Déshérence
Vingt-deuxième semaine
Jeudi 16 juillet 2020 :
Fidèle à mon improvisation, à ma parole, au rendez-vous, au travail, aux vacances, à la provocation non sue, à la marque de la bière, au serveur qui ne me reconnut pas, je débarquai et m’attablai à neuf heures tapantes.
Un type en crocs blanches, dégoûtantes de taches graisseuses, plus généralement noirâtres, barbouillées, charbonnées que blanches, vint prendre ma commande et s’enquérir de ma présence si matinale, si inhabituelle (un jeune homme inconnu au milieu de vieux thalassocrates retraités). Je maugréais mes explications et maugréer, la forme bien plus que le fond de mon discours, subjugua ce qui était le patron des lieux – quadragénaire tassé, t-shirt blanc non-taché, pas encore grisé, noirci, torchon sur l’épaule pour essayer les tables, cheveux cendrés. Il s’attabla, me tendit une cigarette que je fumai par obéissance, pour ne pas déplaire à cet acariâtre soudainement échaudé : mesures délétères, catastrophes économiques, prophétisme apocalyptique rapporté à son malheur de restaurateur maltraité par l’égalitarisme outrancier – je traduisais son ire, sa complicité hargneuse, acide et amère. Il finit deux cigarettes et s’en retourna à ses occupations ; tour à tour amère ou grognon, il traitait la clientèle avec indifférence, mépris ou amicalité, au hasard, au petit bonheur.
Elle avait les yeux plus gris que bleus. Il fallait partir du centre. La pupille était noire, évidemment, siège de l’attention, de la fixité, du flou, de l’intention, de l’écoute, de la méditation du regard, du sens ; sa dilatation, son ouverture dépendait complètement, fraternellement, conséquemment ou causalement de celle de l’iris pour le mécanisme, dépendait des luminosités, de chimies, changeait imperceptiblement mais machinalement, au micron près, selon le survol d’un nuage, le repli des paupières, l’incidence du jour, la violence des réflexions lumineuses, selon le port de lunettes, selon la protection d’une main, d’une visière ; simple variation de la surface noire absorbante, virevoltante ou anesthésiée, témoin de l’intelligence, de la concentration, du désir, du mépris, de l’électricité des sentiments, des émotions en général – tempête dans un disque noir, variable, globalement petit, parfois étrangement infime, rétréci, étrangement large, dilaté, jouant des coudes dans l’iris. Qu’elle avait donc gris, non pas bleu – impression hâtive, comme attendue, espérée, voulue par le reste du corps, mais légèrement bleuté, moins que la mer, que la baie à portée de coup d’œil, iris moucheté de stries, illusions de rayons concentriques, iris illusion d’étoile, d’astre, iris siège de la clarté, de la luminosité, de l’intensité et de la profondeur du regard, membrane rayonnante d’ardeur, d’étincelles communiquant son électricité à la pupille, siège de l’expressivité nuancé par sa dimension ponctuelle, clarifié ou assombri par l’environnement, cerclé par une ceinture, une membrane, un périmètre plus obscure, contrasté, foncé, harmonieusement contrasté, harmonieux sillon clôturant les entités contradictoires, conflictuelles : l’île, l’étoile, la planète, le disque unique, individuel, personnel, intime, puits où boire l’intime, le secret, interface où le nerveux, le sanguin puisait dans le cérébral, l’intellectuel, le spirituel, puits des transfusions, des alchimies miraculeuses, l’île, l’étoile flottant dans le corps vitré, le globe blanc, banal, commun, entièrement blanc sur sa face visible, rendu visible par l’entrebâillement des paupières, rougi par le réseau capillaire, sanguin à l’interface des paupières, rougi par la friction, l’entretien des muqueuses. Ce gros – relativement – globe blanc rappelait le rôle du blanc d’œuf (osmose, nourriture, support, laiteux), l’œil se comparant à un œuf au plat, plus beau, intéressant, mystérieux, disert, différemment appétissant, moins plat puisque solide, sphérique, surtout s’il était globuleux (pas comme l’objet de notre étude, prototype d’une perfection oculaire plus grise que bleue). Ce gros globe blanc – en apparence – constituait le milieu (physico-chimique), la matrice, son support, sa toile, son assise matérielle – tout l’inverse de la pupille, qui semblait consommer, consumer l’œil tout en projetant le regard. Ce globe blanc, somme toute – tic de langage d’Ondine – réussi, acceptable, méritoire dans la mesure où il permettait, fournissait les délices irisées (gris-bleus), cachait sa laideur sanguinolente sous les judicieuses paupières. Aimables paupières qui informaient l’œil, la beauté de l’œil (imaginer la répulsion, l’horreur provoquées par un œil extirpé de son antre, son absurdité), aimables paupières (paire complémentaire, généralement séparée par l’œil, duo orphelin désireux de s’éprendre un instant – clignement – ou longuement – concentration, sommeil) protectrices, humidificatrices, sécrétrices des larmes, d’une si forte manifestation qui sortait du champ de notre étude (absence heureuse du sujet), aimables paupières configurant la beauté selon leurs courbures complémentaires, selon l’assemblage de deux virgules touffues d’un liseré de cils, nouvel ingrédient informant mais d’apparat, agent de contraste incrusté de petits poils courbes de taille variable (courts et clairsemés le long du liseré inférieur, des extrémités des deux liserés, plus longs et touffus au centre des liserés – du supérieur notamment), d’une couleur perçue comme plus sombre que celle des cheveux, sans doute par contraste, et surtout par maquillage, par noircissement technique et étudié. On observait rarement l’intérieur des deux virgules (structure fibreuse et vascularisée, rouge, innervée). Leur élasticité, leur mouvement était poétiquement conjugué par le nerf sympathique, et quelques autres, et leur fusion intérieure, dirigée vers le nez formait la caroncule – mot très moche, mais floral – non moins décisive quant à la beauté de l’œil (deux grandes virgules régulières, complémentaires, habillées d’un liseré d’apparat, méticuleusement jointes par un creux pointu ; forme de goutte oblique, horizontale, gonflée en sa poche supérieure, s’épuisant par la pointe). Les aimables paupières, non contentes d’informer la beauté de l’œil, corroboraient l’expressivité, la décuplaient, leur matière élastique, maniable, innervée trahissant, plus qu’il ne fallait parfois, autant qu’il le fallait d’autres, les agitations du cerveau, du cœur, de l’âme (selon le matérialisme de l’observateur). Détachés mais non pas indifférents, les sourcils complétaient le tableau, l’œuf au plat, la goutte d’eau malgré leur non appartenance factuelle, physiologique à l’objet oculaire. Comme les cils, dont ils copiaient le sens pour le préciser, c’étaient des poils, longs, épais à ce qui paraissait être la source, la naissance de leur trajectoire, allant en se rétrécissant au fil de leur dessin, de leur dessein – un arc plus ou moins bombé, éloquent, large, épais, pointu, charmant, broussailleux, peigné, net, étendu, compact, tombant, aérien, etc. Détachés mais non pas indifférents, ils intervenaient aussi – peut-être pas également aux paupières – dans la manifestation de la beauté de l’œil et du regard ; ils participaient aussi à l’expressivité par quelques rouages musculo-nerveux. On les fronçait, on sourcillait, on les levait au ciel, ils frémissaient, etc. Ondine les avait épais, surtout au sommet de l’arcade, et leur pointe s’étiolait lentement, frissonnait presque jusqu’à ses cheveux qui couvraient les tempes et s’avançaient sur les côtés inférieurs du front, en douce.
L’œil était une goutte horizontale et habitée, ceinte par deux virgules élégantes, liserées, coiffées d’une haie imitant la naissance des cheveux. Les paupières en assuraient premièrement la beauté, ou la laideur ; les sourcils la ponctuaient et l’iris la colorait. La combinaison des éléments, le bonheur de cette combinaison établissait la beauté, la laideur, la banalité, la joliesse, l’originalité, l’expressivité de l’œil. Il fallait considérer la parité oculaire (les yeux) – symétrie ou asymétrie, disposition –, et les éventuelles perturbations physiques – forte myopie, strabisme, cernes, grain de beauté, rides, peau des paupières, etc. Je notais que les deux paupières supérieures d’Ondine dessinaient un pli, un sillon engendré par la géométrie de l’arcade qui contournait, redoublait et soulignait gentiment la virgule liserée supérieure. Loin d’induire une perturbation, la parenthèse affirmait l’œil et sublimait une certaine hauteur, voire une noblesse de l’arrondi de son arcade – noblesse jaillissante, spontanée, physique, morale, à justifier, à mériter.
Et dans ce dessin, ces courbes imbriquées, brillait le reflet vitreux, opalin de l’œil, miroitement de surface, d’interface entre le globe et la rosée lacrymale, souvent décorrélé du regard, de l’intention, sujet aux géographies solaires, aux éclairages, aux entrebâillements des paupières. Reflet blanchâtre et lumineux stagnant sur l’iris, vibrant, ondulant à peine à la surface de l’iris, caressant d’une rondeur opalescente, luisante la profondeur insondable, sondée, bue, miroitée, comme décuplée de la pupille ; agent de contraste, cette luminescence froide, involontaire, animait l’intentionnalité, la mélancolie, le pétillement, l’humour, le rire, le mépris, la colère, la joie (beaucoup d’etcetera) du regard, de l’œil, de son frémissement, de sa pesanteur. Que serait un regard, un œil sans reflet, un regard mat, dépoli, sec, mort ?
Reflet complétant, allégeant la complétude de l’organe, du système oculaire, complétude sublimant ou condamnant les différents éléments assemblés et décrits, décomposés, recomposés par la possibilité infinie des yeux, par l’infinie possibilité des beautés oculaires, des laideurs oculaires, complétude bien difficile à capter d’instinct, à expliciter rigoureusement sans poncif. Les comparaisons, même flatteuses, souffraient de leur inadéquate maladresse : Ondine n’avait pas des yeux de biche, ses yeux ne formaient pas des amandes car ils étaient grands, ouverts, d’autres comparaisons animales peinaient à convaincre : largeur, omniprésence d’un iris trop coloré, souvent moins nuancé, de l’iris moins irisé justement, moins strié, plus profond et angoissant, pupilles étranges, fendues, minuscules, bestiales, en somme. A l’évidence les yeux, le regard d’Ondine n’étaient pas bestiaux. Il en fallait des mots pour identifier, caractériser des yeux qui nous laissaient sans voix, qui ne faisaient qu’adoucir notre intelligence, notre quotidien... Il en fallait des combinaisons, des prostrations silencieuses pour saisir, photographier, imprimer, admirer la noblesse, la profondeur mélancolique, la jovialité active, la prudence douce, la sagacité délurée qu’ils reflétaient constamment, à petite dose, au bonheur de leur cible, au hasard des contemplations, des sourires. Des mots pour approcher leur beauté confondante, plus grise que bleue.
Ses yeux s’étaient déjà ouverts à la lumière, et ne s’y étaient pas encore fermés ; ils pétillaient, souriaient, pensaient à la lumière déclinante d’un soir luzien. Elle n’avait pas la vulgarité de me faire de l’œil, elle n’avait aucuns sous-entendus à cacher, ni de raisons de m’en faire de gros ; elle m’aurait plutôt suivi les yeux fermés si en un clin d’œil elle ne m’avait quitté, pour cause de dîner familial, de léger retard, conventionnel, non trop répréhensible, réprimandé, et ainsi m’obliger à cesser de la dévorer des yeux – chose qu’elle ne remarquait pas, ou dont elle ne se formalisait pas, ou qui lui plaisait sans rien en dire. Fraîche comme ses yeux, elle s’éloigna d’un pas calmement pressé, me faisant une dernière fois les yeux doux pour signifier un départ joliment peiné, pour s’excuser de cet abandon, pour embaumer ma circonspection compréhensive mais déçue ; après avoir bu à l’œil – un café, une citronnade et quelques gorgées de bière volées.
Je rentrai par maints détours pensifs ; j’avais envie de lire.
Vendredi 17 juillet 2020 :
Combien de temps allais-je rester là ? – en vacances, en télétravail à Saint-Jean. Je l’ignorais ; le plus longtemps possible, selon une somme de possibilités nébuleuses voire inconnues, inconcevables. Comptais-je m’attabler tous les matins à ce bureau – première rangée au fond à droite en sortant par la porte – tous les matins pendant cette durée indéterminée ? Certainement, maintenant qu’il le disait, la question prenait une ampleur prodigieuse. Il me créait donc une ardoise, honneur affable, invitation et reconnaissance suprêmes, idéales, romanesques, cinématographiques, considérées comme irréelles, emphatiques, inventées jusqu’à cette matinée décisive.
Pensée biéreuse – télétravailler un vendredi dix-sept juillet relevait du supplice ; Sisyphe sans pierre à rouler – : les gens, la foule des gens était bien plus belle le matin, moins brouillonne, plus nette dans ses intentions – les restaurateurs balayaient les terrasses, dressaient les tables, harnachaient les parasols, dessinaient la concurrence de plats du jour, respiraient leur quiétude quotidienne ; les indigènes bronzés, pressés, indifférents mais joviaux, rassérénés par la tranquillité de l’ascension solaire par-dessus le front de mer, par-dessus la ville ; les touristes les mieux nantis, les plus proches sortant de leurs cachettes délimitées, sortant de partout avec un reste d’élégance.
Pas encore précipités, entassés, non embouteillés, non raccourcis, brûlés, roussis par les abêtissements de circonstance – suinter dans les parcours scriptés, comme des objets informatiques –, les touristes matinaux dodelinaient comme des électrons libres, premières frictions, premières agitations, premiers soubresauts du circuit électro-informatique. Peu de maillots de bains, des vœux de distinction, une préciosité contre la fraîcheur stable, onctueuse, une nonchalance, un flegme silencieux.
La pandémie se rappelait à moi, non pas dans sa dangerosité, ses symptômes essentiels mais son exubérance visible, humaine, grégaire, irréfléchie, morale, sa contagiosité au-delà du maladif : de mon poste de non-travail, j’observais croître une queue d’humanoïdes patients, subissant avec calme et religiosité l’alternance, les dialogues entre la pluie et le soleil, une queue de cobayes tout empressés – très lentement empressés –, d’ajouter leurs statistiques au décompte journalier, journalistique. Ne menions-nous plus qu’une guerre chiffrée ? Inflation des chiffres, terreur des vagues de chiffres, d’astronomie, de prophétie chiffrées ; pleurs et larmes, rages étatiques aux vues de l’inflation, de la croissance des cas, des chutes, des échecs de cette populace revêche, paillarde, trop réticente, trop relâchée par le bonheur estival, l’illusion estivale ; pleurs et larmes, rages étatiques provoquées par l’inflation des tests eux-mêmes, par l’inflation mécanique, automatique, logique et relative du danger... Inflation, exubérance, variété, uniformité des masques – quid des pénuries tapagées ? – dont s’attifait environ une moitié du cheptel, quels que fussent la marée, l’ensoleillement, l’énergie de la brise, le lieu, la promiscuité humaine. On muselait ses enfants sur la plage, on rajustait le bâillon entre deux bouchées de sandwich, on batifolait tristement – le masque attristait automatiquement le visage (manque de l’aspect « remontant » du bas du visage) – le long des quais secoués de vent atlante, savoureux, béni ; de l’art de refuser les bénédictions par crédulité, par peur, par obéissance, par surdité. A quoi servaient les frontons si ce n’était de confiture à des pourceaux ? pourceaux au groin frileux.
Le soir, il y eut Ondine revenue d’une longue promenade et d’un long jardinage avec ses cadettes, heureusement déléguée en ville par quelque emplette.
Samedi 18 juillet 2020 :
Que faire d’un jour aussi vain, dont le seul horizon était la quotidienne promesse de dégourdir mon spleen au contact enchanteur de ma tortionnaire ? – prison de télétravail à ciel ouvert, changeant, vaporeux.
J’intronisai une première baignade aurorale – l’ombre du front de mer repliait son règne affirmatif de la plage, plage tamisée, nettoyée, ratissée, souriante, impeccable, coiffée, peignée, parée pour l’agglutinement. Presque seul – quelques acharnés, habitués, autochtones à bonnets de bains et lunettes de piscine fonçaient dans les clapotis, quelques joggers couraient, quelques vieux marchaient les pieds dans l’eau –, je barbotais au hasard, crawlais un peu, soufflais des gouttes, goûtais l’eau salée, infinie, brassais sportivement jusqu’aux bouées délimitant la surveillance municipale – non activée pour l’heure –, rasais l’horizon du regard, joliesse encadrée, enlacée par les bras de la rade, les doigts des digues formant cette baignoire aimable et attractive. Nage vigoureuse consternant mes alvéoles, mon myocarde – à quand remontait ma dernière baignade vigoureuse ? –, retardant, repoussant les morsures du froid aqueux (pas mon élément). Séchage vigoureux puis contemplation solitaire, très vague, régal des pieds dans le sable, observation des rares voisins – arrivées d’enfants venus fortifier la plage contre les assauts de la marée, passage de couples, installation des premières serviettes, des étalages étudiés, plantation des parasols, préparatifs des cabanons locatifs, des chaises longues, des garnisons pour enfants, etc. Un énorme nuage chaotique, turbulent, mousseux, bas, scrupuleusement moutonneux et une énorme arrivée soudaine, concentrée, monstrueuse de plagistes me délogèrent.
Je changeai de table, histoire de marquer la particularité du samedi. Ondine apparut en début de soirée, lorsque le soleil avait triomphé de toute adversité, alors qu’une tiédeur sympathique, berçante éteignait un jour chaleureux, une tendance à la chaleur ; sans invitation ni politesse, ni fausse politesse, elle s’assit, jaugea avec curiosité le sujet de ma lecture interrompue et emprunta une gorgée de bière dans ma chope. En remerciements, elle résuma une escapade familiale à Biarritz qui engloutit la majeure partie de ce samedi, durée qu’elle mit à profit pour échafauder quelque plan afin de dîner avec moi – puisque je le désirais, inévitablement ! Prétexte non nécessaire, plus pratique que moral, évitant bavardages, explications, renfrognements, etc. J’étais maquillée en une amie de passage – praticité du changement de genre, discrétion, camouflage. Elle rit de mon rire flibustier ; elle avait le rire sans filtre, naïf, franc et effronté, un petit éclat sonore, tonnant, décroissant, immaîtrisé, rural, emporté, écho de quelques trivialités langagières ponctuant son phrasé composé, précis, intuitif, scolaire, tels « trop cool » ou encore « stylé » – imprécisions, fourre-tout, raccourcis langagiers.
Réflexe khâgneux, de bête de concours, de cocotte-minute gonflée à bloc par le bouillon intense, intempestif, exhaustif de lectures ingurgitées pendant plus de deux ans : Mademoiselle en fleurs – robe –, en floraison discursive, animée par un sujet à la fois essentiel et scolaire, maîtrisé – monstrueusement maîtrisé ; on rencontrait rarement de telles mines, cocotte-minute –, Mademoiselle théorisait contre la publication du journal intime, contre l’écriture du journal intime en vue d’être publié. Soubresauts valentiniens, influences valentiniennes.
De l’effort de tenir la dragée haute – un vieil l’orgueil, une de mes dernières fiertés –, à cet artificier enthousiaste, jeune, catégorique, heureusement tempéré par sa féminité, sa douceur, son souci de plaire – pas mon cas ; pas de souci de plaire, mais la sagesse d’une certaine pondération, de la nuance, mais le plaisir de titiller, de sonder les profondeurs des propos. Contre-arguments à la décharge des diaristes : intérêts thématiques, littéraires, intimes – cela allait de soi –, historiques, intellectuels, idéels, méditatifs, personnels, l’etcetera des nombreux journaux dont on serait tristes de ne pas disposer ; déterrer un journal justifiait des joies, des curiosités bien placées, agrandissait la connaissance d’un auteur, pouvait décanter les non-dits, les interdits, l’impubliable – la plus haute justification du journal à mon sens. Intronisation de la nuance, désir de plaire, désir d’alimenter le discours, le débat – apaisement et sourire d’intelligence – : constitué en outil, en recueil de notes, en outil expérimental, scientifique, en brouillon, en envolées, en défouloir, en matière grise et première à colorer, à dégrossir, en objet thématique, justifié, inévitable, parce que seul pouvant capturer l’empressement, l’excitation, l’actualité d’une chose – guerre, voyage, maladie, etc. –, le journal intime – notes – méritait son existence, fondait son utilité ; élaboré comme raison, comme fin littéraire, il constituait une facilité, de l’esbroufe à broder, du bavardage, une rumination neuronale, une berceuse ensommeillant l’art et l’esprit. C’était une faiblesse, un sous-genre, une commodité, une paresse complue dans l’actualité, la sous-activité, le sous-intérêt dressé en totem, indigence déguisée ; c’était l’écueil de la ratiocination, de la vanité aveugle, de l’absence d’originalité et de propos, de la répétition, de l’outrance compensatoire, le déversement stylistique stérile, boursouflé pour atténuer le mutisme artistique. Il s’agissait alors de faire un roman de son journal, le travailler comme une œuvre méritoire, calculée, planifiée, absolument véridique et sincère – gare à l’excès insincère de la fausse-sincérité, aux angles morts parfois prégnants. En dessert : la chose devrait être comme involontaire, posthume, académique, en complément de l’œuvre, des points finaux. Les auteurs les plus pointilleux, scrupuleux, les artistes les plus solides, à la postérité assurée, devraient brûler manuscrits, brouillons, carnets, journaux par grandiose humilité, n’autoriser, n’abandonner que leurs plus définitifs triomphes, cela éviterait beaucoup de discours poussiéreux et de niaiseries – elle devait supporter l’existence d’avortons se pâmant sur les Fusées et snobant les Fleurs du mal, par exemple. Tout brûler, parole de khâgneuse, fors l’irrévocable, l’achevé, le point final. J’en convenais amicalement, contresignais ce pamphlet improvisé, énergique, joliment dérisoire, lui expliquais la magie de l’ardoise – l’Ardoise – qui nous autorisait à filer sans déblatérer, compter, sans galanterie excessive, sans hommages humectés. Peu désireux d’abandonner la discussion, la fille, la nuit, l’allégresse nocturne, empêché d’amonceler de nouveaux arguments savants par le tarissement intellectuel provoqué par l’alcool, je la reconduisis jusqu’aux pieds de la rue Sainte-Barbe qui grimpait vers la demeure estivale, familiale, invisible, sans oublier de vivement lui recommander la lecture des journaux de voyages de Paul Morand. Le pour et le contre – surtout le pour. Fierté angélique de pouvoir introduire une lecture dans l’angélique cocotte-minute.
Dimanche 19 juillet 2020 :
Concurrences déloyales : messe dominicale et déjeuner en famille, avait-elle prévenu, sans appui, sans fierté ni timidité, comme une évidence. L’arrangement de nos emplois du temps devait se tisser selon un ordonnancement évident, parsemé d’évidences à apprendre, d’unanimités connues et partagées – restait à les appréhender.
Nouvelle évidence : instauration d’une routine neuve, littéralement rafraîchissante, espiègle, facile, plaisante, locale, solaire, inconfortable mais vivace, vivifiante, routine du bain matinal, de la nage matinale d’autant plus prisée que le climat continuait de s’échauffer, d’éclaircir la lagune, que les nuages matinaux s’éparpillaient, que le thermomètre se stabilisait à des graduations appropriées, incitatives.
Balade digestive, ensoleillée, pédestre entamée au port de Ciboure, à la digue rocheuse – cinq bancs – fermant et protégeant le petit port alangui, pépère, crique dessinée par le dernier virage de la Nivelle, crique gardée par la muraille faussement naturelle et la presqu’île où je créchais – je montrais mon volet à Ondine, qui désignait en retour, après un regard poli sur cette façade banale, la maison où naquit Ravel, et le clocher de l’église, original, octogonal à sa base, étagé en trois toitures concentriques, affinées ; base octogonale en pierre, étage intermédiaire boisé et peint en rouge, charpenté et ouvert, somment boisé et clôt, pointu. De petites allées scindaient régulièrement – régularité assez variée, diverse – les bâtisses basques et donnaient à deviner l’artère parallèle, cachée, le ventre de Ciboure. Nous longions la paroi abdominale, le muscle, la photographie, quittions le bourg, laissions une plage étriquée entre les bras armés du canal, du sobre estuaire régenté par l’homme, plage caillouteuse, une baignoire incommode que quelques iconoclastes savouraient sous le regard circonspect, moqueur, soulagé, intransigeant, voyeur de promeneurs suivant la route jusqu’à la dent occidentale de la baie.
Un obélisque de quelques mètres, surplombé par une vierge, surplombée par l’enfant Jésus surplombait le port, la baie, la rade, l’océan, la Nivelle, la plage, les baigneurs, les marins, les navires, les voitures, les arbres ; l’enfant saluait, bénissait la foule – vacances obligeaient. Hommages remerciements, prières, pots de fleurs, bouquets flétris à l’étoile des mers, en basque, français et latin. J’aimais ce genre de piété démonstrative, solide, costaude, superstitieuse, qu’on érigeât des stèles des statues dans le ciel, dans les virages routiers ; Ondine aimait à penser que les marins fussent réellement sauvés par ladite étoile.
Ensuite s’ouvrait une large contre-rade, rade dans la baie, arrondie, vaste, décharnée par des contreforts courroucés, attaqués par les vagues et les marées, dont on pouvait deviner des courroux plus vicieux, plus pénétrants, impétueux. Des voitures dormaient, mignonnes silhouettes endormies, puis le fort et sa longue jetée ponctuée par un petit phare blanc ; des aventuriers s’ébrouaient parmi les récifs émergés, immergés, pied-de-nez aux interdictions. A noter qu’on préférait risquer de se noyer, de se casser une jambe ou de se faire sermonner par la maréchaussée – emploi idéal, indépassable du terme en ce carrefour des modalités de transport, à condition de ne tenir compte que de son oralité, évidemment –, que de retirer son masque, non pas de plongée mais bien chirurgical, respiratoire. Écume dans les récifs, les rochers crénelés, sournois, impavides, durs, trempés, noirs, comme des grumeaux agités, agitation engendrée par l’infini manège de l’océan.
Mer très bleue – beaucoup plus que les iris d’Ondine, quoiqu’ils fussent chamarrés par l’atmosphère azuréenne –, verdie par la proximité sablonneuse de hauts-fonds, de plages dangereuses, assombrie par les silhouettes de rochers retors, inondés, bien rehaussée par le liseré jaune, sable des fortifications gardant le paysage lacustre, par la blancheur grillagée des bâtiments et la verdure... Comme une peinture préfabriquée, soufflée, trop facile, évidente : couleurs, harmonie, lignes, horizon, équilibre, lumière, complémentarité, réalisme, idyllisme, etc.
Le fort de Socoa tenait à un fil, une digue au continent, résistait comme un continent à l’assaut invétéré du concurrent, centralisant les fracas, les défenses de la baie, brisant les élans, les fougues banales, caressantes du jour comme il devait supporter les raz-de-marée – de marbre, indifférent, missionné, caractériel, fracturant l’air, l’aire, troublant, faussant les jeux naturels, l’érosion, fixant la vie sablonneuse des bassins, tendant son doigt ferme, rectiligne, sa dent immense vers la mâchoire opposée, moins martiale, forteresse paysagère. Une longue jetée de béton, protégée par des blocs comme des carreaux de sucre indélébiles brisant à l’avance, sciant les flot afin d’en émietter la pugnacité – pas le bon jour pour comparer la vie aqueuse de part et d’autre de la digue : tout n’était que soleil et calme –, une longue jetée où goûter les frôlements du vent, sa caresse atténuée, son épuisement, son expiration, où goûter le plaisir simple, dominical, binomial, serein, complet et patient de marcher avec Ondine – plaisir similaire, ôter la solitude, aux escapades lyonnaises –, d’arpenter sans but fixé les lieux à portée de ses jambes, d’accompagner la souplesse de leur pas vif, altier et rigoureusement infatigable, de discuter légèrement et sérieusement de Vauban, des géographies, des activités de sa famille, de son activité dans le remue-ménage, des méthodes adaptatives à la villégiature partagée, des plénitudes azurées, des architectures alentour, des comportements alentour, des libertés alentour – on ne lui ferait pas porter de masque.
Le retour déjà, allongé d’une séance de plage, face à Saint-Jean dans l’aisselle du fort, environ. Serviette, crème, livre, maillot de bains : chauffer au soleil, en lecture, chauffer inconsciemment jusqu’au besoin épidermique, reptilien d’aller se refroidir, de nager, de danser dans l’eau, l’esprit détaché, décomplexé, l’humeur stable, indifférente aux élucubrations, aux agitation voisines, aux cris et aux jeux des bambins, aux regards en biais, aux escarmouches de baigneurs hésitants, de genoux hésitants, indifférente à mon impatience stoïque, inlassable, débonnaire, ma patience donc, indifférente à nos existences soudain décorrélées – la nage m’ennuyait rapidement, mon instinct me ramenait continûment à la terre tandis qu’elle divaguait dans l’eau pendant une éternité de pensées (sécher, observer les gens, observer le trafic des navires, pester intérieurement contre les gens, établir des statistiques : un petit tiers d’humains masqué sur la plage, à vue de nez) et ressortait souriante, dégoulinante d’eau, de candeur, d’oubli, de beauté, dénouant ses cheveux une fois rassise, rassasiée – des variations de la chevelure trempée (à compléter).
Chemin à rebours, trajet enjoué, animé par une bonne humeur frivole, les largesses du soleil, la fatigue des ombres, la fatigue du trop-plein photonique, énergétique infrarouge, ultraviolet, qu’en savais-je encore ; vraiment, là, rien n’avait d’importance si ce n’était marcher au diapason de ses jambes assurées, vives, altières et rigoureusement infatigables.
Lundi 20 juillet 2020 :
Respect de la routine de la baignade. Pas le temps de sécher, pas le temps d’organiser, d’allonger mon hypothétique télétravail que Patron me tombait dessus, lâchait l’air de rien une exclamation qui le grattait : « Quelle belle fille, dis donc ! » et surtout « Vous en avez de la chance ! ». Surpris dans un bâillement de téléfeignant, dans mon jus d’orange, dans ma léthargie, mon bonheur matinal, dans l’idée de rien ficher de la journée, je rétorquai sans me désarmer, franchement, éclusant une partie des pensées embouteillées, des intuitions amoncelées dernièrement – quelques jours, quelques soirs, quelques années, quelques solitudes. Non préparé, non habitué à une repartie aussi farouche, imprévue, volubile, Patron s’assit, sérieux et grave, alluma une cigarette.
Puisqu’il avait dit cela pour flatter, pour faire la conversation, s’attendant à une exclamation positive en retour, une grâce rendue, une camaraderie consolée – il y avait un fond de religiosité, de dévotion dans cette interjection –, je lui demandais ce que les gens s’imaginaient face à la beauté (ou la Beauté, peu importait) d’une femme, tout spécialement, quelle succession de pensées, de marottes, de fantasmes, d’inconsciences, de turpitudes ils accouplaient pour encore s’agenouiller aux pieds de ces déesses physiques, apparitions frappantes, peu ordinaires et pourtant assez fréquentes, diverses, provoquant fréquemment quelques observations, fantaisies, lyrismes, perversités, louanges, souvenirs, désirs, etc. L’invocation de la chance relevait de la pure superstition : parler, toucher, respirer le même air, partager quelques heures avec ces majestés porterait chance, bonheur, comblerait de béatitudes , d’extases ; rien n’indiquait qu’elles ne fussent frigides, chiantes, vulgaires, bêtes, ou pire, imbéciles ; ils fantasmaient des êtres déshérités de tous défauts, des Eve futures, mécaniques, huilées, monstrueuses, théoriques et froides, sans particularité, des produits de la beauté sans autre particularité que cet indescriptible phénomène mal interprété, mal intuité, inépuisable, inaccessible – alors qu’on s’attachait bien aux singularités, aux irrégularités, aux aspérités d’une personnalité, au confort, à la confiance qu’elle inspirait, à la découverte de complémentarités, d’anomalies, d’excentricités, de promesses, de possibilités. Ne parlait-on pas d’une chance bien matérielle, consommatrice, vénielle, banale, triviale ? La chance de l’homme entiché d’une belle femme, n’était-ce pas de bander plus dur ? de jouir plus fort, plus loin, plus souvent ? de jouir de la jalousie des concurrents ?
Je réfléchissais trop, premièrement. Parmi les défenses élevées par Patron, il y en eut une qui m’alarma : il voyait une grande valeur dans la beauté – non plus tellement celles des femmes, particulière (tragique, passagère, naturelle, humaine, non artistique, légendaire, éternelle selon les médiums contemporains, selon les puissances mémorielles...) –, une valeur résistant aux insipidités de l’époque, etc. Il confondait : une valeur confinait aux relativités, aux interconnexions, se battait ou fraternisait avec d’autres valeurs, fausses perfections dépréciées, dépréciables à l’envi, valorisables à l’envi, dévalorisées par l’usure, toujours à un doigt de la caducité – qu’on examinât la chute catastrophique, silencieuse, peut-être fatale de la cote, de la valeur nommée liberté, mantra antique, déjà, précipitée sous les exponentielles de la santé (valeur), de l’égalité (valeur), de la démocratie (valeur) confineuse, du masque (valeur très cotée), l’etcetera des valeur rivales, des irréalités. Valoriser la beauté adoubait la laideur de cette époque.
Il prenait ma vessie (valeur) pour une lanterne (la beauté), un phénomène, une démonstration, une manifestation gratuite, involontaire, impensée – cas des femmes –, donnée, fatale qu’on se devait d’aimer, d’apprécier malgré les risques qu’elle imposait. Aimer la manifestation, le phénomène et la personne dissimulée dessous – bien autre chose –, voilée par l’exubérance, la rareté, la puissance des provocations sensorielles, l’idolâtrie. Conclusion logique : il était plus facile d’aimer des femmes moindres, dont l’intérêt, l’aspérité, le charme, l’intelligence, l’originalité, l’inspiration, la grandeur, la complémentarité s’évaluaient plus directement, sans les interférences, du phénomène, de l’objet de contemplation stérile, de désir vain, de réserve idéaliste. L’expérience du phénomène concurrençait l’expérience de la personne. Mon juge considéra cela comme un paradoxe ; il se fendit d’un rire dénégateur et s’en retourna distribuer des cafés.
Promenade digestive, errements digestifs quasi-aléatoires, zigzags et détours dans une ville plus petite que l’arrondissement où j’habitais, avare en bancs – considérant la furieuse densité de touristes bornée aux encablures les plus domestiquées, publicitaires, valorisées. Place Louis XIV, tous les bancs verts, à la parisienne, arboraient un groupe de vieux masqués, arrangeant leurs muselières à l’ombre de la ribambelle de platanes proprettement taillés, chenus, dégingandés. La maison de l’Infante – pas d’histoire, s’en tenir aux mythologies – était très snobé par la myriade de piétons la contournant, concurrence des vues sur port, apaisantes, charmantes, absorbantes, allongeant leur suzeraineté par le sommeil nu des chalutiers à quai, par le cliquetis de poulies, de chaînes, d’objets inconnus, innommables, inqualifiables, par la circulation douce, comme inerte (pas de signe extérieur de mobilité) d’un bateau ronflant, frisant l’opaque surface vert-d’eau (inerte), par la joliesse de l’amoncellement de canots, chaloupes, chalutiers, quais flottants, pontons, grues, bouées, filets, concurrences des vitrines, des devantures – le badaud à objectifs levait rarement le museau plus haut que le rez-de-chaussée, s’intéressait mollement aux étages de cette solide et géométrique bâtisse aux airs italiens, briquetée, rosie, assise sur de grosses armatures de pierre gris-jaune – deux étages de galeries à cinq arcades scrutant sentencieusement le port, la concurrence ; deux tours carrées, tuilées au premier plan, une troisième plus haute, plus large au second plan, dominant les toitures. Des bancs squattés, prisés par des plaignants (une histoire de parcmètre). Autre masure, encore moins observée, encore plus snobée par l’indélicatesse radicale du badaud : demeure Ezkerrema, toute de pierres jaunies, surtout en hauteur, prébasque (stylistiquement, charpente de vieux bois apparente sous le toit), non colorée, perforée de petites fenêtres renaissance ; masure rescapée d’un incendie à mettre au discrédit des Espagnols. Ce quartier, la pointe occidentale de Saint-Jean, cernée d’eau, comptait nombre de propriétés éclectiques, rarement vilaines, mais établies sans se soucier du voisinage, selon les goûts opulents des commanditaires. Plusieurs pavillons serrés déridés par la permanence des volets colorés (verts ou rouges, le blanc et le bleu étant des exceptions).
Au café, elle lisait les récits de voyages de Morand qu’elle s’était empressé d’acquérir, justifia-t-elle, et de dévorer. De quoi reprendre notre débat de l’autre soir :
Toujours vertement opposée à la pratique du diarisme comme objet, objectif littéraire, éditorial, elle m’opposa les récits de voyage, de diplomate, d’aventurier en cavale de Morand, bien peu intimes, visiblement travaillés (Londres, New-York, Venise), sonnants, modernes, élégants, revigorants (le Rhône en hydroglisseur), textes, pièces à charge contre le journal trop paresseux pour proposer une œuvre indépendante, louable, et trop orgueilleux pour se faire oublier. J’admettais me lasser de ce type d’écrits, banals, extension ou réduction de l’œuvre, du diarisme terre à terre, sans but ni fin, d’actualité choisie, de moindre activité, de minuscule activité, siphonnant parfois la moelle, l’intelligence de l’écrivain – Nabe siphonné jusqu’à la destruction du siphon avait tenu (pendant dix ans seulement, au prix de bien des peines, retards, complications, méthodes, ajouta-t-elle, un formidable – à bien des égards, sans emphase – journal intime, pour le coup, d’une violente sincérité – sexualité, maladie, littérature, travail, famille, argent, frisson éditorial, déception éditoriale, rage, joie, émerveillement, dégoût –, d’une sincérité digne de bien des romans ; il avait accouché de tomes monstrueux et savoureux, phénoménaux, imposant leur violence quotidienne, la violence du quotidien, l’enthousiasme de l’artiste inventant des techniques et des pièces, puisant dans quelques souvenirs (le service militaire, se souvint Ondine)). Mais justement, le travail, l’acuité permanente, le journal à fleur de peau, la qualité recherchée siphonnèrent leur géniteur qui en vint à tuer la bête, à brûler le phagocyte boulimique (mon œil ! – interjetai-je) qui rongeait sa vie et affaiblissait d’autres œuvres qui paraissaient souvent comme émergées de l’iceberg intime, comme des idées connexes, ombragées par ces grosses ronces qu’il fallut sarcler pour ourdir des livres plus indépendants (Alain Zannini, transition). Elle préconisait à nouveau l’anéantissement incendiaire des journaux et carnets pour le salut des œuvres et des lecteurs, l’exemple aidant.
Je jetai une dernière objection que je devinais pertinente d’avance, qu’elle apprécierait du haut de sa kyrielle de lectures analysées, de fiches, de résumés, de biographies, de cours, d’académismes rugueux mais variés, branchés à diverses écoles : que penser, qu’aimer d’un journal laissé en guise de seul témoignage d’une œuvre, de sa méthode, de son artisanat, mimant l’incomplétude, l’hésitation, mais martelant un discours dense, nouveau, puissamment agencé selon des plans de forge, forge nouvelle pour des armes nouvelles, de nouveaux alliages. Œuvres dans l’œuvre, outil dans l’œuvre, outil de l’arme, le journal gagnait ses cocardes au service de recherches, d’études, d’essais, de créations nouvelles. Pomme de concorde.
Débat plus complice, aéré, moins positionné, ardent, fier, ponctué par une entente plus profonde, une cordialité patente, une concorde – donc – grandissante, un plaisir sincère de discuter.
Il fallait considérer : le déclin de la luminosité sur sa chevelure (qui devenait source de lumière par rayonnement, réflexion retardée, par émerveillement), les expressions de son visage souplement plissé par le contre-jour, sa façon curieuse de se gratter le sommet du crâne, la racine (le bulbe des fils d’or) des cheveux lorsqu’elle parlait en réfléchissant (pas que de la lumière), sa moue dubitative – d’un doute (à bien des sens, très positifs) actif, réel, méthodique, pratique, chemin des absorptions intellectuelles – gravée, marquée (infléchissement, parenthèse fermée des lèvres bombées par le symptôme du doute, l’inverse du sourire – ramassement des lèvres, descentes des commissures) moue souvent conclue – discussion concordante, amicale – par le soulagement, le sourire, l’éclaircissement du doute, non pas par enfouissement, mais par résolution).
Impossibilité de capturer, de décrire convenablement un sourire (dents, lèvres, pulpe, pli, œil, etc.) et recourir à la photographie en figerait l’ensemble, la mobilité, la fugacité, risquerait d’en troubler la spontanéité.
Mardi 21 juillet 2020 :
Du manque de connaissance, de la pauvreté de mon langage musical pour traduire en langue française la beauté de la Pavane pour une infante défunte – plus dur que d’éplucher les appâts d’une femme – ; allitération plutôt moche que je me permettais de ne pas aimer, n’en déplût à M. Ravel. Danse grave, lente, flâneuse, noble, distinguée, animée d’une gaîté, d’un charme enfantin, simple, mélodieux, facile, que le gonflement de l’orchestre, de la suave masse orchestrale venait nimber dans une galante mélancolie, galante mais lourde, profonde, jaunissant les souvenirs, les phrases, la silhouette de la petite fille, ombrageant la poésie diffuse, entêtante et changeante, ponctuant d’un chrome mélancolique la fraîcheur aquatique, océanique des images. S’il fallait s’expliquer musicalement – à défaut de paroles – la grâce d’Ondine, je choisirais cette petite pièce délicate, sans hésitation – Ondine, c’était l’infante non défunte, accomplie, femme, dansant toujours même en marchant, dans l’atmosphère jaunie des soirs, dans les mélancolies des au revoir, du boléro attendri, onctueux des lieux temporaires. Je choisirais cette petite pièce plutôt que d’autres, notamment les Ondine de Ravel et de Debussy.
Nouvelle balade, non solitaire, qui, par l’accumulation de circonstances non atténuantes, distrait (passé simple inexistant de distraire, pourquoi pas distrayit ? – on osait bien distrayions pour l’imparfait) mon télétravail digestif, par déambulation bucolique, nous expédia jusqu’à la plage de Lafitenia, tapissée de travailleurs en sursis. Côte, falaises plus sauvages moins comprimées par une route, par des solutions humaines ; il suffisait de suivre le chemin dessiné, destiné à l’appréciation des promeneurs, nombreux, hétéroclites, empressés, vaporeux, grégaires, esseulés, sportifs, bruyants, méditatifs, renfrognés, etc., le chemin serpentant au-dessus des flots répétant leur mousse, leur épuisement interminable, leur murmure infatigable, raclant les rochers, les mille-feuille en lamelles couchées mais pas fatiguées, bicolores, brunes, albâtres. Et les broussailles desséchées par la permanence du vent qu’elles essoufflaient, râteaux, filoches frémissantes, toupet des falaises. Marche altière, respiratoire, dégourdissante, longue, comprimant très efficacement les nullités d’un après-midi oiseux mais bien rémunéré, parodique.
Mercredi 22 juillet 2020 :
Frisson de la mer sous les gouttes d’une légère pluie matinale, frisson approchant celui de l’eau hésitant à bouillir, souvent contemplée lorsqu’on attendait impatiemment, ou patiemment, de jeter ses pâtes dans la casserole, le trouble calme et redondant de la baie ; tout était tiède, homogène, presqu’utérin, mouillé, silencieux ; seuls restaient les acharnés, tribu à laquelle je m’accrochais, désireux d’entretenir ma routine volontariste – il fallait de toute manière tuer le vide séparant le lever de l’assise à mon bureau en terrasse.
A l’amorce du retour – j’avais franchi la zone des bouées puis nagé longitudinalement –, j’aperçus une silhouette qui me saluais, et reconnus théoriquement, lointainement Ondine, entre mes éclats, mes éclaboussures et m’approchai plus franchement du rivage – un beau prétexte pour se rallier aux alertes de mon souffle, de l’organisme en surrégime. Je stagnai, la tête en rase-motte, en rase-vague, préférais me reposer dans la tiédeur marine que céleste, la sensation de froid y étant moins piquante, plus stable, moins sujette aux soubresauts, aux gamineries du vent. Gamineries : Ondine vint s’enrouler autour de moi afin de me couler, de me noyer, de saluer un gros rayon de soleil venu tropicaliser l’onctueuse matinée – gamineries imprévoyantes, mal calculées : si elle n’avait plus pied, moi si – de peu – et campé dans mon sable, luttant contre ses attaques insuffisantes bien que soutenues, non simulées, je l’abandonnai à ses frétillements, à ses orages graciles après l’avoir catapultée plus loin.
Elle vint sécher et lire devant moi, à mon bureau – je tartinais des correspondances dilatées par la maigreur de leur pertinence, par l’amaigrissement du travail. Acte parfaitement débonnaire, innocent, naïf, amical qui mit rapidement fin à mes occupations épistolaires. Camouflé dans la simulation laborieuse, dans la simulation de plus en plus apathique, inefficace, figée à laquelle elle ne prêtait aucune attention – lecture obligeait –, camouflé dans l’écoute de la Pavane, j’éclairais, j’étirais ma matinée.
Très sérieusement avachie, très sereinement avachie sur le dossier de la chaise, les jambes croisées, le regard dégringolant les lignes, Ondine séchait. Contraste amplifié de la chevelure : les mèches plus claires et plus sèches brillaient, scintillaient, à un cheveu de branches compactes, mouillées, assombries ; les fils dorés se ravivaient, grelottaient au vent, s’épaississaient en broussailles mal peignées par un geste régulier des doigts qui tâchaient de domestiquer les gribouillis engendrés par le mélange d’eau, de sel, de soleil et d’air. Balancement, souplesse du pied en suspension sous la table, balancement vaguement corrélé à la concentration, à l’oubli du lecteur, au ballet du peigne digital. Abandon parfaitement consommé, flagrant, non plus camouflé, soulagé par l’écoute de la sixième symphonie dont la thématique pastorale souffrait plaisamment la concurrence des sens – vue (corps, cheveux, expression, respiration d’Ondine), odorat (l’air marin), toucher (l’air marin, un stylo flegmatique). Oubliée dans la lecture, oublié dans la musique.
Au déjeuner – séchage fini, pause dans les oublis –, je lui découvris un charme amusant, adolescent très attendrissant : mademoiselle supportait mal de ne pas connaître, maîtriser, avoir étudié, avoir savouré un artiste, et se vexait presque – par exemple – de mon outrageante, outrageuse, bien que très généreuse et incitative supériorité dans la connaissance musicale. Elle se faisait un devoir moral, personnel, intellectuel, revanchard, enfantin d’égaliser mon wagnérisme, mon ravélisme – géographiquement opportun –, mon kleiberisme ; je la torturais d’anecdotes glanées, de conseils, lui proposais des parcours initiatiques. Nul doute qu’elle corrigerait cela en quelques jours... Assurément ! Évidemment ! répondit l’effrontée.
Sa présence matinale avait un prix, une justification : elle partit en début d’après-midi, me renvoyant à l’indigence tertiaire d’un mercredi vingt-deux juillet – correction de deux minuscules anomalies et fière rédaction de leur solution, report d’une réunion, me renvoyant à une solitude imprévue, baguenaudée par les intermittences climatiques, les hésitations, les dialogues, les politesses que se faisaient pluie et soleil autour de cette lagune basque – baie naturelle, lagunée par volonté.
Après avoir zoné nonchalamment de bancs en bancs, selon l’inspiration, l’indécision, l’ensoleillement, le vent, l’état de nervosité de la lecture, le désir panoramique, le goût du changement, de la découverte – digue du port, près du phare, digue de la plage –, après avoir éclusé le soir, repoussé par une fraîcheur enveloppante, je prolongeais encore la lecture pour satisfaire Ondine, spirituellement, télépathiquement, jusqu’à l’épuisement qui ne se présenta pas, la fatigue m’ayant complètement abandonné – personne n’avait sali mon sommeil depuis des mois, et la seule nuit blanche, le seul désordre avait été voulu, préparé, n’avait su provoquer que des mérites, n’avait su que justifier son engouement, sa totalité, son exubérance – toute raisonnable.
L’austérité, la banalité, le vide expressif du logis me força finalement à éteindre l’éclairage qui alimentait cette terne mocheté, cette mocheté pour tout le monde, démocratique, touristique, convenable – cette mocheté étudiée, consentie, intentionnelle, orchestrée par soustraction, par anémie.
Endormissement très lent, pensif, lardé d’intuitions, de rêveries perdues ; d’autres surgiraient.


