Déshérence
Vingt-troisième semaine
Jeudi 23 juillet 2020 :
Reprenant le fil d’un dialogue rompu, rassemblant quelques pensées fugaces, parfois biéreuses, stimulées à retardement par le ronronnement mental, par l’obsession actuelle, je revenais à la charge, sans ambages ni pincettes et prenais Patron par surprise dans un de ses immenses soupirs enfumés : l’imagination des gens, le lieu commun consensuel quant à la chance provoquée par une belle et jeune femme revenait plus prosaïquement à affirmer, à se réjouir pour autrui des formidables qualités de baiseuse, d’amante farouche et experte, vierge, ardente au sujet – et à les envier – ; le phénomène était éclipsé, tout de suite enfoui dans la moiteur dive des cuisses, des muscles bandés pour l’exercice, pour toutes les fantasmagories, perversités, flatteries, impuissances, langueurs, délices, frissons, orgasmes, suées que la chance litotait très vulgairement ; la chance litotée c’était les passions les plus enflammées, les passions cinématographiques et pornographiques à la fois, la berceuse de l’idolâtrie publicitaire, pornographique encore, la berceuse de la beauté utilisée comme plaisir consumériste, un fourbi d’idéaux et de vices, une danse sensorielle, une hallucination fébrile, très rapide, très imagée – l’image neuronale saupoudrant la réalité, le stimulus réel –, comblant d’instinct les jalousies, un partage instantané des chances, un communisme salace, complice, goguenard et satisfait, une possession, une dépossession, une manière d’affirmer qu’on n’était pas dupe ; la chance c’était la Barisienne, l’éternelle fraîcheur, disponibilité, dépravation, prostitution de la femme révérée jusque sous les obus, l’éternelle douleur cérébrale, le vain silence, le manque inoubliable, inassouvi, intériorisé par la pulsion la plus sourde, grinçante, l’engrenage, l’usine des vices, le jardin où reposait la dernière chance. Cette chance évinçait lubriquement la beauté, l’émotion, l’observation, l’étude sensorielle pour nous instruire directement de transports chimiques, machinaux, hormonaux, assujettis, déterminés ; c’était court-circuiter la liberté, l’amabilité, la louange, l’admiration, l’analyse du corps, du visage, des états, des charmes, des réalités physiques, des reflets ignés du prodige, des ors de la rareté, de la puissance révélatrice ; c’était s’éblouir d’inepties turpides, constantes, trop banalement disponibles, concentrées, vulgaires ; cette chance occultait les vertus morales de la beauté, ses forces sanguines, ses bienfaits, son rayonnement, sa bonté, son hygiène, etc. – immense soupire enfumé.
Accoutumance sonore, mentale : écouter Ondine narrer sa journée, détricoter la pelote quotidiennement accumulée pendant l’après-midi, le soir, le dîner – nous formions un vieux couple délicat et attentionné, chacun de nous connaissant ses prérogatives, ses rôles, ses jeux, ses moyens, les attentes, plaisirs, rythmes de l’autre.
Musique – du retard à rattraper, des voies à défricher, de l’émerveillement, un besoin de silence, plus poignant, plus nécessiteux que la littérature –, lecture – sans musique, par terre, sur une chaise, au jardin, dans le brouhaha de la maisonnée, sans marque-page –, les activités dans la maison – repas, rangement, vidange du grenier, de la cave, intense planification et participation au tri des vieilleries, des inutilités, occupations mouvementées, orchestrées, discutées en duo si possible –, les activités au jardin – soutenir le moral de troupes (mère, tante), chérir les fleurs, proposer achats et rénovations, scruter la haie grandissante, scruter l’hommage des arbres, leur prière, leur frémissement trompeur, amplifié, grandiloquent, entendre distraitement leur mantra sec, lire après avoir scruté les arbres –, promenades solitaires ou accompagnées, selon les humeurs, les disponibilités, les envies, les besoins, discussions prolongées, communes ou spécifiques, partagées ou secrètes, avis, soucis, les évènements, les passages dans une maison où naviguait du monde – successions des vacanciers, invitations d’amis, et ses inventions pour me rejoindre.
On se quittait après avoir arpenté la nuit, épuisé la parole, tué ou simplement préludé de vastes sujets, épuisé les chances, le temps de parvenir aux conclusions, après avoir laissé s’établir des suspensions, lorsque nos intériorités ramassées retournaient ferrer des questions, des introductions, des sujets en gestation, lorsque planait le sourire joyeux, tendre, peiné, quasi-immobile d’Ondine, au hasard d’un parc, d’une allée méconnue, d’une rue calme, d’un palmier, d’un lampadaire.
Vendredi 24 juillet 2020 :
Cette fois, Patron relança l’affaire, sans y réfléchir, en finissant d’essuyer une table voisine, façon de vider son sac : mes sophistications, mes raffinements l’indifféraient, ne pénétraient pas sa carapace, son labeur, son indifférence, son âge, son psychisme tranquillisé, habitué à sa dynamique, travaillé par d’autres enjeux terrestres, pécuniaires, logistiques, l’esthétisme humain, artistique, le goût du détail, la dissection, l’autodissection, ça lui passait au-dessus – pour rester courtois, sans vouloir me blesser. Il était convaincu que le télétravail rendait dingue, amenuisait l’esprit avec le corps, nourrissait la torpeur, l’ennui, fatiguait mentalement, usait l’organisme, il devenait évident que trop peu de monde travaillait alors que les gaillards dans son genre pâtissaient des foudres arbitraires. J’étais chanceux car je me promenais à mon gré, bossais sporadiquement, juste ce qu’il fallait pour collecter un salaire gros comme trois fois le sien – peu probable, rhétorique, emphase, hyperbole –, baignais dans les vacances les plus décontractées, peinardes et bénéficiais des douceurs, des promesses, des regards d’une gamine amourachée ; des jolies filles, il en défilait toute l’année sur la jetée, à son café, sous son nez, mais elles ne lui causaient que pour accélérer, réprimander, requérir ses services, ses serveurs, faire retirer des ingrédients aux plats, râler à cause des parasols, des boules de glace, de la couleur du sirop, demander un cendrier, un verre d’eau, le plat du jour, l’heure des marées, s’il vendait des cigarettes, s’il avait du wifi.
Une agence nationale quelconque, surnuméraire, inconnue, surpuissante, experte sonnait le tocsin, rappelait le cheptel à son rôle – l’obéissance –, reffrayait les pétochards toujours plus nombreux à serpenter autour de la tente, autour des tentes dans tout le pays, l’agence, l’institution, le collectif, la commission – ce genre de monstruosité, de nuisance – répétait les peurs, les lubies, les dogmes, sermonnait le cheptel distrait, trop tactile, heureux, estival, joyeux, insouciant, égrenait les chiffres, les évidences, imbibait son sermon de larmes, renseignait la foule ingrate quant aux nouveaux rituels – prière de porter le bâillon en toute circonstance, prière de ne pas parler à ses enfants, à ses parents, prière de ne rien faire, ne rien être, de rester informé. Prières devancées par la masse informe, compacte, ratatinée qui arborait, dans son ensemble désormais, toute une gamme – bleue, blanche, noire, personnalisée – de muselières qui avaient le mérite d’atténuer leur imbécilité, leur docilité de l’aboiement au meuglement. Dur d’échapper au cliché bovin : défilé ininterrompu, impersonnel – la moitié du visage, le museau voilé –, canalisé de faces écarquillées par contraste, dont les sons, les bruissements étaient assourdis. Troupeau de vaches timides, sacrées, touristiques, avachies, ruminant leurs gaz, toute la journée par simple injonction morale, par simple chantage émotionnel, vaches accréditées dans l’encens matérialiste, machinal, prudent, onctueux, tiède, hygiénique.
Ondine, impatiente, jeune, hostile, déjà martyrisée dans son statut par les sévices égalitaires du commandement suprême, irrévocable, indiscutable, pestait de concert, rajoutait quelques couches de mépris pour les zélotes intransigeants, pressés de s’autoflageller dans leurs vapeurs, leur idiote puanteur, leur haleine de piteux timorés – qu’on lui expliquât la globalité, l’ubiquité, la totalité de cette peur insane, grelottante (ils portaient des masques au bord de l’océan, en montagne, en nageant, etcetera imparodiable). Ère effectivement imparodiable qui s’inquiétait de la pénurie de don de sperme, qui singeait par avance les caricatures qui auraient pu la moquer. Retour puissant du narratif (Mon Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils disent, écrivent), de la vague narrative – la profusion, la gratuité magique des tests aidant : vaguelette, gonflement, hystérie, urgence du bovidé à se faire explorer le fond nasal, les muqueuses, hystérie, gonflement, cacas nerveux, odes télévisuelles, jérémiades, reportages, avis du public, pétoche, foirade, hystérie, gonflement, dogmes, conciles, interdictions, châtiments, expiations, obligations, régimes confinements, nouveautés possibles – hystérie.
Du déplaisir, de la frustration de grandir dans un pays dont le peuple – quels restes ? – n’entendait plus le premier terme de sa devise, ne défendait plus son honneur ; au-delà du lieu commun, la définition oubliée, le mot passé sous silence. Du déplaisir, de la frustration d’ouïr, de lire ses contemporains, de discuter avec eux alors qu’ils n’appréciaient, ne comprenaient fondamentalement pas les mots qu’ils employaient, en avaient perdu la connaissance, en avaient inconsciemment enfoui la définition, l’existence sonore. L’impression déroutante de ne pas jouer à armes égales, d’user d’un autre langage – qu’il était plus simple, efficace d’être con, inculte, creux, démagogue, cynique –, symptôme, non pas d’un mépris, mais un constat, une tristesse, une solitude que seule une certaine camaraderie épargnait – complainte d’Ondine.
(Même plus d’unité langagière, de possibilité discursive, de fraternité intellectuelle.)
Samedi 25 juillet 2020 :
Longue journée solitaire entamée par quelques nouvelles habitudes puis dégourdie par improvisation sans but, des errements, des contemptions. J’étudiai, par exemple, les arrivées massives, multiples qui gonflaient d’heure en heure les effectifs instantanés de la ville : la gare déversait régulièrement des plagistes empressés (maillots de bains, serviettes, sac, parasol, chaises, glacière, etc.), des plagistes masqués pour la plupart qui se réunissaient quelques minutes sur le parvis, sur les trottoirs du boulevard délimitant la frontière méridionale du centre, du parc à touristes. Par deux petites rues timides, bordées de voitures garées (autre méthode d’arrivée), les arrivants débouchaient sur la place des Halles, ceinturées de cafés, bistrots, boulangerie, commerces, pharmacie – point chaud, ensoleillé dans cette douce et convenable matinée luzienne, point d’attroupement, de repère des arrivants dont une vaste cohorte venait additionner ses muqueuses aux statistiques quotidiennes, au grand empressement des blouses blanches affairées, vives, polies ou acariâtres, énervées, débordées, submergées par le flot continu des trous de nez. Les moins prévoyants pillaient la boulangerie, les étals, les moins pugnaces, obnubilés s’autorisaient un arrêt à une des terrasses épanchées. On planifiait à l’ombre de jeunes platanes en feuilles, encore droits, coiffés en motte, en touffe simple, verte, toujours un peu rousses, sèche, veineuse... Hésitations, raffut, conflit des voitures défilant à la recherche d’une place où se ranger pour la journée – l’espoir faisait circuler –, livraison de bière, de vin, de boissons rafraîchissantes... Et lentement, un abandon progressif, une raréfaction stimulée par l’ensoleillement plein de l’après-midi, l’apaisement des circulations (marée haute touristique), la fermeture des Halles, la résolution, la distribution des places : plages, bancs, terrasses, promenades plus méritoires, jolies, dépaysantes, l’attractivité plus judicieuse des rues piétonnes, branchées au littoral.
Ville comble, plages combles, allure grouillante, impressionniste depuis les observatoires de ma flânerie qui me faisait sautiller d’habitudes en habitudes, d’évidences en évidences, vides, esseulées dans le flot intermittent des promeneurs, des photographes.
Impression non appuyée par quelque étude statistique, conventionnelle : les soirées bénéficiaient souvent d’une clarté, d’une luminosité dorée, rosée, d’un ensoleillement total – les masses nuageuses tournaient autour de la baie, cyclonaient au-dessus de la ville, stagnaient puis gémissaient vers les terres, épaisses, passagères, généralement inoffensives, offrant une accalmie aux bronzeurs de tout poil ; les masses nuageuses occidentales, océaniques patientaient à l’horizon dans la brume du lointain, de l’indicible, fumée gonflant leurs muscles, leurs colères, leurs rages hypothétiques, ou quelque tempête ; en résultait une absolue domination solaire aux heures des apéritifs, des départs, aux heures où la ville s’allégeait, où la marée touristique rapetissait, se repliait dans ses alentours, le règne absolu du soleil vespéral, aimable, berçant, fier, rieur, saluant les foules indifférentes, épuisant ses louanges dans la blondeur d’Ondine.
...qui avait mis à profit ces derniers jours, ce dernier jour pour certifier un avis : Tristan et Iseult était, demeurerait probablement son œuvre musicale préférée pour une palanquée de raisons adorablement scolaires, réfléchies, intérieures, philosophiques, esthétiques (œuvre qui se logeait au maximum, au sommet de sa capacité artistique, à l’apex de son goût, de sa sensibilité, qui la définissait le mieux, par reflet, par abstraction, etc. ; maximum schématisé par une pyramide qu’elle traça en l’air – de haut en bas : Tristan et Iseult (pointe, cloche), Wagner en général, Sibelius, Ravel, Strauss (Richard), Mozart (charpente, toiture)), pour une palanquée de raisons adorables, raisonnables, théoriques, musicales, dramatiques, mais dont une seule perça vigoureusement par son originalité, son caractère éminemment sincère : c’était l’œuvre dont elle regretterait le plus qu’elle n’existât pas (mélancolie bonjour !, mélancolie préventive, fort à propos d’ailleurs).
Quant à la version de Kleiber, l’ultime, la dernière, elle releva aussi un point qui m’avait échappé, que mon acuité variable, néophyte, réduite aux facultés de l’intuition, n’avait pas formalisé. A ses oreilles charmées, les deux voix principales brillaient par l’impression de jeunesse, d’exacte jeunesse qui se dégageait d’elles, que méritait le mythe et l’opéra ; qu’ils exigeaient plutôt. La jeunesse des voix et l’adéquation voluptueuse de la musique autorisait toutes les visions, tous les rêves, toutes les superpositions. Des avantages de l’enregistrement en studio ; une justification à elle seule, etc. Avantages compromis par Kleiber qui claqua la porte du studio allemand après environ un an et demi de travail, laissant en plan des ingénieurs sons et des producteurs trop désireux de rentabiliser (pour notre bonheur, que nous le reconnussions !) ces nombreuses sessions, ces innombrables répétitions quasiment conclues : tout était presque finalisé, ne manquaient que les préludes du premier et du troisième acte dont on cousit les brouillons afin d’établir l’objet. Ce fut là le dernier enregistrement en studio de ce qui allait devenir un ermite, une idole.
Où l’on partageait avis, impressions, anecdotes sur le prélude, l’opéra : Un des démarrages, un des premiers accords les moins spectaculaires de l’histoire opératique, symphonique, et pourtant, l’effet le plus saisissant, la découverte la plus saisissante : le fameux accord de Tristan (appellation par défaut, par facilité, publicitaire, par truisme – bien plus le plongeon angoissant, indélicat, délicat, intellectuel, sensoriel, expressif dans la langueur la plus complète, mélancolique, turpide, violette, aveuglée et aveuglante, dont le règne semblait encore plus radical, étouffant que ceux de la passion, de l’amour ou de la mort). Tristan dont la psyché, le langage, la vie débordaient, dégoulinaient d’une langueur funeste, tragique ; l’accord de Tristan, de la langueur nous prenait doucement mais très violemment d’assaut, réveillait une fêlure atavique, imposait une interrogation (« Où sommes-nous ? ») et obligeait l’imagination, l’intelligence, la concentration à appréhender ses effets nouveaux, entretenant ce frémissement incommode dans une ambiguïté tonale radicale, non plus passagère, encadrée par les murs, les fondations de la stabilité tonale. Non, les séquences s’amplifiaient, se répétaient dans l’aigu, mais l’ambiguïté du motif primal planait, allongée par une dissonance harmonique, refusait de se ranger, multipliait ses occurrences, enflait son humeur, se voyait soutenue par des hoquets rythmiques, ponctuée par des demi-cadences, des virgules, des trois petits points, des soupirs (humains), des silences, des hésitations. Plutôt que de résoudre l’idée de la langueur, la musique de la langueur, on les associait à d’autres effets, sentiments, on préludait ses écueils, ses écueils marins (murmure indigent des vagues, du vague à l’âme ; flux et reflux maritimes), ses écueils sentimentaux, moraux, finaux. Dans la langueur croissait le désir amoureux, comme le désir de résolution musicale... Et pourtant, tout retombait dans la mélancolie, la maladive prostration ; le désir se comprimait, défiait l’ordre musical, social – irrésolution, ambiguïté devenaient la normalité, la couleur de l’aune (nuit, langueur, impatience, désir, passion, poison, mélancolie, mort). La force du désir, ses effets pulsatiles, ses répressions, ses débordements siégeaient dans l’apothéose, dans l’alliance grandiose, justifiée, précaire, géniale de l’ambiguïté et de la syncope (atermoiement, torture mentale, fantasme, impossibilité, possibilités, sensualité, lascivité), apothéose expirée, ravalée, purgée dans la langueur inépuisable, permanente, aqueuse, physique. Prélude à un opéra dont le ton était donné, constituant le socle mouvant d’une tragédie qui ne trouverait sa résolution (logique, morale, musicale, scénaristique) que lors de ses derniers accords, des dernières respirations de l’épouse mystique expirant sa métamorphose, qui ne résoudrait sa langueur que dans la mort, le silence, le néant, qui ne résoudrait son premier accord que dans le dernier (même si progressivement chuchoté par des basses après l’extase mortuaire d’Iseult). Du danger des irréalités – insolubles, fatales.
Presque l’accord – résolu – de Tristan, de la langueur chez Beethoven (sonate pour piano numéro dix-huit, opus je-ne-savais-plus-quoi), dans une mazurka de Chopin ; moquerie et hommage chez Debussy (Fêtes galantes en sourdine, Golliwog’s Cakewalk, et même dans son Pelléas) ; broderie, inspiration, hommage dans un des quatre derniers chants de Strauss ; reprise, parodie, copie éhontée, influence dans maints films. De l’imperméabilité de Ravel à la musique de Wagner (volontaire, non ?). De quoi occuper tout un dîner.
Dimanche 26 juillet 2020 :
Ciel pâlichon, humeur pâlichonne, solitude à la plage, entretien borné, endurcissement volontariste des nouvelles coutumes. Quelles que fussent les pénibilités aquatiques, les grisailles célestes, les froideurs rabattues, j’époumonais des soupirs, crachais bulles et sel pour obéir aux déclarations, aux jeux mélioratifs, pour entretenir l’observation, la contemption des contemporains, des baigneurs effarouchés, indifférents, jeunes, vieux, peinards, convaincus, performatifs ou tranquilles (à assembler selon).
Le baigneur enfantin grimaçant à cause de la luminosité bâtarde, rasante et diffuse, blanche mais nerveuse, clapotant, désireux de s’amuser, houspillé par une baigneuse cadette lui jetant des poignées de sable trempé, paquets visqueux, marron, grattant, baigneur enfantin, maigrichon, bondissant comme une grenouille de vague en vague, le jeu l’enfouissant jusqu’aux épaules, détrempant sa chevelure, la brunissant, la moirant.
Le baigneur vétéran, probablement autochtone, régulier, sage, gestuel, mécanique s’avançant sans extériorité, sans débordement, tâtant l’homogène, l’égale température de l’océan d’une main calleuse, ridée, savante, aspergeant ses bras, ses épaules comme un éléphant s’aidant de sa trompe pour irriguer sa peau désertique, baigneur vétéran s’enfonçant d’un plongeon impassible, raide, arqué dans la tranquillité du bain matinal – le baigneur vétéran portait parfois un bonnet de piscine, probabilité augmentée s’il était une femme.
D’autres types de baigneurs, l’amoncellement progressif des baigneurs concurrents, amicaux, groupés, solitaires, rouges, brunis, blanchâtres, petits, gros, maigres, vifs, indolents, expressifs, silencieux, etc. Vacances obligeant, l’espoir météorologique aidant, malgré l’épaisse volute stagnante, assombrissant, bleuissant la baie, l’empilement humain agglutinait mes pairs, ces frileux bâillonnés, assortis, unis par les plus détestables pusillanimités, le plus détestable frisson collectif. Madame étalait sa crème solaire sur son menton invisible, Monsieur plantait son parasol en soufflant dans son bavoir – ô les visages désespérés, les plagistes hallucinés ; les yeux sans museau réduisant l’expression à une panique, une angoisse écarquillée.
A force d’errance placide, répétitive mais toujours relevée, poivrée par l’infatigable, l’intarissable variété des mollesses anthropologiques, par l’enchantement labile des panoramas, j’échafaudais par avance le sujet, le thème du soir, ou de l’après-midi – bonheur impatient, joie curieuse, hasardeuse du quotidien amarré aux apparitions d’Ondine, aléas rythmés par quelques usages, des traditions : les après-midi, plus ou moins prolongés, ensoleillés de la semaine ; les soirs, les pénombres du week-end. Préparant son surgissement soudain, simple, retenu, sa moulure naturelle dans mon activité, la destruction cordiale, féminine de mon activité, j’échafaudais un débat que je manquais d’oublier.
Il fallut le calme appesanti, l’usure des bavardages courtois, des rebonds étourdissants du langage pour que me vînt le besoin de piocher dans la réserve, dans le fond timide, muet de mes cacophonies préférées – une courte pause, un silence où chacun puisait un peu d’inspiration dans son verre, laissait traîner ses regards au hasard, au voisinage, au romantisme, au soir. Le sujet préparé, la dissertation, l’analyse comparée conçue de bancs en bancs touchait à la différence entre le Crépuscule des dieux et Tristan et Iseult, à ma préférence, mes préférences rassemblées pour le premier opéra cité, cette conclusion. Somme de préférences morales – couple fidèle, idyllique, joyeux, séparé, trompé par la fausseté, la ruse, non pas consumé par la passion, union mystique rédemptrice, réparatrice, finale, glorieuse, héroïque, tragiquement héroïque –, préférences chromatiques – l’accord parfait des nuances, de l’orchestration, des voix, du rythme, la maîtrise musicale, la hauteur musicale pleine qui amplifiait, exprimait, surlignait mieux encore que le texte la profondeur, l’ardeur, l’intensité des enjeux, des détresses, des morts –, préférences scénaristiques – prologue judicieux, exposition et complétude du méchant, un nœud amoureux plus tragique, drastique, complexe et évolutif que l’ondoiement langoureux de la torture sensuelle auto-inoculée, un philtre plus terrible, plus vilain, les possessions physiques, l’orgueil, la fierté, la sagesse turpide, la convoitise, le pouvoir, la haine tenace, pointilleuse, la naïveté, l’humour, la trahison –, préférences philosophiques – amour rédempteur, la résolution tragique mais positive, immortelle, brasier, lumière d’un idéal amoureux, la force de Brunehilde, l’immense beauté morale de la Valkyrie dépouillée –, et même une préférence musicale pour le duo conjugal du prologue, la scène du serment criminel, pour la réapparition des filles du Rhin, la marche funèbre, et cette fin phénoménale, l’accord de la rédemption.
Elle comprenait, acceptait mes préférences sans opposition, s’accusait de moins bien connaître l’œuvre, acceptait mes préférences dans le silence réfléchi de sa moue dubitative, enfantine, un peu vexée – reflet de ses réflexions, du combat, du choc des arguments, des goûts, des intuitions, de son repli instinctif et intellectuel dans ses préférences. Elle souriait parfois aux révélations que suggéraient mes exemples, mes enthousiasmes mais s’en tenait à son amour pour l’unicité chromatique, resserrée, l’intensité, la dangerosité sensuelle, la fonte totale, la noyade dans cet univers, cette ambiance passionnelle, renfermée, aveugle, cet hommage aux flammes aveugles, aveuglantes du désir le plus irrépressible, le chant des amours interdites, du mythe renouvelé, réinventé, la résurrection de ce mythe fatal, plus précieux, plus intime, proche, poignant que les réveils philosophiques rhénans – une œuvre plus cutanée, destructrice, mortuaire, paradoxale (la beauté seule, la beauté plastique de la musique, empêchant toute appréhension logique, directe des intentions, des dessous, comme le mythe qui cachait son idéalisme à rebours sous les exploits, les jeux, un humour, une surenchère, le point de vue ; déjà une construction géniale et fondamentale). Mademoiselle épousait tous les décadentismes.
Lundi 27 juillet 2020 :
Discussion surprenante – surpris au retour de baignade, au milieu des préparatifs du farniente obséquieux, maquillé, au milieu de l’interminable simulacre –, surprenamment amusante, aimable, volubile avec un collègue oublié, évacué des souvenirs – combien était-ils ? – par l’inactivité, la distance, l’occultation réglementaire. Revigoré par un mois de juillet clairsemé d’astuces, d’économies administratives, de bains de soleil, de visites familiales et amicales, il planifiait son retour progressif, programmatique sur les bancs du télétravail, profitant à plein de ses largesses. Nous échangeâmes prudemment d’abord, puis sans frein, sans frilosité, nos paresseuses gloires, nos exploits décomplexés, nos profits sociaux – il dut applaudir la non pose du lundi treize juillet, indétrônable insulte. Il avait fait acte de présence depuis sa voiture, le train, dans les gares, en refuge de montagne, au bord de la plage, depuis des terrasses de café, depuis le fond de son lit, depuis les canapés des amis, la piscine, le terrain de pétanque. Il s’inquiétait avec force argument et détails de l’avenir de nos postes, considérant l’apaisement de la demande, le réel désintérêt chronique, l’évidente inutilité de son emploi, la dissymétrie loufoque de son régime – abattre quelque travail, ronger son frein, hasarder des réunions vides comme des églises. Un observateur alerte et logique conclurait inévitablement à la redondance des postes, au rétrécissement des effectifs si peu effectifs... Il désamorça ensuite sa morosité théorique, la morosité imaginée d’un type rentrant d’un mois de vacances – Monsieur privilégiait toujours le mois de juillet, par tradition, par calcul, par tradition renforcée par les statistiques, les impressions, les plaisirs ? Attendre la rentrée, les réactivations, les sursauts, les réveils de ce monde grippé par l’expectative, heureux de consommer ses vacances surveillées, attendre le réveil hiérarchique, évaluer les saturations mentales, réelles de certains collègues bavards, composer avec les innovations, les prouesses gouvernementales, avec les recommandations changeantes, avec les vagues. Un gars bien raisonnable, rassuré par sa raison, domestiqué, avare de jours chômés, ingénieux du nombril, microrévolté comptable dont l’ironie et l’outrecuidance ne servaient qu’à gonfler sa fierté d’incurable pétochard – un vieux prématuré, un rentier nullipare jaloux de ses divertissements.
Il y eut une réunion durant laquelle j’essayai de retracer le parcours émotif, sensoriel, nerveux de la beauté féminine, de son apparition, de sa désirabilité, de sa consommation dans le corps et l’esprit – il suffisait d’assourdir l’incorrigible fatuité collégiale, d’arborer une posture contemplative, auguste, biéreuse et d’ausculter discrètement, avec sérieux, objectivité, la foule précipitée naviguant en quête de menus alléchants, d’une place sur la plage, en quête d’achats, de paysages, etc. Seule la vue jouait un rôle déterminant – impossible de toucher, d’entendre, de lécher, croquer, renifler les dames et demoiselles qui défilaient sous mes lunettes – décence, timidité, loi, police, renommée, honte, normalité, etc. Phénomène visuel, photographique, pictural, cinématographique, architectural, sculptural, médical et biologique dans une moindre mesure. Phénomène spontané, vif, que l’œil transmettait en un éclair (apparition, lumière, dévoilement, choc, etc.) et que le cerveau, l’intérêt, la volonté, par relais, se chargeaient d’analyser plus complètement selon une étude pressée par l’éphémère. L’harmonie visuelle, physique, plastique, corporelle fascinait, tirait les premières balles mais bien vite la recherche du particulier, des particularités, de la personnalité, du mémorable réclamait des détails tangibles, des détails où fixer l’imagination enclenchée d’instinct, trace, filon, minerai d’où fleurissait un récit passablement identique, irréel, banal, scripté, ajusté aux variations observées : il ne s’agissait pas de désir mais déjà d’un plaisir complètement rentré, un miel, du sucre, une volupté flottante, la danse, le charme, l’échange, le rituel, la parole, la possession toute onirique, abstraite, cérémonieuse, une vie déroulée, des possibilités, des besoins enfantins, invariablement ancrés, immobiles, idéaux, encore suridéalisés par les déconvenues, les pratiques, le spleen, la solitude, le silence, la publicité, les arts, l’amalgame, le rêve, le fantasme. La belle femme c’était l’idéal en mouvement, la résurgence de l’idéal, de la prostration enfantine, adolescente, l’impossible, le lointain, la pâmoison gratuite, rigoureusement innocente, légèrement peccamineuse, l’abandon, la jouvence épisodique, l’oubli de la sinistre désagrégation personnelle, globale. A noter que la tâche rendait particulièrement furieux puisque la quasi-totalité des sujets expérimentaux exhibaient une muselière de fortune, rongeaient l’harmonie, défiguraient l’harmonie de leur visage – donnée essentielle, rédhibitoire – sous les obligations perverses, plastifiées, vulgaires, communistes. A noter une tendance à la désobéissance des moins de trente ans, environ – une tendance, un risque, un sursis.
Apparition soudaine, un vrai choc, surprise déboussolante, déboussolant mon indolent début d’ivresse – une lenteur, une léthargie, une lourdeur physiologique m’empêcha de discerner, de m’intéresser à la silhouette, au corps d’Ondine qui venait de se ficher dans un coin périphérique de mon regard embué, abîmé dans des pensées, des digressions percluses celles-là. Elle attendait une reconnaissance, un salut, une invitation dans une robe inconnue, proportionnée aux chaleureuses poussées de la température, aux délices prodiguées par le feu apollinien – dure à décrire mais frappante par son exotisme : fresque souple, argentée, cuivrée de falbalas, d’arabesques reliées par une voile, une étoffe transparente, fine, frôlant l’indécence, indécence que je cherchais à démasquer avec un acharnement rapide, une curiosité réveillée, une certaine ironie mais qui se révélait n’être qu’une élégance étudiée, estivale, même pas provocante, toute légère, ouvragée, organisée pour éblouir ; une robe marron, beige, brillante, scintillante, tapissée qui révélait – du moins y prêtai-je attention concomitamment – l’éclat mat de son corps bruni par les semaines littorales, uniformément bruni, dans la limite idyllique de sa blondeur nouée en grosse tresse circulaire, en couronne. Façon très pertinente d’étourdir l’ébriété, d’effacer les observations, de rappeler sa réalité, de raviver les saveurs d’un abandon réel dans la berceuse de la beauté connue, bavarde, cordiale, exaltée.
Mardi 28 juillet 2020 :
Temps frais, ponctuellement arrosé par une voûte menaçante, assouvissant ses menaces, par touche, par jeu, crachant de ridicules punitions, des bruines comiques, faiblardes, ratatinées, vite séchées par les nettoyages concertés de la bise et du rayonnement intermittent – cependant, plus de robe à arabesques.
Apparaissaient de nouvelles pancartes, avertissements, ordres, lois : de nombreux commerces, les plus gros pour commencer – épiceries, supermarchés, chaînes de fringues – stipulaient par des écriteaux impolis, rudes, vitupérants, souvent identiques, copiés sur quelque recommandation pyramidale, soufflés par quelque oracle décomposé, que la clientèle, le consommateur ne pouvait plus dépenser qu’à la condition de porter un masque – comme un voleur. Il s’avérait que personne ne les contraignait, si ce n’était la pesanteur, la masse entropique, grelottante, fiévreuse, la vague du commentaire, du nombre, des alertes, des pleurs, des acceptations, des obéissances. Concours, épidémies de prudes, vitrines désolées affichant leur désapprobation, leur exclusion comme une évidence, l’évidence que chaque Français – quoi ?! – obéirait sans réfléchir, sans une pensée, d’un geste docile, déjà répété mille fois, geste indolore, myotatique déjà, décervelé, nerveux comme une démangeaison, fébrile, savant, moraliste, rassurant – et dire qu’une tranche de plastique suffisait à éblouir tout un pays de merdeux poltrons froussards ; une couche mentale, psychique.
L’innocent débile de ma sorte – en trop bonne santé, trop jeune, trop solitaire, trop libre – devait renoncer, par principe, à l’achat de mes futurs petits-déjeuners, seuls repas qui ne s’additionnaient pas encore à l’ardoise, que j’engloutissais sereinement dès le lever, avant la baignade, le travail en terrasse.
Travail en terrasse qui consistait à patienter, écouteurs aux oreilles, bière à la main, à laisser divaguer le regard, la pensée par-dessus le reflet informatique des inactivités engluées, à scruter la démarche des passants, à humer les variations climatiques, à jauger la délicatesse des luminosités, le bourdonnement humain, la vieillesse d’une façade, l’aimable grossièreté d’une gouttière, l’équilibre, la solidité d’un muret de pierres, le lent manège d’un nuage compact, élégant, rabattu par les vents, par les conflits d’altitude , dirigé vers d’autres plages, à étirer des pensées, des brouillons difformes, des résurgences, à exhumer des discussions, des arguments, à les déplier, les coudre, les brûler dans le recueillement provoqué par le travail en terrasse, au grand public, ensuqué par la boisson et l’isolation phonique. Théâtre abstrait, improvisé, documentaire, véridique, contemporain, instructif, sublime de banalité, reposant, joyeux.
A l’ombre du parasol, des observations, du délire, de l’inflammation, du naufrage dans mes remugles, apparaissaient une pelote avec laquelle jouer, tâtonner : le désir de sensualité, de possession physique et le désir opposé d’abstinence, de chasteté, de pureté usaient de forces semblables, usaient de murmures, de cris, de triomphes, d’arguments similaires dans leur lutte intestine, neuronale, hormonale, morale, spirituelle. L’un et l’autre surgissaient, grondaient, soulevaient un fatras imaginatif idyllique, conceptuel, scénarisé, s’infiltraient, giclaient dans le baratin des réflexions moins intimes et l’un ou l’autre dominait un temps, le temps d’un fantasme, d’un idéal le champ des batailles quotidiennes. Surgissement provoqué par l’extérieur, par les sens ou par le dérapage idéel, la sortie de route du discours cérébral – propulsé par l’apparition d’un minois ou par le souvenir d’un minois (surtout celui d’Ondine) –, surgissement dosé, modelé selon l’humeur, l’activité, la fraîcheur, l’acuité, la qualité, la stase, la rage, etc. du jour. A la chasteté, à la sensualité – c’était selon, mais toujours très radical ; une éternelle lutte entre Tristan et Perceval. Au cerveau, à l’esprit, aux nuances d’émousser le phénomène, d’épuiser tel filon, telle vulgarité, telle incongruité, de tracer dans l’imaginaire un biais, un sentier moins farfelu, dramatique, romanesque, d’analyser ces voluptés – la volupté, le plaisir de désirer la pureté comme la débauche. Tout – à la mesure du sujet – paraissait absolument spirituel, le corps étant relégué, enfoui aux molles répercussions, subissant l’extase parfaitement stimulée, communiquée par l’intelligence. Seul l’esprit, au-dessus, de haut, au mépris du calme, de la torpeur corporelle, s’énervait, persistait, générait l’imagerie, répétait les images, les lieux communs sentimentaux dont il s’enivrait. Domestiqué, bêtement bestial, le corps servait d’exutoire au tortionnaire, au torturé, d’extincteur barbare, musculeux, frénétique, flasque des plus maigres satisfactions – échauffement sanguin, humidité – aux plus intenses – orgasme, cris, rires, larmes, douleurs. Concurrence géographique des désirs ennemis ; de l’excitation du plaisir, du désir provoqué par le désir de chasteté...
Retour du soleil vespéral, encore une fois, obligeant Ondine à froncer les yeux afin de maintenir une sérieuse – en apparence du moins – contemplation, maintenue, alimentée, absorbée par l’immuable variation des soirs luziens, des vagues luziennes, des dessins nuageux, des réverbérations, des vols de mouettes ou goélands – yeux fixes, plissés, à l’équilibre, à l’entrebâillement idéal compte-tenu des provocations du monde. Un sérieux avéré, absent, sincère, enfoui dans deux mains immobiles, corbeilles immobiles, binôme complémentaire, maintenant la stature, la majesté de ce visage muet, alerte, de ce chignon dressé, gradient de blondeur – les racines tirées vers la spirale entortillée de mèches et pointes voletant –, un sérieux muet qui imposait éloquemment ces deux fois quatre doigts, qui cachait deux pouces soutenant l’ossature du menton, de la mâchoire – environ, supposément –, permettait d’examiner deux mains figées dans leur fixité utile, architecturale, non pas inactives mais inertes par équilibres des forces, inagitées. Quatre paires de longs doigts entretenus, peaufinés, bronzés, plus que le visage, posés sur la peau des joues marquant son élasticité, brillants par leur bout opalescent, luisant, carapacé, taillé – l’ongle –, des paquets de ridules noueuses assemblaient les phalanges – à deviner sous la droiture, la pureté, la délicate épaisseur, finesse de la peau enrobant le doigt, puzzle des carpiens et métacarpiens plus dur à deviner encore sous le dos velouté de la main. La main était un puzzle de muscles et d’os, de tendons, une puissance développée, concentrée, raffinée, une litote, un des propres de l’homme, l’outil primal, premier, l’arme du langage – parole d’écrivain.
Longueur des doigts à comparer, motivant mon intervention, mon irruption dans l’endormissement sculptural des mains d’Ondine. La main permettait, par agilité, par action inconsciente, mécanique, électronique, imperceptible du cerveau de saisir, de manier – littéralement –, manipuler, de forcer, de contraindre, etc., de jouer avec la main d’autrui – faiblesse frappante de la main d’une femme (même grande, bâtie, tonique) directement comparée à celle d’un homme (même tertiaire) – pour en comparer les proportions, les qualités, les forces, les évidences. A noter qu’il était aisé d’étudier personnellement cet organe, extrémité du bras, sous toutes les coutures, toutes les torsions qu’admettait sa souplesse – évidente supériorité féminine, palpable –, pas besoin de miroir, peu de narcissisme engagé, notre main s’imposant très humblement, très fidèlement à notre vue. Par application, plaquage antagoniste de nos deux mains réflexives, je provoquais un certain étonnement : ma main était minuscule – une menotte, donc. Elle ne dominait que par la largeur de sa paume, son aspect plus compact, sa force plus concentrée, ferme – paume et peau moins élastiques, moins douces – et elle brillait – sourire, rire hypocoristiques d’Ondine – par son allure courtaude, sèche, plus squelettique (pas de velouté nivelant les mécanismes, les rouages souterrains, sous-cutanés, les puissances souterraines). On remarquait généralement les mochetés, les défauts d’une main : ongles en forme de serre, courbés, rabattus, cauchemardesques, ongles rongés, peau, pulpe rongées, anomalies, grosseurs, boudins, etc. La main agitée, libérée troublait l’analyse par sa prestance, sa mobilité, son activité constante, voulue ou non : soutien oratoire, gestes nerveux, gestes d’impatience, gestes rythmiques... Chacune de ses faces semblaient ignorer, mépriser l’autre, mettre un point d’honneur à se différencier. La paume opposait les rides au velouté, l’aspect glabre, aux poils, au duvet, les plissures diamétrales, franches aux ridules noueuses, une certaine moiteur à une certaine sécheresse – toutes deux modulables par divers traitements, attentions, soins.
Le jeu de la main, le délire, l’effusion, l’instabilité de la main la voyait se métamorphoser constamment, frémir ou hurler – un poing, une caresse, un doigt levé, le calme plat, la relâche vague, la préhension, le peigne, le grattoir, l’utile, l’indispensable, le rêveur, l’indolent.
Je notais une petite difformité, une excroissance, une marque, un stigmate à la dernière phalange du majeur droit – le siège du stylo, évidemment, de l’indispensable complice des élèves. Et moi, pourquoi l’avais-je encore ? Indélébilité, et le goût d’écrire – je lui présentais le carnet sorti de mon sac à dos où j’aimais consigner les tâches qu’exigeaient mon emploi, où j’aimais oublier une panoplie d’obligations, de travaux, de préparatifs (du simple mot, d’un simple horaire au pavé explicatif, pour plus tard) ; je ne lui présentais pas les autres.
Mercredi 29 juillet 2020 :
Journée beaucoup trop solitaire et biéreuse, repliée sur ses réflexions, ses emballements poussifs, ses digestions lentes, essaim cérébral dont les piqûres grattaient la même obsession. Bercé par le fond des verres, par l’outrecuidante nonchalance du jour, j’ouvrais des parenthèses, fouillais mollement leurs courbes, leurs promesses, leurs espoirs chimériques, ruminais des pensées étagées, des sous-sols abandonnés, vétustes à la poussière encore secouée par les irruptions de la veille, où me précipitait ma paresse analytique. Chaque regard involontaire, le moindre égarement de l’attention, le fil des minutes égarées cousait des entrelacs vaseux, des pétillements du bocal – le bocal mental épousait les formes de la belle femme, infatigable masure vitreuse imprimant ses langueurs, ses digressions inefficaces sur les réalités, jaunissant le décompte aéré du vide insoluble de ces éternelles vacances : vacance du travail, vacance géographique, sociale, vacance du mérite, vacance par anomie. Confort loisible, enfoui dans l’imitation synthétique de loisirs, dans le bruit des activités, confort facile, conditionné, surveillé, codifié par l’improvisation légale, l’improvisation entrepreneuriale, confort jugulé, macéré par la digestion obsessionnelle d’un cerveau vain, traître à ses potentialités, ses rêves, ratiocinant l’idéal banal, le fantasme commun, le lieu commun des existences, l’irréalité, le refuge farfelu, l’imagination de bout de chandelle, imagination chevrotant des approximations, des délires, des théories, une délégation de lamentations désireuses, voraces, fébriles, une décoction opiacée, le métronome de la brume spleenétique. Le désespoir, la déshérence, l’indifférence, l’insatisfaction, l’harmonie des aigreurs inhibaient l’existence sous l’effusion et le simulacre, résorbaient le chagrin dans un goutte-à-goutte quasi-alimentaire – le pain quotidien de l’ennui, l’âme vague, pourrie. L’hémophilie perpétuait sa grimace blasée, ses douceurs abêtissantes, sucrées, ses mensonges inaboutis, inassouvis, ses faux plaisirs, ses interruptions, son épilepsie immobile. Superposer, essayer de superposer le caractère, la présence, l’essence d’un être connu, miré condamnait encore aux élucubrations aux cris des ombres, aux excroissances de l’inconnu, du soupçon, aux retours des fantaisies, des perversions – chastes ou caverneuses. Tempête en bocal, nuages roses, jaunes, pluies, lueurs, réalisme, romantisme, tragi-comédie en bocal vitreux, une éternité de tempêtes en bocal vitreux. Opposition diamétrale, manichéenne, substantielle avec le phénomène réel. Réalité de la femme présente, assise, mobile, verbale, mystérieuse, méconnue, dangereuse, adorable, enthousiaste, dévoilant son imparable altérité sous un babil coloré, dévoilant sa vitalité, ranimant des braises de virilité, les syndromes, les espérances conjugales, d’unité – les derniers espoirs d’unité, des derniers restes laissés par le dégoût, la discorde, l’inhumanité ingéniée, grise, stérile, colérique, amorphe, difforme, cancérigène. La réalité de la femme, de cette femme – Ondine – amarrait l’errance à une bouée, suspendait l’agonie, l’hémophilie à quelque quai brumeux, déroulait l’aventure d’un continent inexploré, sauvage, piégeur, indocile, poli, charmant, imprévisible, paré dans ses abords, son extériorité, sa devanture, suspendait l’agonie à l’espoir de la partager, de la chérir, de la vaincre en tandem, d’en extirper l’enfance, l’enfant, irréalité ou réalité atavique, futur atavique, automatique, final des visions, suspendait l’agonie à l’espoir de la paix – mot encore plus assourdi que liberté, réduit à sa nuance la plus rétrécie, oublié, incompris car inefficace, inopérant, inutilisable, insultant, odieux, radical.
Quelques heures d’apaisement, de paix : les yeux plus gris-que-la-mer, les gorgées de bière empruntées, la complicité sans orgueil, le conseil souriant, le déballage, la gymnastique, l’intelligence des souvenirs, des œuvres, des idées, des illuminations projetées sans économie, concurrence, ou calcul, les rétributions cordiales, amicales, crépusculaires, la concorde sans emphase, sans débordement, les débordements de la paix dans la nuit, la marée haute de la paix, la conservation de la paix après la déchirure peinée, l’au revoir, l’épuisement, la vidange de la paix – pourvu que le sommeil nous gagnât, nous protégeât encore des agressions fantomatiques.


