lourdes, sombres, protectrices et peu accueillantes, sous les pommes oblongues, neuves, résistantes, coriaces ; l’ombre passagère d’un nuage charmant, blanchi, chassé par l’iridescence céleste, par les silhouettes vibrionnantes, par le crénelage fortifiée des crêtes, des courbes, des pointes ; l’ombre passagère d’une voile de parapente, son bruissement, ses claquements, le souffle, la voilure, l’aspiration, les essais, les échecs, les envolées ; au sommet, atteint après une dernière grimpette caillouteuse surgie des bois épineux, des racines gentiment arraisonnées, sinueuses, vautrées en escalier très pratique, sur la butte arrondie, champêtre, large du Mont-Chéry, quelques athlètes démêlaient leurs ficelles, leur drap flottant, attendaient la bourrasque favorable, ou l’absence de bourrasque favorable – qu’en savais-je ? nos délibérations ne permirent pas d’établir un consensus. Des vaches paissaient, clochant à tout-va, bienheureuses, voraces, ruminant l’excédent, la générosité, arrachant les pousses infinies, florales, broutant les bouquets, régénérant le territoire sous d’onctueuses mélasses nourrissant tout un écosystème insectoïde zigzaguant entre les coups de fouet bien inutiles des bovins sympathiques et placides. Tour du panorama, carte postale, photographies, grimaces de contentement, de devoir accompli, bonheur manifeste, batailles, casse-croûte pour les impatients – l’idée était de se replier vers un restaurant en contrebas, mais tel énergumène avait précautionneusement emballé des restes de brioches au sucre dans un torchon et les distribuait, écrasés, compressés par le transport, renforçait la troupe bravache, lavée de sa torpeur par l’escapade débutante. A l’ouest : du nouveau, une menace embryonnaire, un tumulte nuageux, avançant nonchalamment, par surprise – le zénith approchait ici, et l’harmonie chaleureuse vivifiée par les caresses de l’altitude rendait irréaliste l’empire noirâtre des amas spongieux glissant au loin. Cavalcade à rebours, nous dévalions la piste, saluions des encore plus en retard que nous, suant plus abondamment que nous, sous l’inflammation généreuse du midi ; sauts, dérapages, accordéons, échanges de position, bavardages familiers, ajournés, approche des plaisirs dinatoires, des bulles biéreuses, des voitures, des terrasses, des parasols. Prudence et imprudence, fierté virile, précaution étudiée : de la récupération de sweat avant le déjeuner ; enthousiasme, triomphe, au bonheur du restaurateur qui se lassait d’une morne saison estivale, mal entamée, réfrénée par la circonspection, la frilosité du cheptel pourtant libéré – une table pour six. Grandiloquence stomacale finalement contenue, réfléchie, assujettie, sous les parasols, oubliant les nuances de l’averse refroidissant nos muscles délassés, s’en retournant lentement aux conditions du muscle de télétravailleur, secoués par l’entreprise bucolique, réchauffant nos appétits, nos muscles trinquant, arrimant ce dimanche calme, idyllique, frugal du point de vue des tenanciers, copieux à nos yeux ventrus ; les géraniums roucoulaient de bien-être floral, rouges, roses, interféraient, évaporaient leur senteur musquée, frêle mais poussée par leur masse domestiquée, pendante, charmante, adaptée, débordant des bacs, suspendus aux branches, aux balcons – vigueur colorée, cascade étudiée mais légèrement ébouriffée, harmonie simple (vert rouge, vert rose).
Pause digestive, on déambulait dans un village éteint, s’ébrouant timidement après un long sommeil fébrile, surpris par sa propre inactivité, sa grasse matinée florale – des géraniums partout, à toutes les fenêtres, tous les ronds-points, toutes les balustrades. Quelques cyclistes italiens circulaient, crottés, harnachés comme des cuirassiers modernes ; les commerces ronflaient, les ouvertures s’attardaient en nonchalance, en désespoir ; Hadrien, inspiré, nous convainquit d’acheter du matériel de tennis, afin de rentabiliser le cours qui gisait quelques mètres sous le chalet ; emplette faite, nous gravitâmes à l’envi, au flair, entre les véhicules de la mairie et leurs employés maintenant une activité, soignant les préparatifs, peaufinant le village disposé à recevoir ses vacanciers, ses habitants secondaires, ses boudeurs retardant leur précipitation. Quelques marcheurs, quelques cyclistes tout terrain, de vieux couples profitaient des douceurs paisibles de l’ancien village terraformé, des hauteurs charmantes, douces, humbles, des panoramas complets, des télécabines narguant la léthargie du village. Quelques gouttes prophétisées, déluge de pacotille, éternuement humide, nous firent sauter d’échoppes rouvertes en épiceries savoyardes : amas de saucissons, jambons, pain, tartes, bières du cru, vin du coin, d’explorations, motivées par la raison alimentaire ou par le pur délire comique, par les goûts honnêtes ou les emportements rhétoriques, provocateurs ; aux amas qu’on brinquebala dans nos petits bolides, qu’on secoua dans les serpents de la sinueuse vallée camouflant l’alpage des Gets ; on retombait sur la petite plaine étriquée, ceinturée de Taninges, village plat, s’étalant sous les virages, les balcons d’où on pouvait jauger la géographie : confluence du Foran et du Giffre, carrefour circulatoire étendu le long de deux lignes droites se percutant sur la parvis de l’église – attraction principale, le super U. Le Giffre, intermittent, espiègle, gonflé, fier, rampait dans la forêt, laissait entrevoir son lit plein de galets difformes, lâche, constant malgré les orgueils de la rivière adolescente, nous conduisait, par mimétisme distant, à notre agréable piaule. Le retour flamboyant d’un soleil acharné séchait les pluies faiblardes, nous inondait de sueur, nous maladroits acharnés du tennis, acharnés des doubles, triples rebonds, des fautes directes, des dérapages trébuchés, des filets martelés, des pauses respiratoires, nous acharnés absurdes usant de coups frappés d’anomie, de maladresse, ensuqués par l’inactivité, la bière et les profusions culinaires savoyardes – qui se souvenait que frapper une petite balle jaune fût si consommateur ? Heureux celui qui se reposait en allant quêter les balles perdues ! (On en perdait beaucoup.)
Pas de barbecue, pas de fumée, ni d’odeur carnassière : repas sans préparatifs, sans cuisson, repas commenté dans un calme crépusculaire, sous le jaunissement poudreux du ciel, constellé de moutons retardataires, ridicules, jolis, pressés, passant sous la voûte ouverte par le découpage idéale de la géographie : en face, la fenêtre, l’affaissement vallonné et la prestance basique, schématique du Môle, puis d’autres chaînes au loin, duveteuses, rêveuses, un au-delà nébuleux, indéchiffrable dans son magma bleuté ; derrière : la butte, toisant le chalet, fermant les imaginations, les escapades visuelles, les enchantements respirés, dirigeant le regard, l’attention par sa morne protubérance, par sa masse proche, vague, impossible à apprécier, niant de sa forêt dense et endormie les appétits contemplatifs ; c’était une loge de théâtre, sans agitation scénique, sans scansion ampoulée, sans naturel déréglé, sans bruit, oubliés nos échauffements, nos verres trinqués, la renaissance des opinions, des débats houleux et burlesques, pour le plaisir d’anesthésier la nuit, l’ennemi, de secouer nos intelligences revigorées, époumonées diversement : par exemple, Valentin nous vantait l’expérimentation psychotrope : pointilleux, il dressait l’historique de nouvelles découvertes, de nouveaux stimulants magnifiant les capacités vieillies, handicapées, moroses de son système nerveux central consommant sa neurasthénie enjolivée de bonhomie, sa neurasthénie ordinaire, frontalière de largesses belges et d’expéditions hollandaises, largesses frontalières de l’illégalité, point d’honneur, doigt d’honneur de l’époque, affranchissement, jeu, obligation digne, relevant la coulpe des serfs dormant par obéissance, trébuchant sur les rails de l’abattoir. La liberté se gagnait dans l’illégalité, le massacre verbal, dans le diarisme terroriste, expérimental, extrême, dans l’étrillage systématique, quotidien, sérieusement nimbé de tonifiants extrêmes, dérivatifs, louches, liquides, solides, dissous, fumés, ingérés, peu importait ; l’exemple par le crime : dissolvant quelques pastilles incongrues, milligrammes très surveillés, comptés avec précision, avec une docte religiosité, Valentin s’autorisait une entorse : solubiliser la substance dans la bière, par fraternité, par mise au carré de la provocation, par exponentielle amicale, plutôt que dans les plus traditionnels thé ou café. La pinte engloutie en rasades viriles, rotées, il se leva, desserra son peignoir, non par exhibitionnisme, la décence l’habitant, l’habillant encore, mais par embrasement, et grimpa sur la table – on poussa, sans qu’il le remarquât, les débris, les restes, les plats, les desserts –, et récita d’abord, puis lu sans interruption, avec emphase, acharnement et volupté son crachat quotidien – ouvrait des parenthèses, dessinait des guillemets, secouait le doigt, rajustait ses longs, épais cheveux bruns, ses lunettes de soleil, séchait sa sueur déclamatoire d’un revers de poignet, séchait son front, sa barbe épaissie par le désintérêt de l’anachorète vitupérant – voix qui criait dans le désert, nul n’était prophète en son pays, etc. Un enragement progressif ponctuait ses paragraphes, grossissait l’ironie endiablée, scalpait les vicissitudes des nominés de la décadence, ensanglantait les digressions actuelles, les morsures, les piqûres, vitriolait, acidifiait justement, comiquement l’inextricable autojustification par miroir interposé, l’insurrection littéraire, l’insurrection humaine, la matière s’indifférenciait, s’agglutinait dans un magma une poésie acharnée, rapide, défibrillatrice ; ses cris endiablés, ses petits sauts maladroits ébranlant la sage lourdeur de cette solide table de bois, les flots, les essoufflements, les postillons quasi-volontaires, étudiés, l’impétuosité alcaloïde, l’impétuosité stupéfiante, nous stupéfiaient durablement – quelques ponctuations : des rires sincères, des rires jaunes, des grincements, les olas de bon cœur, des holà ! mérités, suggérés, débordés par l’infatigable anarchie verbale raccommodée in extremis par ce terroriste. Telle était la nouvelle excellence qu’il avait concoctée, le nouveau journalisme gonzo, rural, informatique, informatisé de bout en bout : commandes, paiement, découverte, gestion des rentes, réservations des voyages nécessaires aux excroissances de l’inspiration de cet ours ardennais ; tout autre projet s’était oblitéré dans cette expédition quotidienne, ce monachisme spartiate et chimique, amoral, inerte, cette fossilisation, cette sédimentation égrainée par son burin. Prostré sur son banc, vissé à sa bouteille de vin blanc, il épuisait la nuit, la lune, nos questions, nos délires, en détaillant encore les interactions, les complications, les rituels de son nouveau régime, notamment : toutes les deux semaines, il prenait un bus pour un bled belge d’où il ramenait ses cargaisons, sans la moindre prévention, sans inquiétude, stockant ses molécules dans son sac-à-dos, comme un écolier.
Lundi 29 juin 2020 :
Sorte de copier-coller, de variation sur le thème de l’indolence groupée, petitement aventureuse, des journées sereinement remplies, sereinement enjouées.
Deux notes particulières lors d’une promenade ensoleillée, ascension musclée – plus que prévu – d’un réduit gravillonneux à quelques mètres du pic de Marcelly : le franchissement acrobatique, logistique, suffisamment dangereux pour provoquer quelques hésitations, quelques bravoures, quelques agilités, des conseils, des appuis contrôlés, des tâtonnements sécurisés ; tirant sur les câbles attachés à des rivets fixés le long d’un goulot pierreux, raide, austère, inamical, nous franchîmes ledit Pas-de-l’âne à la queue leu-leu ; les plus aguerris, les plus téméraires ouvrant et fermant les dodelinements de notre troupe peu habituée à ce genre d’entourloupe, de surprise savoyarde. La gymnastique, la voltige terminée, une dernière butte s’offrait en facile pâture ; en haut trônait une grosse croix de douze mètres – au moins, assurait-on, évaluait-on en comptant les boulons, les plaques de tôle jaune moutarde, moches. Panorama, table d’orientation, tout le toutim des monts, vallées, villages, villes constituant le cartepostalisme régional : Cluses l’hideuse, vautrée, le Mont-Chéry de la veille, les Aravis, noires, incommodes, le Môle, vieux et idiot, géant isolé, préambule ou réplique, épilogue, selon le point de vue, le Léman, flaque marine, scintillant de voiles, le Buet et son plumage tacheté, les inévitables aiguilles et monts de la frontière franco-italienne, les éternités en sommeil, le gigantisme farouche détaché sur l’azur phosphorescent. Repos des corps fatigués par la montée, rassérénés, satisfaits de leur réussite, de l’exploit peu commun – vérifications machinales des télétravailleurs, la politique outrecuidante des télétravailleurs-promeneurs. Pas de restaurant, un pique-nique : jet de tomme, d’abondance, de jambon, fraction de pain, décapsulage, vivats, silences alternatifs, saveurs culinaires simples ; bombance rectifiée par une rapide détérioration météorologique venue du dos, sournoise, encore une surprise savoyarde, déboulant du flanc non surveillé par notre douzaine d’yeux embués, contemplatifs, embués d’altitude, de fraîcheur – dès lors qu’on cessait de marcher. Un nuage vitupérant ses bruines, ses gouttes, nous déboulonna de notre observatoire, écourta notre sieste bavarde, nos dégustations de bières, nos jets de croûte au bonheur de la faune. Départ précipité, les sweats et t-shirts tachetés par une petite pluie de grosses gouttes agressives ; une menace, une sommation, la semonce nous délogeait, nous suivait mollement ; à contre-courant, on perforait l’épaisse purée de pois humidifiante, on évitait les dangereuses facéties acrobatiques du Pas-de-l’âne, on découvrait par hasard un détour inférieur, léchant la butte par la face nord, et une descente sans embûche, sans encombre, sans intempérie, la pluie s’évinçant, s’écrasant contre d’autres sommets, perturbant les déjeuners d’autres marcheurs. De retour aux voitures, nous avions séché nos vêtements, nos suées, la descente offrant un décrassage sautillant, réclamant plus d’attention que d’effort.
Comme la veille, on lézarda sur le cours de tennis, les acharnements se différenciaient : Valentin, après quelques coups jetés dans son peignoir s’immobilisa sur la chaise de juge et pianota ombrageusement sur son téléphone, s’enquérant du vol des rapaces, solitaires, passagers, planant longuement en cercles observateurs avant de s’éclipser muettement ; Florent s’essayait à de puissants services écrasés dans le filet, désespérément faux, à la justesse chanceuse, parfois retournés dans le décor : notre contact avec le voisinage : circuler entre les chalets en quête de nos balles perdues, cachées, roulées sous les voitures, tapies dans quelques haies opulentes. La fatigue, l’encrassement, les douleurs d’usure l’emportèrent.
Déluge après déluge, la salle de bains s’humidifiait, séchait obtusément des amas trempés, des linges éparpillés, des gouttes, des flaques, des buées, des arabesques infligées au hublot – anonymat aqueux. Vacance, chacun vaquait, seul ou par duo : coupant des charcuteries, j’entretenais Antoine de mes rénovations complètes, radicales, secrètes, confinées – de quoi rire. Il me rétorqua quelques anecdotes : réinstallation de la console et pratique assidue, régulière, tournoi de football virtuel entre collègues, entre midi et deux, flottaison autorisée à larges débordements ; se faire couper les cheveux par sa compagne, couper les cheveux de sa compagne – détails, astuces, conseils –, pratique amusante, didactique, complice, économique, plus facile qu’imaginée, plus dramatique que prévu, plus comique qu’entrevu, pratique fortement recommandée pour égayer et tester la confiance mutuelle ; aussi, la multiplication des escapades, des sauts de famille en famille, d’échappées assermentées – probablement l’élément le plus scrupuleusement hilarant de cette emprise hygiénique –, échappées concoctées, dessinées la semaine durant les larges trouées de l’emploi du temps anémié par la léthargie ambiante, par les sacrifices ostentatoires sur l’autel des Vieux – je complétais, rehaussais des phrases à l’occasion, salais son mépris trop courtois, son mépris profiteur, voyageur, spéculateur, étudié, compromis, sinueux, mépris circonstancié par les plaisirs, les jovialités dépensées au long de l’intraitable cruauté molle de Pharaon.
Agapes : beaucoup de vin avait coulé, Valentin avait officié de nouveaux mélanges qu’on scrutait avec des yeux interloqués, interdits, narquois, intéressés, selon son jugement, sa curiosité. Requinqués, excités – l’alcool suffisait à la plupart des éléments –, les corps se fragmentèrent en discussions décousues, en envolées, en outrances expéditives ; un fil ténu, rompu, raccommodé, lâche, amical, provoqua maintes allusions, additionna des arguments, des exemples, maladroits, réajustés, repris, retirés, rééduqués : Valentin, nouveau partisan, nouveau converti à la facilité, à la compréhension aisée, émotionnelle, sentimentale, cutanée de l’art, tirait les références selon le mantra, éludait des souvenirs, tournoyait autour du concept de facilité, touillant des arguments de faussaire, rangeant dans sa boîte des formes incongrues, des géants obscures, dilatant les dimensions de sa pose, de ce snobisme à rebours, justifiant plutôt à rebours ses inconstances, son mépris, son indigestion, ses ingestions, des inventions nouvelles, ces lubies nouvelles : qu’on retournât aux aventures, aux énergies embellies par les artifices, les synthèses chimiques des chopes, qu’on écrivît sur le vif, qu’on tînt son diarisme sur le fil tranchant de la haine, de la sauvagerie, du barbarisme, qu’on triturât l’actualité, qu’on la massacrât avec rage – plus le temps de lire, plus le temps de réfléchir, l’urgence, la haine, la rage, cela suffisait à alimenter sa créativité, son peignoir indéboulonnable, plus que son catholicisme crépusculaire, que son nietzschéisme solitaire, que ses carnets de voyageur, que son misérabilisme adolescent, que son hédonisme relâché, que ses ésotérismes informes ; plus le temps d’être intelligent. Je défendais calmement, trop calmement, timidement, mais m’exciter, m’énerver, vociférer ou grincer d’ironie, c’eût été perdre complètement – je perdais tendrement, gentiment –, je défendais calmement l’intelligence, la poésie, la recherche, le temps, le recul contre les emporte-pièce catégoriques, contradictoires, bienheureux par chance, franchement ridicules quand il ratait leur cible, contre le catégorisme houspilleur, contre la provocation comme aliment, comme entêtement artistique ; la chose m’avait usé, ses vertus avaient été consommées, l’actualisme catégorique comblait l’oubli, l’ennui, le désespoir, usait une somme de truismes qu’on ravivait continuellement, dont on se parait, dont on usait trop facilement, cachant les odeurs de la décrépitude, alors qu’elle gagnerait à puer différemment, à se voir magnifier dans son atroce pestilence. Celui qui gagnait calmement, implacablement, c’était Guillaume : son pessimisme implacable, roublard, presqu’enjoué à force de certitude, de vérification rembarrait tout ; nos rêveries, nos excuses, nos volontés s’écraseraient contre les lilas du vice, contre les haies débonnaires, la pusillanimité rigolarde des institutions, de leurs sujets : la bêtise, l’entregent, l’unisson, l’idéologie, la docilité, la vulgarité. La mort des institutions, la mort des corps sociaux, l’éclatement, la dispersion, l’instantanéité révolue, le monopole, l’inculture profonde, la désunion, la niche, le silence – litanie des obstacles à tout succès populaire ou critique, populaire et critique, tout prêtant à réinterprétation, à souci, rien ne satisfaisant durablement les soifs contradictoires, bestiales, frivoles, ennemies, entretenues par une science délirante, décérébrante, anesthésiant et l’intelligence et la rage, troublant, affaiblissant les récepteurs, aveuglant, intimidant les cœurs rêches comme des pierres ponces, troués, impavides, vides, douloureux sans révolte, impotents miséreux habitués à l’aumône omnipotente, omniprésente, à la becquée, à la purée incolore. Que valaient la discipline, l’intelligence, la fougue, la cruauté, la truculence contre une assemblée de pierres ponces ? Rhétorique des bières englouties, des avis plus forts que les idées, des idées dépassées par l’imprécision du langage, par l’opération de l’alcool et des mélanges valentiniens – il s’endormit dans son fauteuil de jardin, sous ses lunettes de soleil nocturnes, ronflant dans son peignoir.
Mardi 30 juin 2020 :
Torpeur, silence funeste, cafés soupirés, soleil inutile, snobé, déambulations vagues, algarades amicales, habituelles, simulées, bâillements, borborygmes, discussions perdues, épuisées, dilatation de la matinée jusqu’au sursaut unanime : en voitures !
Envie ensoleillée : baguenauder au bord du lac d’Annecy mais la ville aux approches du zénith débordait de suractivité, recrachait, ravalait des voitures, câlinait ses embouteillages grotesques, démesurés, entretenus par la maladresse du touriste, l’agglutinat des parkings, le défilé des ronds-points, l’étroitesse du littoral lacustre ; alors que nous vitupérions, fenêtre grande ouverte, invoquions des places, espérions garer notre peloton, Valentin émergea son regard de l’écran du téléphone et, docte, formel, autoritaire, criant fermement ses ordres dans la voiture, puis aux amis de l’autre embarcation, perché, une main sur le bob, moulinant du bras. Il avait décelé un restaurant intéressant – manœuvres, vrombissements, appétits, soulagements. Lentement nous nous extirpâmes de la coagulation routière et longeâmes les appâts bleutés du lac, sa sombre profondeur au pied de la falaise, son éloignement docile, dans les chahuts, les redémarrages, les accordéons rébarbatifs. Clientèle future, proche de la délivrance, nous garâmes les véhicules fidèles et échaudés sur une petite esplanade réservée, confite de chaleur entre des haies denses et grossières – route du Port, Saint-Jorioz, défilé des bagnoles s’élançant vers les plages, vers le havre de plaisance, vers les jeux époumonés au soleil, plus loin ; à nous les plaisirs un peu retardés, retardataires de la bonne chère.
Bob, lunettes et barbe, poli et rustre, Valentin aborda une serveuse comme un camarade et négocia un nouveau et large couvert, faisant miroiter le gain substantiel généré par sa faim, sa soif, nos faims communes, nos soifs courroucées par le zénith – très proche, très vif, floral et chaud – et les bouchons. Rappel de l’existence de l’épidémie, de la pandémie, des endémismes mondiaux, mondialisés : espaces surérogatoires, comptés, millimétrés entre les tablées, trafic contrôlé, codifié par des flèches, encombrement rabroué, interdit, puni par les hommes au comptoir, service sémillant et transpirant camouflé derrière l’inénarrable muselière – souffrance visible, apoplexie, asphyxie, rougeurs, perversité des flagellants ; passage au bar, discret, écourté, verre d’eau froide, quelques respirations fâcheuses, criminelles, miasmiques. Le client subissait des recommandations mais trop de bonhommie, trop de boissons, trop d’estival bonheur libéraient la meute, la majorité de la meute ; quelques zélotes, quelques illuminés attendaient la coupe de glace, l’addition, un sérieux de bière, dans les vapeurs recyclées de leur déjeuner.
Étude de la carte, conseils, choix stratégiques – de la concurrence, du partage proposé des plats, des tactiques personnelles, des envies, des besoins, des originalités, du choix rapide du vin, en double, histoire de. Le jour, l’été serait copieux, surenchéri, intégral comme un menu bien mérité – quel mérite ?
Valentin interrogeait, scrutait chacun de nos plats, tout en avalant son poulet en sauce, étudiait les accompagnements, le vin, jugeait le service, notait les cabinets ; un dada de diariste, de voyageur solitaire, profitant du compagnonnage, de notre fraternité pour jauger l’ensemble de la carte – voilà du travail, de l’acharnement, de la discipline. Il s’agissait de récapituler avec exhaustivité, goût, raffinement, par habitude littéraire, d’insérer la dégustation culinaire dans ce journalisme implacable, de rabrouer l’indigence de la critique, l’indigence homonculesque des livres, des snobinards, des avortons, des juges inconséquents, de moquer, d’insulter, d’étriller la critique basse, monotone, analphabète, épithétique, grandiloquente, irréaliste, irréelle, inconvenante du tout-un-chacun, du badaud à téléphone, du photographe indéboulonnable confirmant l’humanité dans sa mièvrerie victimaire, dans son impotente contemplation, dans ses mauvais goûts indiscutables, non pas qu’ils fissent l’unanimité mais qu’ils lui étaient consubstantiels, indécrottables, et que l’avis contesté, la réalité ressentie, jaugée, analysée effrayaient le photographe handicapé, la mégère de sortie, le juge touristique. Et si on se sentait visé par son emportement, qu’un crevât ! La réalité : un très bon lieu, le soleil, la bonne humeur, le vin fameux, le panorama, la proximité, les caresses lacustres, et on bouffait bien. Il s’en expliquerait plus tard, en tête-à-tête avec son clavier.
Sieste digestive, sieste ombragée, plage herbacée, officieuse, non surveillée, promenade pour passants, pelouse recouverte de dormeurs, de baigneurs séchant, de familles bronzant, rajeunie par les enfants joueurs, actifs, activité interminable, sans dommage. La plage : un quai bordé de rochers enfouis sous l’eau, peu accueillants, casse-gueule, puis les douceurs des vagues, enfin, les effervescences, les tonifiants de l’eau alpine, fraîche, tièdement réchauffée par les premières morsures de l’été déconfiné ; on ravalait son endormissement, on lavait sa léthargie, on éliminait les plumages, les pesanteurs du vin, du dessert, du digestif offert. Un gros nuage épongeait la Tournette, se faisait rabrouer par l’indifférence céleste, s’éclipsait petitement, rangeait son ombre peignée par les créneaux, les rasoirs alpins. Observation critique, mépris bavard à l’égard du voisinage, immobilité crocodilesque, séchage, trempette en bande, immobilisme répété, larvaire, indécrottable, attardé, finalement réveillé par l’extension des ombres, la fraîcheur des sapins, des haies, de l’herbe recouvrant sa verdure constellée tout l’après-midi, son duvet gras.
Journée trop calme, trop lascive, trop allongée, facile, baigneuse, charmante, notre compagnie se devait de rentrer au plus vite – dans les restes, les débris d’embouteillages vespéraux stigmatisant les charmes esquissés de la ville ; charmes repoussés à une autre fois mieux préparée, moins hasardeuse, feignante, plus matinale. Valentin dégoupilla une gourde de thé drogué, la proposa poliment, comme on tendrait une ration d’eau fraîche et pure, au pilote puis au reste de l’habitacle ; compréhensif – refus du conducteur, de l’autre passager, moi –, il décapsula des bières qu’il avait trimballées, secrètement, machiavéliquement, dans son sac-à-dos, sous le soleil, au restaurant, sur la plage – juste une, assura Florent qui la but, biberonné par le copilote, Valentin, affairé à brancher de la musique : répétitions des amours de jeunesse, des unanimités amicales, des consensus partagés, rêvés, veillant sur nos réunions lycéennes, estudiantines, et désormais nos réunions plus aventureuses, au fil des ondulations de l’autoroute, des sages dépassements, des rapides prudences clignotées. Le soleil refusait de s’écraser, souverain, d’oranger sa courbe, de réduire son éclat, son empire ; un moutonnement timide scintillait dans l’ozone azuré, se camouflait, souffrait l’ardeur de l’astre totémique, stagnait, discrètement confondu dans l’horizon frisé des montagnes, confondu dans le plafond effervescent d’électronismes savourés et de bulleuses et tièdes gorgées bourrues.
Repas du moindre effort, d’un commun accord, le coucher de soleil méprisé par la terrasse affairée en de longs subterfuges alcooliques : Hadrien entretenait, modifiait les règles d’un jeu trigonométrique, demandant concentration, écoute, créativité : les punitions, plutôt que d’être distribuées selon les hasards matériaux, résultaient d’un interrogatoire salace, excentrique, esthétique, moral – oui ! –, scabreux, évasif, rusé, contradictoire, selon l’humeur et l’imagination de l’inquisiteur. Rien de bien original, ôtée cette attention de l’instant, cette mesure des nouvelles tendances amicales, la mesure de l’instant, ôté le souvenir entretenu des idéaux d’antan, des exploits d’antan, des goûts anciennement évoqués, sus, éprouvés – le camarade indélicat, trop peu inventif dans sa repartie, enclin à la prudence, à la tiédeur, recevait l’opprobre, la moquerie et le châtiment physique : l’ingestion de telle incongruité éthylique, hasard préparé par le gourou de la soirée ; l’astucieux compagnon, l’ami innovant, drôle, applaudi, grinçant, astucieux, réfléchi – gare à l’impatience de l’inquisiteur ! –, attentif, vif, spirituel, graveleux, licencieux évitait pour une manche l’absorption crainte. Après beaucoup de manches, après les premiers signes de renoncement, d’un étrange accord, quasi-mystique, surgi d’un cerveau emmuré dans son bourdonnement neuronal, généré, formé sans sommation mais repris en chœur ; l’idée : par une succession d’approbations, de surenchères stupides, de bonnes idées, d’idées reçues, d’idéaux montagnards, d’expertises inventées, on conclut qu’il fallait se lever avant l’aube afin de partir à l’ascension d’une promenade dont on vantait le mérite, la longueur, la beauté, le charme merveilleux. Rangement hasardeux, piétinements hasardeux, patiences éteintes, couchers vociférés d’un bout à l’autre du chalet, six chutes dans les trous noirs du silence.
Mercredi 1er juillet 2020 :
Levé général, collectif, communautaire ; braillements, plaintes, troupes sous-motivées, geignardes, gémissant des repentances, des maux, troupes éclopées constatant les fusions de l’aurore, les ravages de la vieillesse ; troupes surmotivées par le serment, par l’orgueil, par l’audace, la téméraire entreprise de rien du tout ; troupes aux dents brossées, embarquant des restes, des vivres, plongeant dans les voitures avec un enthousiasme frileux, gamin – la vie solitaire, la solitude, la fin du couple, formelle, informelle, vague, définitive, avait ceci d’avantageux : une longue réparation des fatigues, des contretemps, des régimes dissemblables, un corps revigoré apte aux secousses, à encaisser des prouesses, des embardées nocturnes, des levés anachroniques et improvisés, parfaitement inutiles, des fantasmagories sectaires.
J’ouvrais la voie, papillonnant des paupières, papillonnant des phares, ouvrais les pistes montagnardes dans le froid matinal d’une nuit ventilée, ouverte, écarquillais une fatigue, grattais ses démangeaisons physiques, m’amusais à la cantonade de notre ébriété, de notre stupidité, de l’état de la troupe – Valentin me proposa sa gourde magique dont il rechargeait les qualités. Florent analysait son téléphone pour se tenir éveillé, analysait les parcours, les emplacements des parkings, les altitudes, les dénivelés, les temps d’ascension, de descente, de repos, la consommation énergétique, les litres d’eau bus, les pas, les glissades, les faillites, les difficultés, la faune et la flore – il se tut enfin, victoire de nos jérémiades, de nos injonctions au silence, au changement de sujet ; goguenard, il marchandait son aide, professeur courroucé, donneur de leçon à l’irritation calculée et dominatrice.
Le monde s’éveillait et l’enfouissement dans les creux de la vallée de Chamonix ne retardait pas longtemps l’éveil estival, l’éveil matinal, cosmique, les villes et villages traversés arborant des hôtels endormis, un engourdissement sage, joli ; la nuit régnait au sol, alors que cimes et cieux annonçaient le jour nouveau, le mois nouveau.
Col des Montets, creux enfouis, lovés sous les instabilités absurdes d’à-pics, d’épicéas farouchement arrimés à la rocaille comme retournée, comme sautant par-dessus une digue, brisée, figée dans son attaque ; la route disparaissait des deux côtés, en deux virages forestiers, faisait oublier son dessin, s’engloutissait presque ; l’aplat bombé accueillait quelques lève-tôt d’une autre trempe : des suréquipés, des athlètes, des entraînés, bardés de sophistications, chuchotant leurs préparatifs, leur démarche, petits groupes extraits d’une voiture échangeant des promesses ésotériques, toisant notre bruyante proximité, toisant et saluant poliment notre attirail dégingandé, sommaire – je rangeais ma tignasse sous ma casquette –, notre humeur folâtre, concentrée, heureuse, excitée par l’enchantement matinal, par l’écrasante omnipotence des roches brunes, rouges, albâtre, selon l’envie du soleil, l’inclinaison aurorale, la clarté vive du jour nouveau et frais ; un chalet, des géraniums, chalet publicitaire : réserve naturelle ; un sentier espiègle, innocent, tracé filandreux, fiévreux, tremblant entre les souches, les croûtes, mouillé par les eaux déperlant, ruisselant, se précipitant tendrement vers la vallée, ajoutant leurs gouttes aux glaciers et rivières de cette cuvette cosmogonique, où la terre s’embrassait, se drapait, s’écrasait sous ses violences grandiloquentes, sous ses félicités orgiaques. Après une mise en jambe sympathique, étudiée, traîtresse, la montagne se dressait, s’emmurait, se fortifiait et réclamait un effort copieux, long, régulier, réclamait des sacrifices, des suées, des boissons, des énergies à sonder, réclamait un silence concentré, un pas concentré, régulier, une foi intangible en un futur plus radieux, moins embourbé – on ne voyait que nos pompes, le gravier, la roche escalier, les racines puissantes, agrippées à la pente, les fleurs bravaches, prostrées sous un caillou, évitant les piétinements aventureux, les haines du voyageur, du randonneur, les fleurs de côté, marquises narquoises bavant leur rosée, leur fraîcheur pétillante, arborant leur printemps, leurs couleurs raillant l’alpiniste désossé, exhalant ses difficiles enjambées par-dessus la myriade infinie de petits obstacles, enjambant rituellement chaque hauteur, chaque marche avec le souci eschatologique d’une fin proche, salvifique, libératrice – à noter que notre embarcation de furieux amateurs allait bon train, pour de bonnes, pour de mauvaises raisons ; les plaintes restaient ténues, objectives, observatrices, fières, rythmées, réservaient souvent un sursaut de courage face à l’inflexible cruauté des fissures, des jaillissements rocheux.
Pause méritée au sommet de cette première bosse, après un assaut frontal et coûteux : les hommes ruminaient leur boisson, étiraient leurs muscles, scrutaient les passants, les groupes concurrents terminant cette étape, avec sérieux, silence. Les bavardages reprenaient, les paquets humanoïdes reprenaient du poil de la bête, séchaient leurs poils imbibés de souffrance, de violence volontaire. Un peu de hauteur, l’accalmie du replat offrait une démarche plus contemplative, plus amicale, plus anecdotique, joviale, facile, dégourdissante, délassante, agrémentée de discussions volages, envolées, projetées dans l’abîme, la vallée où gisait des villes filandreuses, barricadées entre les aiguilles noires de la chaîne du Mont-Blanc et les aiguilles rouges du géant sur les téguments duquel nous crapahutions. Notre peloton s’étirait, se recomposait, se dilatait, éclatait en bulles insouciantes, allégées, charmées par le balcon, par la douce pente courtoise de cette terrasse herbeuse, florale avec vue – glaciers craquelés, aiguilles tranchantes, pointes assassines, majesté broyée, couronne métamorphique, granitique selon l’altitude, selon la couleur, neiges éparpillées, inlassablement blanches, réverbérant l’inlassable course solaire. Des cairns ponctuaient la promenade, aiguillaient les touristes, le sportif, atavismes mégalithiques, pyramides éphémères consolidées par l’astuce, la pesanteur, les rénovations des nombreux, très nombreux promeneurs ; des cairns toisaient leurs succédanés frêles, matérialistes, chronométriques, léchés, normés, confondant la mesure du temps, la rapetissant au décompte de la durée, au décompte exotériques du cheminement documenté, sécurisé, géolocalisé. La désolation augmentait – les roches affleuraient, rouillaient à l’air, siestaient en bandes, rêches, bulbeuses, débris ou socles, entassements, empilements abstraits, naturellement abstraits, débris des aiguilles rouges ou surrections rendormies – aiguilles de moins en moins rouges en s’approchant, verdâtres, curieusement brunies, rougies par certaines incidences solaires, aiguilles délabrées, menaçant de rompre à chaque instant, friables, réclamant une foi déraisonnable en leur solidité, en leur générosité, leur mansuétude ; aiguilles de Damoclès.
On retrouvait Antoine et Hadrien, partis devant, cavaliers, malicieux, avachis devant une flaque, une grosse et belle flaque au miroitement laiteux, impavide, à la tranquillité, à l’inactivité tenaces ; ils croyaient avoir touché au but, avoir déniché, avoir dévoilé le mystère de cette balade, l’objectif nocturnement établi ; cavaliers naïfs, contemplatifs, goguenards, ils durent souffrir l’évidence : là gisait un lac intermédiaire, une des mares bucoliques, froides, désolées constituant la constellation des Chéserys, préambule, ruse, récompense piégeuse ; là-haut trônait, masqué par une corniche, des buttes, des rochers mouchetés, l’invisible promesse.
La butte était si farouche que deux échelles métalliques, fixées aux parois abruptes, faisaient coaguler la circulation, créaient un embouteillage de randonneurs : elles escaladaient un soc, un magma encombrant, barrant les vadrouilles du sentier ; ensuite des névés en sursis ralentissaient la démarche, craquaient et se décomposaient sous les pas crasseux des godasses, jaunissaient à causes des crasses passagères, paillassons amorphes, pourrissants, déliquescents ; enfin le Lac Blanc, en deux parties entrecoupées, alimentées par les fontes alentour, pédiluve des aiguilles trempant leur éboulements, leur ossature basse dans la baignoire bleutée, opalescente, frissonnante, léchée par le vent coupant, par une froideur soudaine, aérienne, sans cachette, décoiffant la roche, chassant les touffes éparses d’herbes coriaces et de fleurs timides. L’attraction faisait converger un paquet, un ramassis de photographes, d’athlètes, de familles, de vieux, appâtés conduits par deux chemins : celui des initiés, des radins, des naïfs, des experts, des records, des suées, des grincements de dents, des satisfactions méritées ; celui du téléphérique, du plateau touristique, de la balade légère, inconséquente. Les places de pique-nique étaient chères, des rochers amicaux accueillaient des silhouettes refroidies par le vent, offraient un antre, un refuge partiel ; nous nous logeâmes sur une plateforme, un dolmen naturel, étonnamment épargné par la bise alpine – c’était à dire qu’on se gelait modérément ; les aventuriers de notre trempe, trempés de sueur ascensionnelle, avaient la sagesse de s’emmitoufler dans des vestes et des sweats. L’objectif, le lac populaire gâchait la surprise, la découverte, redorait rétrospectivement le parcours, ses embûches, se difficulté peu commune – une belle journée de télétravail ! La rumination contemplative, la solitude inépuisable, le monologue évanescent, le jambon sec, le beaufort.
Chamonix – si les aiguilles rouges constituaient une menace tellurique, la silhouette, le clocher branlante, vibrionnant de l’Aiguille du Midi imposait un joug plus terrible, noire, auguste, inconscient, lointain et proche, nuageux, immatériel, inévitable, comme un mât obscur, un pylône incandescent, puits céleste, fracture sanglante, luisante. On but une bière après une courte promenade entre les hôtels à géraniums, entre l’alternance des magasins de sport et de luxe, entre les terrasses tristement vides – adulés par un serveur, nous entendîmes sa complainte frumentaire, ses espoirs estivaux, sa haine tirebouchonnée de Pharaon, sa passion vraisemblablement inventée sur le tas pour les géraniums – question d’Hadrien, volubile pitre prolongeant les digressions de nos jambes fourbues. Des immeubles balnéo-savoyards, dix-neuvième, début du vingtième, des géraniums pétulants, des rues piétonnes, l’Arve grasse, crayeuse, d’une espèce d’indigo tourbeux, laiteux, des barres d’immeuble camouflés en énormes chalets, nids à skieurs, à randonneurs...
Des splendeurs de l’orgueil humain : l’ombilic tortueux, la national deux cent cinq sinuant de tout son gigantisme, de ses contreforts, de ses barrières, piliers, tabliers, de ses deux viaducs accouplés, nuptiaux nous ramenant vers la plaine cintrée de la rivière s’élançant jusqu’à Genève.
Encore de la musique en voiture : chacun y allait de ses ramifications, inspiré par une écoute précédente, un souvenir délogé, par les goûts des autres, par les truchements concurrents, les raccourcis cérébraux ; on décelait des découvertes communes, des traversées réalisées en groupe malgré les dissolutions, on inaugurait des trouvailles uniques, personnelles, on raccordait les rails aventureux, on glosait, justifiait tendrement, modestement son voyeurisme inextinguible. Valentin, grand théoricien du FALC dodelinait sur un fatras, un pot-pourri volontairement populaire, jusqu’à l’outrance, jusqu’aux révélations hasardeuses, jusqu’aux assemblages grossiers et lumineux – une sorte de science, arguait-il. Florent nageait dans les mêmes pénates musicaux – les siennes, pas celles de Valentin – depuis longtemps, crocodile patient, il fouillait sa crique, épongeant les genres, les artistes, éventrait les secrets et les anecdotes, retombait sur ses pattes après avoir fait le tour, aimait la chaleur de l’âtre, des foyers fidèles, connus, des enthousiasmes consommés ; ainsi, il partageait avec entrain, bonhommie et beaucoup d’insistance des parodies, des curiosités comiques, des engouements drolatiques et nous les faisait ingérer de force, avec une constance, une rage communicative, générait les hymnes burlesques, nimbait les séjours d’une sottise insolente. Je ne pus étaler mon wagnérisme (chiant, rabroué, interdit – compréhensible) et me rabattis sur des fouilles électroniques, ambiantes sélectionnées avec le soin particulier, inimitable de la solitude, des œillères concentrées, de la sincère exploration sonore indifférente (adjugée, appréciée) , je déversais une intimité, un pan personnel, un florilège de tapisseries, de soieries voluptueuses ayant tamisé mon enfermement monacal, mon isolement involontaire, subi puis adopté, embrassé dans un renouvellement maladif, secret, à l’ombre des contingences hygiéniques.


