Déshérence
Vingtième semaine
Jeudi 2 juillet 2020 :
Traverser des patelins, banlieues de banlieue, d’une triste laideur bigarrée, désunie, barbouillée d’excentricités, de simplicités mornes, de modernités incongrues, d’utilités mal agencées, banlieues figées sur la route inlassable, sur les ronds-points multipliés, banlieues alternant les centres-villes foudroyés par la départementale et les zones commercialo-industrielles irriguées par le tracé banlieusard, express, étudié mais tortueux, vexé par une somme d’inévitables désagréments, de heurts épaississant la circulation – un jeudi matin, tardif, après les probables surcharges banlieusardes – tous à Annemasse, banlieue de Genève ; tous à Genève, chef-lieu honoré par un aéroport international et le TGV Lyria.
Yvoire était un parking, gros, vaste comme le village, rabougri, cadenassé par ses murailles, vestige chouchouté, lustré, paré de géraniums et de pétunias – violet, rouge, rose dominaient le chromatisme local, appuyaient les grises pierres apparentes, rénovées, léchées du village. Réapparition du touriste de tout bord, de tout poil, de l’autochtone désireux d’habiller cette journée fadasse, de jongler avec les gouttes, le soleil, le parapluie, l’appareil photo, les biberons de bambins, les plaintes de l’adolescent. Déambulation tranquille, vague, incertaine entre les pizzerias, les cafés, les glaciers, les restaurants – tous s’affairaient en cette fin de matinée – dynamisant un de ces plus beaux villages français, validé, noté, franchisé, certifié. Les ruelles médiévales, mercantiles n’évoquaient aucune mesure du temps, des histoires ou légendes, le château, pavé rectangulaire, solide, décoré de quatre tourelles – des poivrières, rectifiait Valentin –, expert en tourisme solitaire et en complications, en précisions architecturales, en mots spécialisés, exacts, nets dont l’existence rassurait, renforçait la contemplation, le plaisir – tourelle, flou, incertain, poussif, générique, diminutif, n’épuisait pas la réalité, la spécificité de ces cylindres pointus coiffant les angles des murs costauds ; autre coiffure : un large et haut toit de tuiles, typique. Autre coiffure, le bulbe, le clocher à oignon de l’église en acier inoxydable, brillant même en l’absence de soleil, rehaussé d’une croix dorée, étudiait encore Valentin – il notait à vive voix sans souci du voisinage, imprimait les détails et tapotait son écran, action nécessitant parfois une dislocation voire un arrêt du groupe.
Passage ensoleillé, rangement des parapluies ; passage au port de pêcheurs, petite jetée, petit ponton sur le Léman, carte postale universelle, cliché agréable, séduisant, reposant – l’aplat incertain, intangible de l’eau brunie par les averses, bleuie, éclaircie par le soleil réveillé, les nappes contraires, les ombres, les remous, le clapotement, les voiles des régates mignonnes, la courtoisie, la petite génuflexion du Jura aux Alpes voisines, tonitruantes, voraces, griffues –, règne lacustre, aqueux, les Alpes étaient une idée, un climat, une proximité invisible, globale. Poses stupides, défi au cartepostalisme, poses de groupe, acceptation du carteposalisme avec commentaires, ironies, moqueries.
Autre sphère d’attractivité, le port, large et moderne, lieu où l’on sautait dans la navette navale pour Genève, Lausanne, Évian, qu’en savais-je encore – non, Valentin, je n’irais pas lire la pancarte, les horaires, les trajets, les coûts à ta place, et ne voulais rien en savoir. Port de plaisance saturé d’embarcations rutilantes, blanches, raisonnables, endormies par les intermittences pluvieuses, saturé par trois grosses silhouettes, hôtels-restaurants tintant, logeant dormeurs et convives, refoulant une foule compacte, compactée sur l’esplanade arborant trois platanes sculptés, rabougris, torturés en tonnelle peu efficace.
Fin du tour, retour au point de départ, la porte de Thonon, après avoir ausculté le squelette ratiboisé de la tour de Genève, masure ouvrant la muraille vers le sud-ouest ; coup d’œil désintéressé dans la succession équivalente des boutiques sans intérêt qui jonchaient les ruelles extirpées de leur possible beauté – beauté sabordée, dur à recueillir, évanescente, tordu, martelée par les pas, par les cris, les pancartes, les promotions, les précipitations humaines.
Séance de tennis maladroite, joviale, batifolée, non moins exténuante ; séance interrompue par les secousses d’un orage, et surtout les pluies courroucées d’un orage satisfait de sa tyrannie, vite parti martyriser d’autres vallées, d’autres tennismen d’altitude, écourter les activités incessantes des homoncules narquois, inexorables.
Longueurs et langueurs d’une interminable soirée, précocement ouverte par la tempête de pacotille : logistique généreuse, réapprovisionnement constant, crime poussé, catalyse, musique d’appoint, alternance oubliée, appréciée, changée, abandonnée à son automatisme, amplifiée, réduite, instiguée par tel compagnon. La nuit noire, pleine, les cœurs échauffés, sereins, volubiles, la confrontation des anecdotes allait bon train, entretenait la participation pleine, concentrée, rigolarde, bondissante des six énergumènes repoussant successivement, par étapes les pudeurs – il s’agissait de répudier la pudeur : Hadrien et Antoine en vinrent à redoubler, à psalmodier un secret d’abord ténu, feutré, conciliabule latéral, évasion des duos, furies des discussions décomplexées, des intérêts valsants, des changements de fréquences, de longueurs d’onde ; la curiosité, l’audition de fragments rameuta la meute : discours, détails, truculences, jobardise, brame des mâles envoûtés, narrant les suavités nuptiales dégagées par le télétravail, les ébats rémunérés, non par prostitution mais par la collision obligatoire des amants, collision assermentée, policée, contrainte, savourée entre deux réunions, étendant les libéralités matinales, intimité jouant sur les libéralités, les camouflages aisés du retard, sur les calculs précis du retard, sur la discrétion du retard, sur l’absence de témoins directs, sur la bonhommie imposée, la mansuétude, les vices des collaborateurs qui n’en faisaient pas moins ; Antoine et Hadrien aimaient les carambolages nouveaux, les luxures nouvelles, les appétits nouveaux, transfigurés par le déjeuner, la pause-café, la timide légèreté de la surveillance, aimaient se jouer des surveillances, ne pas justifier leurs détours, leurs silences, ostensiblement ; Florent vantait le matin volage, la poésie du braquemart, la patience servile, l’hypothèque, le risque matinal, l’accompagnement du réveil féminin, l’insouciance prolongée, la routine allégée, communiée par les deux corps dignement réveillés ; Guillaume s’y mettait aussi, avouait crever le chômage commun, la promiscuité dans l’ardeur étonnante, inconvenante, provocatrice, dans la chaleur, la douceur, dans l’entrejambe de sa nouvelle collègue qui osait des provocations inconnues, des incongruités aphrodisiaques que seule la folie ambiante avait pu lui inspirer – pouvait-on pragmatiquement ne pas sanctionner cette nouvelle collègue simulant le travail, sagement lovée dans son fauteuil, dans un plaid étudié, relevant, révélant par contraste qu’elle se contentait de pianoter le clavier en lingerie, combinaison la plus affriolante évidemment ! – ; unanimité confirmant la raisonnable qualité de cette justice, de cet exutoire toléré, qu’on ne pouvait pas ne pas se figurer ; Valentin, rentier non-télétravailleur, rentier moqueur, méprisant, amicalement logiquement méprisant, se devait de confesser une entorse à son dédain : il ne manquait pas de trousser le télétravail de sa femme – il appelait femme sa compagne, sa concubine, sa Colocataire, détail qui m’interpela mais ne méritait pas d’être relevé à haute-voix – ; les anecdotes, les précisions de plus en plus scabreuses, poilantes, grossières, anachroniques, hormonales s’enchaînaient. Nous avions répudié la pudeur – sauf moi, doigt accusateur, que j’y allasse de mes fortunes, de mes infortunes, de mes découvertes, mes effarouchements et perversions.
Je n’avais rien à décrire, rien à surenchérir, aucun souvenir baveux, rutilant à déposer au sommet du cairn des frissons, des joies, des plaisirs du télétravail – arnaque ! menteur ! moraliste ! faux prude ! faux chaste ! L’enthousiasme éthylique aidant, je contais la rupture – le lâche ramollissement, le lâche éloignement, le silence, l’oubli, le raccommodage lointain, la palabre indigente, l’oubli quasi-définitif, rapide, indifférent –, la séparation molle, sans frimes, sans colères, bilatérale, unanime, quasi-involontaire, gauche, non établie, non confirmée, mais effective, actée, réelle – un état de fait, un fait, un haussement d’épaules. Politesses, condoléances, dix de retrouvées, etc. Je mettais le holà, informais la foule de ma profonde résignation, de la fin du deuil, des félicités exquises de la solitude, du soulagement spirituel induit par cet évènement, ce non-évènement, ce départ – plutôt que de bénéficier des bonheurs charnels du travail domicilié, j’avais goûté une paix dont on ne s’imaginait plus les traits : depuis quelques mois, je n’étais plus hanté par le besoin sexuel, le besoin de vérification sexuelle, le besoin de puiser de la patience, de rénover la confiance, de rassurer ses angoisses dans les moiteurs vaginales. Maladivement désireux, maladivement idéaliste, j’avais soigné une tare dans un délabrement social tout aussi extrême ; on statua quant à l’échec de mon couple, la prise de conscience, l’incommensurable disharmonie de notre vie, la sage résolution, aussi involontaire et bancale fût-elle – j’en convenais.
Vendredi 3 juillet 2020 :
Rattrapages : studieuse matinée dispersée, outrageusement muette ; chacun y allait de son labeur délocalisé : réunions téléphoniques, scripts frais, à rafraîchir, tableurs élucidés, courriers corrigés, retards engendrés par la randonnée rattrapés, retard engendrés par les grasses matinées, les grosses soirées, zèle concurrent, moqueur, scruté, moqué, global, journée éloquente du diariste – j’entendais Valentin remuer dans la chambre d’à-côté, faisant plus de raffut audible que Guillaume, pourtant camarade de chambrée pianotant régulièrement, pesamment, avec force mimiques blasées, des indigences obligatoires (raffut : tournoyer sur sa chaise en meuglant de lassitude, soupirer de lassitude, de rage, d’enthousiasme, lourdement poser sa chope de bière matinale, souffler, râler, pouffer, bâiller, s’étirer en un commentaire grognon conchié par son compagnon de cellule moins dispersé, recharger sa bière à la cuisine et en profiter pour railler notre sérieux, nos expressions débiles, moissonner les insultes, les reparties caustiques). Indispensable, j’échappais à la mise au chômage partiel d’un nouveau paquet de chanceux, de malheureux, selon l’état des vacances, l’état des finances – plongeon dans les ravissements de l’été, sondages opérés, optimistes, des volontaires s’étaient présentés, les économies seraient réalisées, même si l’activité déjà dématérialisée, même si le service ubiquitaire, ininterrompu n’avait pas souffert, certains rentiers, assistés, parasites (c’était moi qui surlignait, qui paraphrasait les périphrases, les peurs et prudences verbales ; on noterait que je ne faisais pas partie de cette cohorte) –, nouveau paquet de chanceux, malheureux qui se voyaient réduits aux plaisirs vacanciers, se voyaient correctement réduits à une plus juste rétribution ; mon inutilité était d’ordre cosmique, j’étais indéboulonnable et je sursautai violemment, ravalant honteusement, comiquement, espièglement un hoquet, un hurlement de rage extériorisée lorsqu’on vanta ma constance. De la constance : sitôt l’appel informatique tu, j’entreprenais un saucisson, me voyais congratuler d’une chope par Valentin, seigneur épisodique, châtelain généreux, grommelant des sarcasmes, des idées, des bouts de phrases dans sa barbe, ses cheveux, ses lunettes de soleil descendues sur la bouche ; rituel, se défendit-il. Il m’abandonnait, désirant achever ses annotations, travailler plus que les travailleurs, les employés, les salariés ; un haussement d’épaules dûment payé, retour au saucisson, à la froideur coriace, humide, nuageuse, compacte du jour cendré, mouillé, embué. Sandwich et bière, panorama bouché, solitude artificielle du chalet, hypnose silencieuse du hameau – je n’entendais qu’un tracteur broncher dans les prairies périphériques.
Dégourdissement alpestre, élucubrations aux alpages brumeux dans un voile abstrait, palpable, impalpable, joueur, moqueur, froid, tiède, voilant les crêtes, les sommets orgueilleux, s’effilochant tardivement, filtrant les clartés pâlottes, fugaces, fuyantes, timides, réveillant les alpages gras, tendres, meuglés, clochetés par les troupeaux sereins, fantomatiques, paisiblement montbéliards, broutant les flaques de soleil, les apartés, les murmures insondables, broutant la photosynthèse rabougrie, courte, piquée de chardons, trouée par les taupes, boutonnée par l’outrecuidance hasardeuse des taupes ; dégourdissement alpestre logé au restaurant, rassemblement, réconfort des marcheurs défiés par l’affaiblissement estival, par le marasme marécageux, froid (etc.), réconfort généreux de nos ambitions décaties, de notre séjour décati, fini, neutralisé par l’impasse, par le souci des régularités, des contrats, des paiements, des congés payés, des télétravaux ubuesques ; nos ambitions décaties, rabrouées par la météorologie frustre, par une fatigue, une familiarité, un goût décadent, une gourmandise grégaire alimentée par l’unisson, par l’écho, la répétition, le comique, la pantalonnade, la provocation, les espoirs culinaires, les appétits décomplexés par l’amicalité, fécondés par la simplicité calorique, la simplicité lipidique de la gastronomie – le remplissage – locale : une gastronomie non pâlotte, rougissant les visages blêmes, blanchis par la grimpette dans les bises changeantes, étendant les rougeurs des joues, du nez, miroir des chaleurs, des circulations, des respirations.
Alternance des tiédeurs – tiédeur chaude, collante, réconfortante, épaissie par les bravades du soleil, glissant son omniprésence, s’essayant à l’omnipotence ; réveil de la terrasse, éclairage salubre, plaisant, vif, le trafic nuageux se fluidifiait, s’accélérait, s’allégeait ; taches délectables mouchetant le plateau cabossé de collines, de tertres rocheux, de bulles bombées, caressant la surface grésillante des prairies, au bonheur des prairies bégayant leur extase végétale au bonheur des regards intermittents, des contemplations intermittentes, échappées, respirations de la frénésie biéreuse, vinasseuse, complétude, compliment. Complimenter le charme, la douceur de cet après-midi amorphe, étourdir l’imprévoyance, l’emploi du temps confronté aux aléas, aux fluctuations régionales.
Où l’on revint au chalet, où l’on dépeignit les semaines futures : des plus heureux, vernis, audacieux, aventureux aux plus hésitants, confus, imprévoyants, dolents, miséreux : les astucieux, les économes sur le qui-vive profiteraient de la relâche gouvernementale, de la détente généralisée, paneuropéenne, des reprises touristiques, des promotions touristiques, exubérantes, presque sournoises, suspectes mais bien réelles, à moissonner comme la promesse de jours bénis, radieux ; les prévoyants locaux, folkloriques, moins documentés quant aux concurrences suscitées, révélées par les adeptes, les prévoyants profiteraient d’invitations familiales, d’autres cercles fraternels pour étendre le domaine des vacances télétravaillées, de l’école buissonnière réinventée, jaugeraient la pertinence du congé payé au fur et à mesure, jaugeraient les frilosités épidermiques, les répercussions, les attitudes d’autres coagulations humaines, d’autres fragments réassemblés après les isolements, jaugeraient les conflits, les idées conflictuelles, solitaires et grégaires, pavloviennes, arbitraires mais intériorisées, ravalées comme siennes, revomies avec la rage du chien de garde, raboyant à tous les râteliers, caniveaux, montrant patte blanche la queue entre les jambes – Valentin et moi. A ces propos – Valentin et moi –, imprévoyants, benêts, calfeutrés dans la contemption, les libertés caverneuses, dans la grotte du mépris, dans les habits de l’excentrique alité sur son trésor – sa solitude, et quelques gains que nous fîmes en cette période bénie, maudite, selon l’azimut de nos mépris, de nos haines, de nos humours, de nos humeurs, de nos ennuis, de nos brumes conflictuelles – comme les idées pavloviennes – internes, bavardes, théâtrales, rhétoriques, jaugées – comme des promotions touristiques – jugées, condamnées, écrouées, exilées, anoblies, totémisées, vrombies comme des mantras, comme le bourdon d’une cloche, d’une grosse lourde énorme cloche assourdissante, sciant le temps, aveuglant l’espace – une bonne idée, finalement, puisée, décortiquée, scalpée, autopsiée, saignée, momifiée jusqu’à la dernière goutte puis rangée au placard entre d’autres sarcophages –, les imprévoyants se voyaient gratifier d’une invitation providentielle, irrécusable, enjouée, sans ambages, jetée comme une évidence, une pitance dans nos gamelles de loups solitaires, d’affamés incapables voire retors : Hadrien s’en partait pour Hyères, bronzer, aérer son travail sous d’autres latitudes paisibles, profitant des alternances programmées, des partages d’un appartement familial ; il avait envisagé la solitude, le ressourcement mais ce n’était pas un acharné de notre trempe, un misanthrope immobile, il n’avait pas la science du contrepied, il ne s’abrutissait pas dans la science des idées, dans l’étourdissement idéel ; amical, direct goguenard, impatient, revigoré, il insuffla nos carcasses alcoolisées, nos vitupérations complices – une semaine ne fut pas de trop pour dégriser l’apparence de l’amitié immaculée malgré les distances (géographiques, temporelles, idéelles, esthétiques, artistiques, morales, politiques, caractérielles, au moins). Conclusion, effusion, ordres sentencieux – appel à l’amusement, aux excentricités, à la démesure, etc. etc. Rien de bien grave, une joie conventionnelle.
Samedi 4 juillet 2020 :
Rangements, salutations, départs : rassembler les éparpillements et vider les restes – ingestion des restes, jets des restes, répartitions des rester, moqueries des restes abondants, répartition de l’abondance –, sutures des valises, accalmies, observations, colloque, félicitations, attribution des tâches, des nettoyages, des zèles, des marques de respect – poussière soudainement visible, surgie, étalée, calfeutrée durant la nuit, habituée du lieu, habituée des cachettes et recoins, sans-gêne, insolente, lâche, s’enfuyant au gré des balayages, des aspirations, oubliant son indiscrétion dans les lumières, les aplats, les raies, les témoins de son outrecuidance éternelle, infatigable, agitée puis impavide, redémarrant son impavide outrecuidance, d’abord guillerette, narquoise, dépôt épais, coquin, l’air de rien, anodin, chassé d’un coup de main, de chiffon mais déjà éternelle outrecuidance déposant sa marque, narguant : lavages, eau, ricochets, gouttes, savon, mousses, éponges, récurages, excès d’huile de coude, rutilance – satisfaction brillante, scintillante, palpable, moins éphémère que le combat contre la poussière –, rectifications : meubles, détails, accessoires, contrôles ; hochements de tête, unisson joyeux des ouvriers, du sérieux récompensé, criant, admirable, camouflage, invisibilité de nos sévices – bien mesurés, très adultes, très en-deçà des prédictions, des prémonitions, des souvenirs, des souhaits, des provocations.
Penauds, oisifs, décontenancés par notre tangible efficacité, admiratifs, effrayés par la propreté, interdits, nous nous morfondîmes en adieux, en salutations, en revoyures, en promesses, en bons vents, en bonnes chances, en sincères souhaits, en sincères bénédictions – nul besoin d’attendre qui que ce fût, tout se réglait par interface, par codes, par télécommandes. Le chalet se refermait, s’endormait ; nous refermions le chalet, le rendormions, l’abandonnions à d’autres jouisseurs, d’autres alcooliques, promeneurs, locataires mystérieux, éphémères, inconcevables. Silence des volets clos, du ciel délavé, lavant ses protubérances, ses pourritures pendantes, ses mamelles pleurnicheuses, humides, son trouble laineux, déchiré, souillait la profondeur amicale du bleu, assombrissait l’azur par quelque obscur magie, incommodait l’été, le soleil, indifférait un rapace altier, peinard, immobile mais planant, immobile, fixe, fixé dans sa ronde, comme une maquette suspendue, sans intérêt autre que sa rareté, que la précision de son plumage dont les ailes frémissaient.
Routes, autoroutes, météorologies, paysages, voitures, rêveries, copilotage, pilotage, relais, latitudes, etcetera du changement accéléré de position.
J’abandonnais un coffre, un trésor d’images saisissantes, de lumières, d’inspirations, d’idées dilapidées, d’impressions et de bonheurs, des réalités déjà métamorphosées par le temps et la distance grandissant, irrémédiables, par l’éloignement tragique, stimulé, suiveur, asséchés par la double descente – altitude, latitude –, par l’élargissement chaleureux des horizons, par le grésillement provençal de la voûte, du socle plus immobile, engourdi, communément désigné par le ciel – abstraction polymorphe, évidemment différente, mal définie, ombragée par les lieux communs.
Tout était apocalyptique, méritait sa véracité, son attentat apocalyptique ; tout s’envolait, s’affaissait, explosait, sombrait, tournait ; le tout littéraire (sujet, forme, lyrisme, réalisme, actualité, géographie, histoire, sociologie, personnage, amis, ennemis, politiques, économies, sciences, religions, irréligions, etc.) méritait l’ire apocalyptique, la clarté, la précision, l’escamotage pointilleux, un pointillisme crépusculaire, brûlant, un brasier incommensurable, vif, lapidaire, comique (le cosmos méritait de flamber, etc.) – ainsi parlait Valentin au passage de panneaux, de localités, à l’énumération de faits-divers, au rattrapage de l’agitation en bocal de la fange politique d’où émergeait l’insubmersible imbécilité pharaonique, corsaire mesquin, dans l’idyllisme vacancier.
Si le fait politique grossissait, enflait la plume, son indigence, son impossible redondance, sa douloureuse – psychiquement, presque physiquement – redondance, son immobilisme brownien, inconséquent, moyen, vulgaire, son spin tiède, extrêmement tiède (loin de l’immobilisme aérien, majestueux, indocile, haut de l’aigle), la douloureuse réalité de sa malfaisance, de son impotence délétère mériterait le plus copieux mépris, mais le souci du diariste, l’irrépressible schizophrénie du diariste – vouloir tout dire, vouloir tout écrire, suivre l’incoercible lit du temps, le simulacre quotidien de nouveauté, etc. – ainsi parlait Valentin, houspillé par mes contradictions, veillant sur le sommeil d’Hadrien, sur ma conduite doublement concentrée – fuite malheureuse, oubli d’un grand nombre de sorties, d’exubérances nouvelles masquant leur délicate vérité.
Coagulation des vacanciers, frisson d’embouteillages, le sud, sa mer, sa chaleur, son soleil, son cartepostalisme, la réalité des vacances, du mois de juillet, désinhibaient le cheptel français – apocalypse littéraire antivacanciers, anticheptel français de Valentin.
Relais à deux, le troisième se targuant de son dandysme, de son aristocratisme de banlieusard ardennais (il n’avait pas le permis de conduire), relais chronométré, scandé par les luttes musicales, les compromis, les pourparlers musicaux. Hadrien avalait la deuxième partie, nous conduisait dans l’antre familial, se réjouissait en doublant des vacanciers, favorisait une hypnose : l’imprécision, l’irréalisme du défilé autoroutier, du revêtement cousu, directionnel, de la vitesse imméritée, facile, gratuite, l’hypnose du conducteur, l’oscillation de l’attention – avant, arrière, bavardage, dépassement, alacrité, irrévérence voisine, imprécision voisine, amalgame maladroit, perturbations de la croisière –, l’hypnose du passager : affaissement, soulagement, défilé, chant, murmure inaudible, abstrait des alentours mal vus, mal sus, théoriques, lointains, proches, à un détour près, inconnus, snobés, boudés par l’indifférence passagère, indifférence déconcentrée par les dialogues, les apocalypses selon Valentin, les lubies, les enthousiasmes, la rareté des silences – un silence : la radiance du sol, le gonflement du sol qui semblait fondre, jaunir, fumer aux frontières, aux interfaces de la coupole moins azurée, moins cobalt, plus cuivre, cuivrée, métallique, couvercle de la marmite méditerranéenne.
Approche de la mer : le vert moiré, jauni ; des jaunes, des jaunissements ; l’incandescence céleste ; pins, palmiers plantés, lauriers, cyprès, fleurs non identifiées – lacune épouvantable – ; les crépis des murs, le crépitement coloré, l’ouate matraquée de soleil, la politesse chaleureuse des villages, des monticules urbains recroquevillés sur leur ombre, cachant leurs habitants, leurs ruelles.
Logement aux pieds d’une colline, une butte (?) d’Hyères, vaste appartement lové dans un petit immeuble adossé à d’autres, soutenu par d’autres, escaladés par d’autres ; on pourrait serrer la main du voisin d’en face, on pourrait sauter sur la terrasse du voisin d’à-côté, lui voler ses lauriers – sens propre.
Une chambre, bleue, douce, zébrée par l’occultation précautionneuse des volets, précautions de l’après-midi, précautions rituelles – Hadrien nous renseignaient quant aux bonnes pratiques, à la gestion de la fraîcheur, l’idéalisme ombragé ; et le frigo, les toilettes, les salles de vains, le plancher, les poubelles, la cour partagée, commune, absurdité poétique de marches pavées, plantée d’un platane noueux, endoloris, étonnement généreux, feuillu de grosses feuilles rêches, cartonneuses, larges, totem, lieu saint, etc.
Ruée à la plage, évidemment ; on y reviendrait, évidemment.
Dimanche 5 juillet 2020 :
Réveil au son d’une porte, d’un portail qui claquait, qu’on claquait sous ma fenêtre, la fenêtre de la chambre que je m’étais appropriée – sa charmante tapisserie d’un bleu très clair, céleste, rappel céleste ravivé par l’ensoleillement plein, auroral, inconsciemment absorbé par la carcasse ensommeillée, bouffie d’effluves, de digestion, reposée de solitude, gentiment éveillée par la phosphorescence bleuie, par la phosphorescence zébrée, et par le claquement d’un portail. La carcasse s’accoudait à la fenêtre, témoignait : un portail mais pas un chat ; la ruelle, fossé joyeux, lumineux, artériole pavée irriguant une cour déjà rembrunie, recroquevillée dans sa stase souriante, dans le calme frémissant des palmerais, des végétations locales, opulentes, contraste idéal des crépis, des pastels locaux ; étonnante immobilité et fraîcheur de cette attraction touristique méridionale, estivale ; étonnant silence des volets entrebâillés, masque de planchettes inclinées, enclines à adoucir les forces solaires, forces qui déjà, sans la couverture d’un voile, d’un volet, sans la douceur d’une ombre végétale condamnaient l’observateur alangui, le néophyte contemplatif, amusé, mollement distrait par le bruissement d’une palme, l’hypothèse d’une activité, le regard taquin des hublots alentours, le condamnaient à une première suée doublée par le trop-plein de réveil, par les résurgences et circulations du lever ; du plaisir de se poster, de s’arrêter à une fenêtre inconnue de scruter le panorama, les mystères, les cachettes, les évidences, les architectures, les aperçus citadins, les aperçus floraux, de scruter le potentiel, l’impondérable d’un œil fixe, d’une ouverture, d’une respiration percée des parois de l’intime. (Glycines, bougainvilliers, oranges et citrons, palmiers, pins, eucalyptus, lauriers, au moins – identifiais-je prudemment en mesurant mon maigre savoir floral.)
Arbres replantés, jeunes, trop maigres / place refaite : pavés sombres, pas de démarcation entre route, trottoir, place / plots antivoitures blancs partout / de gros pavés blancs alignés encerclant des plus petits, sombres / platanes copieux, bienvenus coincés dans des corsets carrés, blancs, blocs / inesthétisme tellurique, lithosphérique, brutal de ces assemblages modernes de places défigurées (les plots de métal peints, la barrière en métal ouvragée, peinte, les trottoirs séparant la route, le contraste du bitume et d’une place pavée etc., les grilles ou corsets d’arbre en métal, les pots de fleurs suspendus à des barrières décoraient plus savamment – par exemple) / un bel escalier, vestige, rambardes en fer forgé, marches en pierre / couleur les plus sombres des façades : un rose soutenu, joliment cerné d’un mille-feuille de tuiles, des blancs, des jaunes, des roses pâles, volets bleus souvent, blancs parfois / église Saint-Louis, parée d’un fronton désarmant de simplicité / trois entrées sous des arches romanes, une grosse rosace, deux vitraux latéraux / une belle baraque voisine, de briques roses, rangées par des entrelacs de pierres claires, une horloge dominant la façade, au-dessus de l’entrée / un dédale de ruelles, de perspectives amicales, chaleureuses mais fraîches / entrées, fenêtres rectangulaires, simples, sobres, volets entrouverts ou fermés, parfois une voûte, une originalité, un artifice / rue Voltaire, rue de la République, rue Franklin, rue du prieuré, du temple / quelques délabrements convenus – un crépit séché, craquelé, etc. / escargot : coquille ramassée sur l’église Saint-Louis étendant sa spirale sur le vieux centre, le corps bavant sur l’avenue des îles d’or, tête : collégiale Saint-Paul, antennes : Barbacane, rue Paradis, la queue : place Clémenceau et ses parkings / place Massillon, évidemment, la tour, le prieuré templier – quelques voitures circulant rarement –, des barrières en métal, moches, plaques trouées de pétales, de feuilles simplistes, des pavés au sol, des maisons à volets orangés pouvant être décelés etc. / une montée vers la colline, des escaliers, deux descentes vers la ville, ses échoppes, ses commerces, son réseau, ses avenues en contrebas, toute petite montée scindée en deux minuscules veines se glissant entre les murs, séparées par un immeuble d’angle orange / rue commerçante, touristique, babioles du sud : saveurs, lavandes, nappes, tabliers, librairies, cartes postales, boucheries, chocolats, caves à vin, coiffeurs, fromagerie, maraîcher, traiteur, supérette à enseigne, pharmacie, porte – sous un immeuble, duo d’immeubles posé sur des traces médiévales, sur une lourde, costaude arche romane –, porte et son horloge renfoncée sous une seconde arche plus moderne soutenant quatre étages du cru – jaune un peu crasseux, volets bleus écaillés / une avenue Général-de-Gaulle de plus : commerces, largeur sans ombrage gardée par des enseignes communes, salons de thé, pharmacie, restaurants, tabacs, etc. / rue des porches, descriptif : succession de deux gros porches portant des immeubles rosés, renforçant l’affable agglomérat méridional / quelques ruelles vraiment riquiqui, irriguant quelques portes emmitouflées dans le calme soudain / un pot de fleurs, la façade barrant la perspective, les réflexions du soleil, les murs illuminés, les murs éteints, les ruelles endormies, comme éternellement protégées, d’où émanaient un souffle, une contraction rafraîchissante / des murs décalés, des façades en porte à faux, des accommodements spatiaux / les gouttières
Au pied de la très fameuse – j’imaginais – tour des Templiers, ou chapelle Saint-Blaise, commanderie établie au XIIème siècle, approximativement neuf cents ans avant qu’on daignât poser nos séants sur quelques chaises en osier (faux, et armatures métalliques noires, froides ou brûlantes au toucher, presque toujours désagréables donc), à l’ombre d’une forêt de parasols, non ligneux, artificiels, étudiés, colorés, publicités couvrant la place, l’enclos urbain qui souffrait d’un criant manque de platanes ou de palmier, petit cirque piéton, parcours idyllique qu’un scooter, une voiture entreprenaient rarement – une livraison, un riverain, un paumé. Température idéale, confirmée par Hadrien, spécialiste, habitué, enfouissant sa fatigue, une sieste nichée dans ses bras, affalée sur la table, imposée par la fatigue et l’inutilité de cette promenade – pour lui un inconfort, une épreuve, une impatience refoulée, un enthousiasme de mise. Il s’endormait, s’immobilisait comme un étudiant en séance magistrale, oubliait nos bavardages, notre bruit rassurant, amical. Au pied de la très fameuse tour des Templiers, des bières, des nuances, des complicités, les détours d’une discussion cordiale, gonflée par les heures, par les hochements de tête, les étalages charmants, les charmes usuels, artistiques, les digressions époumonées de Valentin, la teinte subtile et lourde de nos inclinaisons, de nos déviations, la colère époumonée, les principes époumonés de Valentin – principes politiques, guerriers, sanguinolents, populaires, exubérants, emphatiques, lyriques, rudes, rêches, tranchants, terroristes, sorte d’attentat permanent contre la tiédeur, le Tiède, le lecteur tiédi par les sévices de la contemporanéité, sorte de torture administrée par rots interposés, par rafales indifférentes, jetées, pesées, à gros calibres étudiés pour arracher telle acidité de la tiédeur, pour souffler l’indigence, pour amputer la myopathie intellectuelle ; un programme, une directive militaire, une doctrine, un héroïsme solitaire, oisif, rentier, la gestation pleine d’exubérance, de viscérales expérimentations, l’entretien des haines, la formation, l’entraînement du mépris, etc. – à l’ombre des parasols artificiels, dans l’idéalisme autoritaire, dans l’idéalisme météorologique, la parfaite harmonie méridionale d’un été plein, encore poli, admirable par sa mansuétude. Beaucoup d’intempérance, certes savante, sue, distillée, construite ; les nuances de l’intempérance du trait d’humour sanguin, de la précision flagrante, flagorneuse, flirtant parfois avec le lieu commun, avec l’ironie commune ; la menace de l’ironie en sourdine, éclatant comme un bulbe pourri, non fécondé, stérile, emporte-pièce dilapidant le sujet, la matière, la chose, dilapidant l’exhaustivité, l’excavation littéraire, empêchant de racler le minerai, le joyau ; chercher de nouveaux effets, capter les ondes nouvelles, moduler ses fréquences, agrandir les considérations actuelles ; agrandir le champ des lectures, le champ de tir, des exercices, des disciplines, du lyrisme, de la science, du labeur ; méditer lors d’un débat alambiqué ses théories bulleuses, biéreuses, ping-pong abruti de citations, de noms d’auteurs, de noms d’oiseaux, d’ébriétés, de réussites, d’échecs, de principes, de morales, de philosophies, de montées d’orgueils – bières au pied de la commanderie des Templiers.
Titillé, Valentin me titillait, retombait dans ses marottes, commandait un dîner, réveillait Hadrien, le prenait à témoin de ses pures intentions, de ses scrupules professionnels, de son intraitable recherche littéraire, de ses fouilles syntaxiques, stylistiques, de son épuisement des méthodes, de la largesse de ses vues, de ses points de vue, de l’inépuisable flot de sa verve de diariste ; mes théories cachaient un réactionnaire patenté par sa boulimie, son goût, sa tournure d’esprit labiles, informes malgré l’âge, métamorphes, sophistiqués, précieux, affublés, tout plein de falbalas excentriques, d’inspirations assujetties, trop dociles, peu sûres, d’explorations sinueuses ; je cachais mon jeu : tard le soir, tôt le matin, sur le qui-vive, à toute heure finalement, sous toutes les latitudes, toutes les intempéries, j’ânonnais des critiques, des théories, des falbalas, des confettis d’idées noueuses, tordues comme des platanes – maigres et noueux –, j’arrachais les sarments à la tronçonneuse, je tronçonnais l’enthousiasme, gâchais l’enthousiasme, l’ire, la fronde populaire, littéraire, tout ce que vous vouliez ; interdit par la théorie, muet, complu dans le salariat, le télétravail tertiaire, ombilic résauteur, acharné du confort, j’assurais la médisance, la parais d’intelligence, violais le mérite, goguenardais le labeur, les pages, les trouvailles depuis mon refuge d’intelligence ; et quelle intelligence ? les livres ? les études ? la besogne ? l’intuition ? la pensée ? la raison ?
J’étais devenu un monstre, une sommité, un adversaire, un moulin, etc. De quoi rire.
Fin des nombreuses bières au pied de la commanderie, masure fameuse, spectrale, illuminée par les activités tardives, les bavardages méridionaux, vacanciers, illuminant l’opacité nocturne ; appelés par l’opacité nocturne, nous grimpâmes au château et nous écrasâmes sur un banc – Valentin m’expliquait que Rimbaud écrasait Verlaine.
Lundi 6 juillet 2020 :
(De l’opinion des autres : l’espace d’un instant, d’une fin de soirée, d’une amicale, péremptoire et intime controverse, j’admettais les arguments, les idées d’autrui – surtout par paresse, par observation, par contemplation d’autrui, par boulimie sociale, humaine, psychologique, par humour aussi ; je vampirisais le bavard – papier buvard –, l’intransigeant qui échelonnais Rimbaud et Verlaine, puis Baudelaire, Apollinaire, Ronsard, Molière et tout le panthéon littéraire, depuis son banc, à la lueur des ruines, vieille ombre romantique, spectre lunaire, barbu, à lunettes de soleil, illuminé par l’alchimie stomacale du débat attablé, par les reflets jaunes d’un lampadaire imprécis ; je ne décollais de l’intuition, ravalais arguments et orgueils, patientais, examinais l’emphase, l’étroitesse des exemples, l’incohérence passagère – n’oublierait-il pas son exposé bien avant moi ? Son avis pourrait changer avant qu’on ne se quittât.)
L’appartement singeait un monastère – une poésie du bazar en plus –, singeait le silence, la discipline, l’ascèse : des cellules rangées, des valises entrebâillées, corps et âmes prêts au départ comme à l’immobilité, corps et âmes plongés dans l’intime labeur, volontaire, obligé, télécommuniqué, pianoté depuis un canapé indigent, depuis un bureau d’apparat révolu, de résidence secondaire – plans, cartes, photos, dessins d’enfants, stocks de jeux, vaisselle dépareillée, etc. – converti à l’activité tertiaire, immatérielle, réunion déconnectée, toujours ubuesque – d’autant que les vacances télétravaillées se multipliaient, cachées, assumées, discrètes, indiscrètes, efficaces, inefficaces, ostensiblement paresseuses, ostensiblement laborieuses, en altitude, sur le littoral –, toujours inutile, inconséquente, remplaçable, maugrée par les pressés, outrageusement bavardée par les intarissables, snobée par les vacanciers indiscrets ou officiels – on ne savait plus qui gisait, inerte, dans un télétravail outrageusement décomplexé, qui gisait officiellement dans ses congés. A la recherche des employés en congés, les quiproquos du lundi matin, les bénéfices du doute, les appels et remontrances immérités, les incompréhensions administratives ; vif accroc entre partis, entre incompris, vif mépris, vive hargne du lundi matin de juillet – peu de travail dans ma cellule ; beaucoup de rires grinçants, mués en hurlements irrépressibles quand tels voisins de palier surenchérissaient de loin : l’art haineux, petit, ridicule des employés de se fliquer comme des grands-mères.
Pouces tournés – littéralement, soigneusement, outrageusement –, notes connexes, notes provocatrices, notes antivalentiniennes, sentences antivalentiniennes, veille administrative, provocation administrative, provocation du statut studieusement surveillé, affiché jusqu’à six heures, par zèle mesquin, par vengeance, par mépris. Je n’avais strictement rien fait que surveiller l’officialité de mon télétravail.
Délivrance des quatre pouces tournés : Hadrien et moi rejoignions Valentin qui tapait son quotidien, grogneusement éméché, pinte et cacahuètes à ses côtés, soutien des bourgeonnements de l’art, nourriture de la faconde ralentissant la lassitude littéraire, compensant la perte d’inspiration, la perte de persévérance par un surcroît de verve, de mots, d’emphases dont il aimait s’auréoler pour clore ses journées, pour achever ses bombes artisanales ; il fallait en corriger les débordements, les maladresses les fautes, inattentions le lendemain, vitaminé par les excitants chimiques – tout un art, une alchimie.
Nouvelle soirée idéale – la chaleur désenflait, les zigzags d’un vent canalisé par les murailles résidentielles, le calme replet de la place, pointe extrême de l’agitation touristique, impasse du tourisme qui rebroussait chemin ou se dégourdissait en terrasse, se mélangeait au batifolage des initiés, à la frivolité amicale des autochtones, l’exquise volupté de la première gorgée de bière ; à ce propos : Hadrien après quelqu’ire maugrée contre l’indigence de sa situation – Monsieur souffrait d’une mise à pied, de congés forcés, travaillait vaguement, sans but, par habitude, maintenait des obligations dont ne pouvait s’affranchir une direction affolée par l’improductivité, la baisse des commandes, des services, l’effondrement fiduciaire, enfoncée dans la paranoïa, les prévisions apocalyptiques, les visions diluviennes, etc. – il tournait ses pouces pour rien, pour un pessimisme, pour de la maltraitance, usait son repos forcé en ennui morfondu, en patience délétère ; le télétravail, ses bienfaits, à d’autres. Idée jaillie de l’ennui morfondu : construire, bâtir, acheter, racheter, relancer, lancer, établir une brasserie, un bar, un concept biéreux (cinébar ? l’irréalisable rêve) : mélange d’intérêts et d’idées, de nouveautés et de circonstances subtiles – les difficultés, les clés sous les portes d’établissements minés par les interdictions, les patrons suicidés, les affaires déchues, la honte, la faillite des autres, des concurrents idéels, etc., etc. Valentin de pester pour l’originalité, de vanter l’inspiration – le cinébar, voilà un lieu où il engloutirait sa fortune pour engloutir des litres de bière (des difficultés physiologiques : comment gérer une salle gonflée de pintes de bières ? entractes physiologiques ? quid des ruées aux cabinets ? et les chute de pintes ? les sols collants ? les débris, les miettes dans la noirceur magique, dans le silence magique d’une salle ? quid du service pendant la séance ? – ; forte agitation cérébrale de mes deux larrons visant à optimiser le concept, à assurer une logistique épatante, huilée, astucieuse, confortable à la clientèle, pratique, aimable, fidélisant l’amateur, le passionné en dèche de bons films – quid des royalties ? des licences ? des droits d’exploitation ? faillait-il recourir à la clandestinité dans cet univers cadenassé ? quid des futures interdictions, des hypothétiques sévices concoctés par l’alternance illusoire des gouvernants ? quid, quid, quid...
On dressait des programmes cinématographiques, on concoctait des rétrospectives : fusions des genres, exhaustivité des œuvres, semaines, mois d’un auteur, thèmes, réponses, clins d’œil, nouveautés, maîtres, élèves, tour du monde, festivals, concours, banquets, apothéoses... Avinés – avinés à la bière ? embiérés ? abiérés ? –, nous – surtout Hadrien – alpaguâmes le patron qui sortait de sa guinguette, de son comptoir pour surveiller d’un regard satisfait, simplement satisfait, sans excès, les derniers consommateurs – surtout nous. Interrogatoire quant aux tortures subies depuis février : supplice financier, supplice logistique, supplice des employés, des clients, du patronat, du petit, délicat, dévoué, inventif patronat – on avait interdit aux gens, aux habitués, aux riverains de boire une bière, un café à une terrasse : le grand air avait été condamné, etc., etc. Son de cloche qui arrangeait, soutenait la thèse d’Hadrien ; il lui avait fait dire ce qu’il voulait qu’on entendît).
Mardi 7 juillet 2020 :
De but en blanc : je ne travaillai pas – lecture délicieuse dans l’entrebâillement allongé des volets, dans le murmure de cette ruelle aux mystérieux passages – qu’ils restassent mystérieux ! – ; langueur matinale, sans alerte – je me contenterais de surveiller d’un toucher, d’un regard la potentialité d’une alerte, d’une demande, d’une apostrophe. Quant à l’après-midi : congé forcé pour Hadrien qu’on décrottait du fauteuil dans lequel il prévoyait une sieste monumentale, en attendant l’éventualité d’une tâche non rémunérée, une occupation implorée par la hiérarchie paniquée, débordée, malheureuse d’avoir congédiée ses légions ; discussion progressivement avinée – à la bière, toujours, régime valentinien, de la permanence de la bière – : il s’agissait d’échelonner les addictions, les dépendances physiques, psychiques, morales, d’en évaluer les dangers, les bienfaits, de peser leur validité, de dessiner des parades, de s’y vautrer, de les assumer, selon l’influence solaire, la mélancolie passagère ou tenace, selon le surmenage social ou l’isolement le plus rustre, de s’accuser de telle aliénation, de décliner ses intrusions, ses pesées, ses efforts, ses troubles, ses bonheurs, de diagnostiquer l’enflure, de l’admirer, de la répudier, d’établir les faiblesses de nos volontés.
Sortis des observations convenues – alcools, drogues –, des moralismes communs, des demi-échecs et des demi-succès, des conseils amicaux, des avachissements de la vieillesse – réduction des capacités de résistance, ataraxie veule, petitesse de nos maux, petitesse de nos fautes, de nos provocations inoffensives, inconnues, de nos exubérances vite réprimées par la routine, la peur –, sortis des digressions et des constats amers, Valentin entonna une démonstration de ce genre : toutes les addictions étaient subordonnées au déclin de la sexualité, aux égarements, aux solitudes sexuelles ; s’accoupler suffisait à alléger les agendas psychiques, les errements stomaco-cérébraux, corrigeait les perditions, les errances ; la sexualité opioïde, en somme. Tous accros au coït, et peut-être pire, plus gredin, mesquin, testament humain, testament rétréci, tous accros au couple, refuge des passions éteintes, éternité de la méprise, du malheur, de l’indifférence, refuge de l’addiction primale, primaire, addiction secondaire répondant aux lâchetés, exonérant l’addiction primale, primaire d’une trop grande vitalité, sécurisant l’appétit, se satisfaisant d’un menu, comme l’espoir d’avoir des frites à la cantine ; l’addiction au couple était une expiration à peu de frais – surdosage de l’ennui, compromis puis indifférence généralement, mélange des souffrances, bruit, parasitage après l’illusion de l’osmose ; rien qui n’entravait la mollesse humaine, la myopathie humaine –, addiction à peu de frais soulageant la dépendance primale, le besoin, la piqûre lancinants, selon une coutume, une régularité hormonale, quasi-religieuse, emplie de fêtes ou de jeûnes ; boucle d’addictions, l’une physique, instinctuelle, oppressante, insatiable, imaginative mais déçue, répétitive, unilatérale – l’unilatéralisme faisant mine de s’oublier dans l’extase –, mendiante, soupeuse. Il acceptait quelques bémols, sa théorie trempée d’improvisations n’enthousiasmant guère l’ivresse de notre embarcation – bémols : l’équilibre entre les addictions (nuances des ententes, des perversions, complicité résolue, les faibles désirs), les collectionneurs, collectionneuses, la solitude, la chasteté volontaire ou imposée, imposée à force de volonté, de retard (régression vers l’addiction primaire) ; je devins sujet d’étude, exemple parlant : animal régressif, loup solitaire répudié, condamné à l’errance, langue pendante, assoiffée, affamé, enflammé par n’importe quel corps féminin approchant, entrant dans mon espace sensoriel, animal régressif, primal en quête primaire, qui s’abîmerait prochainement – il prophétisait – dans les approches secondaires, les sécurités secondaires dans l’espoir d’assouvir l’éternelle disette ; si le couple avait capoté, s’était délité dans les mornes circonstances décrites, cela démontrait l’inconfort, la non nécessité du couple, de ses jougs, de ses inconvénients dès lors qu’il n’épanchait plus – encore moins qu’un petit peu – l’éternelle disette. Les fantasmes, les chimères, l’érotisme fébrile ambiant, la pornographie épicière soulageaient plus docilement que l’imperturbable vacuité des arrangements mal fagotés, qu’une Colocataire rabougrie sur ses acquis – adaptation du terme Colocataire afin de désigner l’Autre, la fixette de l’addiction secondaire. Couple valentinien, colocation valentinienne : désaccords fréquents, moqueries taquines virant parfois aux piques vinaigrées, désintérêt réciproque pour l’activité du colocataire, faibles recouvrements esthétique ou artistique, bain amoral, osmose amorale, entraide honnête, sincère, cohabitation espacée, promiscuité réduite aux étreintes et au repas importants, aux appétits – ce couple en valait-il la peine ? Avait-il trouvé le malt, l’alchimie du fameux amour, sorte de remède dépassionné, contre –productif ? Ne valait-il pas mieux alpaguer les charmants minois qui déambulaient, fourmillaient autour de la place, autour de notre stupidité bavarde et éclairée ? Fantasmes passagers, impressions rétiniennes fugaces, éclairs, disparitions, chevelures, regards interceptés, hanches, fesses, nez, lèvres, bras, épaules graciles, doux mollets ; fantasmes notés, discutés avec sérieux, avec goût, clichés inévitables : belle jeune fille d’Hollande, blonde d’Angleterre, brune ibérique, rousse énigmatique, quelques femmes atypiques, femmes mûres merveilleusement sauvegardées, etc. Ne valait-il pas mieux ?... Mise en accusation du joug moral, intraitable, omniprésent, social, intime, indécrottable, épuisant, inépuisable qui n’en finissait d’astreindre l’humanité, d’édulcorer ses couleurs, de rabougrir son immensité, de dématérialiser l’existence ; j’accusais la timidité, la pudeur, la réserve, l’introspection, finalement la paresse (l’inconfort prononcé, provoqué par les relations sociales ; le respect de l’intimité chez soi, chez l’autre ; le lent dévoilement de la personnalité ; le surexamen centripète ; la propension à ne rien faire, à s’épuiser en indigence), éléments psychologiques, psychiques qui s’entrechoquaient, se soutenaient, inhibaient avec force les forces, les désirs, les exubérances, décuplaient la fantasmagorie, interdisaient le mouvement, la décision, l’enlèvement de quelque Sabine ; aucun joug moral n’entravait mon inaction, ma rêverie, mon spleen, ne condamnait la petitesse de mes aventures, l’étroitesse de l’immoralisme ténu mais prégnant, mis de côté mais compagnon fidèle, indésirable mais jamais soumis aux foudres de la volonté. Valentin, avec sa grande gueule, sa gueule d’artiste bien barbue, sincèrement et studieusement mal fringué, sincèrement et studieusement original, tapis derrière ses grosses lunettes de soleil, auréolé de sa tignasse tombante, encore maintenue par une ossature et une musculature dignes, non repoussantes, non tarées, ni percluses, ni maladives, Valentin devrait aller courir la gueuse, la touriste de passage, la serveuse affriolante, devrait apostropher les minettes bien notées et les entretenir quant au joug moral, récolter leurs considérations, convenir d’un moyen de réprimer mutuellement l’addiction primaire – qu’il défoulât son addiction primaire, primale entre les cuisses fraîches, minces, soyeuses de la première venue sans s’embourber dans les pourparlers, les pourritures de l’addiction secondaire ; tout s’y prêtait : vacances, alcoolisme, éloignement, été, décontraction, concentration géographique, condition éphémère des entreprises. Il était bien moral, appesanti par le joug moral – le joug moral, c’était lui, personnifié, amoureux, coincé, bavard, sentencieux, grelottant d’idées, s’enhardissant, se chamanisant en théorie. Conclusion : il était fini, vieillissant, était une épave, un reste décati, un souvenir, un fantôme ; qu’il se contentât d’addictions secondaires, tertiaires et qu’il ruminât sa haine dans son journal. Dix-huit heures et trente minutes, direction la plage, tonna Hadrien.
Mercredi 8 juillet 2020 :
Innovation : assister – télé-assister – à une réunion formelle – de l’obligation voilée de poser son lundi treize juillet afin d’enjamber ce petit ravin stupide, cerné par les joies de la relâche –, y assister pendant une déambulation matinale, volage et hasardeuse, ayant pour seul objectif de ramener pain et viennoiseries à mes aimables cloîtrés ; où l’on débat, malgré l’accord évident de tous les partis, les partis uniques d’une franche acceptation s’époumonaient en arguments théoriques, savants, pesant des pour et des contre sans conséquence, dilatant une heure et dix-huit minutes (montée par escaliers et ruelles infiltrées pour leur orientation, leur dénivelé, appréhension du paysage vert, jaune, orangé, de la masse foncée mais scintillante des flots, fumant l’horizon, trouble biphasique, nacré, flots sombres jetés, bloqués par le moutonnement des pins littoraux, gardiens crémeux, mousseux, à la verdure devinée, noirâtre, troupeau, digue picturale très judicieuse, agent de contraste, garde-frontière, péagiste ; les glycines, les oliviers, les arbres riverains, l’opulence, les piscines, les cyprès, les dégâts architecturaux, les secrets, les mignonnetés architecturales, la redescente dans les remparts, l’accouplement, l’orgie des immeubles encastrés, radieusement réveillés par l’omnipotence solaire, sans tache, sans menace, sans ombre, redescente parmi les étroitesses locales, les voitures stationnées, les platanes impavides, les fleurs ou les vignes, virages dans le génial dédale des villages à flanc de colline, l’harmonie des toits, l’enchevêtrement des perspectives, la courbure des épingles tombant d’une ceinture à l’autre...). On étendait son linge, on entrebâillait ses volets, on faisait tinter sa vaisselle et on démarrait des moteurs pour slalomer précautionneusement jusqu’à la plaine, peut-être la plage déjà.
L’après-midi à la plage était décrété, afin de repousser les largesses du télétravail – j’étais un cobaye conciliant : bac-à-sable bien délimité : une jetée à droite (Sud), une longue jetée haute, fortifiée, urbaine à gauche (Nord, gardant le port), la digue derrière (Ouest), le bassin en face (Est), piscine cernée de rochers léchés, assombris, les pieds dans l’eau, roches brisant la houle, seul un frémissement, une irisation grelottante et continue appâtait le baigneur : batifolage des enfants, sérieux des vieilles dames à bonnet de bains, athlètes à lunettes crawlant aux limites, ventripotence des mollassons trempant leur bonheur, leurs vacances dans ce bidet géant, tatoué d’embarcations, de voiliers, catamarans rangés dans une nébuleuse de bouées blanches, îlots de plastique, rousseur du magma irisé qui fluctuait de bleus en bleus (cobalt, marine, canard, pétrole, parfois aigue-marine, parfois translucide, cristallin, ensoleillé aux interfaces), fluctuait, léchait l’enfilade de bassins, les digues et les sables, charmait les villes, proposait piégeusement l’accès au îles, berçait les rafiots, ondulait, faisait onduler, continuait son hyperactivité, sa frénésie discrète, ses remous, son nettoyage, sa respiration chantante, ses clapotis délicats, charriait son sable, infatigable, creusait les dunes, inventait des reflets, enveloppait sans heurt, sans douleur les plagistes dont la densité grimpait régulièrement – mosaïque des serviettes et des parasols, agitation, grâce, disgrâce des corps assoupis, assis, des dos bronzés, des jambes albâtres, des rougeurs mal digérées, raffut des mômes, pelletées, tranchées, trous, tennis improvisés, volleys improvisés, sieste, pique-nique, digestion, étirements, marches, rotations, séchages, photographies, appels téléphoniques, télétravail (espérer l’absence de notifications, envisager l’improvisation avec humour).
Des mérites d’Hadrien : soucieux, pas foncièrement égoïste mais intensément soucieux de son confort, de ses plaisirs sommaires (manger, boire, dormir...), l’hôte et chauffeur avait aussi alimenté une puissante glacière remplie à craquer (on la portait à deux) de bières et de glaçons – impotence totale, décérébrée à observer la précipitation des vacanciers (repérer le Hollandais, l’Anglais, l’Allemand, le Serbe, le Croate, le Belge, etc.), à jauger l’agglutinat féminin (jugement troublé par la prolifération des bikinis, par l’avachissement, l’humour biéreux), à observer l’agglutination céleste : le ciel méditerranéen planait, inanimé, si peu céleste, si peu aérien, moins azuréen que l’ozone changeante des fraîcheurs alpestres, planait, lourd, épaissi en son altitude, en son centre, à la verticale, de l’observateur allongé dans son hypnotique vide écrasant – l’azur dégoulinait, s’étiolait, le zénith le brûlait, annihilait ses propriétés, sa couleur cosmique, et bavant, l’azur déteignait, perdant de sa force à mesure qu’il s’accouplait avec l’horizon, à l’interface poussiéreux, opaque, fiévreux des sphères – une grosse sphère pleine, affalée : la terre et la mer ; une coupole, un bol d’azur délavé, chapeau, cloaque de mirages emprisonnant l’humain rassuré par les spéculations de courte-vue, de corps-à-corps, parapluie statique, anticyclone fiché, immobile, colère bleue, bouillonnement, cuisson, suée colmatant le réservoir, l’épaisse sommité – il ne semblait exister que deux régimes : la nuit (retrait de la sphère, aération), le jour (incandescence, fournaise sous la sphère, la loupe, la serre sèche car finement ventilée).


