Déshérence
Vingt-et-unième semaine
Jeudi 9 juillet 2020 :
Réveil nébuleux, obsédé, assiégé, tourmenté et maltraité, vaincu par les élucubrations sensuelles, maltraitances catalysées par les grumeaux alcoolémiques, la chaleur des circulations non digérées, métaboliques éreintant, durcissant l’encéphale, grisant et anesthésiant la volonté éparpillée craquelée, ouverte aux propositions aux élucubration tous azimuts, bandant l’attention du corps amorphe, satisfaisant malgré l’inconfort, la danse visuelle, la déflagration d’images, de courts métrages, d’éloquences fantasmagoriques, le kaléidoscope des visages, des créations figées, réservées aux sévices des élucubrations scabreuses, déglinguées, étrangères, construites sur le substrat bancal, absurde, alliage d’une reconstitution faussement mystérieuse et des ruminations alcoolémiques, alliage broyant esprit, volonté et corps dans une torpeur outrancière, prématinale, une suée inféconde, informe, passagère mais détestable, brisant l’apaisant sommeil, la joie tue et sereine du sommeil, brouillant longuement, par léthargie encéphalique et malhonnêteté perceptive, les limites, les tergiversations de l’imagination, des sévices masochistes, des sévices pervers, les immoralités éhontément savourées, jusqu’au sursaut à l’éveil, au bilan : cinq heures et demi, l’évocation du jour, l’inconfort matelassé, la fatigue fébrile, bouillonnante neutralisant la concentration, la clouant aux élucubration sexuelles (redémarrage des images, répétitions des ébats, genèse des rapports, justifications scénaristiques, quasi-morales de l’immoralité, mi-onirique, mi-consciente, fidélité fantasmatique, fidélité de la perversion, futur de la perversion, essai quant à l’assagissement vertueux, taché par la cyclothymie, la sinusoïde très négative, saute-moutons d’icebergs iniques), énervement, révolte, idée, souvenir : maltraitances et divagations conjurées par une minuscules entreprise, un minuscule bienfait déjà testé mais dont la validité statistique laissait à désirer ; las de désirer les vestiges contrits de la mémoire sensuelle, je déambulai discrètement jusqu’à la cuisine, m’arrosai de fraîcheur, de gouttes, de flaques, compensai mon exothermie toute neuronale, électrique, pas du tout immunitaire, apaisai une soif tue, entretenue par les élucubrations, les mirages s’amusant de mes tournées en rond, mes perditions vicieuses ; je déambulai jusqu’à la fenêtre et absorbai le silence, la parfaite somnolence de la ruelle, la sérénité du réveil auroral, blanc, doux et disert, contrasté (silhouettes sombres, perspectives endormies ; frisson bleuté, couture de la cloche méridionale, méditerranéenne ; pas de nuages, pas de tendresse ni de langueur, une douceur trompeuse, établissement des soudures architecturales du ciel, du jour). Libération : dans la vague émergence d’une idée, d’une pensée, d’un rêve plus heureux, inconséquent, benêt, oublieux, j’oubliai mes grumeaux et mes délires et me rendormis instamment, presque violemment.
Théorie esthétique, littéraire, philosophique et morale valentinienne : bâtir une littérature du terroir, forte de son mépris, de son outrance, de ses odeurs, de ses beuglantes, de son lyrisme décomplexé, de son excentricité involontaire ; s’évader lors d’une immense et salvatrice émigration périphérique, pas intérieure, mais à la marge des autres existences, un voyeurisme bavard, revêche, une sauvagerie boueuse, une moquerie périphérique – c’était toute la gésine du journal qui méritait une révision radicale, une harmonisation au nouveau canon, à cette révolution intime concoctée dans l’adversité, moulue par la lente intériorisation des pérégrinations, des voyages, des terroirs bus et mangés, des abandons touristiques, des abandons francs, des masures silencieuses, des hôtels comme des derniers recours campagnards, de beautés figées, mortes, entretenues, momies, tombes, cimetières, sous les lunes de l’acculturation urbaine. Je recevais des remerciements paradoxaux : rebondissant sur mes inquiétudes, mes aimables, mes amicales hésitations, sur mes nuances qui le désespéraient et l’énervaient, Valentin avait ourdi sa métamorphose, avait digéré une faiblesse qui l’avait soudain illuminé : une trop faible musculature formelle, un style trop automatique, reposé sous les parures de la vocifération, du pamphlet au long cours, une fuite des responsabilités, une amertume trop banale, trop affable encore, alors qu’il fallait évidemment n’offrir que la désolation d’un champ de luzerne en hiver, d’une tourbe gelée, d’une friche, d’une haie de ronces, d’une inondation – le journal devait s’apparenter à une intempérie. Pas encore de réalité palpable, verbale, substantielle de ce parti pris du terroir – à suivre.
Hadrien nous emmena à la plage, à la baignade du soir.
Vendredi 10 juillet 2020 :
Rebuffade d’Hadrien ; je restais dernier télétravailleur uni par l’écoute aux tergiversations de Valentin – déboires littéraires, aphonie, mesures dilatoires, essais, brouillons, exercices, nouveautés, frustrations –, j’entendais la plainte, l’évolution de la plainte, la rebuffade d’Hadrien, rebelle aux complications épidémiques, aux contritions laborieuses, aux usages, aux usures, aux déplaisirs, aux inutilités patentes, aux pouces tournés, rebelle aux agissements tapis, aux excès de paresse tapis sous l’être falot du télétravail, aux états d’âme, aux surveillances administratives, aux camouflages mal rémunérés, aux insultes souries, à l’indignité communiée ; j’entendais son apologie renouvelée de l’idée : idée libératrice, mirage, rêve, espoir à peaufiner, à établir, à réaliser – exact premier sens – dans les plus brefs délais, horizon eschatologique de l’employé rudoyé par le désintérêt, par la routine, par l’indifférenciation, le rangement au placard – sa chambre, son studio, sa barquette non prévue pour l’effroyable intrusion de l’immobilité totale, totalitaire, totalitairement égalitaire, aveugle, veule, imprécise, vade-mecum distendu multiplié pour les foules, hygiène surveillée, régime totalitaire, ascèse peccamineuse mondiale – ça l’énervait, conditionnait son jugement, sa hargne, son rapport vengeur, dynamisait ses ressources, son enthousiasme, faisait pétiller son imagination, l’ardeur idéaliste, puis l’ardeur réaliste, épaulait la mise en pratique : déjà des pages de schémas, de statistiques, d’opportunités, de dates, de frais, de capitaux, de partenaires, de clients, de produits, de pages d’idées réalisées sur lesquelles se penchait Valentin qui y admirait son ironie, sa détestation, son bonheur, son ataraxie, qui y injectait de nouveaux idéalismes, de nouvelles giclées volontairement irréalisables, étudiées, bravaches, humoristiques, giclées empoisonnées, amicales, qu’Hadrien digérait patiemment, sans relever, sans se démonter, sans frémir, tapant, déclinant sur le clavier, sur l’écran, éviscérant l’idée sous les yeux du trublion, de l’idiot magique, contournant sa jobardise périurbaine, sa jobardise extrême, affectée, ses désirs éloquents, provocateurs. Mon télétravail consistait à énumérer des moues, à bafouer, à valider des études économiques, à tâter un marché inconnu, à tester la prudence de mon ami, la force de son entêtement, les capacités pulmonaires de sa fièvre, les vertus de son intention, à examiner la faisabilité, la possibilité, le réalisme de la chimère ; j’endossais les habits d’avocat du diable, de mère soucieuse, de concubine atterrée, d’ami surérogatoire, de conseiller, d’intendant, d’employé, de patron, d’actionnaire, d’huissier.
(A l’ombre du platane, d’un parasol ; aux plaisirs de Valentin qui, déjà, remplissait des verres de bière ; échauffements, étirements, ébullitions sous la tendre fraîcheur matinale, sous l’échauffement plombé, irrémédiable, sous la montée inexorable du zénith, sous l’inénarrable diapason solaire, lumineux ; sous le regard étonné, poli de nos voisins, de rares passants perdus dans la ruelle, la cour irriguant quelques entrées privées.)
Passés les échauffements – déjeuner, tentative d’épuiser le menu, boissons, digressions volages, digestions bavardes, à l’ombre des parasols au bonheur du patron, invitation aux touristes, etc. – de l’après-midi, passées les légèretés, les lourdeurs : j’entretenais mes compagnons au sujet de l’obsession ayant visité mon réveil précédent, de la nervosité de celle-ci, du doublement de la nervosité par l’effet conjugué de l’insomnie et de l’alcool mal rétribué – effets, pensées, images, soins, libération, rendormissement, détaillais-je à mon auditoire faussement distrait, faussement contemplatif. Obsession grumeleuse, involontaire malgré le travail acharné d’une volonté non pas hallucinée, plutôt mécanique, mécaniquement, chimiquement possédée, hachée par un engrenage annulaire, par une fébrilité annulaire, enfermée dans les contours d’une assiette à soupe savamment peinte, délibérément peinte, frisée d’arabesques lascives, piégeuses, l’espoir en bocal, la rêverie en bocal, poisseuse, exothermique, dissipée, bavant sur les parois glissantes du bocal, aucune prise, l’échec, la chute, le rebond vaurien jusqu’à la prise de conscience, le déclic, la décision – beaucoup de temps perdu avant l’épiphanie, l’imposition du remède, l’éclaboussure réjouie, apaisante du lit à l’évier, de l’évier au lit. Enfin, le repos, l’accalmie, le sommeil final, matinal, léger, profond, un clignement réparateur, un rab bienheureux, quasi-conscient.
Mal partagé, têtes graves, heure grave, sérieuse, intérêt vif, communion des anecdotes, récits ; la foule, le bruit du monde, l’effervescence méridionale – cigales lointaines, vivats, scooters, cris d’enfants, cris de commerçants, de serveurs, pulvérulence solaire, chaleur exquise, abritée, hydratée, etc. Rebond : Hadrien vantait un refuge, un spectre plus quotidien : la coexistence heureuse et malheureuse, secrète, mentale, avec une entité, la femme idéale, abstraite, charnelle, fixation de fantasmes aussi spirituels que matériels, bien plus spirituels à mesure qu’avançait l’âge, l’échec, la tiédeur, l’irrésolution, à mesure que progressait l’infatigable accouchement du mensonge – les espoirs, les manies, les pompes de l’enfance et de l’adolescence, les plaisirs loisibles du monde ; toutes ces peintures en désagrégation ; le spectre hantant la mort des spectres, l’idéal au secours des idéaux écoulés, échoués, l’Atlas intime, la bandaison quotidienne, merveilleuse, sans pareille, bonheur et précipice des déceptions ; scénario dilaté, dilatoire, dilué, concentré selon le besoin, selon la géographie, la nouveauté, l’évènement, le non évènement ; spectre de la routine, de l’extraordinaire, obsession préadolescente, déjà ! Inépuisable, inépuisable méprise, insondable coffre de déceptions enterrées, de tristesses bues, des frustrations, des déshonneurs, des indignités bus ; spectre diurne, nocturne, tactile, visible, automate idéel rembobiné, retouché, affublé, dénudé, paré de vertus, de vices, miroir spectral du ressentiment et de l’échec ; concurrence déloyale, ravage des amours bafouées, spectre cannibale, phagocyte fin gourmet, androïde illécébrante, éréthisme illécébrant.
Du haut de ses déjà nombreuses pintes, sermon du haut de nombreuses pintes : Valentin nous – lui inclus – trouvait vieux, bloqués, accidentés, cadavériques, dignes des caniveaux, vieux de bas-côtés, sans pouvoir, sans attractivité ; nous fumions comme des masures célestes, poussiéreuses, des masures cosmiques éclatées, émiettées, fourbues, sinistres comme des remparts écroulés, râpeux donc, troués, momifiés, décomposés, indignes des astrophysiques, flottant dans l’indifférence, l’indifférenciation, dans l’ombre sans lumière – non pas l’opacité mais l’ombre primaire, le vide – du désert spatial, temporel, du désert infernal, délié, insipide, froid, des masures anecdotiques et déclassées, abandonnées, pourries, des ruines ; nous restait à remiser nos déceptions, les enfouir, les dépoussiérer de nos plumes obsolètes, à compter, à chérir les évasions obsolètes, ringardes, les impuissances immobiles, à s’acheminer avec la masse sociale, à sauter des barreaux par quelques galipettes, quelques esquives, quelques raccourcis – estime littéraire, succès entrepreneurial, bohème matérielle, noblesse désenchantée, poésie des lendemains incertains, l’obstruction mentale, l’espoir d’un gain, d’une révérence mérités – ; nos fantasmes rampaient, pitoyables, libres mais pitoyables, anachroniques, délétères, irréels, irréalistes, irréalisables, gourmés, chenus, caricatures rampantes, acidifiées par la durée, l’écoulement funeste de notre incompétence ; loin des normes, loin du joug, accompagnés des fidèles, des amoraux amis, nous nous putréfiions dans des espiègleries inconséquentes, vertueuses par inconséquence, par une sagesse futile stérile, solitaire – solitaires à trois, incurables solitaires, mêmes maqués, mêmes mariés, colocataires, qu’en savait-il ! solitaires de l’extrême, solitaires spectraux, etc. –, vieux rougis, interdits, rétifs, frileux, complexés, vissés à nos hésitations, excaliburs méphitiques que seules les mouches venaient emmerder – considération endiablée par l’acharnement d’un de ces insectes à frétiller autour de sa barbe, considération trop peu péri-urbaine, trop citadine, trop intellectuelle à son goût ; retour aux outrages verbaux, bilan méridional.
Plage, tranquillité récompensant un vif débat accrocheur, tournoyant dans l’assiette à soupe évoquée – nager dans ses idées, épurer un peu ses idées, purger l’encéphalite, purger la lourde ivresse gonflant le crâne, aspirant les extrémismes météorologiques, atténuant la réalité des sensations – délices de l’eau, du sel, du vent au ras des vagues, le ruissellement des flaques sur le visage, l’indocile réveil cérébral, le contraste, l’incohérence physiologique, une panique humoristique, une flottaison plus qu’une nage –, l’auscultation des pedigrees dénudés, largement médiocres, démocratiquement médiocres, montrés, agités, alités, trempés.
A propos du spectre hantant les journées d’Hadrien : de retour à nos perchoirs biéreux, sous les augures nocturnes des parasols, sous les époumonnements terminaux, orangés, rasants du soleil, il nous narra un souvenir remonté par les bavardages et les plaisances du jour. Il avait été une soirée à Hambourg, une longue nuit nordique dans les briques, les labyrinthes inconnus, dans les boîtes inconnues entrouvertes, entraperçues le temps d’un passage expéditif, hasardeux – escale improvisée. Il y avait eu le surgissement, la naissance d’abord réelle du spectre qui, depuis, parasitait ses jours pâles, adultères, noyaient ses passions endeuillées : une jeune femme avait daigné danser, dansouiller, réagir près de lui, dans un unisson mystérieux et merveilleux de quelques heures, à l’unisson d’un long oubli inoubliable, vivace, imprégnant son souvenir, ravivant constamment son émotion obnubilée. Unisson malheureusement, effroyablement éteint par l’illumination de la salle, par la froideur des séparations extérieures, unisson distendu, menacé, corrompu par la cessation du couple d’ombres entré en résonance, unisson distrayant les blagues, les anecdotes des virilités rassemblées, communicatives, excitant son éthylisme complet, presque débordant, touillé par les chaleurs, les mouvements, les agitations, les euphories. Abandonnant sa bande, mon ami – présentement perdu dans un sourire nostalgique, dans la contemplation de sa bière – se faufila hors des influences amicales et, gauchement, alcooliquement, il suivit le futur fantasme, la silhouette, l’ombre, les pas, les sons de cette joliesse imprévue dans le dédale rabougri, hivernal, brumeux d’une ville complètement inconnue. Vertige : elle s’était engouffrée dans l’entrée d’un immeuble sans relief (le relief noirâtre des murs de briques foncées) et le courage de notre stalker avait atteint son épuisement ; soupirs pour une disparition, une hantise, un jamais.
Exclamations, commisération de Valentin, moquerie, gouaille de Valentin qui enchaîna sur l’histoire en cours, l’analyse névrotique d’une drague bizarre et salace qu’il avait ébauchée dans une brasserie ardennaise toute proche de son domicile (plusieurs kilomètres). Récit peccamineux, grotesque, malheureux, conscient, voué aux déplaisirs, sorte de grosse immoralité mort-née, ridicule, qu’il abandonnerait, qu’il abandonnait d’ailleurs en restant là, à boire des pintes et écouter les pleurnicheries de deux jeunes cadavres.
Samedi 11 juillet 2020 :
Escapade véhiculée, stratégie à contre-courant – se glisser entre les départs et les arrivées des inévitables chassés-croisés –, besoin de dilater la léthargie sous une variation de l’horizon : Saint-Tropez, atteinte après glissades – si la voiture roulait, ne glissions-nous pas ? –, crochets, esquives obliques, panoramas, charmes du maquis homogène, régulier, charmes du maquis hétérogène, irrégulier – pins littoraux, majestés délicates, parées en l’air, découpées – ombres ou reflets, stabilité ou mouvement, ondoiement, selon la proximité, l’acuité du regard, la distance des observations.
Saint-Tropez : très en-dessous de sa réputation, havre charmant crapahuté par l’internationale du tourisme en quête d’expérience, venue corroborer les dires, venue photographier la photographie, venue entretenir l’attraction, le mythe – le garage de yachts, fantasmagories amarrées, silencieuses, blanches, chromées, réalités falotes d’un fatras d’illusions, de légendes, vulgarités flottantes, sans intérêt, autre internationale. Conflit de l’internationale pédestre, terrestre contre l’internationale flottante, marine, presque lacustre.
Les replis d’une ville charmante, comme Hyères, recroquevillée sur son ombre, empilant précieusement les ombres au creux des sillons orangés, jaunis, réfléchissant l’agression constante, comme immobile du tortionnaire estival, combattu avec science – volets, toitures, architectures, proximité, candeur, rapetissement, végétation, floraison, accessoires, etc. – ; replis moins fréquents, moins piétinés – où passait le touriste, où l’emmenait son parcours ? –, réduits aux activités estivales, méridionales, vacancières, sans folie, avec pour originalité d’être plus paisible que son image, que son mensonge, son mythe. Replis à la terrasse d’un restaurant, terrasse bouffant la moitié d’une ruelle desservant quelques portes, l’étroit parvis d’une église, réduite aux activités les plus passagères, presqu’innocentes, au passage des paumés ; paumés reçus par quelques sourires accueillants de restaurateurs assurés d’agréger leur dû d’errants, de photographes, de curieux, de familles en quête de tranquillité, d’autochtones férus, ostensiblement habitués – accord valentinien : du désir d’être un habitué, de s’encroûter, de connaître, d’être connu – simplement, comme client, comme assoiffé, d’être habitués aux routines, aux appétits dorlotés, qui commanderait d’un regard, d’un geste, qui se logerait dans son coin, qu’on viendrait alpaguer à l’envi, un élément du décor, une fierté, etc. ; simuler l’habitude : se laisser dicter son comportement alimentaire, motiver la recommandation, accepter les préconisations commerciales sans moufter – Hadrien avec tact, sourire, une certain délicatesse, un enrobage, Valentin replié sous son bob, multipliant les surenchères, qu’ils promettait de financer.
(Oracle d’Hadrien : limiter ses besoins matériels, consuméristes aux exigences les plus réduites, s’adapter aux esbroufes des mercantiles, les mépriser avec intelligence. Exemple : la mousse à raser ne servait à rien, c’était un boniment pour paresseux, une invention pour survendre du savon et de la chimie, du gaz, de la connerie. Le vacancier avait analysé qu’un savon de qualité tout à fait banale favorisait plus rigoureusement la glissade, la coupe, le rasage, quoi. Qu’on essayât !)
Définition du contour du parti pris du terroir, clarification, verbalisation, confrontation d’idées que Valentin triait, évoquait, rangeait, évacuait sous nos yeux, sans prêter d’attention à nos réactions, l’énumération, le catalogue, le monologue servant de tableau biffé, retouché, effacé, corrigé au gré des incursions mentales, des dérisions, des intérêts, des justesses, des à-propos récoltés, pesés comme les âmes d’un futur paradis artistique : interdiction formelle de remettre les pieds en ville – Hyères, Saint-Tropez étaient déjà trop grosses, trop avilies et corrompues, stigmates d’une côte surpeuplée, surmenée ; obligation formelle de ne plus communiquer qu’avec des ruraux, séparer le bon grain authentique des citadins extradés, métastases et proliférations, de snober, de mépriser avec fougue, d’insulter toute présence, pensée, opinion citadine, d’afficher une hostilité franche, impolie, copieuse, argumentée ; gravitation lente, réfléchie, exhaustive autour de l’inconnu le plus proche – se balader, maugréer aux alentours du logis, appréhender toute l’existence, tout le décor voisin avant d’étendre le rayon de ruralité ; noter, définir, jauger, juger la qualité rurale, cartographier l’épouvantable possibilité citadine, y renoncer par principe ; explorer les périphéries, les déserts, les mondes endormis, les chaumières, les ruines, fureter malgré les intempéries, les dangers, l’inconnu, hasarder des explorations, hasarder des découvertes, des rencontres, violenter les hospitalités, violenter son confort, se compromettre, épouser les malheurs, les bêtises, les grossièretés, les laideurs, les incompréhensions ; rester soi – intraitable, réaliste, lyrique, austère, amoral, égoïste, mégalomane, solitaire, provocateur mais tremper toute son envergure dans les boues, les infamies, les mystères, les banalités, les exubérances, les platitudes, les envolées, les tristesses et les joies de la campagne ; un voyageur aigre, livide, marron, boueux, déconfit, vinasseux, saisonnier, grinçant, affable, minuscule, tâcheron, insignifiant, volatile, passager – devenir une bestiole mythologique, un esprit résigné mais vindicatif. Prévision d’un labeur colossal, éternel, entre le supplice et l’extase, une phénoménologie totale, agraire, arboricole, humaine, réelle ; une décision aux ramifications si radicales qu’elle déclenchait des solennités sentencieuses – consommation de l’être, hébétude, inconnu, oubli, disparition, érémitisme, congélation, mort. Tempéré, délicatement complice, soulagé par les largesses du repos, du vin blanc, j’émettais l’hypothèse de la stase, de l’avortement, du dégoût, de l’indigence, d’un parti pris emprunté, d’une éloquence fabriquée – entropie fatale, raisonnable, tiédeur sarcastique, banale, fadeur coupable qu’il s’agissait de repousser en musclant préalablement la volonté, en rassemblant une idéologie solide, mature, mûrie, un idéalisme personnel, taillé à sa personne, compatible donc.
Beaucoup de bières, jusqu’à se faire aimablement déloger dans une litanie de remerciements, de paiements, de blagues étouffées les unes dans les autres, jusqu’à rentrer, rebondir dans les ruelles – rien n’avait interrompu le discours, pas même le retour véhiculé.
Dimanche 12 juillet 2020 :
Densification de la porcherie à ciel ouvert, sous le soc céleste méditerranéen ; mauvaise analyse du chassé-croisé : l’approche de la fête nationale – jour de congé, jour chômé, feux d’artifice, défilés militaires, soleil... – grossissait la frilosité, l’agitation touristique, faisait se chevaucher la soldatesque imprévoyante. On repérait de nouveaux visages : égarés, hagards, déboussolés, contraste relevant la quiétude des habitués, la routine estivale des territoires marqués où coagulait l’avant-garde prolongeant sa villégiature, son bonheur, son bronzage, son impression folklorique ; concentration de blonds rosés, Allemands, Flamands, Bataves, Frisons ; tongs, sac-à-dos, crème solaire, émerveillement guttural, photographies : ils se lasseraient ; déjà les premiers essoufflés s’entassaient autour de nous, de notre brasserie rituelle, singeaient notre hébétude, grimaçaient d’inquiétudes, de chaleur, de reflets, d’effervescence, de fatigue, de sueurs chaudes, de tentatives francophones, de sourires maladroits, épais, d’outre-Rhin : ils se détendraient, soulageraient leur zygomatiques affairés en politesse excessive.
Nouvelle théorie valentinienne, reprise de concert : supprimer radicalement le tourisme, contraindre les populations, les enchaîner à leur gîte et à leur travail, rénover l’immobilisme fatal des vieux temps, réserver le voyage aux nécessiteux, non pas aux nécessiteux sociaux, évidemment, mais aux artistes de sa trempe, aux explorateurs des arts nouveaux, de l’avenir, du vingt-et-unième siècle qui peinait à naître et à jouir, réserver quelques courts trajets aux utilités – mansuétude déjà grotesque, entrouverture à la Pandore, d’où dégoulineraient les plaintes et jalousies des invétérés pourceaux, bouseux, mesquins résolus à conserver leurs privilèges – touristes à foison, partout, tout le temps pour égayer l’ennui et le désespoir ; se confiner sur ordre, sur un mot, un éternuement, un glaviot tomber des cieux (leur gouvernement, l’idole) ; contrôle des trajets limités aux labeurs circonscrits à quelques kilomètres, surveillance ferroviaire, fusillades des intempérants, des porcs en sandales, des réfractaires tentant l’aventure, diffusion de documentaires animaliers, archéologiques, architecturaux pour assouvir leur démence démocratisée ; curriculum vitae, lettre de motivations, hauts-faits, nécessités, diplômes seraient exigés afin d’obtenir l’obole, le droit – pour un droit à la tranquillité, un droit aux densités raisonnables, historiques, proportionnées ; pour un devoir de silence, d’immobilité méritée – système qui devait arranger notre fortune.
En touristes sûrs et fiers de leur droit, fiers de leur connaissance, de leur ancienneté, nous allâmes lézarder au balcon d’une nouvelle plage – nouvelle à nos sens, nos contemplations silencieuses, nos baignades laconiques, nos discussions oiseuses, oubliées, nos boutades et moqueries, ce jour-là copieusement destinées aux nouveaux arrivants, cheveux sur la soupe marine, à l’épiderme étincelant, virginal, aux gestes un peu complexés, lents, savoureux, gourmands, aux corps trimés par la distance, les galets, l’ensoleillement, la sécheresse ventée, surpris par les torpeurs, les étirements plantureux, les siestes, les bains solaires, l’effritement salin, le goût du vent, l’humeur appesantie et claquemurée – entassement de citadins enfermés à double tour dans leur espace laconique, lunaire, souffrant les voisinages sablonneux, les nuisances sonores, les allées et venues intempestives, les babillages, les remontrances, les énervements, les fesses, les corpulences, les maillots, les serviettes des autres – l’osmose citadine perpétuée jusqu’aux rivages. La candeur d’en rire. Hommages aux masqués peu nombreux mais vigilants, autoritaires, moralisateurs, imbéciles, idiots, absurdes, respirant leur haleine tuméfiée plutôt que l’inépuisable brise littorale – une passion, une déraison absolue, un pavlovisme : sans doute souffraient-ils du traumatisme enfoui par les reportages, les images, les vidéogrammes drolatiques de l’époque, lointaine déjà, dont ils rappelaient l’odieuse proximité temporelle, philosophique que ces parterres d’indolents tentaient d’oublier, dans une pantomime déguenillée, ingénue, hypocrite ; sans doute souffraient-ils du délire poussé à son comble : course-poursuite entre badauds et flics sur les plages, dans les forêts, espionnage à coups de drones pour vérifier l’adéquation humaine aux folies administratives, aux monstruosités étatiques – il fallait imaginer, se souvenir de cette réalité : un peloton de poulets, d’ignobles fonctionnaires, rouages impudents, infernaux, distancé – mauvaise forme physique, port intempestif du masque, joug des démences sociales –, humilié par un innocent bonhomme dont l’affront consistait à poursuivre son jogging alors que des octogénaires croupissaient sous des respirateurs artificiels, affront moral ; alors que l’État énervé, excité comme une nymphomane, baveux, méchant, aveugle avait édicté décrets et lois, avait arbitré dans son souci farouche de nuire le plus également possible, dans son souci de l’égalité comprise comme une rappe à fromages, à légumes – indifférencier, morceler, déchiqueter, amoindrir, mélanger, désunir, éparpiller, informer (rendre informe, comme l’information : rendre les cerveaux informes). Hommages aux peureux masqués, aux flics scrupuleux, aux joggers effrontés, à la tiédeur totale – non pas la plage qui était chaleur et froideur ; feu, terre, eau, air ; une fusion, un délice sensible, une effusion, une gratuité salvatrice, soporifique, exhilarante, une réalité amène, un horizon d’infinité, une fenêtre à méditer.
Rester jusqu’à « crever de faim », objectif hasardeux, farfelu, dépassement de soi, jeûne improvisé, pour rien, pour le plaisir, la rage moqueuse d’observer le cheptel s’en retourner à la ville, aux hôtels, aux campings alors que commençait à s’aérer, s’éclaircir de nuances vespérales la chape ozoneuse, alors que la chute lente, délicieuse, affectueuse de l’astre se barbouillait d’orange, de pulpe rosée, fluorait l’ondulation, le perpétuel frémissement aquatique, dorait le sable d’une flamme rampante, apaisait sa brûlure, remerciait, saluait ses fidèles, offrait toute les douceurs de son répertoire, romantisait son joug, peignait sa nostalgie, entretenait notre désir, notre joie, chantait un long chromatisme, un accord quotidien, merveilleux, prolongé jusqu’à l’outrance, colorait son totalitarisme estival d’une conclusion lyrique, tendre, affectueuse – au bonheur des paresseux, des poètes, des avachis, des baigneurs, des familles tranquilles, des promeneurs patients, des méditations fantaisistes, orange (nuance d’orange), ocres, des silences respectueux, des hésitations respectueuses, des départs retardés par l’indéniable beauté, l’éloquente beauté pleine d’effets, de rhétoriques, de lieux communs – restait la sincérité naturelle, objective.
Lundi 13 juillet 2020 :
Pousser l’incohérence, le paradoxe, l’affront jusqu’au comble : daigner travailler le lundi treize juillet, aux vues et aux sus de personne, histoire d’économiser ce jour de toute façon chômé – qu’était-ce qu’un jour de télétravail à Hyères, sous les pigeons citadins, les mouettes marines, à l’abri des volets bleus, tapis dans une chambre d’amis. Ermite provocateur, je pianotai allègrement, surpris par une vive opiniâtreté administrative, épistolaire – j’organisai, diffusai, bruissai, manifestai mon labeur douceâtre, paisible mais sérieux (missives frappées le lundi treize juillet deux mille vingt ; rire) ; j’engloutis un fatras d’obséquieuses reparties, une ribambelle de sursis, d’arrêts ; vérification, conclusion, validation : nettoyage des gestations mal accouchées, des restes ; retouches, signatures, expéditions. Repos satisfait, glorieux mais affamé, j’avalai de vieux fragments, des matériaux comestibles abandonnés – fouiner dans les placards, le frigo, mâcher à la balustrade, s’abîmer dans une sieste irréprochable ; pourquoi diable poser son jour de congé ?...
...Puisqu’au réveil, je rejoignis mes colocataires estivaux fixés à leur chaise habituelle, à leur chope habituelle, éructant des sagesses habituelles dans lesquelles je m’insérai sans peine. Remontrances, moqueries : je retardai une grave expédition à la plage, préparée avec science, générosité, une certaine enflure même ; l’approche, l’hypothèse encore tue de la séparation, des retours aux bercails, imprégnait les préparatifs, les excitations, inspirait les hyperboles, les ostentations, les promesses, animait le délire – il s’agissait de résonner au diapason, de vrombir en bagnole, de surenchérir, de remplir les glacières, de rassembler ses forces pour exploser de plus belle... Restait que nous allions disposer nos carcasses sous les berceuses méditerranéennes, dans l’encombrement lascif du communisme vacancier.
Heure de pointe, apogée de l’amalgame plagiste, des concrétions humaines : paysage de jambes, de fesses, de shorts mouillés, d’enfants hilares, affairés, précis, indélicats, d’éclats de mousse, de sauts, de jeux – raquettes, galipettes, fluctuations batraciennes, à l’interface de l’eau et de la terre, châteaux, fossés, enfouissement –, d’appels, de plongeons, de courses, de lectures, de téléphones, de parasols, de siestes, d’exercices, de bustes, de pieds trempés, de sable fouetté, d’eau troublée, de navires lointains, perdus dans la fusion albâtre du ciel et de la mer.
Télébronzette.
Au compte-goutte, d’abord insensiblement, l’espace s’allégeait, l’air s’allégeait ; l’effervescence, le grouillement s’atténuaient ; les îlots se substituaient à la concrétion généralisée. Un îlot voisin provoqua un troc – Hadrien à la manœuvre : troc ubuesque, farfelu ; échange de cigarettes, de bières, d’autres alcools ; étude des glacières, des réserves ; supériorité établie de nos préparatifs – l’âge, la sagesse, la crainte du manque, la connaissance des besoins – ; jalousie moqueuse, flatteuse d’un septuor de jeunes filles, récif amarré à la plage, décidé à souffrir, jouir de ce dernier après-midi, soir, nuit avant l’inévitable dispersion de l’îlot, dispersion prévue, obéissante, fin des festivités, des complicités, l’etcetera des amitiés. L’îlot voisin tançait Valentin, prêtre, druide de la nonchalance, énergumène à bob, à barbe, à la chevelure noire, épaisse, longue, trempée, dégoulinant encore sa baignade d’il y avait un instant : qu’il les accompagnât – et Hadrien et moi par défaut, par politesse, en remerciement du troc – jouer à la balle, comme un toutou – la provocation guillerette, volage de ce troupeau de naïades augmentait, centrifugeait une espièglerie et une franche exubérance, ou d’autres rires à la sournoiserie étudiée. Levé du nabab, orgueil flatté, fausse mauvaise humeur, fausse mauvaise volonté du nabab.
Jeux d’eau, éclaboussures, imprécisions – surtout Valentin, épicentre de la collusion, des camaraderies ; aussi Hadrien, complu dans le rôle de pochtron, renvoyant les trajectoires du ballon d’une seule main, ou de la tête, du pied, selon le besoin de pitrerie ; moi, simple, résolument précis et sérieux, d’où jaillissait l’extravagance de vouloir sauver l’objet du jeu contre toute adversité, contre toute impossibilité apparente, contre l’abattement, ou même l’humour, d’où certaines pirouettes éloquentes, certains débordements et raz-de-marée propulsés. Beaucoup d’esclaffements, de rires sans fard, d’honnête frivolité – j’envoyai les balles dans toutes les directions, à l’aveuglement du soleil, des vagues, de la nappe vitreuse des vagues, à l’aveuglette des prénoms non retenus, aux inconnues, aux signaux alentour, encore étranges, étrangers, en cours d’analyse.
Bloc de souvenirs nets : pause et conciliabule : jaunissement prometteur, douillet, charitable des réverbérations, solitude accentuée des îlots, tectonique des îlots, convergence d’intérêts – partage de boissons, notamment ; à ce propos : désireuses de ne pas être en reste, de rembourser nos dons, quelques filles s’envolèrent pour ravitailler la troupe. Addition d’un squatteur auvergnat, masculin, attiré par le partage des bières – un dadais amical, parfois embarrassé, niais mais continuellement festif et résolument extraverti, noua les nouveaux liens, le traité d’une éphémère rigolade. Hadrien, à l’écart fortifié par la légèreté des esprits, par le trouble des sens dont se chargeaient nos boissons, par l’inattention folâtre qui régnait, jugeait les qualités plastiques de cette jeunesse pétulante, jaugeait la désirabilité, rêvait à l’exquise chair si joliment, impudemment exposée par l’étroitesse vestimentaire, chair ferme, chair aimante, chair musclée, bombée, gonflée, tendue par les délices du jour, par l’hommage des lieux, des astres, aux corps idéaux, idéalisés en direct – les tenues, le port du maillot de bains lissait les qualités, étourdissait le jugement ; une concentration déconcertée par la multiplicité des spectacles et les pétillements de la bière permettait cependant une justesse plus impartiale, plus véridique, moins fantasmatique, moins graveleuse et béate. Hadrien voulait en rester là, au fantasmatique, aux beautés, aux dunes de sable, aux chaleurs, aux fraîcheurs de ces compagnonnes impromptues, aux pensées graveleuses mais contenues, aux plaisirs béats, naïfs. Jugement final : j’étais austère. Le mot me fit sursauter, non pas qu’il fût faux, mais qu’on s’entendît sur l’adjectif – on s’entendait rarement sur le sens, la nuance, la précision des épithètes – ; de quelle austérité parlait-on ? ; j’exigeai une comparaison, aide facile, classique mais éclairant convenablement le flou des qualificatifs. Sans trop y réfléchir, comme inspiré, mon compère – non pas éphémère, mais constant, fidèle – compara mon austérité à celle d’un animal en cage, un ours de zoo, par exemple, las de son enclos, paresseux, austère, ennuyé, jugeant avec une précision enragée toutes les frimousses narguant son indolence. Aussi, j’étais incapable de retenir les prénoms : austère et débile.
Bloc de souvenirs nets succédant instamment au premier : remplacement d’Hadrien par Valentin dans mon conciliabule, pour raison obscurcie, émiettée, sans importance. L’oisif parfait, l’homme à bob indéboulonnable, l’arpenteur en robe de chambre de son logis, le Dionysos en pantoufles s’imaginait les libertés, les parenthèses fécondes engendrées par le télétravail qu’il pratiquait à sa manière désinvolte depuis des lustres. Fables, rétorquai-je en lui contant la sotte errance de l’esprit, de l’imagination scotchée à l’écran, piège éternel, ami fallacieux, trompeur devant lequel l’activité se faisait languide, vague, molle, prolongeant le spleen hémophile, gouvernant une imagination rétrécie à quelques évasions ludiques ou se faisait totale, compassée, englobait les capacités cérébrales pour n’en autoriser aucune entorse ; nul balbutiement, nulle idée, nul poème, nul lyrisme, nul. Égrainer l’écume des vaisselles favorisait une gestuelle plus spirituelle, une activité plus efficace moins éthérée, plus réelle, palpable, favorisait les résurgences et le volcanisme idéels. Il suffisait dès lors d’organiser, de domestiquer l’offrande à double tranchant, d’affûter l’esprit, d’aiguiser sa volonté, d’arranger la gestuelle – oracle de Valentin, théoricien, châtelain ombrageux, diariste intrépide, futur génie des terroirs, des ruralités. Peu de considération pour les fourberies molles, les mélanges contrariants des sphères bafouées, écrasées l’une sur l’autre : travail et temps libre emboutis, chevauchés. Pour une autre fois – à la profusion des spiritueux.
Bloc de souvenirs diffus, au long cours : déclin lent, estival, sans froideur, complice, adéquat, pompeux, peu révéré, inconsciemment perçu du jour – nouvelles additions de commensaux, de joviaux errants des plages, de passagers de notre expédition immobile, qu’ils vinssent saisir la tranquillité globale, parsemée d’enclaves bruyantes du littoral dépeuplé, qu’ils restassent pour prolonger l’inactivité divine – politesses et convenances, grotesques, insupportables, ennuyeuses – refuge éthylique, refuge amical – des jeunes grattouillaient des guitares, des poncifs, avaient le mérite de n’attendre aucuns applaudissements, tout juste quelques murmures, déjà – une bande de quinze, vingt silhouettes constellées dans le halo d’un lampadaire voisin, scrutant placidement le parking tout près – rétrécissement, métamorphose du lieu, des impressions, des espoirs, des envies, des comportements : le septuor d’ondines – on y comptait une prénommée Ondine ! –, d’ondines khâgneuses nous narrait les écueils d’une année fracturée par les absurdités égalitaristes en remerciements des échanges de vivre : un discours loufoque ponctué de détails, de nuances, d’exagérations, d’anecdotes (s’endormir dans son lit pendant le cours de latin, avoir oublié son dictionnaire à l’internat,...), de malédictions, d’outrages mérités (Polyphonie des propos : concurrences, bruits, échanges capturés, interceptés, peine à ouïr son voisin, ébriété, rires, méconnaissance des timbres, surprises, écoutes, interruptions, hauteurs, basses, polyphonie cacophonique, débordante) – ces adolescentes tardives roucoulaient d’enfin découvrir de vieux réfractaires ; hommages de la jeunesse intempérante, méprisée dans son travail, ses ambitions, son plaisir, sa gnose par les gestionnaires gérontocrates – on en appelait au bon sens, cette passoire anachronique, on argumentait à l’aune des comparaisons historiques, littéraires, antiques, intellectuelles, métaphysiques dont elles regorgeaient, qu’elles venaient dégorger sous le joug de la plus terrible concurrence : Valentin – concours sans oraux (bonheur unanime, aléa convenable, non regretté, extension des vacances, d’où leur présence sur cette plage d’ailleurs). Deux sortes de cheffes – Léa et Manon – animaient les activités, provoquaient des étincelles, voletaient d’un îlot à l’autre, éméchées, répandant l’ébriété dans leur sillage, dans la poussière de leur précipitation – jeux d’alcools, trio (nous) et septuor (elles) s’enivrant des récits de Valentin : de la vie d’un diariste inconnu, d’un auteur, d’un artiste inconnu qui n’avait que faire de l’édition, les rentes couvrant son activité ; de la vie d’un écrivain sous-diplômé, armé d’un bachot, crotté par des boulots insanes, insalubres (ramoneur, éboueur – inventés ? empruntés ?) pour la frime, pour pallier les déchirements romantiques, rocambolesques d’une adolescence effritée, querelleuse, sauvée par un héritage prématuré – un esthète populiste, à défaut d’être populaire, lu au compte-goutte, par un lectorat trié, intimiste mais étonnamment nombreux, un esthète en reconversion – étalage du parti pris du terroir, théorie échevelée – tout cela distribué par images, effets, par salaisons des impatiences, tout cela déjà entendu mille fois, parsemé de ponctuations, de salaisons de notre cru, coupé, embelli, ridiculisé par notre impertinence complice, par nos blagues musclant la surenchère de l’anachorète ardennais – grave concentration des jeunes filles légèrement rhabillées (tombée de la nuit, nuit obscure obligeant) qui usaient dès que possible d’un gage, d’un verre bien englouti pour torturer l’austère ours zoologique (pas moi cette fois, soufflais-je fraternellement à Hadrien) – nouvelle entreprise fomentée par quelque cerveau piqué d’enthousiasmes insolites : élever, bâtir à l’unisson, en chœur, un monticule, un tertre en l’honneur des alcools, des bonheurs nocturnes, des beautés obscurcies de notre chambre ivre, ronde comme le halo du lampadaire gardant le parking tout près, gardant les folies, exubérances échelonnées de notre pilote farfelu – improvisation – des architectes, des ouvriers, des contremaîtresses – une boursoufflure d’abord incohérente soulevée par une somme ramassée d’énergumènes, d’excitations étranges, équivoques, inquiétantes, sommes de portraits, de faciès à la Bosch, d’anomalies, de grimaces amplifiées par mon ébriété saisissante et par les circonstances lumineuses (halo, gradient décroissant, lisière des ténèbres) décuplaient l’impression, l’effet, troublaient l’observation selon le désordre des désirs (première prise de conscience dans une boîte de nuit à Barcelone) – succédaient l’angélisme académique des visages sereins, d’une blonde et sereine beauté, prénom biffé par mon incompétence, le maniérisme grandiloquent d’Hadrien, à mon chevet, expliquant les constructions, les actions déconcertantes, angoissantes, angoissées, barries par le troupeau d’acrobates (on s’enjambait, on creusait, on entassait, cimentait, plantait des coquillages [sens aigu du détail], on rectifiait des destructions, des glissements) – sable indocile – beaucoup de mains à la pâte, de renforts, de retouches, d’exigences – moulures des détails, décorations, coquillage enfantins, touffes d’algues, bâtonnets divers, noueux, engraissés et détrempés par les flots, moulus, vermoulus, cailloux, arabesques, mosaïques tracées par le septuor – on pêchait, ratissait, collectionnait les accessoires qu’abandonnait la plage expirant sa journée surchargée – divers degrés d’enthousiasmes : foi débordante, mutine, démonstrative, évangélique, sûre et aveugle, fidèles corsés, envoûtés, obnubilés par la mystérieuse décision – les bacchantes achevèrent leur promontoire, leur terrassement, sorte de Babel poudreuse, miniature, constellée des générosités récoltées dans les sables et les vaguelettes, l’écume – encore une idée, croissance du délire : enfoncer un mat, signaler à la nuit nos interférences, planter notre toit du monde (à quoi se résumait le monde ?) – je dévisageais une poignée de coquillages identiques, jugés non nécessaires, surnuméraires, piètres – j’attendais le soleil, le matin, l’évacuation du trop-plein de folies, de sorcelleries bizarres, de surenchères désorientées (où allions-nous ?) – bacchanale improvisée, surprenante, délurée, contagieuse – à plusieurs, ils écrabouillèrent leur totem et fichèrent un tronc pourri, barbouillé d’algue encore visqueuses, fraîches, gouttant un jus scintillant – applaudissements pour le sylvain mort, curieuse charogne décharnée, inodore, noirâtre, réconfort des illuminés, menace atavique pour d’autre (moi, au moins) – fraîcheur de la nuit, très relative aux incandescences du jour, sévices de la nuit, des secrets, des ésotérismes farfelus, sans queue ni tête – l’autel, le temple, le mât servirait de décor, de station aux élucubrations qui suivirent : myopie éthylique, astigmatisme ombrageux, contre-jour (de nuit) des servants dans le halo du lampadaire etc. – yeux fixes, visages illuminés des scrutateurs interdits, interloqués, patients, distraits, rêveurs – vide implacable de la voûte étoilée, légère, intouchable – distribution générale de pastille, selon le bon vouloir, l’emprise, la curiosité, la frénésie, le désaccord, la moralité de chaque ombre – baratin technique, chimique, illusions, artifices – rien qu’une race d’amphétamine me rassurait Valentin, un petit rien, un comprimé, un doliprane, un caillou croquant à ne pas croquer, à laisser glisser dans une gorgée de bière, de whisky, de laisser-aller, de paradis – pourquoi pas d’Hadrien et d’une majorité d’ombres, de visages illuminés, flottant dans l’imprécision des formes nocturnes, dans leur disparition circonstanciée (alcoolémie, opacité, contraste, fatigue, ambiance, délire, etc.) – fausse solennité ; on pouffait du léger ridicule ; la fausse solennité, le sérieux de mise, improvisé, bravache, instable l’emportait, fronçait les sourcils, grotesquait les sourires, les désobligeances fusaient – je n’observais guère de modification des tempéraments, des attitudes, des langages et des actes ; la désinhibition était déjà accomplie, achevée ; et au-delà ?... Boire une goulée charnue d’un mélange chaudronné dans un saladier, expérience, hypothèse insensée, résolument assassin, cocktail inconnu tant la somme d’ingrédients confondait l’intelligence, les repères, les capacités conceptuelles des cerveaux ensorcelés – à tour de rôle, appelé par Léa assistée de Chloé, on avalait notre louche – j’obtempérai, goûtai le mélange dans un mélange de circonspection, de curiosité sensorielle, de refus intellectuel, stimulé par la vivacité de l’appel, par la sommation, désireux d’éviter tout escalade, toute crise, toute contorsion diplomatique – mélasse chaude (par l’intensité de son dosage), épaisse, confite, grumeleuse (pulpe de fruits, morceaux de fruits, bonbons à demi fondus ?), sucrée, amère, indifférenciée, âcre, compacte, aux saveurs conflictuelles, incommodes, échauffant le palais et la langue, râpant l’œsophage, arrière-goût sinistre, acide, fort, terreux – grimace, dégoût unanime mais fierté d’apparat, officielle, commentaires, dégoût comiquement ravalé, relativisé – tourbillon pulsatile, instant de panique, tambourinade veineuse, titubement, légère suée – étude sonore, douloureuse, digressée (circulation stomacale, nerveuse, cérébrale, effets physiologiques, rareté et violence du coup, etc.), étude pointilleuse de Valentin baragouinant à l’envi sous son bob ; on ne discernait plus son visage (barbe, bob, nez, nuit) – effusion, alerte générales : vol du saladier, du breuvage céleste, de l’invention magique, du philtre de déraison – égosillements, pépiements, provocations, dispersion aux quatre vents (quatre ?), course poursuite molle, folle, raisonnablement ralentie par les déraisons de la nuit, rappels vindicatifs inaudibles, méprisés, quête de la décoction chapardée par quelque Albéric contemporain.
Bloc de souvenirs pénétrants mais diffus, presque troubles mais ponctués, assis sur ma serviette, sous le mât, dans le halo du lampadaire etc., j’attendais le jour sur mon radeau, au milieu des naufragés disséminés. Discussion aimable avec l’angélisme académique, l’Ondine des ondines, la prénommée, la discrète égérie, discussion enveloppée par une tendresse équivoque, sans équivoque, par une brume fidèle, déjà. J’appréciais – à bien des sens (sens troublés) : percevoir, mesurer, chiffrer, porter jugement moral, physique, psychique, esthétique etc., trouver agréable, reconnaître une supériorité, des qualités, y être sensible (sens troublés) –, j’appréciais cette présence rassurante, immobile et mouvante (sans plus aucun malaise social, sans préciosité), ce visage illuminé, lumineux, clair comme la clarté, médaillon, effigie rétrécissant la nuit, l’opacité ; j’appréciais les chaleurs jointes de nos corps probabilistes, sans grande importance, temples voisins, sacrés, fondus dans l’ombre noire, impalpable, peu nécessaires, appuis des charmes, artisans d’une délicatesse, d’une tension magnétisante que mon engourdissement résumait en une admiration (au-delà de l’appréciation). Interprétant je ne savais quelle moue ou commentaire de ma part (je ne savais plus), elle expliquait, contait avec une grâce apaisante les sévices estudiantins de son septuor : qu’on pardonnât les provocations, les débauches extérieures, la licence, l’excès, la théâtralité, l’irréligion, la parodie ; tels jeux ne prêtaient pas à conséquence, qu’on réservât son jugement contre ses pousse-au-crime de rien du tout, ses aventurières des banalités, des trivialités de la jeunesse ; tels jeux fécondaient rarement les pires dégradations – trop de témoins, trop de jovialité, trop de pureté encore ; veiller, provoquer une nuit blanche collective, s’endiabler d’alcools, d’ecstasy, faire tourner les têtes, faire cavaler tout un parterre d’admirateurs les comblait déjà, comblait leur frivolité, réjouirait leur mémoire. En marge, en périphérie de ma vision, de mon souvenir : le visage d’Hadrien, ses hochements de tête sérieux, hypnotisés, ses exclamations interjetées à mon intention, ou aux alentours, ses participations fluctuantes, ses disparitions. Brut, vif mais ralenti, attentif, observateur, je m’inquiétais des difformités contagieuses martelées par la surabondance d’absurdités. Rien de tel à son gracieux avis – elle s’exprimait avec précaution, un souci de précisions réfléchies et policées – ; chacun obéissait à son caractère, aux largesses, aux digues de sa personnalité, de la réalité et de l’image de celle-ci, chacun entretenait ses habitudes, s’amplifiait, se gonflait mais conservait ses marottes (pensée curieuse, aveu curieux, autour de laquelle gravita stérilement mon intelligence chue aux oubliettes). Elle aimait cette agitation, ce tourbillon, cette vie sans lendemain, inconséquente, légère, réservée aux petites sectes éphémères. Le jour calmerait les hurluberlus, assagirait les cœurs, les chaos, rétablirait l’ordre, lèverait le voile sur un joyeux épuisement, un rétablissement, achèverait les enthousiasmes, réveillerait les fatigues, les normalités. J’appréciais le jour – à bien des sens (moins troublés, apaisés par la présence, par le discours) –, le scrutais avec espoir, attendais doucement ses grandeurs (grandiosetés ?, ses exubérances du moins) visibles, éloquentes. Elle souriait mélancoliquement, posais sa langueur contre mon attente ferme, probablement indélicate ; elle pensait au départ, à la séparation, au souvenir ; cela semblait lui suffire, sa mélancolie préventive, une carapace préventive, résolue. J’envisageais le soleil, la lumière, la profusion des idées, l’unité, l’union. Elle devait (inconditionnel) rejoindre sa famille à Saint-Jean-de-Luz ; je devrais (très conditionnel, franchement non souhaité, méprisé), j’aurais dû (conditionnel très passé, dépassé) m’en retourner à Lyon pour élucider mon télétravail. Escamotage d’un concours de libertés, de liberté – elle connaissait ce mot ; quelle aventure ! Qui serait le plus libre de n’en faire qu’à sa tête, selon sa sincérité, son goût, son dégoût, ses espoirs ? Qui supporterait l’autre, l’Autre, le plus longtemps ? Sourire enjoué.
Mardi 14 juillet 2020 :
Curieuse abstraction que de faire débuter un « jour » à minuit (le milieu de la nuit encore ancré dans la veille).
Lever du soleil, enfin, derrière moi, comme m’encadrant de sa candeur, de son liseré bleuté, convergeant vers l’ouest, point de fuite de la plage d’où émergeaient des corps, des dialogues moins secrets : le temps de s’éveiller, de s’extraire de la torpeur où nous avait plongé le ralentissement des surmenages, le temps d’accoutumer sa physiologie à l’aube rapide, lumineuse et semblablement identique à celle de la veille... Des corps complets, non plus des visages, des portraits lugubres, non plus des abstractions flottantes ; beauté confirmée d’Ondine, non pas les louanges organisées par les vapeurs aphrodisiaques, par les surprises neuronales, une réalité rassurante, saisissante. Valentin dormait férocement, renfrogné dans son bob, tenant ses lunettes fermées dans une main, les bras ceinturés autour du buste – réflexe de conservation de la chaleur. Hadrien tapait la causette avec le sextuor bien tranquillisé, heureusement tranquillisé – des sourires las mais sereins, une bonne humeur épuisée, tenace mais branlante – somme de rires lorsque je croassai la nouvelle de mon départ pour le pays basque, somme de sourires indifférents, de politesses nostalgiques. Sorte d’indifférence, d’incompréhension générale, d’économie de gestes, de paroles.
Déposé dans la ville à deux pas du gîte offert par Hadrien, je disposais d’une heure pour faire ma valise et rallier le bas de la montée, y attendre mon covoiturage improvisé. Quelle largesse ! Que pouvait donc faire un télétravailleur itinérant d’une telle quantité de secondes (trois mille six cents) ? La valise entassée, le sac à dos bourré (cinq minutes, trois cents secondes), j’inspectai mon état physique en improvisant une douche revigorante – fatigue gratifiante, méritée, usure corporelle due à l’improbable longévité de cette nuit, à l’absence parfaite de sommeil ; pas de fatigue nerveuse, pas d’apathie, pas de paresse, mais une impatience impavide, un décompte des secondes ; une curiosité joviale, empressée d’en découdre avec l’indéterminé ; une grosse fringale à boucher, également.
J’étanchai préemptivement les misères et dégâts cérébraux du lendemain de soirée dont l’aube ne s’était pas encore levée, malgré l’insolence matinale – rémanences alcooliques ; je ne savais pas précisément dans quel état j’errais.
Des tranches de brioche, de l’eau fraîche, le silence frais de ce monastère endormi, bordélique. Adieu préparatoire à ce joli gourbi amical, gratuit, aux générosités d’Hadrien, aux élucubrations probablement inconséquentes de Valentin. Que faisaient-ils ? M’intercepteraient-ils ?
Je séchais et circulais dans la maison en quête d’oublis. J’avais soigneusement arrangé le lit dans l’atmosphère bleutée, striée, si méridionale de ma cellule. Rien ne bougeait – ma pensée circulait durement, cognait les parois de ma caboche et vagissait des riens, des avortements, des imprécisions, des indécisions. Logiquement – on avait secoué, étourdi la logique –, j’aurais dû rester auprès de mes amis, attendre un dénouement partagé, discuté ; je devrais attendre ici. Je doutais que cette ondine fût au rendez-vous ; je pris mon barda dans le but rassurant d’aller m’attabler sous la tour des templiers, d’inviter mes compères à m’y rejoindre, de dégourdir nos fatigues en commérages, en anecdotes, déjà, avant d’envisager la suite de nos télévacances. Une promenade, un détour afin de certifier la fin du délire nocturne, plagiste. Déjà la colline vibrait de saluts, de pas, de moteurs, se soleil.
Robe à fleurs, veste en jean, une tresse, deuxième confirmation – habillée – de sa beauté. Prévisions : huit heures de route, relais nécessaire (vingt-huit mille huit cents secondes – Toulon, Aix-en-Provence, Arles, Nîmes, Montpellier, Béziers, Narbonne, Carcassonne, Tarbes, Pau, Bayonne, Saint-Jean-de-Luz) ; elle débuterait le voyage, considérant mon ébriété possiblement compromettante.
Première mission : dénicher au débotté un logement, pour une date approximative, une buée qu’aucun d’entre nous deux ne daigna essuyer – avancée du pare-brise insouciant en tête de tous les bouchons prévus, prévisibles. Calcul du rapport coût-proximité-qualité apparente des maigres propositions encore monnayables. Écoute grave des conseils de la connaisseuse (immeuble moche, quartier trop excentré, mauvaise vue, bruit, havre touristique...). Délibération.
Deuxième mission : prendre le volant, le relais, tracer la route jusqu’à l’objectif, en musique, en rythme, sous le torrent de bavardages (en état de grâce, chaque bribe était bue) qu’émettait l’ondine (il fallait l’appeler Ondine). Éhontément sincère, incapable d’arrière-pensée, elle distrayait ma conduite, mon attention concentrée (contrôles, dépassements, vitesse, musique, direction, pensée vagabonde, paysage – un mirage –, la diction précise, détaillée, virevoltante du copilote : les concours, la dureté, la préparation, le feu, le soulagement, l’attente, les télé-études, l’impatience, l’immobilité, la solitude, le bruit, l’absence de bruit, le ralentissement de la vie, les dérèglements du travail, l’arythmie scolaire, la vilaine syncope ; les difficultés intellectuelles, rhétoriques pour déloger sa mère, la faire rejoindre une villégiature, lui faire quitter sa maison, son jardin, son bucolisme stable et sans exigence ; du mépris innocent, franc, gauche pour mon sot métier (une rougeur, une timidité, une peur de déplaire – j’éclatai de rire et m’empressai d’en rajouter une dizaine de couches (voir les mois précédents) afin d’apaiser sa gêne –) ; amour de la géologie, des cailloux et fossiles, étouffé par la gourmandise des études littéraires ; s’appuyant sur quelques bribes interceptées entre moi et Valentin, cartographie exhaustive de son paysage littéraire (pas de jugements, une cascade d’appréciations intuitives, l’oratoire, le calcul, le sérieux avaient été rangés au vestiaire ; concurrence juvénile, déballage d’une science impressionnante, rare (beaucoup trop), boulimique, sans préjugés – jusqu’à la lecture au hasard – ; adorable enthousiasme qui m’avait trahi, s’était carapaté – que j’avais trahi, plus vraisemblablement – ; un verbiage tout à fait romantique, tout à fait moderne, tout à fait classique, antique – peu ou pas d’angles morts ; l’inconnu était un projet, un futur, une évidence.
Route floutée par le dialogue, maigres embouteillages sillonnés ; je garai la voiture près de la gare, lui remis ses clés et la saluai affectueusement, avec ce que je pouvais pudiquement exprimer lors d’un salut rapide, empressé.
Saint-Jean-de-Luz, donc ; seul, avec valise et sac à dos, avec une fatigue soudainement intense, complète, bien reçue, bienvenue, une motivation pour remettre au lendemain les explorations qui s’imposaient inévitablement à moi : un gros pont moderne, routier, cycliste, piéton, à balustrades solides par-dessus la Nivelle, reliait Saint-Jean et Ciboure, communes siamoises partageant le port, le petit estuaire ; au rond-point, j’évitai pour l’heure le bourg, l’activité, les commerces, m’aventurai entre une cale sèche et la criée (camions réfrigérants endormis) sur une petite presqu’île arborant un couvent réaménagé, quelques immeubles encadrant une cour ; fin limier, je suivis les instructions électroniques, une allée faufilée entre deux bâtiments ; boîte à clés automatique, un studio paisible – carrelage blanc, salle-à-manger, cuisine, chambre et salon à la fois, un comptoir, une petite télévision, des livres sur les brahmanes, un patchwork de décorations incohérent (navires, fauves, coussins brodés de dorures hindoues, boiseries bleutées, volets rouge brique), une salle de bains inqualifiable, parfaitement banale et suffisante.
De quoi se vautrer et dormir d’épuisement.
Mardi 15 juillet 2020 :
Changement de décor, de fenêtre, de vue, de météorologie, d’hydrométrie, de vent, de lumière, de ciel – demi tour d’horizon, depuis la fenêtre : à droite (Nord), l’embouchure du fleuve côtier, le canal du port communiquant avec la baie ; un petit phare blanc protubérait par-delà les douves de ma presqu’île ; en face, au milieu (Ouest) : le port au premier plan, port de plaisance, de petits yachts (autre nom ?), un petit Saint-Tropez sans légende, les façades de Ciboure au second plan, la colline de Ciboure au troisième, enfin le ciel (nuageux et ensoleillé, hésitant, changeant agité de grosses masses dans un azur bien calibré – vraiment rien à voir avec l’incendie méditerranéen), façades blanches quadrillées irrégulièrement, avec une régularité culturelle, locale, un équilibre, un heureux voisinage ; variation des hauteurs, des largesses, du nombre des fenêtres, du nombre de poutres, d’étages – un front de port bavard à gauche (Sud), la cale sèche, des ustensiles, de la rouille, un rail, de la vase, la criée plutôt devinée (l’avant des camions, les cris), par-dessus, derrière, un autre phare blanc (une frise verte ?), par-dessus, derrière, des montagnes vertes, replètes, à l’ombre des hésitations climatiques.
Sortir la faim au ventre, passer entre les livraisons, les trafics de la criée, se glisser entre les voitures embouteillées au rond-point, névralgie fragile, optimiste rayonnant, alimentant des hypothèses, des géographies inconnues ; s’habituer au climat local, aux commerces locaux ; valider la justesse, la pertinence du trajet ; circuler dans les réveils touristiques, autochtones (faciles à démêler).
Absurdité jaune, complète, nauséeuse, frileuse de devoir travailler tout en siégeant à plus de sept cent kilomètres de chez soi, du lieu supposé, contractuel du labeur, tout en ayant une ville méconnue, docile, variée, mythique à ausculter, tout en constatant les absences logiques, programmées, méritées, légales de la majorité de mes collègues (moins de réunions, moins d’appels à l’aide, moins de courrier, moins de déconcentrations – il fallait voir ce que je faisais de ma concentration). Tout brûlait de retrouver la chose la plus manifeste et la plus aimable, la plus surprenante et imprévue de ces mois barbares, velléitaires, hasardeux.
Autant ne rien faire, qu’attendre, simuler informatiquement l’activité – il s’agissait d’entretenir la rémunération. Répondre à Valentin qui s’inquiétait rhétoriquement de ma disparition. Le Guderian du télétravail – n’était-ce pas lui dont la (les) division(s) s’étai(en)t garée(s) à Bordeaux, après un contre-la-montre avec les institutions françaises ? –, comme il m’appelait, amarrait son ennui à un autre littoral, par défi, bohème, je-m’en-foutisme, gaminerie, liberté, pari... Fou rire théorique du diariste qui repoussait le départ dans le terroir aux approches de septembre – logistique, bonheur méridional obligeaient.
Mon logis provisoire, bloc carrelé, blafard dans l’ensemble, spartiate par économie, banal par sens du commerce, n’offrait aucune prise à la curiosité, à l’intérêt le plus humble – une masure dans laquelle se contenter de dormir. Nouvelle quête alimentaire, nouvelle imprévoyance. Ondine scrutait la marée, les crabes planqués à l’ombre, n’était pas tracassée par la faim mais me guida amicalement jusqu’à une cantine portuaire – port de Saint-Jean, port de chalutiers, de pêche. Il était logique que je parusse de cette zone (ma presqu’île), vers cette heure-là, aux vues des données rassemblées par cette vive et discrète intelligence, labile – connaissance géographique, repérage sur la carte lors de mes recherches, quasi-impossibilité de faire des courses la veille, besoin, désir de sortir, de se promener.
Esprit décidé dans ses mouvements, ses instincts mais très hésitant face à des choix parfaitement anodins (direction d’une promenade, choix de détour, fin ou continuation, choix d’une terrasse, d’un café, longueur des pauses) ; esprit admiratif, jamais blasé, inlassable, aimant les plantes, surtout l’assemblage domestiqué de belles et originales plantes, le décorum sophistiqué, pensé, l’harmonie d’une belle façade accouplée aux lascivités d’un épanouissement floral, grimpant, enlaçant l’architecture ; esprit étonné et titillé par mon goût pour l’insolite, l’intime, le caché ; dégoût commun pour les fadeurs, les fadaises modernes, ubiquistes, communes, irréprochables de nullité, violentes dans leur réverbération, leur disharmonie saugrenue, insultante – posture qu’il fallait vérifier, discuter tant l’immensité vagissante alentour semblait adorer toutes les atrocités urbaines expectorées par les subventions, les budgets, les corruptions.
Beaucoup de monde, densité bariolée des touristes – chemises, t-shirts, sweats, imperméables, k-way, parapluies, multicolores, magmatiques, disharmonie saugrenue, empressée, pataude, emboutie, hétérogène, dépensière, déambulant de publicité en publicité. C’était l’œuvre de la pandémie – une pandémie de touristes – qui concentrait la foule française apeurée par l’entreprise d’un long voyage, sans empêcher les excursions frontalières automobiles (empire de Charles Quint).
Bière et cappuccino au café de Paris, au gré des plagistes ensablés, des ondées faiblardes, du défilé infatigable, continu et constant (débit) de badauds en tout genre (voir paragraphe précédent), de badauds agités ou flegmatiques, d’enfants enjoués ou râleurs, engueulés ou chéris, de familles pressées par l’horodateur, par le frisson de la pluie, par le sable incommode, ou bienheureuses, indécrottablement heureuses, intarissablement bavardes comme Ondine qui dressait les portraits des habitants réunis chez sa tante – portraits entamés par la description vestimentaire ! curieuse et déroutante amorce. Pendant qu’elle détaillait le port désuet, atavique de tabliers usés par sa mère, l’habillage quasi-breton qu’imposait une grande-cousine à son engeance, la couleur des bottes des dits marmots, la sobriété garçonne d’une de ses sœurs, je pouvais, entre autres activités peu concentrées, comparer la blondeur de la bière (Paulaner, Munich – de quoi établir des mémoires, un roman) – bulleuse, évidemment, frissonnante, dorée, orangée, mate, translucide, agitée par un coup de poignet, moussue par un coup de poignet, de moins en moins mousseuse, de moins en moins froide, comestible, pétillante, agréable à bien des égards (goût, conditions de la prise, légèreté et progressivité de l’ébriété, etc.) – et la blondeur de sa chevelure – contrastée, secouée par la brise, filandreuse et éparpillée, soumise aux incidences du soleil, à la brillance accrue par un gradient croissant du sommet du crâne (naissance foncée, plaquée) aux mèches et pointes folâtres (circonstances venteuses), agitation nécessitant un rangement régulier, une relégation derrière l’oreille ; impossibilité, par décence, de goûter les cheveux.
Le dîner familial l’appelait, la rappelait, la dérobait à ma contemplation benoîte, réjouie, outrageuse décomplexée, alanguie, rendue parfaitement béate par la paire de blondeur. Rendez-vous était pris à ce café où je viendrais télétravailler.


